Les relations père-fils (ou plus largement parents-enfants) ne sont ni simples ni faciles.
Elles le sont encore moins quand ils sont pris, ou l’ont été, dans une situation d’extrême danger. Les situations qui existent après l’événement peuvent être très diverses, et il faut tenir compte de cette diversité pour éviter les généralisations abusives. Certains ont survécu, ensemble ou seuls, et d’autres sont morts – parents, conjoint, enfant –, certains ont fondé un nouveau couple, donné naissance à un autre enfant etc. La relation entre les parents eux-mêmes est complexe, difficile, parfois violente, ce qui peut choquer (« après ce que vous avez vécu ! ») Nous nous appuierons sur deux livres de deux écrivains majeurs, Wiesel et Kertesz, pour essayer de comprendre quelques uns des mécanismes en jeu dans ces situations.
L’enfant peut rendre le parent responsable de son (de leur) malheur, pour avoir fait les mauvais choix ou n’avoir pas transmis ses repères identitaires, ses valeurs - qui leur auraient permis de tenir moralement, d’être vivants alors que tant d’autres sont morts, du sentiment d’injustice : « Pourquoi serais-je le seul à avoir souffert, à souffrir ! ».
L’épreuve est épreuve de vérité des individus et des relations, qu’il s’agisse de la relation parentsenfants –et chacun, quel que soit son âge, est inévitablement enfant de ses parents, vivants ou morts, et parent de ses enfants, nés ou à naître- ou de la relation de couple.
ELIE WIESEL LA NUIT, MINUIT 2007 L’expérience-limite Dans La Nuit, publié en 1958, Elie Wiesel fait le récit de sa déportation à Auschwitz puis à Birkenau, Il ne reverra plus sa mère et sa petite sœur mais partagera avec son père l’expérience du camp. Il raconte leurs souffrances communes mais aussi la façon dont ils ont traversé son adolescence dans ce contexte terrible : le bouleversement de la relation à son père fut l’épreuve majeure. L’analyse du processus de déshumanisation à l’œuvre dans le camp aide à comprendre les séquelles traumatiques qu’il en garde et la façon dont il cherche, dans son travail d’écrivain, à s’en déprendre.
Survivre. Comment a-t-il réussi à survivre ?
Question taraudante pour lui comme pour tous ceux qui furent déportés, et que leur posent ceux qui ne l’ont pas été. Il dit ne pas avoir de réponse, n’y avoir été pour rien1. Pourtant, il a résisté à l’extrême détresse qui fait de la mort la solution et il a pris des décisions risquées. Mais il a aussi, à un moment, rejeté Dieu et abandonné son père.
Répondre à la question impliquerait de faire le bilan de toutes ces actions, y compris de celles dont il reste honteux. Il a néanmoins le courage d’en faire le récit au lecteur. Mais est-il supportable de se dire que sa survie n’a d’explication ni de cause rationnelle, que la mort qui a emporté ses t t été l f it d h d ? C t ETRE FILS, ETRE PÈRE DANS LA SHOAH ET APRÈS Daniel Oppenheim
qui dès lors tourner son désir de vengeance, comment dépasser le traumatisme si la pensée ne cesse de buter sur l’insensé ? Décider de décider, malgré l’indécidable, c’est préserver sa position active et son droit de regard sur sa vie, c’est résister au processus de déshumanisation. D’autres déportés ont survécu tant qu’ils ont préservé leur foi ou leurs principes de simple dignité élémentaire2, mais son père, si respectueux de la religion et des hommes, est mort. Le questionnement sur sa responsabilité présente envers les morts autant qu’envers les vivants3 ainsi que la fierté d’avoir échappé à la mort atténuent sa honte et sa culpabilité. Cette exigence de donner un sens autant à la mort qui aurait pu être la sienne qu’à sa vie depuis sa libération est bien la même à laquelle se confronte chaque sujet humain : « Pourquoi suis-je né, pourquoi ma mort, proche ou lointaine ? Ma vie, longue ou brève, a-telle valu la peine d’être vécue ? » A cette question cruciale, il ne peut répondre seul, il doit l’entendre de ceux pour lesquels il compte, et d’abord de ceux qui furent à l’origine de sa vie. Mais sa mère n’a pu connaître ses pensées et ses actes dans le camp, et son père est mort avant d’avoir vu la fin de sa déportation. Restent les lecteurs.
