En 1924, année où le poète, journaliste, juriste et linguiste Jacob Israël De Haan est assassiné à Jérusalem, son dernier recueil de poésies, Kwatrijnen, paraît à Amsterdam1.
Parmi les quelque mille quatrains qu’il contient, voici comment résonne celui qui est peut-être le plus célèbre :
Die te Amsterdam vaak zei : "Jeruzalem" En naar Jeruzalem gedreven kwam, Hij zegt met een mijmerende stem : "Amsterdam. Amsterdam." 2 Celui qui à Amsterdam dit souvent : “Jérusalem” Et qui est venu, attiré, à Jérusalem Celui-là dit d’une voix remplie de souvenirs : “Amsterdam. Amsterdam”.
Ces quatre vers suffisent à exprimer la position ambivalente du voyageur juif néerlandais à Jérusalem : entre, d’un côté, notam- * Ce texte a été initialement publié dans un recueil autrichien (Armin Eidherr, Gerhard Langer, Karl Müller., ed. : Diaspora – Exil als Krisenerfahrung : Jüdische Bilanzen und Perspektiven. Wien :
Drava, 2006, p. 281-305). Nous le traduisons car la figure de Jacob Israël De Haan est exemplaire à nos yeux d’une vie qui, tout en étant restée fidèle au judaïsme, n’a cessé de faire trembler les différentes frontières religieuses, sexuelles, politiques ou identitaires qui délimitent l’existence juive dans la modernité (NdT).
Amsterdam : P.N. van Kampen en Zoon, 1924.
Cette citation et celles qui suivent sont tirées ment dans les poèmes programmatiques de l’époque de la Première Guerre mondiale, le désir d’un foyer ancien et nouveau “pour son propre peuple (juif)”, avec sa “propre langue (hébraïque nouvelle)” dans son “propre pays” toujours et toujours promis et, de l’autre côté, la nostalgie de la patrie néerlandaise en diaspora. Dans ce qui va suivre, tout cela sera illustré par la vie de Jacob Israël De Haan qui, par et malgré sa singularité, peut révéler quelque chose de son dilemme riche en symboles de diaspora, de retour au foyer et d’exil, ainsi que de ses conditions et de sa problématique.
En route vers Amsterdam Jacob Israël De Haan est né le 31 décembre 1881 à Smilde dans la province de Drente.
Il est le fils d’un commerçant juif orthodoxe, hazzan et maître d’école à Smilde, puis dans d’autres petites communautés juives. Il quitte très jeune la maison familiale – il a juste 15 ans – pour entreprendre une formation d’instituteur à Harlem. À 19 ans il se retrouve devant une classe à Amsterdam. Il commence en même temps des études de droit à l’université d’Amsterdam, qu’il achève avec succès en 1909.
Dès Harlem, Jacob Israël De Haan s’était détaché du monde orthodoxe de la maison familiale, s’était tourné vers des idées socialistes et avait adhéré au SDAP (Parti des tra- Ài
liste Het Volk (Le peuple), et y tient en particulier une rubrique “Par et pour les enfants”.
À cette époque paraissent ses premiers essais en prose, au contenu marqué par son image du monde politique (socialiste).
Il est remarquable que tout cela aille de pair avec l’admiration du jeune poète pour le mouvement poétique Tachtiger (littéralement : ceux des années 80), dont les protagonistes les plus importants sont Albert Verwey, Willem Kloos et Lodewijk van Deyssel, et que l’on peut résumer grâce au mot d’ordre “l’art pour l’art” ou “culte de la beauté”. Il admirait particulièrement le médecin psychiatre, poète et partisan d’une réforme de l’éducation, Frederic van Eeden (1860-1932) qui fut aussi occasionnellement membre de ce cercle3.
En 1900, De Haan découvre ses penchants homosexuels qui ne pouvaient correspondre ni au point de vue de la foi orthodoxe ni à celui de ses camarades du parti socialiste. Il semble que son émancipation sur ce point ait été due à sa rencontre avec le médecin Arnold Aletrino (1858-1916), issu d’une famille juive libérale d’Amsterdam, connu aussi comme écrivain. En 1901, Aletrino avait fait sensation lors d’une communication à un congrès d’anthropologie criminelle, dans laquelle il soutenait la thèse d’une homosexualité innée tout en défendant l’idée qu’il pouvait y avoir quelque chose comme 3 Cf. Jaap Meijer : De zoon van een Gazzen. Het leven van Jacob Israël de Haan 1881-1924 (Fils de hazzan. La vie de JI De Haan). Amsterdam :
Polak & Van Gennep, 1967; Jan Fontijn : Trots verbrijzeld. Het leven van Frederik van Eeden mal”), ce qui était ressenti comme complètement inouï dans le cercle de ses collègues4.
Celui qui était prêt à rendre public le message émancipateur d’Aletrino, en le faisant sortir du cercle étroit de l’anthropologie criminelle et de la médecine, était Jacob De Haan, alors tout juste âgé de 20 ans. Dès l’été 1903, ses premiers textes en prose paraissent dans l’édition dominicale du journal socialiste mentionné plus haut. Ils constituent rétrospectivement le point de départ d’un petit roman avec lequel De Haan, il a alors 22 ans, provoqua un véritable scandale à l’été 1904.
Le roman, dont le titre Pijpelijntjes était tiré du nom du quartier ouvrier d’Amsterdam De Pijp (où De Haan vivait et travaillait comme instituteur), thématisait ouvertement les relations et la sexualité entre hommes5. Le scandale coûta sa place au jeune instituteur ainsi que son poste de rédacteur. Aletrino trouva encore plus scandaleux que De Haan se soit lui-même dépeint, ainsi que son ami et mentor Aletrino, sous les traits de “Joop” et “Sam” (leurs surnoms courants dans leur 4 Cf. Maurice von Lieshout : “Pendelen tussen wetenschap en moraal. Arnold Aletrino (1858- 1916)” (Va-et-vient entre science et morale.
