Le second roman de l’égyptien Alaa El Aswany a battu cette année des records de vente, précédé par la réputation de L’immeuble Yacoubian récemment porté à l’écran. Rédigé à la manière d’un feuilleton qu’on lit d’une traite ou presque, c’est aussi et avant tout une charge courageuse et réussie contre l’oppression politique que subit la société égyptienne et le puritanisme islamique qui y triomphe.

Dans ce sens, ce n’est pas un hasard si son auteur l’a situé à Chicago : on connaît la richesse de la veine romanesque engagée et antipuritaniste américaine.

La première raison qui pousse à conseiller la lecture de ce roman est… le plaisir qu’on trouve à le lire. Cette histoire de plusieurs membres de la petite communauté de médecins et chercheurs égyptiens installés à Chicago est écrite comme un bon vieux feuilleton, à la manière de Dumas ou de Sue… Chaque chapitre est consacré à un des personnages et, selon la technique du feuilleton, il s’interrompt à un moment crucial, puis on retrouve le personnage deux ou trois chapitres plus tard, exactement là où on l’avait laissé dans un suspense toujours bien ménagé.

Le roman tout entier forme une succession de récits attachants, où les personnages se succèdent et se retrouvent d’un chapitre à l’autre, dans un tissu de plus en plus serré, chacun devant affronter un des épisodes les plus significatifs de sa vie, dans le domaine ou refus de la sexualité, séparation d’avec un enfant devenu adulte ou d’un conjoint devenu étranger, allégeance aux représentants d’un système ou refus de toute soumission : l’élément à affronter est tantôt extérieur, tantôt intérieur.

La liberté de ton de Alaa El Aswany est totale, tant pour la description des nombreuses scènes d’amour (jamais violentes ou insupportables) que dans les dialogues politiques, axés sur l’analyse de ce qui pousse les êtres et les gouvernements à trahir ou à se trahir.

Et c’est sans doute la seconde bonne raison de lire ce roman : il offre une vision courageuse et accablante de la société égyptienne d’aujourd’hui, entre révolte et résignation, dans un contexte immobiliste, corrompu, archaïque, et massivement gagné par l’islamisme. Les personnages sont à cet égard emblématiques : le système policier égyptien est remarquablement incarné par la figure du sinistre et cruel Safouat Shaker, qui règne sur l’Union des étudiants égyptiens (lesquels ne vivent que par leur bourse) et autour de qui s’organise un ballet de complaisance ou de refus. Très différent, le personnage du docteur Saleh est lui aussi représentatif d’un exil synonyme d’une perte à soi et de soi désespérante. Chaque personnage représente une posture possible dans la vie, dans la société, dans l’exil ; parmi ces postures, le héros du roman, le jeune Nagui, choisit le refus. Et il Chantal Steinberg

et la liberté des mœurs ; il refuse donc à la fois la chasteté imposée par les mollahs et le système de compromissions mis en place par les agents de la Sûreté de l’Etat au sein de l’Union des étudiants égyptiens d’Amérique.

Cette association d’étudiants devient peu à peu une métaphore de la société égyptienne, écrasée par les agents de la sécurité qui organisent soumission et servilité.