Le père occupe une place centrale et complexe dans son récit. Sa relation à lui est, comme pour tout adolescent, ambivalente, mais exacerbée et bouleversée dans le contexte du camp, et les conséquences en sont dramatiques. Il éprouve colère et reproches contre son père - pourquoi n’a-t-il pas pris la décision de partir quand il était encore temps ?- même s’il sait qu’il ne fut pas le seul. Mais s’il veut assumer en adulte ses responsabilités –il a partagé les erreurs de son père- ses 2 p153. « Le chef du block… ordonna à quatre prisonniers de lessiver le parquet…une heure avant de quitter le camp. –Pour l’armée libératrice…Qu’ils sachent qu’ici vivaient des hommes et non des porcs » reproches lui sont nécessaires pour préserver sa croyance infantile rassurante en la toute-puissance de son père. Ne pas critiquer ses parents, si malheureux et fragiles, en fait leur protecteur et lui barre la traversée de son adolescence vers l’âge adulte, car celle-ci nécessite la révolte contre eux.
Il en est de même s’il se tait par crainte de leur colère ou de leur abandon. S’il se révolte et qu’ils meurent, sa culpabilité en sera écrasante et paralysante, même s’il sait que les nazis sont les assassins. Chemin étroit et risqué, pour l’adolescent et pour ses parents.
Elie découvre brutalement la fragilité de son père4, sa dégradation physique, psychologique et morale, son désespoir, qu’il ne peut supporter.
Plus avancé dans l’adolescence, il n’aurait plus eu besoin d’un père idéal, ne serait pas passé de l’admiration extrême à la plus grande déception5.
Il constate sur le fils du rabbin les effets ravageurs de cet effondrement : celui-ci a fini par trahir et sacrifier son père, et il sait qu’il pourrait le faire aussi6. Ce rejet sans nuance du père, qui a perdu sa légitimité parentale, marque un pas important dans le processus de déshumanisation. Elie, face à son père, a le sentiment de pouvoir pénétrer au plus profond de lui, plus rien ne faisant obstacle à l’intrusion de son regard, et il n’y voit que l’effroi et le vide7. Et la mort8, qu’il a souhaitée pour lui. Un enfant dans le danger, face au désarroi de ses parents se demande certes s’il peut toujours 4 p56. « Mon père pleurait. C’était la première fois que je le voyais pleurer. Je ne m’étais jamais imaginé qu’il le pût. » 5 p130. « Je levais mes yeux pour voir le visage de mon père…pour essayer de surprendre un sourire… Mais rien…Vaincu. » 6 p165. « Mon Dieu…, donne-moi la force de ne jamais faire ce que le fils de Rab Eliahou a fait » 7 p141. « Ses yeux se vidaient d’un seul coup, n’étaient plus que deux plaies ouvertes, deux puits de terreur »
compter sur eux mais aussi quelle place il occupe dans leur vie et s’ils seraient prêts à se sacrifier pour le sauver ou si, au contraire, ils ne seraient pas plutôt tentés de le sacrifier pour se sauver ou protéger un autre. Elie découvre en lui ces tentations, si contraires à l’éducation stricte qu’il a reçue, à ses repères moraux, à l’amour pour son père.9 Il ne cache rien au lecteur de sa lâcheté10, de sa tentation d’attribuer à son père la responsabilité de son malheur et du sien11, comme s’il voulait être par lui jugé, sans circonstances atténuantes, même s’il sait bien que les premiers responsables en sont les nazis.