Arnold Aletrino), In : Hans Hafkamp, Maurice van Lieshout (ed.) : Pijlen der naamloze liefde. Pio- Pio- niers van de homo-emancipatie (Flèches de l’innommable l’amour. Pionniers de l’homo-émancipation). Amsterdam : SUA, 1988, p. 83-88.
pas, qu’il eût dans un accès d’enthousiasme émancipateur, précisément dédicacé le livre à cet “A. Aletrino”6.
Deux autres romans paraissent dans les années suivantes : Ondergangen – Déchéance (1907) et Pathologieën – Pathologies (1908).
Ce dernier roman, qui, comme Pijpelijntjes, prend pour thème l’homosexualité, est rempli de figures et de comportements masochistes – tout comme dans Nerveuze vertellingen (Contes nerveux)7: l’amour et la sexualité entre hommes sont des choses profondément décadentes et pathologiques – alors que, suivant la position d’Aletrino, ils étaient représentés comme complètement naturels dans Pijpelijntjes. Ceci peut être interprété comme une réaction à la fin abrupte de l’amitié d’Aletrino, comme une prise en compte des conduites hostiles à l’homosexualité de ses camarades socialistes, mais aussi comme une anticipation des scrupules à l’égard de l’amour des hommes et des garçons qui allaient désormais accompagner sa vie. En ce qui concerne la reconnaissance littéraire par l’intermédiaire de Van Eeden, de Verwey et de la scène littéraire, une évolution positive 6 Cf. la postface de Simons dans l’édition de 1974 (op. cit.), p. 227.
Entre-temps De Haan est aussi “arrivé” à un autre point de vue : en 1907 il a épousé Johanna (qu’on appelle ’Hans’) van Maarseven, cette femme médecin non juive, un peu plus âgée que lui, qu’il connaissait depuis quelques années. Il ne s’en séparera ni à cause de ses penchants homoérotiques ni à cause du problème que posait le fait d’être marié à une femme non juive pour ses amis sionistes. En 1909, il termine avec succès ses études de droit à Amsterdam et, depuis qu’il gagne sa vie comme répétiteur juridique, il est tellement aisé qu’il peut, de temps en temps, dépanner financièrement son ami Frederik Van Eeden. Il forge le projet d’un travail de doctorat en terminologie juridique portant sur le domaine de la liberté de la volonté8 ; dans ce but, à l’instigation de Van Eeden, il se plonge dans les travaux de philosophie du langage de l’Anglaise Victoria Lady Welby (1837-1912).9 8 Le thème de la responsabilité de ses actes jouait un rôle considérable dans la discussion de l’époque à propos du caractère condamnable des comportements homosexuels. Cela aussi a certainement motivé De Haan à choisir ce thème.
Cf. H. Walter Schmitz : Verständigungshandlun- gen – eine wissenschaftshistorische Rekonstruk- tion der Anfänge der signifischen Bewegung in
Haan soutient sa thèse de doctorat à Amsterdam, Rechtskundige Significa en hare toepassingen op de begrippen : ’aansprake- lijk’, ’verantwoordelijk’, ’toerekeningsvat- baar’ (La signifique juridique et son application aux concepts de majorité pénale, de responsabilité et de responsabilité de ses actes)10 . Dès l’année de son doctorat, De Haan devient privatdocent à l’université d’Amsterdam. Le 31 octobre 1916, il donne sa leçon inaugurale sur “La nature et les tâches de la science juridique Significa”11. À Amsterdam, le fils du petit hazzan de Smilde est accueilli aussi dans la communauté académique.
En route vers Jérusalem Malgré les efforts divers et variés de ses alliés du mouvement signifique, De Haan ne put prendre la suite de son directeur de thèse, le pénaliste Van Hamel. Telles furent, d’après son biographe Jaap Meijer, les circonstances et la raison fondamentale pour lesquelles De Haan échangea les Pays-Bas contre la Palestine, Amsterdam contre Jérusalem au début de 1919. Mais son départ pour Jérusalem a des racines plus profondes.
Depuis 1910 De Haan publie des poésies qui thématisent son retour à son origine juive dans l’importante revue De Beweging mais aussi dans la non moins renommée De Gids Bas). Thèse d’habilitation, Phil. Fak. der Univ.
Bonn, 1985.
En ik, een Dichter, droomde nimmer schooner Dan in den nachten na zoo bonten dag : Ons volk was vrij en vorstlijk en ich zag Van Jeruzalem mij een blij bewoner. Aanbiddend hoorde ik een kalme stem, Zag een zonnige stad, een tempel heilig, Dus weet ik verheugd, dat wij eens weer veilig Vorstelijk wonen te Jerusalem. Et moi, un poète, ne fis jamais de plus beaux rêves Qu’au cours des nuits suivant une journée si colorée :
Notre peuple était libre et souverain et je me voyais En heureux habitant de Jérusalem.
Tout en priant j’entendais une voix calme, Voyais une ville ensoleillée, un saint temple, Joyeux donc, je sais que nous revenons confiants Souverains vivre à Jérusalem.
Mais le poète qui rêve ici de Jérusalem est un poète un peu spécial. « Het Joodse Lied » (Le chant juif) est le nom programmatique du sonnet de 1913 qui introduira en 1915 le premier volume du même nom13. La foi juive est devenue le thème de ses poè-
tant dans sa propre conscience que dans celle de ses contemporains et de ses alliés, il est désormais “de dichter van Het Joodse Lied” (le poète du Chant juif) – une identité qu’il s’est par ailleurs lui-même attribuée, ce qui aura des conséquences considérables sur sa propre image.
