Pourquoi consacrer un numéro de Plurielles au thème de la frontière ?
Sans doute parce que dans le monde dans lequel nous vivons, un certain nombre de frontières tendent à s’effacer, tandis que d’autres au contraire se renforcent, devenant de véritables murailles. Frontières géographiques, frontières politiques, frontières culturelles, frontières sexuelles, frontières extérieures et intérieures.
Comme l’écrit dans ce numéro Carole Ksiazenicer-Matheron : « Mouvante et infiniment déplaçable, la frontière est ce lieu où affleure la conscience de la réalité, à travers la confrontation avec l’autre, hors de soi ou en soi.» La question des frontières a souvent été, dans l’Histoire comme dans les relations entre les individus, source de conflits mais aussi d’autodéfinitions et de reconfigurations identitaires individuelles et collectives.
La notion de frontière entre « barbare » et « civilisé » a existé tout au long du monde antique, en une polarisation qui a influé sur la construction de l’identité collective du monde gréco-romain, devenu notre monde occidental (E. Ndiaye).
L’histoire des ghettos longtemps symbole de l’histoire juive en diaspora, est une histoire de séparation et d’exclusion, quels qu’en aient été les conséquences et les effets parfois inattendus. Et, en Espagne, la ligne de séparation obsessive entre Vieux Chrétiens et raciste du monde (C. Ksiazenicer-Matheron, H. Méchoulan, R. Calimani).
Dans notre environnement immédiat, l’Europe en construction se pose aussi la question de ses frontières, que celles-ci soient géographiques, culturelles ou politiques.
Réguler la traversée des frontières ? Moduler leur degré d’ouverture sont des interrogations inséparables de la question de l’immigration (C. de Wenden).
Dans la France actuelle, les frontières liées à la question des identités continuent à se manifester fortement. Une réflexion, sur la communauté et le communautarisme, touchant particulièrement la France permet d’éclairer les problèmes actuels (R. Azria).
La question de la frontière dans l’identité sexuelle, telle qu’elle se pose pour le poète juif Jacob de Haan, ou celle de la séparation homme –animal à travers La Métamorphose de Kafka, contribuent à nous éclairer sur une question qui hante le genre humain (M.
Keilson-Lauritz, Ph. Zard).
La littérature et le cinéma interrogent cette question cruciale, que ce soit dans une œuvre littéraire comme La Celestina de Fernando de Rojas, comme celles de Iuri Olecha et de Georges Orwell, ou plus récemment celle de Nathalie Azoulai avec Les manifestations, livre publié pendant la seconde Intifada (S.
Hirel-Wouts, D. Oppenheim, N. Azoulai)/ Ph Zard). Joseph Losey dans Monsieur Klein souligne l’aspect à la fois mortel et indécida- Izio Rosenman
comme les rapports entre Juifs et Européens.
C’est à partir de cette autre frontière entre hier et aujourd’hui que Zygmunt Baumann étudie ces transformations.
Au-delà de ce dossier, dans le monde actuel, monde postcommuniste et mondialisé, les conflits sont variés, nombreux et violents.
Le plus proche et peut-être le plus préoccupant de ces conflits particulièrement pour nous Juifs, est le conflit israélo-palestinien, à la fois à cause de sa très longue durée (60 ans ou plus de cent ans, selon le point de départ que l’on choisit) et à cause de ses conséquences aussi bien morales que politiques, aussi bien moyen-orientales qu’européennes. Car si l’on voit la nature de la solution, deux Etats pour deux peuples, on ne voit toujours pas un début de réalisation de celle-ci. L’incursion israélienne à Gaza en réponse aux tirs incessants de roquettes sur la population civile israélienne par le Hamas, renforce l’incertitude quant à l’avenir, avec la haine réciproque ainsi attisée par les combats et les victimes civiles, particulièrement nombreuses dans la populations civile palestinienne.
La seule porte d’espoir qui pourrait être ouverte serait le début d’une politique généreuse à l’égard des modérés de l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, marquée en Cisjordanie par une levée significative des barrages et autres check-points, le démantèlement d’un certain nombre de points d’implantation, une suspension de la colonisation, mesures qui pourraient faire percevoir à la population palestinienne quelques bénéfices liés à des positions modérées moins connues. Ilan Greilsammer évoque les interrogations actuelles sur la question de ces futures frontières. Tandis que Denis Charbit étudie les débats dans la gauche israélienne sur le sionisme.
Nous n’échappons pas non plus, chez nous, à l’actualité : c’est dans ce cadre Philippe Velilla étudie les comportements électoraux des Juifs français lors l’élection présidentielle française de 2007.
Face à cette actualité, nous ne pouvons qu’exprimer notre inquiétude devant la situation générale, devant la grave crise économique qui s’annonce partout aux Etats-Unis, comme en Europe, avec l’aggravation du chômage qui s’annonce également chez nous en France, où des menaces sérieuses pèsent sur les services publics, l’Université et le système scolaire de par la politique du gouvernement.
Seul espoir, et de taille, l’élection de Barak Obama, à la présidence des Etats-Unis qui ouvre peut-être de nouvelles perspectives positives dans la monde.
Des textes de Rolland Doukhan, de Chams Eddine, et de Jean-Charles Szurek, et des comptes rendus de livres complètent ce numéro.
Je ne veux pas terminer cet éditorial sans dire notre tristesse à tous du fait du décès de notre ami Jacques Burko, qui nous a quitté il y déjà un an. Il était en pleine créativité.
Il nous manque. Et nous avons souhaité lui rendre un hommage amical.