Les flammes des fours crématoires brûlent les âmes autant que les corps mais pénètrent aussi au plus profond des êtres, ne laissant rien subsister de ce qui faisait leur valeur et leur identité unique12. Il se demande qui il est désormais, d’où viennent ses pensées et ses actes, qui lui font horreur. Après s’être senti coupable de perdre la foi il accuse Dieu d’en être responsable13, suivant le même mouvement utilisé contre son père. Cette réaction, si banale à l’adolescence en temps normal, entraîne ici une terrible solitude14 et le sentiment que vivre ne vaut pas mieux qu’être mort. 9 p186. « Je partis à sa recherche [de son père].
Mais au même moment s’éveilla en moi cette pensée : « Pourvu que je ne le trouve pas ! Si je pouvais être débarrassé de ce poids mort. » Aussitôt j’eus honte. » 10 p109. « Mon père plia d’abord sous les coups, puis se brisa en deux …J’avais assisté à toute cette scène sans bouger. » 11 p109. « Si j’étais en colère… ce n’était pas contre le kapo mais contre mon père… Voila ce que la vie concentrationnaire avait fait de moi. » 12 p83. « L’étudiant talmudiste, l’enfant que j’étais s’étaient consumés dans les flammes. Il ne restait plus qu’une forme qui me ressemblait. » 13 p129. « Aujourd’hui, je n’implorais plus… Je me sentais, au contraire, très fort. J’étais l’accusateur. Et l’accusé : Dieu. » p129 « J’étais seul terriblement seul dans le Séquelles Ce qui est vécu dans le camp -, les sensations, les perceptions, les images, les émotions, les pensées- s’inscrit profondément dans la mémoire. Elie Wiesel y a rencontré toute la palette de l’humain, chez les autres déportés autant qu’en lui-même15.
La culpabilité ne le quittera plus, et elle apparaîtra sous des formes diverses dans ses livres de fiction, ainsi que dans la préface à ce livre, écrite en 200616.
Le sentiment d’élation qui le submerge à la libération montre autant la violence qu’il a subie que la solitude radicale qui est désormais la sienne17. Devenu incompréhensible pour les autres, dans l’expérience qu’il a traversée et dans ce qu’elle a fait de lui, il l’est aussi pour lui-même, ne se reconnaissant plus, ni physiquement ni moralement18. Il a traversé la Shoah sans image de luimême, mais les yeux grands ouverts. Il a observé la dégradation des corps et des âmes – telle la folie d’un fils qui renie son père et le tue pour un morceau de pain, qui lui sera aussitôt volé, avec sa vie, les cadavres et, plus que tout, son père : son visage ensanglanté et son crâne fracassé, son regard suppliant, son vide intérieur, son corps mort. Plus que tout, il constate que les nazis ont fait de lui un 15 p194. « L’officier lui asséna alors un coup violent de matraque sur la tête. Je ne bougeai pas. Je craignais, mon corps craignait de recevoir à son tour un coup. Mon père eut encore un râle, et ce fut mon nom : ’Eliezer.’ … Je ne bougeai pas… Je n’avais plus de larmes…Si j’avais fouillé les profondeurs de ma conscience débile, j’aurais peut-être trouvé quelque chose comme : enfin libre ! » 16 p16. « Je ne me le pardonnerai jamais. Jamais je ne pardonnerai au monde de m’y avoir acculé, d’avoir fait de moi un autre homme, d’avoir éveillé en moi le diable. » 17 p158. « Nous étions les maîtres de la nature, les maitres du monde. Nous avions tout oublié, la mort, la fatigue, les besoins naturels… et le désir de mourir…, nous étions les seuls hommes sur terre.’ p200 ’Je ne m’étais plus vu depuis le ghetto Du
champ de ruines et un monstre, un cadavre vivant.
Etait morte sa foi en Dieu, en l’homme, en l’avenir, en la culture, en son père, en lui-même. C’est ainsi qu’il lui faut continuer de vivre.
Ecrire Le travail d’écriture perpétue le traumatisme -il impose son exigence d’aller toujours plus loin- autant qu’il l’en libère, et il ne sait ce qu’il en attend, de ces deux extrêmes19. Ce qu’il a vécu et appris dans la déportation lui a demandé tant d’efforts qu’il ne peut facilement quitter cette période de sa vie. Il assume ces contradictions: sa folie et sa souffrance doivent montrer au monde la folie de la barbarie nazie20 pour écarter le risque de sa renaissance. Décrivant sa propre expérience il s’approche de celle des autres déportés, bien plus peut-être que dans le camp lui-même. Mais c’est de son père dont il veut s’approcher.