Trois aspects importants s’annoncent dans Het Joodse Lied : le retour consolateur au “chant hébraïque” (qu’il a par ailleurs entendu et lu, mais jamais composé lui-même), la réaffiliation au peuple juif (“je suis l’un d’entre votre peuple”, “mon peuple”, “mon peuple opprimé”) et la décision “d’être le poète de [son] peuple opprimé” (“dichter van mijn verdreven Volk te zijn”), une décision qui s’oppose à la possession d’un trésor terrestre mais aussi à la complexe “Vriendschap” (amitié). Il faut bien sûr noter la pertinence de cette dernière opposition, l’alternative ami/ amitié versus judaïsme et piété dont le thème revient toujours jusqu’aux Kwatrijnen, si l’on considère que “l’amour qui s’appelle amitié” – depuis le cycle de poésie ainsi nommé par Verweys – signifie plus qu’une simple amitié, à savoir très précisément les relations érotiques entre hommes14.
Pourtant avant le début effectif du voyage à Jérusalem, un détour a lieu par la Russie. Pendant une visite à Londres en 1912, Van Eeden et De Haan rendent visite au comte Kropotkine dont les descriptions du régime pénitentiaire dans la Russie tzariste, 14 Cf. Marita Keilson-Lauritz : Von der Liebe die Freundschaft heißt. Zur Homoerotik im Werk Stefan Georges (De l’amour qui s’appelle amitié ques après les événements révolutionnaires de 1905/1906, lancent, à son retour, le jeune étudiant en droit dans une activité politique d’une manière très caractéristique pour lui.
En été 1912, De Haan fait un premier voyage en Russie, d’ailleurs avec sa femme. Il en fera deux autres les mois suivants. Il parcourt la Russie en tant que juriste, parvient à rencontrer une série de pénalistes de toutes sortes à Riga, Moscou et Saint-Pétersbourg, dans le but déclaré d’informer l’Occident sur la situation. Les rapports de De Haan paraissent dans une revue juridique spécialisée et dans la revue De Beweging. Ce qu’il put voir en Russie l’a profondément ébranlé et mis en colère. La façon dont les prisonniers politiques étaient traités, et parmi eux les Juifs en particulier, ne le laisse pas en paix. Il en résulte une activité politique mais aussi – et cela est significatif de la manière dont la poésie et les réalités de la vie sont étroitement liées chez lui – de la poésie, les deux s’entremêlant dans un poème adressé à « son Excellence le Général Djoukovsky », dans lequel De Haan se met en posture de formuler des revendications au nom du jeune prisonnier Georges Dmitrenko, à qui il a adressé par ailleurs une série d’autres poèmes15.
On peut déduire de tout cela que son désir de se tourner vers le judaïsme et le sionisme est sorti renforcé de ses rencontres dans les prisons russes. Dans les années qui suivirent est venue s’ajouter l’expérience de 15 Cf. Jacob Israël De Haan : In Russische gevan- genissen (Dans les prisons russes), avec une préface de Wim J Simons 3ème édition Amsterdam:
des Juifs de différentes nations combattirent contre d’autres Juifs, ce qui rendait plus pressante la nécessité d’un pays juif à soi et celle d’un peuple juif. En août 1914, De Haan écrit encore trois longs poèmes qui paraissent dans d’importantes revues (De Gids, De Beweging) et qui font partie du Het Joodse Lied (1915), sous le titre In den Oorlog (Dans la guerre) :
Wij strijden broeders tegen eigen broeders, En breken machteloos onze eigen macht, Wij berooven van zonen onze moeders, En ons volk van zijn onmisbare kracht 16.
Nous combattons frères contre frères (nos propres frères) Et brisons impuissants notre propre force, Nous dépossédons de leurs fils nos mères Et notre peuple de son indispensable vigueur.
Le titre d’origine Aan mijn volk (À mon peuple) avait causé des difficultés à la rédaction : en cette période, écrit De Haan à Albert Verwey le 29 août 1914, on trouvait inconvenant pour un poète néerlandais que “mon peuple” signifie un autre peuple que le peuple néerlandais17.
En 1912 – l’année de la publication de Het Joodse Lied – De Haan rejoint l’Union sioniste néerlandaise. Dès 1914 au plus tard, il commence à apprendre l’hébreu moderne et prend toujours position dans les questions litigieuses qui éclatent à propos de cette langue ancienne et nouvelle, de sa renaissance, 16 Verzamelde Gedichten I, p. 212.
On peut dire aussi que, dans cette mesure, son mouvement vers le judaïsme se déroule au fil du temps en complet parallèle avec ses engagements juridiques, politiques et philosophiques.
