Les notions, au sens philosophique du terme, de « barbarie » ou de « civilisation » ne sont familières ni aux Grecs ni aux Romains, ce qui n’empêche ni les uns ni les autres de concevoir une frontière entre celui que l’on nomme barbaros en grec, barbarus en latin, et le Grec ou le Romain. Il conviendrait plutôt de dire « des frontières » car, comme nous le verrons, la démarcation est mouvante et ce qui semble une distinction simple devient, dans la perspective diachronique qui est choisie ici, multiple et complexe.
Les Grecs vs les Barbares On connaît l’opposition classique, binaire, qui repose sur l’antithèse Grecs vs non-Grecs, instaurée par les Grecs entre eux-mêmes et tous les autres, les barbaroi. Le sens de cet adjectif se précise par une série de glissements sémantiques : étymologiquement « celui qui bégaie », puis « celui dont le parler est incompréhensible, donc qui ne parle pas grec », puis « l’étranger, le non-Grec ». Homère l’emploie une seule fois, en composition, pour qualifier les Cariens de barbarophônoi, « au parler rocailleux » (Iliade, 2, 868). Les premières attestations de barbaros isolé datent du VIIe siècle av. J.C. Le fragment 107 d’Héraclite est proche du sens étymologique : « pour les hommes, ce sont de mauvais témoins que les yeux et les oreilles de ceux qui ont des esprits barbares », qu’on peut expliciter ainsi : « esprits qui ne peuvent comprendre leur langage », en 8, 29, l’oracle de Delphes qui répond à Battos Ier, parti fonder une colonie en Libye, et lui assure la protection d’Apollon pour obtenir la victoire sur les habitants de ce pays étranger, « les hommes barbares porte-casaque ». Que l’adjectif caractérise ces paysans libyens ou des esprits incapables de raisonner correctement, ces deux exemples illustrent la conclusion sur laquelle on s’accorde maintenant, grâce aux apports de la linguistique moderne, notamment de l’analyse sémique1 : le sens d’un vocable n’est pas donné a priori mais résulte de ses significations, c’est-à-dire de ses occurrences sémantiques dans les textes. Or l’analyse des occurrences de barbaros révèle que le terme grec a dès l’origine une valeur dépréciative et péjorative2.
Par ailleurs, la définition de barbaros a précédé celle d’« hellène », au sens de « grec »3.
On a parlé pour ce terme de « concept rétros- 1 Voir F RASTIER, Sémantique interprétative, Paris, P.U.F., 1987, et B. POTTIER, Théorie et analyse en lin- guistique, Paris, Hachette, 1992.
définie chez Homère, s’étant faite contre les barbaroi, en particulier les Perses à l’occasion des guerres médiques au Ve siècle. Dès ce moment, l’antithèse linguistique instaure une frontière ethnique, puis politique et culturelle – la démocratie vs les royautés perses, la liberté des citoyens vs la servitude des sujets du Grand Roi. La civilisation de la paideia, l’éducation grecque, est LA civilisation contre les autres, dont la valeur est parfois admise mais qui sont considérées comme inférieures, pour une bonne raison : leurs peuples ont été vaincus par les Grecs, ce que confirme l’ampleur des conquêtes d’Alexandre au siècle suivant (334-323). Seul l’« hellénisme » est un humanisme, avec ses valeurs morales et son fondement, le logos.
Quelques-uns atténuent la valeur péjorative de barbaros. Hérodote, historien du Ve siècle, est accusé par Plutarque de « barbarophilie » envers les Mèdes (Sur la malignité d’Hérodote, 857a) ; le sophiste Antiphon affirme, dans le fragment 5, que « par nature, nous sommes tous et en tout de naissance identique, Grecs et Barbares ». Mais cette perception est le fait d’une élite intellectuelle, par définition minoritaire, comme le souligne E. Lévy : « barbaros non seulement est initianon seulement est initialement péjoratif, mais surtout il indique une relation à sens unique, hellénocentrique, et une altérité non réversible […]. Les ethnographes ioniens, […], ont sans doute atténué la valeur péjorative du terme, mais celle-ci n’est jamais bien loin »5. De la même manière, cer- 4 M. CASEVITZ, « Hellenismos. Formation et fonction des verbes en –izo et de leurs dérivés » Hellenismos gédies modulent l’opposition Grecs vs étrangers barbares, présentant certains personnages grecs comme ayant des comportements barbares, mais elles restent isolées6. Quant au témoignage de Platon, au siècle suivant, il est ambivalent : le philosophe dénonce l’opposition Grecs vs barbares dans certains dialogues comme le Politique (262c-d) ou le Cratyle (389e-390a), et reconnaît le prestige dont peut jouir l’étranger dans d’autres La République (614b-621b), le Phèdre (274c-275c), Les Lois (747d-e) ; mais il souligne aussi la supériorité des Grecs (Rép. 469b-476c)7.