Il écrit « pour léguer aux hommes des mots, des souvenirs. » (p. 9) mais aussi pour témoigner de sa trahison et de ce que les nazis ont fait de lui afin que cette destruction de son adolescence n’ait pas eu lieu en vain21. L’écriture le transforme autant que l’expérience même du camp : elles sont toutes deux épreuves de vérité.
A qui s’adresse son livre, pour qui témoignet-il ? Pour expier sa faute impardonnable, pour retrouver une identité, pour défendre la mémoire de ceux qui sont morts, et d’abord celle de son père - pour se faire pardonner de lui, le retrouver, lui redonner sa juste place- et sortir enfin du traumatisme, ou au contraire y rester à jamais, avec lui. Le courage que le livre exige de lui est d’autant 19 p9. « Pourquoi l’ai-je écrit ? Pour ne pas devenir fou ou, au contraire, pour le devenir. » 20 p9. « Et ainsi mieux comprendre la folie, la grande, la terrifiante ? » p9 « Pour laisser une trace de l’épreuve que j’avais plus grand qu’il décrit certes le froid, la faim, la maladie, la brutalité sadique et criminelle des SS, mais surtout des émotions, des pensées (même celles dont il reste honteux) et la relation à son père.
Nous pouvons retrouver, dans nombre des livres - certains plus proches de l’autobiographie, d’autres de la fiction- qu’il écrivit ensuite, des figures de pères, envers lesquelles il éprouve une admiration et une demande de soulager sa détresse telles qu’elles provoquent de la dépendance. Cette relation aux figures de pères préexistait-elle à l’expérience de la déportation avec son père ou en est-elle une conséquence ? Nous laissons la question ouverte.
KADDISH POUR L’ENFANT QUI NE NAÎTRA PAS. ACTES SUD, 1995 Kertész s’interroge, avec une grande finesse, non dénuée de souffrance, sur la complexité et la difficulté d’être un survivant de la Shoah. Le refus, ou l’impossibilité, d’être père, d’avoir une descendance, à faire vivre dans le monde d’après la Shoah, à qui transmettre son histoire, ses valeurs, ses repères identitaires, ne se comprend que dans sa relation à aux autres éléments de sa vie. Ce qu’il en décrit appartient certes à la fiction qui caractérise tout travail d’écrivain, mais sonne juste.
La place sociale, la relation aux autres Kertész écrit, poussé par l’exigence irrésistible22 de devenir rien, anonyme, invisible, semblable à tous et à personne, comme il l’était dans le camp, comme il l’est depuis son retour. Mais ce 22 p112. « Comment pourrais-je accomplir mon autoliquidation ma seule tâche sur cette terre en caressant
travail obstiné fait de lui un écrivain, visible. Si cette parole excessive l’aide autant à se vider de l’expérience du camp qu’à remplir le vide insupportable qu’elle a creusé en lui23, elle risque de faire fuir les autres et de renforcer sa solitude.
L’affectif Il se sent vide de tout amour, incapable d’en éprouver24, et cette incapacité provoque les ruptures affectives qui la justifient et la renforcent.
L’insensibilité le protège du risque de souffrir quand il constatera, tôt ou tard, la sclérose des sentiments qu’apportent chez l’autre proche l’âge et l’habitude. Il reste spectateur des autres et de lui-même25, condamné à l’impuissance lucide et désespérée, et seule la haine, par la violence qu’elle provoque en lui, l’aide à rester vivant.
Sa vie de couple en est rendue impossible. Cette relation s’est constituée sur le même malentendu –dont il n’est pas innocent- qu’avec les autres : pitié et admiration envers lui26, et incompréhension de l’expérience qu’il a traversée27. Il est resté impénétrable, protégeant de toute intrusion en lui ses souvenirs et sa terrible souffrance, ses biens impartageables. La rupture en a résulté.