En même temps, et cela ne doit pas être négligé, son monde émotionnel homoérotique reste virulent et productif20 : il colore ses expériences dans les prisons russes – comme les poésies que nous avons mentionnées, en particulier celles qui sont adressées à Georges Dmitrenko –, il accompagne aussi son mouvement vers la religion21. De Haan le problé- 18 Cf. Meijer, Onze taal (op. cit.), en particulier, mais pas seulement, le chapitre sur les deux articles en hébreu que De Haan a publié en collaboration avec Lev Strachun pour la revue Hamizrach – L’Orient (p. 72-120).
avec Het Joodse Lied, des cycles de poésie apparaissent, dans lesquels la fascination à l’égard des textes ouvertement homoérotiques et homosexuels de l’écrivain belge francophone Georges Eekhoud (1854-1927) se mêle à l’expression non dissimulée de ses propres sentiments. Ces poèmes paraissent à partir de 1911 de façon dispersée, puis sont rassemblés dans le volume Antwerpsche Libertijnen – Libertins anversois (1914). Le cycle Ein nieuw Carthago (Une nouvelle Carthage), publié à compte d’auteur en 1919, est aussi dû à Eekoud (sa Nouvelle Carthage en particulier). Si l’on prend en considération le fait que De Haan a publié ce volume de poésie en même temps qu’il partait pour la Palestine, on voit apparaître un remarquable parallèle entre Anvers, devenue la nouvelle Carthage comme lieu d’une liberté ancienne et nouvelle, et Jérusalem, centre de la Palestine “alt-neu” (ancienne-nouvelle), dont le nom ne peut pas être donné tout à fait au hasard22. La revendication poétique, qui constate à propos de la riche ville marchande que, que les poètes ont plus de valeur et sont plus importants pour la communauté que les hommes d’action et leurs exploits (“meer dan Daders zijn der daden 22 Dans ce contexte on pourrait rappeler aussi que le sionisme et le mouvement homosexuel peuvent être historiquement considérés comme des phénomènes absolument parallèles. Cf. Marita Keilson- Lauritz : Die Geschichte der eigenen Geschichte. Literatur und Literaturkritik in den Anfängen der Schwulenbewegung am Beispiel des Jahrbuchs für sexuelle Zwischenstufen und der Zeitschrift Der Eigene (L’histoire de sa propre histoire. Littérature et critique littéraire au début du mouvement homosexuel à partir de l’exemple de l’Almanach pour tut que le poète De Haan avait prévu pour luimême dans le nouveau foyer national.
Au début de 1919, De Haan est le premier sioniste néerlandais à partir pour Jérusalem.
Il fera ses adieux lors d’une fête spéciale organisée pour lui à la bourse aux diamants d’Amsterdam. Il part en tant que poète, comme l’auteur de Het Joodse Lied, comme il le souligne dans son discours d’adieu23.
De Jérusalem il écrit des reportages sur la Palestine sous récent mandat britannique en tant que correspondant du Algemeen Handelsblad (Journal général du commerce)24. Il fait la connaissance d’Eliezer Ben Jehuda (1858- 1922), le fondateur de l’hébreu moderne, écrit sur lui à plusieurs reprises dans le Algemeen Handelsblad et soutient son projet de dictionnaire général de l’hébreu. À partir de 1920, De Haan enseigne comme juriste au Government Law College. Et surtout, quand plus tard son attitude sioniste-critique s’accentuera, il ne renoncera jamais à son rêve d’installation de “ons volk” (notre peuple), comme le montre la description d’un voyage d’un bout à l’autre de la Palestine, pendant lequel il reparle encore et toujours des espaces libres encore susceptibles d’accueillir des dizaines et des dizaines de milliers de personnes25.
De Engelbewaarder, 1981.
Et pourtant : face à ce que De Haan ressent comme la conséquence de l’installation des immigrants juifs dans la Palestine habitée par des Palestiniens, à cause aussi des relations difficiles entre les colons et les autorités britanniques, avec en plus les différences d’opinions politiques entre les membres du groupe juif, le « retour à Jérusalem » débouche sur un éloignement croissant à l’égard du sionisme politique et sur un rapprochement avec les groupes qui étaient opposés à la fondation d’un État d’Israël. De même qu’il avait rendu compte de la situation dans les prisons russes en 1912/1913, il publie maintenant ses observations sur la Palestine aux Pays-Bas.
Pour l’Agudat Israël, et le groupe réuni en particulier autour du rabbin orthodoxe Chaim Sonnenfeld auquel il s’est joint, De Haan conçoit un mémorandum à adresser au gouvernement britannique et à la Société des Nations. Ce groupe, constitué pour une bonne part d’immigrants pieux présionistes, avait une position allant de la critique à l’hostilité à l’égard du sionisme politique, lui déniant de toutes façons le droit de parler et d’agir au nom du peuple juif dans son ensemble.
Le mémorandum que De Haan envoya à la Société des Nations la remerciait d’abord « pour son soutien au mandat britannique sur la Palestine sur la base de cette magnifique déclaration qui promet de donner au peuple juif souffrant et errant la possibilité de revenir et de reconstruire un foyer fidèle au pays qu’il désire depuis mille ans, qu’il vénère malgré sa séparation forcée d’avec lui depuis près de vingt siècles ». Mais elle a en même temps différé l’autonomie des « pionniers des qui, pour préserver leur liberté religieuse, « ont dû organiser leur communauté de façon indépendante, convaincus que c’est de cette seule façon que la préservation future de la religion juive pourrait être assurée dans le pays, et que c’est seulement par l’indépendance que les disputes et les querelles pourraient être évitées » 26.
Les sionistes en voulurent particulièrement à De Haan de s’être fait le porte-parole d’une délégation orthodoxe qui, au début de 1922, exposa au magnat de la presse Lord Northcliffe en visite à Jérusalem les doutes de la communauté orthodoxe indépendante à l’égard des sionistes qui prétendaient à la représentation exclusive. À leurs yeux, il était à présent un traître27. Et bien sûr De Haan suscita des oppo- 26 En anglais dans le texte. Cf. Meijer, De zoon van een gazzen (op. cit) p. 395f; p. 397-401, est reproduit un autre passage du mémorandum à propos de la question litigieuse de l’impôt sur la fabrication des matzoth; les deux documents se trouvent dans les archives De Haan à la Bibliotheca Rosenthaliana, Amsterdam. 27 Ici et pour ce qui suit, voir aussi Emil Marmorstein : A Martyr’s Message. To commemorate the fiftieth anniversary of the murder of Profes- sor De-Haan (Le message d’un martyr. Pour la commémoration du cinquantième anniversaire du meurtre du Professeur De Haan). Publié à Londres en 1975; on peut le trouver sur le site web des True Torah Jews <www.jewsagainstzionism. com>; par précaution, il faut préciser que le texte de Marmorstein est cité sur des sites web à tendances ouvertement antisémites. Cf. aussi Mohammed de Zeeuw : De moord op Jacob Israël De Haan (1881-1924) (Le meurtre de Jacob Israël De Haan (1881-1924)). In Acta Academica, 2002; on peut le lire via <www actaacademica nl>
relations amicales avec des Arabes (pas uniquement teintées, du reste, d’homoérotisme)28.