On notera enfin qu’hormis agriotès, « sauvagerie », il n’existe pas en grec de terme général pour désigner la barbarie : le mot barbaria n’est attesté qu’une fois et avec son sens géographique de « territoires où vivent les barbares ». Aucun mot non plus ne désigne l’ensemble des qualités du civilisé.
Seuls des adjectifs caractérisent les individus : sophos, « sage » reste très vague ; hème- ros, « doux » - « domestiqué », par opposition à agrios, « sauvage » ; anthropinos signifie « humain » mais par opposition aux autres éléments du cosmos, le sens moral est très rare. Le terme de philanthropia, « humanité, bienveillance, bonté », serait le plus proche de la notion d’humanisme. La frontière est donc nette, d’un côté sont les Grecs, de l’autre les non-Grecs, mais aucun des deux groupes n’a 1984, p.
« barbarie » ou de « civilisation » n’existent pas, ce sont les Romains qui vont les créer.
Les Latins héritent de cette opposition Hellènes vs Barbares, dans laquelle ils se trouvent du côté des Barbares. La première rupture qui change la donne est la conquête de la Grèce : en 148 av. J.C. la Macédoine devient province romaine, à laquelle s’ajoute l’Égypte hellénistique en 31. Ceux que les Hellènes incluaient dans les barbaroi les ont conquis, le rapport de forces s’est inversé. L’effort des Latins va consister alors à sortir de cette dichotomie, à faire que leur supériorité militaire devienne également politique, culturelle et linguistique. Cicéron vise à rendre ternaire l’opposition binaire en déplaçant la frontière : de Grecs vs Barbares, passer à Romains et Grecs vs Barbares8. Pour ce faire, deux voies sont possibles, que Cicéron va exploiter toutes deux : substituer à l’hellénisme le concept de latinitas ; accentuer la dichotomie entre les Romains et les Barbares.
Les Romains vs les Grecs Sur le plan militaire, ce qui deviendra quelques années plus tard avec Auguste l’imperium Romanum, a supplanté l’empire d’Alexandre, la victoire des armes a parlé.
Parallèlement sur le plan politique, le modèle de la civitas s’est imposé face à la polis grecque : avec la respublica et ses institutions propres on pense éviter les dérives du sys- 8 Voir G. FREYBURGER, « Le mot barbarus dans l’oeuvre de Cicéron », dans Mélanges offerts à L.S. Senghor, Dakar, Les Nouvelles Editions Africaines, 1977, p. 143, et A. DEREMETZ, « Entre Grecs et Barbares Les Romains et la pensée de leur Denys d’Halicarnasse, de son côté, tente de prouver l’origine non barbare des Latins en leur donnant comme ancêtres les Aborigènes grecs venus d’Achaïe et qui auraient chassé les Barbares sicules d’Italie (Antiquités romaines, 1, 9-12).
Sur le plan intellectuel et culturel, « the Roman way of life » se décline comme alternative à la décadence hellénistique : l’urbanisation9 et les techniques des ingénieurs romains, les thermes ou les aqueducs10, les amphithéâtres et leurs jeux11. Dans le livre 4 de La République, Cicéron souligne les différences : l’éducation latine se pose comme équivalent de la paideia grecque, dont elle se réclame, mais avec ses spécificités dans les contenus, le droit, et les méthodes, la vere- cundia, « retenue », au lieu de la nudité et de la pédérastie grecques. Il s’agit de surpasser son modèle en efficacité : l’action de l’homo politicus plutôt que les paroles du philoso- phos, la morale plutôt que la métaphysique.
