Les Manifestations sont votre troisième roman ; je tiens pour ma part que c’est votre œuvre la plus riche, la plus aboutie, mais ce n’est là qu’un jugement de valeur sans intérêt en soi ; en revanche, peut-être pourrez-vous convenir que c’est votre roman le plus ambitieux et qu’il a dû, dans une large mesure, prendre au dépourvu certains des lecteurs de Mère agitée et de C’est l’histoire d’une femme qui avait un frère. Tout à coup, vous semblez prendre du champ, délaisser partiellement l’exploration des nœuds familiaux (maternité, fratrie) pour aborder la question politique, sur un terrain où sans doute vos premiers lecteurs ne vous attendaient pas : le  conflit  israélo-palestinien,  ou  plus  précisément (nous y reviendrons, car c’est essentiel), ses répercussions dans la société fran- çaise. Pouvez-vous nous éclairer d’abord sur l’origine de ce livre ? Qu’est-ce qui vous a conduite à cet apparent changement de cap ? − En effet, il y a eu un changement de cap flagrant de prime abord, puisque j’ai eu l’ambition d’imaginer une histoire en prise avec l’évolution de la société française. En réalité, ce roman a mûri en moi plusieurs années à compter  de  2001  pour  finalement  paraître en 2005, soit quatre ans. Les lecteurs qui me connaissaient ont été surpris et même décontenancés car je quittais une certaine familiarité et une manière plutôt intimiste. En fait, tout à coup, la société française ne regardait plus Israël ni les Juifs comme elle l’avait fait jusque-là, c’est-à-dire avec bienveillance, parfois même complaisance : un doigt accusateur soudain se dressait qui visait l’Amérique et tout ce qui était sous son aile, notamment Israël, ; conversations devenaient difficiles, la solitude grandissait, un certain mutisme aussi, une parole qui est peu à peu allée se réfugier du côté de la fiction. Par ailleurs, ayant atteint la quarantaine, je me suis trouvée confrontée à une certaine révision des sentiments, en particulier ceux de l’amitié et c’est là que l’intime s’est  entrelacé  à  l’historique.  Enfin,  j’ai  eu envie de me frotter à l’exercice du roman, de la durée, prendre des personnages et les faire évoluer les uns par rapport aux autres alors que, dans les deux romans antérieurs, je cherchais surtout à éclairer des nœuds personnels, des images de moi que j’avais certainement besoin de fouiller au moment où je l’ai fait.

Bref, Les Manifestations représente pour moi un tournant à plusieurs égards. − Avant d’aborder le fond du roman, je vous interrogerai sur ce qui peut sembler un détail, mais qui ne l’est peut-être pas. Pour qui a lu le livre, la quatrième de couverture est un peu déconcertante. Une idée du roman nous est donnée… mais il faut attendre la dernière ligne pour que le mot d’antisémitisme y apparaisse ; quant au mot « juif », qui Entretien entre Philippe Zard et Nathalie Azoulai à propos de son roman Les Manifestations (éd. du Seuil, 2005).

ce qui, pourtant, constitue le cœur du livre.

Faut-il voir dans cet usage de l’implicite, de l’allusion, un signe ou un symptôme ? Est-ce parce que, précisément, il s’agit de laisser le lecteur deviner le mot qui se cache dans cette histoire d’amitié perdue ? Est-ce le signe au contraire que l’essentiel serait ailleurs que dans la sempiternelle question juive ? Ou bien, plus trivialement, s’agit-il d’atténuer cet aspect de l’œuvre, de l’euphémiser, parce qu’on ne veut pas faire fuir le lecteur ? − Comme vous le savez probablement, les quatrièmes de couverture sont l’apanage des éditeurs. Si l’auteur a son mot à dire, le dernier mot revient toujours à l’éditeur et, honnêtement, c’est mon éditeur qui a voulu présenter les choses dans leur généralité, sans désigner ce que vous appelez le cœur du livre. Sans doute a-t-il craint un lectorat trop partiel, pour ne pas dire communautaire, ce qui est une : mauvaise raison car, primo, je ne crois pas que la singularité soit synonyme de communautarisme et, deusio, à vouloir fuir la singularité, on tombe dans des généralités qui du coup ne concernent plus grand monde.