Il en résulta des problèmes dans son enseignement au Government Law College : ses cours furent boycottés et en 1923 il dut renoncer à son poste. Le 30 juin 1924, juste avant un départ pour Londres où il aurait dû se rendre en tant que conseiller juridique d’une délégation de l’Aguda, pratiquement devant la porte de la synagogue de l’hopital Sha’arei Sedeq à Jérusalem, Jacob Israël De Haan reçoit un coup de couteau auquel il ne survivra pas. Ses obsèques donnèrent lieu à une manifestation impressionnante du groupe orthodoxe. Des représentants des autorités arabes officielles étaient aussi présents. À quelques exceptions près, les sionistes étaient absents29.
Par la suite, les adversaires sionistes politiques de De Haan ont essayé d’attribuer la présomption de culpabilité à des suspects non juifs. Cela alla de pair avec des insinuations suggestives à propos des tendances homosexuelles de De Haan, ce qui guida les soup- çons sur un meurtrier plutôt issu des milieux arabes30. Que Jacob Israël De Haan ait été tué que dans l’anthologie équilibrée de Ludy Giebels montre à quel point les argumentations et les jugements de De Haan sont tissés ensemble. 28 Voir sa description d’un voyage avec le frère aîné de son jeune ami Adil Aweidah : Jacob Israël De Haan : Palestina (op. cit.). 29 À ma connaissance, dans cette perspective, la représentation la plus juste concernant la dernière période de la vie de De Haan est l’introduction de Ludy Giebels à l’inventaire des archives de la Bibliotheca Rosenthaliana de la bibliothèque universitaire d’Amsterdam 30 Sur ce point, voir Marmorstein (op. cit.). Dans de défense sioniste, ne fut officiellement établi qu’en 1985, à la suite des découvertes du journaliste Shlomo Nakdimon31. C’est notamment grâce à ce que savait Arnold Zweig que l’on a toujours connu l’arrière-plan politique du meurtre de De Haan, lui qui, lors d’un voyage en Palestine en 1932, écrivait à Sigmund Freud que De Haan n’avait pas du tout été tué par un Arabe mais par un Juif, un adversaire politique, un sioniste radical, que beaucoup connaissaient dans le pays et qui y vit encore32.
Cette affaire est la matière d’un roman, le dernier publié parArnold Zweig en Allemagne33.
Postérité Jacob Israël De Haan est à peine connu dans l’espace germanophone et l’on ne s’aperçoit guère du fait qu’il est le protagoniste du roman d’Arnold Zweig dont il va être question maintenant. Il est pourtant toujours complètement vivant aux Pays-Bas.
Sa biographie a été établie dans une édition officielle par l’historien juif Jaap Meijer; son Ben Jisjai, un des adversaires sionistes mortels du poète d’après Jaap Meijer, voir Meyer, Onze taal (op. cit). p. 124-127. 31 J. Meijer, dans sa biographie, cite pourtant déjà les souvenirs non publiés de l’assassin Avraham Tehomi, qu’il appelle Awrahm X (op. cit. p. 329-332). 32 Letters of Sigmund Freud and Arnold Zweig. Edited by Ernst L. Freud. Franslated by Elaine and William Robson-Scott. New York : New York University Press, 1970, p. 42. 33 Arnold Zweig : De Vriendt kehrt heim. Roman.
Berlin : Kiepenheuer, 1932 ; voir les documents dans l’appendice du volume correspondant à l’édition berlinoise, Berlin : Aufbau, 1996. En
ses rapports sur la situation dans les prisons russes juste avant la Première Guerre mondiale, sa participation à la naissance de l’hébreu moderne et ses reportages en Palestine, tout cela a donné lieu à des recherches et des descriptions venant de différents côtés. Ses textes en prose sont republiés dans diverses réimpressions, parfois pour les bibliophiles.
Ses poésies complètes ont été republiées dès 1952. Ses archives, pas très importantes (il n’a gardé pratiquement aucune des lettres qui lui furent adressées), sont conservées dans le département Judaïca de la Bibliotheca Rosenthaliana de la bibliothèque universitaire d’Amsterdam et ont été inventoriées.
En même temps, De Haan est devenu une sorte d’icône pour le mouvement homosexuel néerlandais qui honore ses premiers romans comme étant les premiers récits homosexuels en langue néerlandaise. Les poésies de De Haan elles aussi jouissent d’une connaissance et d’une faveur extraordinaires. En 1979, le vers “Naar vriends- chap zulk een mateloos verlangen” (un désir démesuré d’amitié), tiré du sonnet An einen jungen Fischer (À un jeune pêcheur)34, sert de titre à une anthologie de poésie homosexuelle néerlandaise, devenue entre-temps un classique35. Et l’on peut lire ce même vers en bas de la Westerkerk d’Amsterdam sur le Keisersgracht, sur l’énorme plaque de marbre de l’Homomunuments inauguré au milieu 34 Verzamelde Gedichten I, p. 290. 35 Hans Hafkamp (ed.) : Naar vriendschap zulk een mateloos verlangen. Bloemlezing uit de Nederlandse homo-erotische poëzie 1880-nu (Un désir démesuré d’amitié Morceaux choisis de la Jacob Israël De Haan , ce journal poétique du voyage vers Jérusalem et de l’année qu’il passa à Jérusalem, contenant de nombreuses et magnifiques descriptions poétiques de gar- çons arabes, mais aussi le combat intérieur suscité chez le poète par sa sensibilité à la beauté de ces garçons (et que les garçons remportent la plupart du temps).