Attardons-nous sur deux aspects tout à fait significatifs, pour lesquels le rôle de Cicéron est décisif. La langue latine acquiert, grâce à lui, une dignité incontestable : la lati- nitas s’impose comme égale du grec, le véritable lettré est bilingue, utraque lingua doc- tus, « savant dans les deux langues »12. Si le grammairien Varron dans son ouvrage Sur la langue latine (8, 31), souligne les analogies 9 J.P. VALLAT, L’Italie et Rome, 218-31 a.C., Paris, Armand Colin, 1995, p. 163-188.
grande partie du vocabulaire philosophique latin est enrichi par l’orateur qui, au lieu de transcrire les vocables grecs, trouve l’équivalent latin ou crée des néologismes. Par exemple, veri-loquium plutôt qu’etymo-logia sur lequel il est calqué, latinitas parallèle à hel- lenismos, et humanitas au lieu de philanth- ropia13. La réflexion rhétorique de Cicéron s’organise autour de cet objectif : prouver que les Romains ne sont pas des barbari « bégayeurs » mais qu’ils peuvent s’exprimer avec autant d’élégance que leurs aînés. Il s’agit à la fois de supprimer la frontière entre le grec et le latin en soulignant les similitudes des deux idiomes et d’en ériger une autre, en donnant au latin une nouvelle légitimité qui le distingue du grec dont il devient l’égal.
Outre cette réflexion linguistique, la dimension morale est un deuxième axe exploité par Cicéron pour démontrer la supériorité de la civilisation latine. Les nombreux défauts de ces gens au « caractère sautillant »14, qu’on appelle avec mépris les Graeculi, « petits Grecs », sont connus : luxuria, « goût du luxe », mollitia, « nonvirilité », inertia, « absence d’action », qu’on peut résumer dans leur levitas, « légèreté, manque de sérieux ». Ces traits de caractère placent les Grecs du côté de l’efféminé, de l’inconstance face à la majestas, « dignité » et à la gravitas, « sérieux, pondération », 13 Voir M DUBUISSON, « Non quaerere externa, domesticis esse contentos : Cicéron et le problème de la « traduction » du grec en latin », Grammaire et rhétorique à Rome : notion de romanité (2), Ktèma, 14, 1989, p. 201-204, et C. NICOLAS, Utraque lin- gua Le calque sémantique: domaine gréco-latin Louler la virilité de ces virtutes (ce terme a la même racine que vir, « homme »), valeurs latines dont l’ancienneté garantit l’efficacité puisqu’elles s’enracinent dans le mos majo- rum, « les coutumes ancestrales ».
Une première frontière est ainsi dressée pour se démarquer des Grecs15. Celle qui sépare les Romains des Barbares définit encore plus nettement les contours de l’hu- manitas des Romains. Non seulement se distinguer de la féminité mais aussi de la bête et du sous-homme.
Les Romains vs les Barbares On peut en effet se demander pourquoi les Latins, alors qu’ils disposaient d’une dizaine de termes pour désigner « l’étranger », ont emprunté le mot grec barbaros. Cet emprunt s’est fait dès le IVe siècle av. J.C. par le biais de la littérature mais également par la voie populaire du vocabulaire des esclaves et des marchands. La comparaison des occurrences de barbarus avec les autres mots de l’« étranger » fournit un élément de réponse. Advena, c’est « celui qui arrive d’ailleurs », alieni- gena, « celui qui est né ailleurs », alienus, « celui qui est autre », exter, « celui qui est à l’extérieur », « qui n’est pas de la famille », hospes, « l’hôte », ou peregrinus, « celui qui voyage », « qui vient d’ailleurs » et « étranger résident ». Barbarus est le seul terme qui définisse l’étranger négativement, comme « l’autre qui n’est pas romain, qui est exclu du territoire romain ». La frontière est présente 15 Il va sans dire que nous schématisons ici un rapport complexe qu’Horace a résumé dans un vers
fonction de signaler la différence entre un ici et un ailleurs auxquels ils appartiennent : pour les barbari, la frontière a pour rôle d’exclure ces étrangers du territoire romain16.