Je suis donc assez de votre avis pour dire que la quatrième de couverture passe à côté du livre ou n’en révèle qu’une trame trop vague pour capter l’attention. J’aurais pu insister pour qu’il en soit autrement mais peut-être ai-je eu moi aussi des craintes que je n’ai pas voulu m’avouer. En tout cas, c’est dommage et si c’était à refaire, j’agirais autrement. − Parlons d’abord « métier », technique littéraire, si intimement articulée ici à la « vision ». Deux éléments peuvent ici repère qui viennent scander l’histoire des trois personnages, l’histoire de leur amitié, de leurs luttes communes, de leur séparation progressive enfin. Ces manifestations, d’ailleurs, sont présentées selon l’ordre de la remémoration et non dans l’ordre chronologique ; de même que se côtoient, dans la série, des manifestations historiques − manifestations étudiantes de 86 ; pour Malik Oussekine ensuite ; Carpentras ; anti-Guerre du Golfe ; manifestations anti-Le Pen, anti-Guerre d’Irak (2003) ; contre l’antisémitisme (2004) − et au moins deux manifestations qui relèvent de l’invention fictionnelle et qui sont en quelque sorte l’origine et le terme de la série : celle des trois amis pour un camarade maghrébin menacé d’expulsions (Habib) avant 1986 et, à la fin, cette manifestation contre l’antisémitisme à laquelle Anne se retrouve seule avec sa « folie ». Il faudrait encore ajouter une manifestation « hors série », qui apparaît à la fin du livre : le grand cortège républicain décrit par Péguy qui accompagne l’inauguration de la sculpture de Dalou « le triomphe de la République », en pleine Affaire Dreyfus1.

Pouvez-vous nous préciser comment vous est venue cette idée de structurer ainsi votre roman et le bénéfice que vous en avez tiré ? − En fait je voulais créer dans ce roman une double trame, une trame collective et une trame individuelle, entrelacer des voix singulières et une clameur indistincte. Par ailleurs, 1 Au sortir de l’affaire Dreyfus, le 19 novembre 1899, le groupe allégorique du sculpteur Jules Dalou dit " le Triomphe de la République ", est inauguré à Paris, place de la Nation. Dans le premier numéro

un attrait, non que je sois militante de quoi que ce soit, mais chaque fois, surtout lorsque j’étais plus jeune, elles me confrontaient à la question de l’engagement et de sa visibilité. Enfin, il me semblait que l’évolution des cortèges décrits était digne de présenter une certaine image de l’évolution historique.

J’aimais aussi l’idée d’une scansion et les différentes manifestations que vous rappelez me permettaient d’installer dans le roman des sortes de refrains sauf que, contrairement à des refrains de chanson, elles offraient des variations, des changements et des renversements. Cette idée est en fait très vite venue à moi, je savais que je tenais là un fil romanesque singulier que je n’avais pas encore vu utiliser dans les romans que je connaissais. − L’autre élément marquant de votre roman est sa structure polyphonique. Trois personnages principaux : Anne Tolédano, issue de la bourgeoisie juive séfarade ; Virginie Tessier, l’amie qui n’est ni juive ni bourgeoise ; un troisième larron : Emmanuel Teper, juif ashkénaze et, découvre-t-on bientôt, homosexuel. Si le trio est central dans l’histoire, c’est le duo des femmes qui structure la narration : vous passez régulièrement du point de vue d’Anne à celui de Virginie, la juive et la « goye » ; l’un des aspects les plus intéressants du livre consiste dans la réinterprétation d’un certain nombre d’épisodes selon qu’ils sont vécus par l’une ou par l’autre. Il y a évidemment un enjeu non seulement psychologique mais éthique dans cette alternance de points de vue (rappelons par exemple que c’est la vision d’Anne par quelles vous avez été confrontée ? − C’est le personnage de Virginie qui s’est d’abord imposé mais il lui fallait un pendant, un reflet, sa voix seule ne suffisait pas. D’où l’invention du personnage d’Anne. En réalité, les deux personnages ne fonctionnent qu’ensemble, en symétrie et c’est le va-et-vient qui m’intéressait le plus : changer sans arrêt de point de vue, de place. J’ai eu quelque difficulté parfois à m’y retrouver, on m’a même dit qu’il y avait des confusions gênantes mais je ne les ai pas toutes gommées, j’ai souhaité que les deux voix se chevauchent, empiètent l’une sur l’autre, que l’une se prenne pour l’autre et qu’on s’y méprenne, parce que cette confusion fait partie de la donne, parce que l’identification de l’une à l’autre est symptomatique de leur malaise à toutes les deux, de leurs névroses et de leurs perversions. Par ailleurs, je suis d’une manière générale très touchée par le travail de la voix dans les romans, par la liberté qu’il donne et l’éclairage ou l’obscurcissement qu’il permet. J’aime écrire dans la pulsion de la voix, la pulsation, il me semble qu’on touche là à une fibre vivante, comme dans l’œuvre de Nathalie Sarraute que j’aime énormément. −  Définir  ainsi  trois  personnages  à  travers leur origine, sociale, religieuse, à travers leur sexe ou leur sexualité, c’est évidemment s’exposer au risque du stéréotype. Il semble que votre roman fasse tout pour les éviter. Les deux personnages de femmes se renvoient un singulier miroir : c’est Anne, la juive, qui est blonde aux yeux bleus ; c’est Virginie la chrétienne qui ressemble à une juive Et surtout