Son identité et ses identifications Dans le camp il a perdu tout sentiment d’identité. Mais dans ce vide se déploie l’image terrifiante et fascinante du judaïsme qu’incarne sa tante pieuse qui respectait l’obligation de se raser le crâne et de 23 p21. « Mon vide dissimulé sous un besoin de parler. » 24 p14. « Je crains qu’il n’y ait pas d’amour EN MOI…Qui pourrais-je aimer, et pourquoi ? » 25 p26. « Je regarde…avec le regard froid du professionnel qu’au fond j’aime porter sur toute chose. » 26 p150-151 ’Au début ce qu’elle admirait en moi c’est qu’ils m’avaient brisé, certes, mais que je n’avais quand même pas été brisé » porter une perruque.28 La vue des Juifs cadavres ou morts-vivants a réactualisé cette image et validé ses fantasmes archaïques. Pour se déprendre de leurs effets traumatiques, il lui faut retrouver et assumer la confrontation entre ces deux expériences.
De même, il lui faut comprendre et assumer ses sentiments ambivalents envers ses parents, ceux de l’enfant d’avant la Shoah et ceux de l’homme après. Le souvenir du geste de générosité gratuite, au risque de sa vie, d’un autre déporté, un instituteur –qui, simplement, lui rapporte son morceau de pain- brise l’image monolithique de la barbarie subie et préserve à jamais la place du bonheur qu’il en a éprouvé et de la liberté irréductible, absolue, de faire le Bien dont il a bénéficié.
Le sentiment d’altérité, d’existence, d’identité Kertesz éprouve le sentiment de la différence irréductible qui le sépare des autres29. Il n’éprouve nul besoin d’en connaître la cause, par indifférence ou par crainte de déstabiliser le fragile équilibre qu’il s’est construit. Il garde ses mystères et ses secrets, ses misérables trésors privés. Pour atténuer ce mal-être il lui donne une définition et une place, celle d’une maladie30, qui échappe au savoir médical autant qu’au savoir commun, et que les autres qualifient d’imaginaire. Il se défend de cette accusation, affirmant qu’un tel mal-être appartient à la condition humaine31. Il éprouve sa fragilité de vivant par le sentiment de son peu de réalité. Il a connu dans le camp l’effacement de la frontière 28 p31. ’Une femme chauve… assise devant son miroir …sa tête luisante rappelant celle d’un mannequin…, d’un cadavre ou celle de la grande prostituée. » 29 p8 « Je ne sais pas pourquoi avec moi il en va toujours et, partout autrement qu’avec les autres. » 30 p82. « Je souffrais beaucoup à cause d’une sensation que je pourrais appeler une maladie et que… j’avais nommé ’sentiment d’altérité » « C’est une maladie nullement imaginaire
entre la vie et la mort, entre les vivants et les morts, mais se confronte désormais bien plutôt à celle qui sépare la réalité et l’imaginaire, la lucidité et la folie, vivre et exister. L’expérience concentrationnaire a rendu dérisoires toutes celles qu’il vivra ensuite, a épuisé la beauté et la bonté du monde, et le désinvestissement qu’il a dû alors faire pour ne compter que sur son seul instinct de survie a persisté hors du camp. Le monde ne retrouvera sa consistance - et sa médiocrité banale- que s’il retrouve la sienne, psychique autant que physique.
L’exil social et l’exil psychique sont en permanence intriqués32 dans la référence à la mort.
Nul lieu où être qui soit le sien –sa ville, son couple, son corps33, son métier, sa vie- dans lequel se reconnaître. Le hors-lieu est devenu son lieu, l’exil son identité, l’absence à lui-même sa présence au monde. Nul imaginaire mais le vide, que l’écriture incessante et la nourriture cherchent à combler, ou creuser plus encore. Pas plus que sur son corps il ne se reconnaît de droit de propriété sur sa pensée, elle aussi étrangère, vivant de sa vie propre.
