Le père juif est devenu une figure contemporaine quasi folklorique, nourrie de souvenirs bibliques du Dieu-père irascible et soucieux du sort de son peuple, et de réflexions et représentations récentes, parmi lesquelles figurent aussi bien les constructions théoriques et romanesques de Freud que la « Lettre au père » de Kafka.

Le père juif moderne est une source d’autorité, une autorité qui vient d’en deçà de lui-même, et il est simultanément en butte à l’humiliation : tyran irascible et hors d’atteinte parmi les siens, exposé et faible dans le monde des Gentils.

Témoins, chez Freud par exemple, les figures complémentaires du Moïse courroucé de Michel- Ange, et du père contraint de descendre du trottoir pour céder la place à un chrétien, et ramassant avec résignation son bonnet de fourrure jeté dans la boue (L’interprétation des rêves, ch. « Le matériel d’origine infantile, source du rêve »). C’est un père vu par son fils, ou ses fils, à la fois source de sagesse, ou modèle qui s’inscrit dans la mémoire (voire point fixe de la mémoire elle-même) et un père encombrant, autoritaire mais essentiellement vulnérable, dont Freud a imaginé le meurtre par les fils coalisés.

Dans les récits1 chatoyants et humoristiques de Bruno Schulz, né en 1892 à Drohobycz en Galicie, et assassiné en 1942 par un S.S. dans cette même bourgade, le père joue un rôle essentiel. C’est un père défini moins par sa relation personnelle avec son fils, comme dans « Le 1 Révélés au public français à partir de 1963, et recueillis dans Les boutiques de cannelle et Le sanato- Verdict » de Kafka (Schulz avait préfacé la traduction polonaise du Procès), que par sa place dans la « maisonnée ». Le fils est ici le narrateur, regardant et décrivant le monde d’une petite ville qui n’est pas nommée, d’une maison agitée par un érotisme irrépressible ou sans cesse renaissant, dont le père lui-même est l’un des acteurs ; et qui sait si la mère elle-même… S’agissant d’une œuvre aussi singulière voire solitaire que celle de Schulz (dont la diffusion après la guerre tient à la fidélité de certains de ses amis polonais, dont Arthur Sandauer et Witold Gombrowicz), on hésite à en traiter dans le cadre d’un panorama du père juif. Juif, ce père l’est cependant sans conteste, même si Schulz s’est voulu un écrivain polonais (il a choisi d’écrire dans cette langue plutôt qu’en allemand ou en yiddish). Mais ce père est bien singulier, menant une existence un peu marginale dans un monde qui paraît souvent (du fait de la maternité, de la naissance d’enfants) avoir « rétrogradé son évolution sociale jusqu’à l’étape du matriarcat », est-il dit avec humour. L’autorité du père n’en est pas moins présente, mais instable, en instance de départ (« Au mois de juillet, mon père partait aux eaux et nous laissait, ma mère, mon frère aîné et moi, en pâture aux journées d’été, blanches de feu et enivrantes. »), exposée souvent à un ridicule qui ne détruit pas le souvenir d’une grandeur ancienne : « Je n’ai jamais vu les prophètes de l’Ancien Testament, mais à la vue de cet homme, terrassé par la colère de Dieu, accroupi largement au-dessus d’un grand urinal en porcelaine, recou- LE PERE JUIF SELON BRUNO SCHULZ Pierre Pachet

aussi fantaisie d’un personnage absorbé par des entreprises chimériques, « égaré dans ses excentri- cités » qui touchent au « génie », un génie inabouti qui se perd dans l’infinie multiplicité d’un monde essentiellement instable et proliférant. Les récits de Schulz sont animés par la lutte entre d’un côté le « héros » (qu’il s’agisse du père, petit boutiquier dépassé par ses affaires, ou du fils, écrivain passionné par l’instabilité et la sensualité du monde – là est la différence avec Kafka, chez qui la sensualité, des femmes, des animaux sauvages, des substances, n’est souvent présente qu’en marge) ; de l’autre l’engendrement des nuances descriptives, la multiplication des détails, le caractère surprenant des énumérations, la perméabilité des règnes de l’existence, dans un texte où les nuages, le vent, les couleurs, les paperasses et les étoffes, les insectes et les divers humains passent les uns dans les autres, au gré des comparaisons ou par d’étranges expansions de leur être.

Comment entrer en relation avec le père dans son étrangeté, ce père toujours au bord de l’absence ? Il faudrait ne pas se contenter de le craindre ou d’avoir pitié de son statut un peu dérisoire ; il faudrait l’aimer, et d’autant plus que, reconnaît le narrateur, la mère « ne l’a jamais aimé... Père ne s’était enraciné dans aucun cœur de femme, il n’avait pu s’incruster dans aucune réalité, il planait éternellement au-dessus de la périphérie de la vie… » On peut se demander si ce père a jamais créé, s’il a même engendré. Car l’univers des récits de Schulz, s’il est baigné de judaïsme, s’il évoque une bourgade dont des juifs en caftans et papillotes parcourent les rues le Shabbat, fait concurrence à l’univers biblique et même le supplante.

Le père juif est adossé au Livre, même s’il le connaît mal. Ce Livre, chez Schulz, est évidempris des almanachs ou des albums de timbres qui enclosent la multiplicité bariolée du monde, en tout cas de l’Empire austro-hongrois dans lequel était né l’écrivain. Tous ces livres sont les reflets, les éclats ou l’anticipation d’un seul grand Livre, dont les récits ne montrent que des chutes, des feuillets. Le père lui-même, en proie à une de ses lubies, énonce, pour « s’opposer ouvertement à l’ordre des choses existant » et pour séduire deux petites couturières, la doctrine « hétérodoxe » d’une « seconde Genèse », selon laquelle il n’y a pas eu de Créateur, ou plutôt il y en a eu plusieurs : « La matière possède une fécondité infi- nie ». Proclamant cela, le père ruine la possibilité des pères. Il est là pour annoncer sa propre disparition et celle de ses semblables, disparition mise en scène de façon humoristique dans « La dernière fuite de mon père » : Il est métamorphosé en « une écrevisse ou un grand scorpion » que la mère finit par faire bouillir et par présenter au repas : « Un matin, nous trouvâmes le plat vide. Seule une patte restait sur le bord, égarée dans un peu de sauce tomate coagulée et de gelée piétinée par sa fuite. Cuit et perdant ses extrémités, il s’était traîné hors du plat avec le restant de ses forces pour continuer son voyage solitaire; nous ne le revîmes jamais plus. » Mais ce père apparemment aboli ne meurt jamais tout à fait. Il n’en finit pas de mourir, telle est la tonalité de sa survie paradoxale. Comme l’écrivain et dessinateur Bruno Schulz a eu l’audace de composer un « Livre idolâtre »2, rival érotique et grinçant du « Livre », le père de ses récits, né de l’imagination et du sens de l’observation de son créateur, hérite de son antique et éternel modèle la vigilance sans fin à laquelle il est voué : « Dans l’appartement obscur mon père seul veillait, flâ- nant sans bruit dans les pièces remplies de notre il él di

← Article précédent · Article suivant → Retour au numéro 15