plus ou moins secrètement ce que l’autre possède, ou ce qu’elle croit que l’autre possède : l’enracinement d’un côté, le romantisme de l’exil de l’autre… Cette histoire d’amitié est toute en ambivalence, dès le départ… − Oui, sauf que l’adolescence est souvent sourde ou aveugle, comme vous voulez, quand il s’agit d’ambiguïté. On préfère, quand on est jeune et que l’amitié naît, faire l’économie de l’implicite, de l’ambigu, on croit à des sentiments généreux et entiers. Dans l’histoire des deux amies, il y a dès le départ des zones d’ombre, des rivalités, des manques mais, à l’âge où elles se rencontrent, elles ne sont pas encore capables de les reconnaître. Ce n’est pas volontaire en réalité, c’est une question de maturité et d’expérience. Seules les années vous apprennent à lire les choses autrement, plus en finesse et du coup à y trouver des choses moins nobles, plus refoulées, plus sombres. Ce n’est qu’à l’aube de la quarantaine que l’amitié de Virginie et d’Anne s’entame et se confronte aux ambiguïtés qui la constituent depuis le début. − C’est un des paradoxes les plus manifestes  du  livre.  D’un  côté,  un  flottement identitaire, tant chez Anne d’ailleurs que chez Virginie (même si Virginie, c’est un des leitmotive du roman, a des arrières, qu’elle retombera toujours sur ses pieds) ; de l’autre une fatalité, une forme terrifiante de déterminisme, qui semble faire que, d’une manière ou  d’une  autre,  chacun  finit  par  regagner son camp, rejoindre les siens, même à reculons. Peut-on dire que, dans le sillage d’un Silbermann de Jacques de Lacretelle ou du Solal d’Albert Cohen votre roman postule une tentation mais je la combats comme je peux. Disons plutôt que les événements historiques peuvent infléchir le cours des choses et ramener à ce genre de déterminisme. En temps de paix, il est plus simple de braver certaines fatalités mais mon roman se situe dans une sorte de guerre, même si elle est larvée, si elle se joue sur d’autres fronts, elle est quand même là. On a coutume de dire que les guerres civiles séparent les amis, les voisins, les collègues etc. c’est une banalité mais Les Manifestations campent une sorte de guerre civile et forcent à retracer des frontières jusque-là invisibles, comme vous le dites si bien, les tracés prennent alors un relief auquel personne ne se croyait capable de prêter attention et pourtant… −… Tout cela alors même que rien ne semblait prédisposer Anne à devenir l’avocate frénétique d’Israël. Elle n’a visité que deux fois ce pays, n’a jamais été une militante sioniste et encore moins une actrice engagée dans la vie communautaire. Elle semble le produit typique d’une éducation française : agrégation de philosophie, mariage mixte, absence de toute pratique religieuse. Pas plus d’ailleurs que Virginie n’est une tiersmondiste acharnée, une pacifiste bêlante, une anti-américaine fanatique : elle semble plutôt représenter une gauche bien-pensante. Rien ne semble condamner ces deux femmes à vivre cette fracture… − En effet, elles auraient pu continuer leur route sans connaître le moindre désaccord profond sauf qu’il y a eu des événements, des faits, une clameur publique qu’elles ont intégrée qui les a rattrapées et qui les