Ce vocable va ainsi servir aux Latins à mieux se définir eux-mêmes : comme pour les Grecs on peut parler de « concept rétrospectif », même si le schéma altérité / identité ne fonctionne pas tout à fait de la même façon.
Face à la diversité et à la multiplicité géographique, ethnique et culturelle des barbari, se dresse l’unité postulée du populus Romanus.
La preuve de la supériorité politique ou militaire des Romains, depuis les guerres puniques jusqu’à la conquête des Gaules, n’est plus à faire : l’enjeu se concentre sur la dimension morale. L’expérience romaine, face aux barbari, est quasiment à chaque fois celle de la victoire, avec l’image récurrente de Barbares en déroute chez César, Tite-Live ou Quinte-Curce17. Cette incapacité à vaincre est la conséquence de leur infériorité dans tous les domaines, y compris celui de leur nature ou de leurs mœurs. On peut facilement dresser la liste de leurs insuffisances et de leurs défauts, résumés par leur vanitas18, « incompétence, inconsistance », en un mot 16 Pour l’analyse détaillée de ce point, voir E. NDIAYE, « L’étranger ’barbare’ à Rome, essai d’analyse sémique », L’Antiquité Classique, 74, 2005, p. 119-135. 17 Guerre des Gaules, 3, 6, 1 ; 3, 15, 2 ; 8, 29, 1-3, Guerre civile, 2, 38, 4 ; Histoire Romaine, 7, 24, 7-8 ; 30, 11, 9 ; 31, 33, 5 ; Histoire d’Alexandre, , , ; , , 14-18; 4, 1, 35 ; 4, 10, 11-12 ; 6, , , … 18 Nous reprenons le terme d’Y.A. DAUGÉ, Le Bar- bare, Recherches sur la conception romaine de la barba- rie et de la civilisation Bruxelles coll Latomus 1981 caractérisent nombre de leurs qualificatifs, parmi lesquels in-fidus, « déloyal », im- potens, « impuissant, incapable », in-doctus, « ignorant », de-mens, « insensé » : bref, le barbarus est in-humanus, une sorte de soushomme ; c’est le Romain qui est humanus19.
Cette non-humanité du barbare peut se manifester également par son inhumanité au sens de cruauté, la feritas, « sauvagerie », qui d’une certaine façon compense leur vanitas essentielle. Cette violence l’emporte chez certains peuples, comme les Germains, ennemis autrement plus difficiles à conquérir que les Gaulois et à propos desquels César accole à plusieurs reprises l’adjectif ferus, « sauvage », à barbarus20. A ce moment le bar- barus est un danger, une menace, il se place du côté de la bête sauvage (fera) et on aura bientôt la vision de hordes déferlant avec des armes rudimentaires et des hurlements effrayants. Poètes ou historiens recourent fréquemment à la connexion métaphorique entre le barbare et l’animal que l’on chasse ou qui se terre21.
La rhétorique cicéronienne va amplifier cette double perception de la barbarie, synonyme d’incompétence ou de menace, en y ajoutant d’autres dimensions. Dimension linguistique d’abord : dans ses ouvrages rhétoriques, Cicéron fait la chasse aux barbaris- 19 Pour ce qui est de la valeur de ces civilisations dites « barbares », on peut se reporter au catalogue de la riche exposition « Rome et les Barbares, Naissance d’un monde nouveau » (Skira) qui s’est tenu au Palazzo Grassi à Venise jusqu’en juillet 2008. 20 Guerre des Gaules, 1, 31, 5 ; 1, 33, 4 ; 4, 10, 4.
Par exemple HORACE Épodes 16 9-14; OVIDE
du latin, contrairement aux langues barbares composées de « souffles et de sifflements ».
L’orateur va également manier barbarus comme une insulte, par exemple dans son discours Pour Fonteius où l’emploi de ce terme dans les paragraphes 4, 23, 31 et 33 (ainsi que barbaria, en 44 et 49, jusqu’alors limité à son acception géographique) vise à disqualifier les Gaulois qui sont du côté de l’accusateur de son client, et leur langue22.