Roman de la dénonciation et de l’engagement, Chicago aborde la plupart des nombreux problèmes dont souffre la société égyptienne, comme celui du retard scientifique et technologique de l’Égypte, retard qui explique la fuite de ses cerveaux : « – Tous les Égyptiens qui ont travaillé avec moi (aux EU) sont doués et ont une grande capacité de travail. Malgré cela, l’Égypte, en tant que pays, est toujours scien- tifiquement en retard. Avez-vous une explica- tion ? L’Égypte est sous développée à cause de l’absence de démocratie, ni plus ni moins. Les Égyptiens obtiennent des résultats excel- lents quand ils émigrent en Occident tandis que, en Égypte, ils sont opprimés et écartés par le régime. » (p. 206) Roman de l’exil, Chicago pose avec intelligence la question de l’émigration des élites loin des pays pauvres et leur devenir dans les sociétés occidentales. Chacun des exilés doit répondre de son choix face à un dilemme inhumain : rester au pays et être écrasé ; fuir et l’abandonner. La description et les analyses d’une Égyptienne restée au pays sont terribles : « L’Égypte est au plus bas comme si mes pas débarrassés du sous développement, de l’ignorance et de la corruption. Tout a changé pour le pire. Les idées réactionnaires se répandent comme une épidémie. Imagine toi que, sur cinquante employées, je suis la seule musulmane de l’administration qui ne porte pas le hidjab.Comment l’Égypte a-t-elle pu évoluer de cette façon ?La répression, la misère, l’oppression, la perte d’espoir en l’avenir, l’absence de tout objectif national […] Ce qui se répand maintenant en Égypte, ce n’est pas de la reli- giosité réelle, mais une dépression nerveuse collective, accompagnée d’exhibitionnisme religieux. Ce qui a aggravé les choses, c’est que les millions d’Égyptiens qui ont travaillé en Arabie Saoudite en sont revenus avec les idées wahhabites, et que le gouvernement a soutenu la diffusion de ces idées qui le renforçaient. Le rite wahhabite interdit de se soulever contre un dirigeant musulman, même s’il opprime les gens. La seule chose qui préoccupe les wahhabites, c’est de recou- vrir le corps de la femme. » (p. 387) Cette Égypte est autant le fait des hommes politiques depuis Nasser (« Je continue à croire qu’il est un des meilleurs dirigeants qu’ait eus l’Égypte, mais son énorme faute est de ne pas avoir instauré la démocratie et de nous avoir laissé un pouvoir militaire dont ont hérité des gens moins honnêtes et moins compétents que lui ») que la conséquence de choix individuels jugés fort durement : cette Égyptienne restée au pays conclut donc son entretien avec son ancien amoureux parti

résolution semble impossible sous la plume d’Alaa El Aswany et on peut le regretter : présenter l’exil des intellectuels et cadres des pays pauvres en termes de fuite ou trahison est une simplification moralisatrice étonnante qui pose en termes de lâcheté (se soumettre ou se démettre) ce qui est aussi une survie.

Autre déception, et de taille : la représentation d’Israël, bien éloignée de ce qu’on pourrait attendre d’un romancier aussi clairvoyant sur son pays. Les analyses qu’Alaa El Aswany propose des relations entre Israël et ses voisins arabes ne sont guère encourageantes. Sous la plume de cet auteur, l’État hébreu n’apparaît que dans des représentations globales, sans grande finesse, voire sans grande justesse car presque toujours associées à des « massacres » : « La plupart des juifs à tra- vers le monde n’aident-ils pas Israël de tou- tes leurs forces ? N’est ce pas en tant qu’État juif qu’Israël perpétue ses massacres contre les Arabes ? »(p. 411) Et plus loin : « Les Arabes détestent Israël pas parce que c’est un État juif mais parce qu’il a usurpé le pouvoir en Palestine et qu’il a per- pétré des dizaines de massacres contre les Palestiniens. Si les Israéliens étaient boudd- histes ou hindous, cela ne changerait rien à l’affaire pour nous. Notre combat contre Israël est politique, pas religieux. » Enfin, on retrouve dans le roman d’ Alaa El Aswany une lecture lénifiante bien connue des relations entre juifs et arabes, lecture bien décevante : « Lis l’histoire. Les juifs ont vécu pendant des siècles dans le monde arabe sans ils jouissaient de la confiance des Arabes. C’est tellement vrai que pendant mille ans les médecins privés des sultans étaient généra- lement juifs » (p. 286). Cette vision des Juifs et des autres minorités vivant tant de temps « dans le monde arabe sans problèmes et sans oppression » laisse franchement rêveur.

Dans cette logique, on regrette qu’El Aswany ait fait partie des écrivains appelant au boycott du Salon du livre de 2008 dont l’invité d’honneur était Israël : il a refusé au fond de rencontrer des écrivains qui comme lui, non loin de lui, séparés par une frontière sûre qui est la preuve que des accords de paix dans la région peuvent être signés et respectés, agissent comme lui et dénoncent ce qui leur semble intolérable dans leur pays.

C’est encore une des raison pour lesquelles il est impossible de suivre l’auteur dans toutes ses conclusions : lorsqu’il jette unanimement l’anathème sur toute la société israélienne, ou quand il présente le choix pour l’exil des cadres et intellectuels arabo-musulmans, au pire comme une forme de trahison, au mieux comme une fuite indécente.

On retiendra dans Chicago les questions qui jalonnent toute réflexion sur l’évolution des sociétés arabo-musulmanes aujourd’hui.

L’exil devenu un espace romanesque permet de poser, trois cents ans après les Lettres Persanes, et avec de courageuses – mais hélas, similaires – réponses, la question qui s’impose face à la montée islamiste en Égypte comme ailleurs : « Comment être musulman aujourd’hui ? »

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