elles-mêmes mais les temps changent. − J’ai laissé entendre au début que vous délaissiez le domaine de l’intime pour aborder une question politique. Ce n’est bien sûr qu’une première impression. Il me semble en réalité que l’un des éléments les plus passionnants de votre roman est de montrer que cette distinction même n’est plus opérante. Les Manifestations, ce sont aussi, sans mauvais jeu de mots, toutes les « manifestations » de la politique au cœur même de l’intimité. L’amitié entre Anne et Virginie s’effondre non pour des raisons affectives, mais pour des raisons « politiques » ! Pour Anne, tout devient politique : même sa fuite dans l’alcoolisme, même le choix de ses partenaires sexuels − jusqu’à cette forme perverse de désir qui consiste à coucher avec un « antisémite » ou présumé tel… (Au passage, il y a d’ailleurs quelques superbes pages sur le désir féminin dans votre livre.) La manière dont ce que nous avons de plus privé est empoisonné  par  un  conflit  censé  se  passer « ailleurs », cette porosité, n’est-ce pas cela la malédiction décrite dans le livre ? − Tout à fait, je crois que les limites entre l’intime et le public sont illusoires ou, en tout cas, fragiles. L’histoire le prouve sans cesse.

Quand l’identité des individus est à ce point prise dans des questions de territoire et d’appartenance, elle vacille facilement devant les événements publics. De même qu’on dit souvent que l’amour ne suffit pas, je pense que  l’amitié  non  plus  n’est  pas  suffisante, qu’elle a besoin de similarité, de partage et d’affinités. On en fait hélas tous l’expérience de manière moins dramatique quand on jouit d’une sorte de légende d’éternité, de résistance à toute épreuve, on la chante, on la célèbre mais je crois qu’on a besoin des illusions que véhiculent ces célébrations pour tenir car sinon on se sentirait comme fondre dans le temps, on manquerait d’assise dans le temps de notre propre existence ; or, encore une fois, la vie nous apprend que le temps est fait de séquences qui se succèdent parfois logiquement, harmonieusement, sans rupture, mais la plupart du temps, avec fracas et pertes. Et c’est très difficile d’accepter qu’on soit fait de morceaux, d’agglomérats ; on a besoin d’avoir à sa disposition l’image d’une cohésion, d’une cohérence, et même si, souvent, on finit par renouer avec un fil central, on ne peut nier que ce fil central soit le prolongement de mille autres fils. − Venons-en aux modalités du malaise, sinon du divorce. Dans l’expérience que vous décrivez, la rupture s’accuse lors de la « deuxième Intifida ». (Pour d’autres qui ont vécu des expériences analogues, cela peut remonter à la première guerre du Liban, ou encore à la première Intifada ; d’autres, plus âgés, connaissent ce malaise depuis la guerre des Six-Jours : il semble que chaque génération ait sa propre scansion de crise.) Avant même d’aborder la dimension strictement politique, il y a une description très précise de cette gêne qui s’installe peu à peu. Une phénoménologie des petits riens qui gâchent une relation, qui empoisonnent une existence : un keffieh  qui  exaspère,  les  sujets  qu’on  veut éviter et qu’on sait inévitables dans les soirées entre amis, la peur d’un dérapage qui finit toujours par venir (« toutes les conver