Ainsi l’auteur en vient-il logiquement et par ricochet, à employer humanus avec la signification de « civilisé, non barbare », alors que les sens usuels étaient plus restreints, « affable », « cultivé ». Par exemple dans le traité Sur l’Orateur, en 1, 33, il est question de « tirer les hommes de leur vie farouche (ferus) et sauvage pour les amener à notre état de vie civilisée (cultum humanum) et d’organisation politique ». L’humanitas est alors définie dans un sens proche d’« humanisme », l’ensemble des qualités qui font la dignité du civilisé. Le barbarus est celui qui ne respecte pas les valeurs propres à la société romaine, résumées par le mot huma- nitas : « seule la prise de conscience de ce qu’étaient véritablement les valeurs romaines et l’enrichissement du vocabulaire de la « civilisation » et de la « non-civilisation » en fonction de ces valeurs, a permis aux Romains de s’arracher à la « barbarie » que les Grecs leur infligeaient si naturellement »23 : la ligne de partage a été déplacée, dorénavant, par 22 Voir M. RAMBAUD, « Le Pro Fonteio et l’assimilation des Gaulois de la Transalpine », Mélanges à la d ll ll d même côté de la frontière que les Grecs.
L’exemple des barbares aux arènes permet de visualiser cette approche. Dans les Tusculanes (2, 17, 41), Cicéron admire le courage dont font preuve les gladiateurs, « ou bien hommes sans foi ni loi ou bien barbares », au cours de ce spectacle « cruel et inhumain ». Ces barbares-là sont des barbares dont le danger est circonscrit dans l’espace de l’arène, canalisé et ritualisé par le code des jeux, comme leur armement gaulois, thrace ou samnite. Le spectacle propose donc une image inversée de la barbarie : normalement exclue par le rejet au-delà des frontières, elle est ici exclue par l’enfermement dans le cercle de l’arène. Mais dans les deux configurations il y a exclusion, séparation entre le Romain humanus et le bar- barus inhumanus – il est d’ailleurs opposé à des fauves –. On peut alors s’autoriser à admirer la force et le courage de ce dernier, sans risques, puisque le spectacle donne à voir précisément la différence, soulignant par là même les valeurs de la cité24.
Cela dit, on chercherait en vain un racisme romain : ces barbari, une fois conquis, sont considérés comme « récupérables »25 et peuvent, par l’assimilation résultant de la conquête, être civilisés et devenir humains. La frontière existe mais elle n’est pas étanche.
Des Romains barbares Cicéron provoque également un autre déplacement des lignes de partage en élargis- 24 J. MAURIN, « Les Barbares aux arènes », Ktèma, 9, 1984, p. 106-108.
mier auteur latin à qualifier des Romains de barbari. Le poids rhétorique du mot, encore senti comme étranger car l’apophonie attendue en *barberus n’a pas eu lieu, aide à faire passer l’insulte contre le préteur Verrès dans Les Verrines (3, 23 ; 5, 148) ou le triumvir Antoine, cible des Philippiques (3, 15 ; 11, 2 ; 13, 21). La barbarie n’est plus une caractéristique réservée aux étrangers, un Romain peut, dans son comportement, manifester sa barbarie, soit incompétence soit cruauté. Auquel cas il est indigne d’être romain et représente un danger pour la cité et l’État. Le pas franchi est important et ces occurrences signalent une prise de conscience décisive. Si jusqu’alors la barbarie était envisagée comme l’apanage des non-Romains et exclusive de l’humanité, on se rend compte maintenant que la porosité de la frontière entre barbares et civilisés permet la contagion inverse. La barbarie peut être intérieure à Rome, le Romain de civilisé peut devenir barbare.
Dès lors le brouillage de l’antinomie bar- barus vs humanus va aller en s’accentuant.