Lors des Gay Games qui eurent lieu à Amsterdam en 1998, un opéra sur De Haan était inclus dans le programme culturel qui les accompagnait, spécialement composé et mis en scène sur la base du texte des Kwatrijnen36.
Qu’à cette occasion le Nieuw Israelitisch Weekblad (« Le Nouvel Hebdomadaire israélite ») ait consacré un numéro spécial au juif homosexuel Jacob Israël De Haan, peut être pris ici comme exemple de la façon dont les émancipations juive et homosexuelle sont aujourd’hui en mesure de combler le fossé entre l’Hellade et Jérusalem qui, sa vie entière, brisa le cœur et la tête du poète (tout en devenant la cause motrice de sa poésie !)37. 36 De tweede reis. Een nieuw Nederlandse opera van Joost Kleppe op teksten van Jacob Israël De Haan. (Le second voyage. Un opéra hollandais contemporain de Joost Kleppe sur des textes de Jacob Israël De Haan). Première représentation le 6 août 1998 à Felix Meritis, Amsterdam. 37 Voir aussi mes réflexions sur ce point dans “Hellas und Jerusalem. Ein Versuch über Män- Ein Versuch über Männerliebe und Judentum.”(L’Hellade et Jérusalem.
Essai sur l’amour entre hommes et le judaïsme) in Gert Mattenklott, Michael Philipp, Julius H.
Schoeps (Hrsg.) : ’Verkannte Brüder ?’ Stefan George und das deutsch-jüdische Bürgertum zwi- schen Jahrhundertwende und Emigration. (“Des frères méconnus?” Stefan George et la bourgeoi-
tement dans les Kwatrijnen, même – cum grano salis – dans les quatre vers déjà cités qui ouvrent le recueil, où “Amsterdam” aurait recueilli quelque chose de la signification codée “L’Hellade”38 Quels que soient ses scrupules le poète parvient cependant toujours à les intégrer de façon remarquable, à Jérusalem il est vrai :
Vraag niet naar veilig of onveilig, Want in Gods wil is alles één. Langs lusten heilig en onheilig Voert Zijne Liefde mij naar Jeruzalem. Ne cherche pas la tranquillité ou le risque Car dans la volonté de Dieu tout est un.
Au fil des passions sacrées et fautives Son Amour m’a conduit vers Jérusalem Et il y a effectivement, comme nous l’avons évoqué, ce curieux morceau de la réception de De Haan en langue allemande : le roman d’Arnold Zweig De Vriendt kehrt heim. C’est le dernier roman que Zweig a composé en Allemagne, il l’a écrit après sa visite en Palestine au printemps 1932. Son récit des engagements et de la mort du « Dr De Vriendt » est un portrait par trop transparent de Jacob Israël De Haan. Dans le roman le meurtre est commis en 1929, l’année de violentes émeutes arabes.
Dans le roman d’Arnold Zweig, l’amour pour les garçons arabes ainsi que les Kwatrijen qui parlent de ces garçons jouent un rôle étonnamment central : c’est « la nature de l’ami- 38 De Haan en appelle directement à la Grèce classique dans les cycles poétiques Sophocles en déclenche les événements dès le premier chapitre. On rapporte à l’officier de sécurité anglais Irmin la nouvelle selon laquelle des menaces de mort contre De Vriendt se font entendre de plus en plus fort du côté de la famille arabe du garçon. La tentative d’Irmin d’avertir De Vriendt par l’intermédiaire d’un ami médecin rend visible le caractère tabou du thème (« Je ne peux pas faire à De Vriendt l’affront d’être au courant »). Après qu’Irmin l’eut prudemment mis en garde, De Vriendt réagit avec panique « Cet Anglais savait ». Dans le roman, la panique de De Vriendt se rattache au fait qu’il a généralement tenu cachés son scepticisme religieux et son homosexualité en général et ce, plus particulièrement au groupe juif orthodoxe qu’il avait rejoint. Seule la peur que ces deux aspects soient découverts provoque sa fuite dans des activités politiques antisionistes, ce qui conduira à son assassinat par un militant sioniste.
Cet enchevêtrement de motivations ne correspond évidemment d’aucune manière au modèle historique. Même si l’on prend pour point de départ que De Haan n’avait pas vraiment parlé de son homosexualité avec ses amis orthodoxes, il semble que son mariage avec une femme non juive ait été un problème plus grave que son attirance pour les jeunes garçons, qu’ils aient été arabes, hassidiques ou yéménites, comme cela apparaît dans les Kwatrijen. En général, Arnold Zweig connaissait à peine le poète Jacob Israël De Haan qu’il décrit en 1932 comme « malheureux » dans le Jüdische Rundschau. Tels que Zweig lui-même les a composés, les quatrains dont le rôle est si important dans le roman sont éla
ils ne thématisent que le scrupule et non la façon supérieure dont De Haan se débrouillait pour l’outrepasser. Devant le contenu explicitement homoérotique des Kwatrijen, Zweig se défile grâce à une astuce littéraire classique : pendant la réunion de crise dans laquelle il est question des poésies du « Dr De Vriendt », on ne les lira pas, par discrétion. Ainsi ne sont-elles plus dangereuses. « Qui lit le hollandais ? », demande calmement l’officier de sécurité Irmin40. Effectivement. En tout cas pas Arnold Zweig.