que l’on pourrait appeler une frontière invisible, mais terriblement étanche, entre les individus, entre les groupes, les communautés… Autant de signes que, me semble-t-il, les analyses politiques ou sociologiques laissent souvent de côté et qui, vous le montrez, sont le terrain d’élection du roman. − Oui, je me suis d’ailleurs rendu compte en parlant avec des lecteurs issus de générations plus anciennes, que cette deuxième Intifada ne faisait que réactiver des malaises nés à d’autres occasions pour eux, qui moi ne m’avaient pas atteinte parce que j’étais trop jeune alors, comme si chaque génération avait son lot, son heure. Si j’ai souhaité écrire un roman et non un essai sur ce sujet, c’est justement pour m’appesantir sur ces petits riens qui font l’histoire des relations entre les individus. Je n’aurais d’ailleurs jamais pu théoriser sur ce malaise, je n’en aurais pas été capable et, en plus, je ne serais arrivée à aucune conclusion digne de ce nom, ni même à des principes intéressants. Mon propos était plutôt de glaner des moments, des frottements a priori anodins que ma propre expérience m’avait fait observer et de montrer comment ils pouvaient tramer quelque chose de plus manifeste, de plus visible et de plus gênant, un grondement sourd qui devient justement une clameur. Je voulais vraiment proposer une sorte de traçabilité de l’empoisonnement progressif, insidieux et irréversible, montrer comment on en arrive à ne plus pouvoir regarder une amie qu’on a si chèrement aimée. − Et que dire alors de cette autre tentation redoutable dont il serait bien présomptueux de la culture, cette distinction entre amis et ennemis (d’Israël, du sionisme, des Juifs). La réaction que vous prêtez à Anne, cette femme si  cultivée,  qui  finit  par  choisir  Truffaut contre Godard, Foucault contre Deleuze simplement en fonction de leur position à l’égard des Juifs et d’Israël… − C’est une tentation redoutable parce qu’elle force à faire des raccourcis, des amalgames et à délaisser l’observation subtile au profit d’adhésions ou d’hostilités grossières mais je dois dire qu’elle est difficile à éviter parfois. J’ai eu beaucoup d’admiration pour l’œuvre de Deleuze mais ce que j’ai lu sous sa plume m’a donné des frissons dans le dos, même si c’est l’époque et le contexte qui parlaient aussi à travers lui. Disons que pour des esprits de cette trempe, lui ou Godard, j’ai eu du mal à « pardonner », je n’ai pas pu me dire qu’ils avaient mal pensé, qu’ils s’étaient fait entraîner ou d’autres choses de ce genre, j’ai eu tendance à croire que leur intelligence, leur clairvoyance s’accommodait de certains tropismes, qu’ils n’en étaient pas exempts, qu’ils auraient dû avoir l’intelligence de, mais que s’ils ne l’ont pas eue, alors c’est qu’autre chose les animait, des pulsions plus viscérales, des affiliations plus personnelles, plus intimes, que, pour parler clairement, quelque chose en eux refusait de se mettre au côté d’Israël et ce quelque chose m’a refroidie. Mais attention, cela ne m’empêche ni de lire Deleuze ni d’admirer des films de Godard comme le Mépris, mais j’en ai gardé une sorte de méfiance, mon admiration s’est comme temporisée, ce qui parfois, n’est d’ailleurs pas plus mal Pour revenir aux pri

ce moment-là l’arrange, mais ce ne sont là que des accès qui retomberont. − Comment formuler politiquement le malaise d’Anne ? Une solidarité « charnelle » avec Israël ? Un soutien inconditionnel ? Ou plus vraisemblablement l’impossibilité de se joindre à la « meute » des antisionistes parce que l’on croit, l’on sent ou l’on sait (laissons la question ouverte) qu’il y a « quelque chose » derrière ? Dans votre roman, Anne se flatte d’avoir un « radar », comme un sixième sens qui lui fait voir les choses abominables qui se cachent sous les plus nobles slogans… Et votre roman ne tranche pas, d’ailleurs − c’est l’une de ses forces. On peut penser qu’Anne délire (le point culminant est sans doute atteint par cette fausse agression antisémite de son fils, qui n’en donne pas moins lieu à une ultime manifestation !) Mais en même temps, certaines des intuitions d’Anne se  vérifient :  de  même  que  Virginie,  jeune épouse rangée, cède à un moment à la passion adultère, elle cède à un moment à un flirt  avec  le  discours  antisémite :  comme  si la jouissance était à la mesure de l’interdit.