Les conquêtes de la Rome impériale, tout en multipliant les contacts avec les peuples barbares, conduisent à un regard neuf sur soi-même. Après César et Pompée, Caligula, Néron, Trajan, Caracalla s’identifient à Alexandre, dont ils se réclament les continuateurs26. Cette ambition démesurée ajoutée aux tensions souvent meurtrières dans les allées du pouvoir, le goût du luxe qui envahit l’aristocratie romaine avec les importations de produits exotiques, autant de signes de ce que les 26 P VIDAL-NAQUET in P SAVINEL Arrien Histoire morale qui éloigne de plus en plus Rome de sa grandeur passée et des valeurs républicaines – même s’ils sont peu nombreux à qualifier directement des Romains de « barbares ».
Reprenant l’exemple des barbares aux arènes dans une célèbre lettre à Lucilius (1, 7, 35), Sénèque présente la chose tout autrement que Cicéron. L’endurance vantée par ce dernier est maintenant stigmatisée et la situation complètement inversée. Au lieu que la barbarie soit l’apanage des gladiateurs et circonscrite dans l’enceinte de l’amphithéâtre, elle se propage sur les gradins et par contagion atteint le spectateur romain, d’autant plus fortement qu’il prend du plaisir à regarder ce spectacle.
La conséquence est implacable : « je reviens plus cupide, plus ambitieux, plus voluptueux, que dis-je, plus cruel et plus inhumain (inhu- manior) du fait que je me suis trouvé parmi les humains (inter homines) » (c’est nous qui soulignons). Remplacer inter barbaros, ce qu’auraient écrit Cicéron et ses contemporains, par inter homines révèle toute la distance parcourue en quelques années : le danger ne vient pas (seulement) de l’extérieur, des barbares étrangers, il se trouve dans l’homme lui-même, en l’occurrence le Romain qui se dit civilisé. La dimension didactique du recueil incite peut-être Sénèque à rechercher une jolie formule par l’espèce d’oxymore inhumanior / inter homines ; il n’empêche que le philosophe stoïcien amplifie l’extension du concept de barbarie amorcée par Cicéron. Les défauts qui étaient traditionnellement attribués aux barbares sont également le fait non plus seulement
croissant. Une génération plus tard, l’historien Tacite est féroce dans sa critique du pouvoir : l’empereur Néron se laisse dominer par des affranchis barbares, comme Polyclitus, dont les Romains sont devenus tributaires (Annales, 14, 39, 1-2). Juvénal s’en prend violemment, dans la troisième de ses Satires (v. 62-68), au relâchement des mœurs résultant de la contamination par les Graeculi. Le scandale que constitue l’influence hellénistique sur la civilisation romaine vient du goût pour les tenues exotiques et voyantes, les instruments de musique compliqués, mais résulte aussi de la dépravation, avec l’augmentation du nombre de prostituées, « ces louves barbares, à la mitre bariolée ». Pour le satiriste « la perversion des valeurs est générale »27. Et le renversement de situation total car ce sont dorénavant les Grecs, venus d’Asie Mineure ou d’Egypte il est vrai, qui sont les barbares.
Selon le principe des vases communicants, plus on critique la barbarie des Romains, plus on signale l’humanité des barbares : parallèlement à ces critiques, quelques occurrences valorisent leur naturel. Tacite semble fasciné par « ces beaux animaux, riches en instincts les plus nobles, que sont les guerriers germains à ses yeux »28. Si l’historien insiste sur la cruauté de leur comportement lors du massacre de Varus (Annales, 1, 61, 3), sa monographie sur la Germanie donne une image plus positive de ce peuple dont la rudesse, la simplicité et le naturel sont soulignés face à la décadence, au luxe et à la corruption de ses contemporains. 27 J. HELLEGOUARC’H, « Juvénal, témoin et critique de son temps. Actualité et permanence des Satires », une qualité attribuée à des peuples encore proches de l’état de nature (La Germanie, 45, 5)29.
C’est par Tacite qu’est introduite « l’idée qu’il y a sans doute de bons sauvages », même si, par ailleurs, « il reprend l’image stéréotypée du barbare que lui fournissait toute la littérature antérieure »30. Le poète Martial valorise encore davantage le naturel barbare. Deux épigrammes chantent la beauté et la fertilité de la campagne « barbare », où la nature peut s’épanouir, au contraire de la stérilité urbaine (3, 58, 1-7 et 10, 92, 1-4). De la même manière, une endromide, pièce d’étoffe qui sert à se couvrir après les exercices du gymnase (4, 19, 1-5), ou un vase (14, 99, 1-2) seront des cadeaux appréciés pour leur naturel, que garantit leur origine barbare.