Fasciné par le processus de sa disparition34, il n’a cependant pas renoncé à l’espoir de retrouver le sentiment de son identité et de sa consistance. Mais pour y parvenir, il lui faut d’abord réduire l’écart qui le sépare de son corps35, revenir à l’expérience vécue dans le camp où ce n’était pas sa volonté qui décidait mais ce corps et ses instincts36. Il doit 32 p82. « Un ’sentiment d’altérité’, un état d’exil total,… une pure absence de chez moi,.. je me demande souvent quelle sorte de chez-moi serait la mort. » 33 p85. « Mon corps aussi m’est étranger qui me tient en vie et finira par me tuer. » 34 P112. »’Mon auto-liquidation, ma seule tâche sur cette terre. » 35 p85. « S’il m’arrivait… de vivre durant un instant au rythme… de mes reins et de mon foie…, de la figuration des pensées abstraites de mon esprit et aussi de la conscience pure de ma conscience,… alors je saurais seulement ce qu’être signifie » aussi retrouver sa capacité d’imaginaire pour que ses pensées ne soient pas que des abstractions37, toute émotion exclue ou non ressentie. Il lui faut aussi retrouver la conscience de son existence, de la présence du monde, dépassant l’interrogation taraudante : « n’aurait-il pas mieux valu que je ne naisse pas?»38 Kertesz coexiste avec lui-même, cet autre inaccessible qui accentue le sentiment douloureux de son impuissance.
Etre un survivant Il lui faut retrouver le sentiment de la continuité de sa vie afin que la Shoah n’y inscrive pas une rupture radicale, n’efface ni n’annule son passé. Pour dépasser la honte de vivre, quand ses parents et tant d’autres sont morts, il en fait la justification de sa survie et de son travail d’écrivain.
Il ne se reconnaît aucune responsabilité de survivant, ni celle de témoigner ni celle d’être sans défaut, comme certains l’exigent des rescapés.
Cette modestie témoigne-t-elle du désir de retrouver la banalité de la vie, de redevenir anonyme39 ?
Et pourtant, il ne cesse d’écrire, pour s’épuiser et ne pas penser -toute pensée le ramènerait au camp- autant que pour se déprendre de sa souffrance, qu’exacerbe son pessimisme : le monde n’a tiré aucune leçon de la barbarie. Sa survie est entièrement occupée par le deuil de ses parents et du monde qu’il a connu, de son passé, de son enfance, de lui-même40. Le temps est mort, ne passe plus, et ne reste que le présent du crime et 37 p84. « Je ne peux entrer en contact avec la vie que sous la forme d’un jeu logique. » 38 p85. « Nous ne connaissons pas le but de notre présence, et nous ne savons pas pourquoi nous devons disparaître. » 39 p36. « J’étais tout simplement comme un survivant… qui ne sent pas la nécessité de justifier sa survie, d’assigner un but à sa survie » p121 « Je devais y penser [à la survie] à cause de
de la catastrophe, et la culpabilité de celui qui, ne faisant pas confiance aux criminels pour l’assumer, prend sur lui leur faute.41 Quelle différence entre vivre et survivre ? Sa vie n’a pas de valeur ni d’objectif propre hormis celui de durer, pour rester un objet de honte. Nul besoin de témoigner, raconter, expliquer le camp, de revendiquer la réparation ou le jugement : il lui suffit de se montrer dans sa médiocrité, son mal-être, dans l’espoir que quelques-uns verront et reprendront sur eux la honte de ce que d’autres hommes auront fait 42.