Anne voit Auschwitz partout − comme Jean- Claude Milner ! − et ses amis ne le voient nulle part (sauf dans les commémorations ou dans  l’hydre  toujours  renaissante  et  finalement confortable de l’extrême droite). Est-ce là l’alternative : les bons sentiments piégés d’un côté, le sens du tragique jusqu’à la folie de l’autre ? l’aveuglement ou la paranoïa ? − Non, j’ose espérer que ce n’est pas là la seule alternative mais encore une fois, j’ai sciemment campé des situations de crise qui favorisent des attitudes exacerbées et de guerre, d’affrontement, même si, encore une fois, il n’y a ni armes ni violence collective. Je trouvais cependant intéressant d’en arriver à ces amplifications parce qu’elles ont le mérite de révéler des choses enfouies et de forcer les personnages, pardonnez-moi l’expression, à « cracher le morceau ». − Vous décrivez ce lent glissement, cette pente qui entraîne Anne à entrer en guerre ouverte avec toute sa mythologie passée, celle qu’accompagne, dans votre livre, le souvenir de Nos plus belles années :  fin  du  combat antiraciste − au point même qu’Anne est ellemême tout près de sombrer dans le racisme anti-arabe ;  fin  du  mythe  chevaleresque  de « l’intellectuel de gauche » ; virage à droite (l’un des tournants du roman est le moment où Anne avoue qu’elle a voté à droite). Est-ce un diagnostic que vous faites de l’évolution générale des Juifs de France (on songe à des analyses comme celles de Daniel Lindenberg, qui titre l’un des chapitres de son pamphlet Le Rappel à l’ordre : « when jews turn right ») ?

Pensez-vous qu’il s’agisse d’une évolution durable ou d’un épisode d’une histoire tumultueuse qui connaîtra encore d’autres retournements ? Dans l’édition des Manifestations dont je dispose, il n’y a pas de point final après la dernière phrase, et je suppose que ce n’est pas une simple coquille : comment l’histoire se terminera-t-elle, selon vous ? Les Juifs et la gauche, cela vous paraît une histoire définitivement close ? − Comme vous l’avez justement remarqué, je n’ai pas mis de point final à cette histoire parce qu’elle n’en a pas. Ou si elle en a un je ne le connais pas Quand j’ai écrit

des Juifs de France mais ces dernières années ont œuvré dans le sens d’une rupture franche qu’un politicien habile comme Nicolas Sarkozy a su exploiter en sa faveur. Les Juifs se sont sentis lâchés par les partis de gauche qui n’arrivaient pas à clarifier certaines de  leurs  affiliations  à  l’égard  de  l’extrême gauche et de l’altermondialisme notamment.

Chaque fois qu’il était question de politique nationale, ils pouvaient se sentir de gauche mais dès que la question internationale revenait, alors il y avait comme un écart, une profonde méfiance. J’espère que la situation s’apaisera et que les futurs dirigeants de la gauche sauront se montrer plus clairs et ainsi rendre leur discernement aux électeurs juifs, mais disons qu’il faudra du temps et beaucoup d’erreurs ou d’impairs de la part de la droite pour colmater la brèche. Cette situation inconfortable n’aura fait qu’installer un écartèlement de plus au sein de la conscience juive française, comme si elle en manquait ! − Abordons peut-être un sujet qui fâche, si vous en êtes d’accord. Sans faire de lecture naïvement biographique, il y a bien des éléments qui pourraient faire penser que, folie mise à part, vous n’êtes pas très loin de penser et de sentir comme votre personnage (pas seulement évidemment : il y a forcément en vous une Virginie !). Deux éléments me le donnent à penser. D’une part, la dédicace : « à mon père ». Elle est bien sûr très légitime et émouvante mais, étant donné ce que le roman dit du côté paternel, n’est-ce pas une manière, pour une femme qui a partagé tous les combats dont vous parlez dans votre livre, de venir à résipiscence de dire presque pour S’il est vrai que j’ai dédicacé ce roman à mon père et qu’une partie de mon histoire se retrouve distillée à l’intérieur, je me sens tout de même à distance des deux personnages ou disons que je suis passée par des crêtes qui empruntent à leurs parcours, mais de ces crêtes, moi, je suis retombée. Par ailleurs, je ne dirais pas que la figure paternelle présente dans le roman à travers notamment le père d’Anne ne soit faite que de préjugés, même s’ils sont en bonne part ; on doit aussi prendre en compte la part d’expérience de ce père qui a été chassé de son pays natal, qui a fait l’expérience de l’exil, de la déconstruction et de la reconstruction ; or ces expériences donnent aussi des leçons qui ne doivent rien aux préjugés. À un moment donné, l’expérience d’Anne rejoint celle de son père car elle se sent exilée dans son propre pays, son milieu, elle ne reconnaît plus son monde, c’est une souffrance qui, comme toutes les souffrances, fausse le regard mais révèle aussi des choses. Sans doute est-ce aussi pour Anne le seul moyen qu’elle ait trouvé pour se réconcilier avec son père, le passé de son père, trouver un lieu de retrouvailles, une blessure commune, c’est un moyen malheureux, mais c’est le seul dont elle dispose à ce moment-là de sa vie pour se laver d’une certaine culpabilité.