La barbarie devient alors synonyme de pureté originelle d’une sorte d’âge d’or d’avant les dégradations provoqués par l’homme civilisé dans son intérêt unique. 29 J. PERRET, Tacite, Germanie, Paris, Les Belles Lettres, C.U.F., 1949, p. 17. 30 C. KIRCHER-DURAND, « De barbaros à barba- rus, valeurs et emplois de barbarus chez Cicéron, César et Tacite », Aux origines historiques d’une idée de suprématie : les notions d’Orient et d’Occident et ce qu’elles recouvrent avant la chute de l’Empire romain, Actes du colloque franco-polonais d’histoire, Université de Nice, 1981, p. 205 et p. 202. Pour un autre point de vue, voir F. TOULZE, « De Rome aux colonnes d’Hercule. La construction de la barbarie
Une nouvelle redéfinition des frontières est opérée par une décision politique, l’édit promulgué par Caracalla en 212 qui confère la qualité de citoyen romain à tous les habitants libres de l’Empire31. Cette extension formidable des frontières de la citoyenneté dilue encore davantage les notions de barbarie et de civilisation. Les exemples les plus célèbres sont les tenants de la nouvelle rhétorique, élite cultivée représentée par d’anciens barbares devenus romains comme Apulée et Fronton, Tertullien puis saint Augustin, tous originaires d’Afrique, de la Numidie ou de Carthage. La frontière entre le barbare et le civilisé n’est définitivement plus géographique ou même ethnique, la définition n’est plus qu’une question de morale.
Nous terminerons par un dernier, mais non ultime, brouillage, celui qu’introduit le christianisme. Le terme barbarus prend une nouvelle acception, qui n’est pas sans rapport avec sa valeur d’origine : est barbare celui qui n’a pas accès au Verbe, au logos divin, donc le non chrétien, le païen. À l’opposition barbare vs civilisé, se superpose l’opposition incroyant vs croyant, infidèle vs fidèle. La conversion de l’empereur Constantin en 314 illustre ce schéma en faisant coïncider la lati- nitas, la civilisation et le christianisme. De la même façon et à la même époque, Prudence, dans son Contre Symmaque (1, 808-820) fait un parallèle entre trois paires antithétiques, les hommes vs les bêtes, les Romains vs les Barbares et les Chrétiens vs les Incroyants, à l’intérieur desquelles il établit une hiérarchie qui aboutit au rejet des adversaires de Rome dus avec les Barbares. Or les choses sont en réalité plus complexes et les superpositions pas toujours totales32. Pour reprendre le cas des jeux de l’amphithéâtre, on retiendra l’exemple de Tertullien qui, dans sa Lettre sur les specta- cles (12-19), condamne violemment la cruauté de ces jeux comme emblème de l’idolâtrie et de la barbarie païennes des Romains. Mais l’interdiction des jeux du cirque n’interviendra que deux siècles plus tard, avec la chute de l’empire romain en 476, ce qui montre qu’on peut être empereur romain chrétien et garder des coutumes barbares. Inversement, la qualité de chrétien ne suffit pas à préserver de la barbarie : certains des envahisseurs qui déferlent sur l’Europe pendant ce qu’on appelle communément « les invasions barbares » sont des chrétiens, comme les Wisigoths, Vandales convertis à l’Arianisme.