Comme l’ami orthodoxe de De Vriendt dans le roman, on dit que le rabbin orthodoxe Chaim Sonnenfeld, à qui s’adresse une série de Kwatrijnen41, n’avait rien su de l’homosexualité de De Haan. C’est tout à fait possible. Cependant, quelque temps plus tard on a fait le nécessaire du côté sioniste pour que cet aspect de la vie de De Haan voire son monde intérieur viennent à la connaissance de tous42.
Cela n’a pas suffi pour diminuer la sympathie des orthodoxes pour De Haan. De façon souveraine, ils interprètent les Kwatrijnen, qui donnent lieu à tant d’émoi et d’agitation dans le roman d’Arnold Zweig, comme une « crea- tive confession » (confession créative), comme l’obéissance au pieux commandement « de noter les péchés de pensée et les actions sur le papier etd’en inspecter régulièrement la liste pour se repentir du passé et résister à l’avenir » ; « dans d’émouvants quatrains, il a affiné sa conscience en illustrant la guerre des pul- 40 Ibid. p. 127. 41 Verzamelde Gedichten II, p. 231, 319, 343. 42 Cf Ha’kadosj’ De Haan de A Z Ben Jisjai fait la lutte pour son âme à lui »43. Pas de doute, on peut aussi lire les Kwatrijnen de De Haan ainsi. On peut aller jusqu’à se poser la question de savoir si Chaim Sonnenfeld lui-même n’a jamais, jeune homme, été faible (“nimmer bezweken”) et, si, adulte, il a toujours résisté (“altijd weerstaan”)44. C’est ainsi que, pour un certain nombre de groupes orthodoxes, De Haan est encore aujourd’hui une sorte de figure sainte, sa tombe un lieu de pèlerinage, le jour de sa mort un jour de souvenir45.
Il y a une autre question : pourquoi, en 1932, Arnold Zweig décrit-il De Haan dans le Jüdische Rundschau comme un « politicien funeste » ? Si l’on compare l’éloignement par rapport au sionisme de Zweig à celui de De Haan, on obtient quelques différences intéressantes qui permettent d’expliciter la position de De Haan. L’une de ces différences consiste en ce que De Haan se concevait résolument comme un poète. C’était à ses yeux une position attachée à la fonction de prophète. On peut lire la place centrale qu’avaient pour lui le langage, la parole et le livre dans l’une de ses petites esquisses écrites à Jérusalem, dans laquelle il croque, avec une tendre ironie, un débat entre érudits : « Tandis que les trois visiteurs s’en vont, je constate, une nouvelle fois, que nous sommes le Peuple du Livre. Et nous devons le rester, même si nous redevenons le Peuple de la Terre. Nissim Nahum, bien qu’il ne soit pas rabbin, sort le premier car il porte deux gros livres sacrés. Rabbi Epstein est plus âgé, cer- 43 En Anglais Marmorstein op cit
rité. Auquel des deux la préséance doit-elle revenir ? Ce sont ici questions d’importance.
On a vu des scissions se produire car tel rabbin était passé devant tel autre. En fin de compte, la priorité doit revenir à Rabbi Epstein. Mais Rabbi Bernstein était venu avec un livre. Très bien : Rabbi Epstein va donc le porter jusqu’à ce qu’il soit dehors. Ensuite ce ne serait plus convenable. Cela vous fait sourire, ce formalisme pointilleux à l’égard du protocole ? Moi aussi. Mais c’est un sourire plein d’indulgence et de tendresse envers ces peccadilles. » Le débat a par ailleurs concerné d’anciennes légendes et prophéties à propos d’une source cachée dans le sous-sol rocheux de Jérusalem. De Haan réfléchit en même temps à la signification pour la Palestine de l’eau vivante, c’est-à-dire jaillissant d’une source, et à la signification des légendes et des traditions qui les accompagnent mises en danger par l’idéologie sioniste : « Nous aimons l’eau ici, vraiment, et nous en avons vraiment besoin ici. Pour nous, une source c’est le vivant, le bon. Un Être. À chaque source sa légende. Mais tout cela appartiendra bientôt au passé. Nous allons moderniser la Palestine, la moderniser terriblement.
Les Fellahs seront électrifiés et dépoussiérés à l’aspirateur. Quelle perspective ! Et c’en sera fini de toutes les belles légendes qui parlent de sources, de fleurs et de rivières. »46 Le malaise d’Arnold Zweig à l’égard de l’entreprise sioniste était au contraire bien plus 46 Jacob Israël De Haan : Jerusalem. Amsterdam :
Querido 1921; ces deux extraits sont cités d’après bien sûr éprouvé aussi au début, mais qu’il a travaillé de façon tout à fait autre), qui lui fit appeler au secours les acquis de la civilisation et dont l’introduction lui paraissait en général imaginable avant sa propre installation47.
Et il y a bien sûr une autre différence, essentielle : De Haan ne part pas en Palestine en exil – comme Arnold Zweig –, mais il quitte la diaspora pour son “propre pays”.