C’est toujours douloureux de quitter le premier monde, on n’en a jamais fini avec cette douleur, comme le dit si bien Annie Ernaux. − Deuxième élément : il y a cette figure très inquiétante d’Omar. Vous avez inventé une sorte de Silbermann arabe et maurrassien… Un beau jeune homme (c’est important car il y a aussi une dimension érotique

antisémite de la « grande tradition » fran- çaise (Barrès, Jouhandeau, Céline…). Voilà qui tranche avec les figures-repoussoirs plus conventionnelles : il n’est ni un jeune intégriste, ni un « beur » propalestinien. De quel cauchemar personnel sort ce personnage ? − Peut-être d’une sorte de synthèse improbable qui réunirait toutes les haines du Juif ! C’est un personnage qu’on aurait peine à trouver dans la réalité mais le roman permet ce genre de liberté et d’invention même si elle est effroyable, je l’avoue. Je n’ai pas cherché à fouiller ce personnage mais mon intuition était qu’il cherchait une sorte de dignité et d’enracinement dans la fascination qui l’anime, comme s’il se lavait de toute indignité nationale en épousant l’extrémisme nationaliste. − Pourrait-on vous attribuer ce que j’appellerai « le complexe de Werther » − au sens où l’on dit que Goethe aurait évité la tentation du désespoir en déléguant ce désespoir à son personnage de fiction, en « le » suicidant en quelque sorte à sa place. Anne est-elle votre Werther, sa folie est-elle son suicide ? Ce livre a-t-il été une libération, un allégement ? − Trois ans après, j’ai pour Anne des perspectives optimistes, j’aime à penser qu’elle sera sortie de sa folie pour renouer revanche, je suis prête à parier qu’elle aura rayé des noms sur sa liste et qu’elle aura noué de nouvelles amitiés, lesquelles déboucheront sur d’autres déceptions évidemment !

J’ai eu un besoin viscéral d’écrire cette histoire pour me purger de certaines terreurs, des assauts qui m’ont empêchée de respirer librement, notamment en tant que mère. En ce sens, Les Manifestations auront permis un relatif allègement car j’ai dit ce que j’avais à dire, ce que je n’arrivais pas à faire dans les situations réelles de la vie. Ce livre aura peutêtre permis − mais ce n’est même pas sûr − un renouvellement dans ma façon de me lier aux autres, la maturité y ayant également une belle part, mais l’inquiétude est là, dans un coin, prête à s’enflammer au hasard des événements futurs. Pour le moment, disons qu’il y a une accalmie mais j’ai appris que l’histoire savait faire alterner les séquences de crise et d’accalmie. Mais je n’en ai certainement pas fini de m’interroger sur l’amitié et les surprises qu’elle réserve ; je ne sais pas pourquoi mais cette question me semble inépuisable et fascinante parce que je trouve généralement les gens très dupes, à commencer par moi. J’y reviendrai d’ailleurs encore dans mon prochain roman.

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