Enfin, de même qu’il y a des chrétiens barbares (donc inhumains), il y a des Romains païens qui sont civilisés. Toute la littérature des Pères de l’Eglise de cette période témoigne de la nécessité à repenser les classifications, elle est traversée par cette question délicate : les auteurs antiques, qui ne sont pas chrétiens et pour cause, sont-ils des humanistes ou des barbares ? Les réponses sont nombreuses et variées, allant de l’exclusion pure et simple à la récupération d’auteurs considérés comme préchrétiens ou chrétiens sans le savoir33. La seule manière de sortir de l’impasse est de convenir d’un socle commun 32 Voir A. CHAUVOT, Opinions romaines face aux Bar- bares au IVe siècle ap. J.-C., Paris, de Boccard, 1998. 33 Voir H. INGLEBERT, Les Romains chrétiens face à
dont la continuité définit l’humanitas, sur un plan moral et intellectuel, contre les barbares définis comme tous ceux, quels qu’ils soient, qui s’opposent par la force ou par l’obscurantisme à ces valeurs, barbares intérieurs ou extérieurs, païens ou chrétiens, romains ou étrangers, etc.
La part des auteurs latins, au premier rang desquels Cicéron, est donc fondamentale dans la définition de la barbarie et par contrecoup de la civilisation. Héritiers du terme grec barbaros, « celui qui n’est pas grec », ils en ont accentué les valeurs péjoratives et élargi l’aire sémantique, le barbarus est, étranger ou romain, celui qui est « inhumain » dans tous les sens du terme, face à celui qui manifeste les qualités de l’humanitas. Ils ont surtout conceptualisé la notion de barbarie en la détachant de son ancrage géographique ou ethnique pour lui conférer une riche polysémie, ouvrant ainsi la voie à des champs d’application multiples et fluctuants. La frontière établie 34 Voir F. RICO, Le rêve de l’humanisme de Pétrarque à Erasme, Paris, Les Belles Lettres, 2002, p. 164. a été considérablement modifiée. Désormais la ligne de partage, les lignes de partage entre civilisation et barbarie vont se multiplier et se déplacer selon les époques et les lieux, chacun devenant le barbare d’un autre au XVIe siècle35 – jusqu’à ce qu’on puisse dire au milieu du XXe siècle avec Lévi-Strauss que « le barbare est celui qui croit à la barbarie »36 et que plusieurs auteurs s’interrogent depuis sur les différents visages pris par la barbarie37. Dans la mesure où les Latins ont compris que l’opposition entre barbarus et humanus n’est pas à sens unique mais qu’elle est réversible, que la démarcation n’est pas absolue mais relative, leur réflexion, si elle n’est qu’une étape dans l’histoire de la définition des frontières entre le barbare et le civilisé, est une étape décisive. 35 MONTAIGNE, Essais, 1, 31 « Des Cannibales ». 36 LÉVI-STRAUSS, Race et histoire, Paris, Denoël, 1961, p. 22. 37 Pour une synthèse intéressante des dernières publications sur le sujet, voir R.P. DROIT, op .cit., p. 280-283.
- ↩ Voir F. SKODA, « Histoire de barbaros jusqu’au début de l’ère chrétienne », Aux origines histori- ques d’une idée de suprématie : les notions d’Orient et d’Occident et ce qu’elles recouvrent avant la chute de l’Empire romain, Actes du colloque franco-polonais d’histoire, Université de Nice, 1982, p. 121 et M. DUBUISSON, « Barbares et barbarie dans le monde gréco-romain : du concept au slogan », L’An- tiquité classique, 70, 2001, p. 1-16.
- ↩ Voir H. SCHWABL, « Bild der Fremden Welt bei den Frühen Griechen », Grecs et Barbares, Fondation Hardt Vandoeuvres-Genève 8 1962 p 23 DANS L’ANTIQUITÉ GRÉCO-ROMAINE Emilia Ndiaye
- ↩ ESCHYLE, Les Sept contre Thèbes, 327-328 ; SOPHOCLE, Ajax, 1291-1307 ; EURIPIDE, Oreste, 485. Voir J. BOULOGNE, « Barbare, primitif et sauvage dans la tragédie grecque », Le Barbare, le Pri- mitif le Sauvage Etudes inter-ethniques Lille III
- ↩ A. MALISSARD, Les Romains et l’eau, Paris, Les Belles Lettres, 1994, p. 137-242.
- ↩ F. DUPONT, La vie quotidienne du citoyen romain sous la République Paris Hachette 1989 p 223-248
- ↩ G. FREYBURGER, « César face aux barbares, sens l d b b d l ll ll