Qu’il ait éprouvé là-bas la nostalgie de la Hollande et de la langue néerlandaise (qui était et est restée la langue de sa poésie) n’est qu’un aspect de la question. Il prend aussi conscience – et cela s’entend aussi dans la poésie citée au début et dans d’autres poésies semblables – de ce qu’il ne servirait à rien de “rentrer” à Amsterdam, car, là-bas, éclaterait à nouveau la nostalgie de Jérusalem. De même qu’il n’y a pas d’issue au dilemme “Dieu ou le garçon marocain”48, il n’y en pas non plus à la question Amsterdam ou Jérusalem – ou Amsterdam quand même ? Ou Jérusalem quand même ? Reste Jérusalem “met lusten heilig en onheilig” (avec des désirs bénis et maudits). Et Jérusalem serait de toutes façons restée, même si la colère des sionistes n’avait pas littéralement frappé Jacob Israël De Haan 47 Cf. David R. Midgley : Arnold Zweig. Zu Werk und Wandlung. 1927-1948 . Königsstein/Taunus :
Athenäum, 1980, Chapitre V : “Arnold Zweig en Palestine”, p. 123 sq. 48 Cf. la question posée dans le Kwatrijn autoanalytique (quatrain autoanalytique) “Twijfel” (doute). “Wat wacht ik in dit avonduur,/De Stad beslopen door de slaap,/Gezeten bij den Tempelmuur : /God of den Marokkaanschen Knaap ? (Verzamelde Gedichten II p 259) – Qu’est-ce que
qui avait donné à plus d’un de ses Kwatrijen (ainsi que celui qui est cité au début) le titre “Onrust” (inquiétude).
Il y a cependant une dernière lettre, très touchante, écrite par “Hans” (c’est-à-dire Johanna De Haan Van Maarseveen) à son mari le 13 juin 1924 et qu’il ne reçut plus (et c’est l’unique raison pour laquelle elle a été conservée; il détruisait toutes les lettres qu’il recevait). Elle lui explique une fois de plus qu’en tout cas elle ne voulait/pouvait pas se convertir au judaïsme, mais elle demande : “Dois-je venir te chercher cet été ?”49. Sousentendu : pour rentrer à Amsterdam.
Traduit de l’allemand par Martine Leibovici et du néerlandais par Vivane Siman.
- ↩ Jacob Israël De Haan : Kwatrijnen (Quatrains).
- ↩ Jacob [Israël] De Haan : Pijpelijntjes. Amsterdam : Jacq. van Cleef, 1904; Cf. la postface “Pijpelijntjes. De geschiedenis van een ‘onzedelijk’ boek” (Pijpelijntjes. L’histoire du livre “immoral”). de Wim J. Simons, écrite à l’occasion de la réimpression de la première édition (‘sGra-
- ↩ Cf. Jacob Israël De Haan : Nerveuze vertel- lingen. Ed. et introduction de Rob Delvigne et Leo Ross. Amsterdam : Bert Bakker, 1983 – Dans notre contexte, la plus intéressante de ces histoires est celle qui fut rééditée après sa parution dans la revue Levensrecht (Le droit d’exister) en 1907, sous le titre “Over de ervaringen van Hélénus Marie Golesco” (À propos des expériences de Hélènus Marie Golesco). Jésus y est représenté poésies que De Haan a désormais accès à l’ambitieuse revue littéraire de Verweys, De Beweging (Le mouvement).
- ↩ Ce sont Van Eeden et De Haan qui introduisirent aux Pays-Bas la théorie du signe orientée vers la communication de Lady Welby appelée “Significa” (devenue en français la “signifique”) et furent à l’origine du développement d’une orientation linguistique critique, le “mouvement signifique”.
- ↩ Paru à Amsterdam : Versluys, 1916.
- ↩ Jacob Israël De Haan : Wezen en taak der rechtskundige significa. (Essence et fonction de la signifique juridique), Amsterdam : P.N. van Kampen & Zoon 1916 – Ses leçons des années suivan- De Joodse Wachter (La sentinelle juive). Elles mettent véritablement l’accent sur un retour à l’année juive où il quitta la maison de ses parents, ce qui est expressément une réaffiliation. Ce n’est pas tout à fait par hasard qu’en 1910, une poésie de treize strophes publiée dans De Gids – Grote Verzoendag (Yom Kippour, le Jour du Pardon) décrit l’entrée dans la synagogue avec le père et le retour du fils à ses côtés “naar ons licht huis” (dans notre claire maison)12. Le poème Loofhuttenfeest I (Souccoth I) de la même année rêve explicitement du voyage à Jérusalem :
- ↩ Cité par Jaap Meijer : Onze taal als een bare schat Jacob Israël De Haan en het Hebreeuws élargissement et des règles à observer en la matière18. À quel point De Haan a intégré ses arguments et son intérêt pour la “signifique” dans ses nouvelles préoccupations, c’est ce qui apparaîtra plus tard lorsqu’à Jérusalem il prêtera aussi attention, du point de vue de la philosophie du langage, aux questions posées par le développement de l’hébreu moderne19.
- ↩ Cf Meijer, Onze taal (op. cit.), en particulier p. 130-152 : “Hebreeuwsche significa”- La signifique hébraïque).
- ↩ Même si la biographie de Jaap Meijer a indubitablement tendance à exagérer la dimension psychologique, on doit souvent lui donner raison quant à l’importance des tendances homosexuelles de De Haan dans nombre de ses décisions et actions (Cf. Meijer, De zoon van een chazzen, op. cit., p. 145.
- ↩ Cf. le cycle dédicacé au jeune homme mort Leo V[leeshouwer] “Het Jaartijdlicht” (La
- ↩ Meijer, De zoon van een chazzen (op. cit.) p. 211.
- ↩ Un choix infime de ces articles se trouve dans Giebels, Jacob Israël De Haan correspondent in Palestina 1919-1924 (Jacob Israël De Haan , correspondant en Palestine 1919-1924). Amsterdam :
- ↩ Cf Jacob Israël De Haan: Palestina Amster-