Avoir un descendant, être père Sa liberté et son droit d’agir sur sa vie ne peuvent s’incarner en actes, et en particulier pas en celui de donner naissance à un fils. Cette impossibilité, ce refus, ont plusieurs causes43. La déportation a indissolublement lié la mort à la naissance, les deux hasards arbitraires majeurs de sa vie. La déportation est devenue son origine, traumatique, et Auschwitz, dans son double aspect indépassable -celui de la pire barbarie comme de l’extrême liberté, celle de l’instituteur- a pris la place du père44. Comment pourrait-il dès lors occuper à son tour cette place ?45 Il peut certes se déprendre 41 p121. « Voila ce que doit ressentir un assassin qui …retombe soudain sur le lieu de son crime et le trouve inchangé, avec le cadavre. » 42 P156 « Subsister … pour celui qui aura honte à cause de nous et (éventuellement) pour nous. » 43 p43. « La question … : mon existence considérée comme possibilité de ton être … se transforma… pour devenir : ton inexistence considérée comme la liquidation radicale et nécessaire de mon existence. Car c’est seulement ainsi que tout ce qui s’est passé a un sens,… que ma vie insensée prend un sens. » 44 p147. « Auschwitz…représente pour moi l’image du père…Et s’il est vrai que Dieu est un père sublimé, alors Dieu s’est révélé à moi sous la forme d’Auschwitz. » 45 p119. « Non ! – je ne pourrai jamais être le père, le destin, le dieu d’un autre être. » de l’emprise des SS46 et se dire : « cet assassin n’était pas un dieu mais un homme comme moi, seulement pervers, lâche, minable etc. ». Mais comment se déprendre de celle de l’instituteur ?
Le camp a fait de lui un mort-vivant, a réduit en cendres les valeurs qui lui avaient été inculquées, ses croyances et ses espoirs, ses repères identitaires. Que pourrait-il transmettre à son fils47 sinon sa mort et perpétuer en lui la destruction qu’il a subie ? Ou bien la valeur inestimable qu’eut pour lui Auschwitz ? Transmettre ainsi la double figure du judaïsme et de sa judéité : d’un côté la femme pieuse au crâne chauve et la Shoah, de l’autre l’expérience du camp, qui inclut le souvenir lumineux de l’instituteur48. Mais transmettre la vie serait contradictoire avec ce qui donne le minimum de sens et de consistance à sa survie : assumer son état de mort-vivant. Il ne pourrait survivre à la naissance de son fils. Il serait insensé et cruel de donner naissance à un orphelin qui, à son tour se demanderait s’il n’aurait pas mieux valu qu’il ne naisse pas ? Mais l’absence d’un fils signifie, à plus ou moins long terme, la fin définitive de son histoire, qui n’aura été que la sienne et qui s’arrêtera avec lui. Mais, par ses livres, c’est tout lecteur qu’il met en position d’être ce fils qui aurait pu recevoir le témoignage, en paroles et en actes, de l’expérience de sa vie, qui ne se réduit pas à Auschwitz mais qui l’inclut. 46 p11. « Je suis un assassin… puisque…tu n’es pas là, alors que moi je me sens en parfaite sécurité puisqu’en disant non, j’ai tout détruit. » 47 p116. « Je ne pourrai rien lui – te – donner, ni explication, ni foi, ni arme à feu, puisque ma judéité ne signifie rien pour moi : rien en tant que judéité mais tout en tant qu’expérience. » 48 p155. « Je considère comme une chance… et même une grâce… d’avoir pu être à Auschwitz en tant que juif stigmatisé et d’avoir, par ma judéité, vécu quelque chose…dont je ne démordrai jamais. »
Très cher père, Tu m’as demandé dernièrement pourquoi j’affirmais que je Te craignais. Comme d’habitude, je n’ai rien su Te répondre, en partie précisément à cause de cette crainte que j’ai de Toi, en partie parce qu’il y a tant de détails qui justifient cette crainte que je ne pourrais guère les rassembler dans un discours cohérent. Et si j’essaie ici de Te répondre en t’écrivant, ce ne sera quand même que de manière très incomplète parce que, même par écrit, la crainte et ses conséquences entravent mon rapport avec Toi, et parce que, de toute façon, le sujet est si vaste qu’il dépasse de beaucoup ma mémoire et mon entendement. Pour Toi l’affaire s’est toujours présentée très simplement, au moins pour ce que Tu en as dit devant moi et, sans la moindre discrimination, devant beaucoup d’autres personnes.
Pour Toi, les choses se présentaient à peu près ainsi : Tu as [...] (traduction de Philippe Zard) Kafka, Lettre au père (page 1)