Les autres croyaient aux idoles de pierre, aux génisses maternelles, à l’or, aux figures humaines à tête de renard ou aux renards à tête d’homme. Seuls les Juifs, depuis que le monde juif existe, croyaient en un Dieu Unique. Qui avait avec les Juifs des discussions, des affaires, des choses à régler, alors que les autres hommes, Il les tolérait à peine. Le doute n’est pas permis, Il s’était choisi les Juifs, ils Lui convenaient particulièrement, c’est avec eux qu’Il conclut l’Alliance, laissant les autres dans la solitude et dans l’abandon, orphelins et craintifs. Est-ce que ces autres pouvaient l’accepter ? Était-ce acceptable ? Qui plus est (je vous le dis avec douleur mais avec une conviction profonde), les Juifs se sont toujours comportés de manière hautaine et blessante, parce qu’ils se savaient élus. Imaginez-vous l’état d’esprit juif il y a deux mille ans ou il y a cinq cents ans ou encore aujourd’hui. Tout notre univers, au fond, est juif, parce que Dieu est juif et parce que l’univers appartient à Dieu, créateur de toutes choses visibles et invisibles. Terminé. Point final. Essayez d’imaginer maintenant l’état d’esprit de tous les autres hommes, condamnés depuis des millénaires à supporter l’esprit hautain et blessant des Juifs. J’entends : de n’importe quel Juif, le plus minable, le plus éprouvé par la misère et l’humiliation, le pire des Juifs sous le soleil juif. Car le plus pauvre et le plus minable des Juifs est toujours et encore un élu, Dès lors, comment discuter ? Les autres supportaient, les dents serrées, ils dressaient à leurs dieux des temples, leur faisaient des offrandes, les interrogeaient sur leurs affaires, mais ces dieux-là se taisaient… Les Juifs se tenaient à l’écart, hochant la tête ; leurs yeux étaient pleins de mépris et leurs visages arboraient un sourire railleur. Et il n’y avait aucune chance de salut, aucun moyen de devenir un Juif. Vous comprenez bien qu’on ne pouvait devenir un Juif – il fallait l’être. Il fallait recevoir d’abord cette marque d’infamie, la malédiction de la juiverie, et donc une complaisance particulière de Dieu, et ensuite venait tout le reste, tout ce bagage de chuchotements, de craintes, d’obsessions. Je dirai que c’est une sorte d’usurpation de la part de Dieu qui a créé l’univers pour les Juifs afin qu’ils y habitent, et qui en même temps leur a donné la souffrance, l’effrayante étrangeté, et la crainte de cette élection, car Dieu considère encore et toujours tous les autres comme des bâtards ; dès lors eux, pour pouvoir le supporter, se doivent de persécuter chaque Juif qui leur tombe sous la main.

Je crois même qu’il y a eu un moment où Dieu a voulu apporter des corrections, car Il était profondément déçu par le monde. Chacun de nous connaît cette lassitude, qui fait chercher de nouvelles solutions, une autre chance de réussite pour ce qu’on avait projeté. Je peux Voici un passage emprunté au dernier livre écrit par Andrzej Szczypiorski, Jeu avec le feu, dont la traduction du polonais a été publiée en 2000 par Liana Levi. C’est le monologue d’un Juif qui tente de réfléchir, face à un Polonais, sur les sources religieuses de l’antisémitisme. Précisons que Szczypiorski, qui est mort en 2000, était lui-même un goy très attentif aux relations judéo-polonaises (et auteur, naguère, de La jolie Madame Seidenman). Le ressentiment du Goy contre le Juif… et contre Dieu

la nécessité de corriger quelque chose, de soulager les Juifs dans leur destin d’élus, d’uniques justes – autrement on pouvait craindre qu’ils ne puissent supporter leur fardeau. Peut-être bien que Dieu a pensé cela, qu’il a douté de la force spirituelle des Juifs et qu’Il ait eu peur que toute son entreprise de la création de ce mondelà ferait faillite, car les Juifs en auraient assez, ils quitteraient le bon chemin, ils descendraient parmi les autres peuples. Ils l’avaient déjà tenté, plus d’une fois d’ailleurs : vous devez vous souvenir de l’histoire du veau d’or dans le désert et d’autres sombres doutes qui avaient tourmenté de nombreux Juifs, sans oublier Moïse lui-même. Je crois que Dieu a eu alors une hésitation, ce dont la preuve est la venue du Christ, prédit depuis longtemps et qui est enfin arrivé avec une annonce, avec une merveilleuse, joyeuse et soulageante nouvelle : chaque Grec, chaque Scythe, chaque Maure pouvait aussi être sauvé. Je pense toutefois que cette idée raisonnable est venue à Dieu trop tard, c’est pourquoi son projet n’a pas été convaincant. Cette Grande Venue n’a en rien amélioré le destin des Juifs, plutôt le contraire ; en effet, depuis ce moment les autres ont accusé les Juifs de déicide, ce que personne n’avait inventé auparavant, même le plus cruel des Assyriens ou des Égyptiens.

Je peux vous dire : je ressens tout cela comme une faute impardonnable de Dieu. À dire vrai, je ne sais plus qu’en penser moimême. Peut-être le monde a été conçu ainsi, comme un abîme de souffrance. Un puits de douleur. Une caverne de péché et de sang.

Peut-on expliquer autrement tout ce qui habite nos mémoires ?

Je dois exagérer car, dans notre mémoire, il ne reste pratiquement rien. C’est terrible, et c’est injuste. Mais parfois j’ai l’impression, et des rêves aussi que c’est justement par l’oubli sa pérennité. Je me réveille alors en larmes.

Comment est-ce possible ? Dieu l’a-t-il voulu ainsi ? Peut-il ne rien rester de cette souffrance, hormis l’anéantissement de l’anéantissement, la mort de la mort ? Cela m’est insupportable ; je revis un deuxième anéantissement, sa répétition d’autant plus effroyable que j’en connais l’inéluctable fin, et tout ce qui doit advenir ensuite, et donc il n’y a plus en moi la moindre étincelle de l’espoir gardée en ces temps-là par l’homme qui débarquait sur la rampe du camp ou par celui qu’on poussait vers le mur le plus proche.

Mais de l’autre côté, du côté de la vie pour ainsi dire, il ne peut en être autrement. Si les hommes persistaient à se souvenir, ce qui se passe autour de nous ne serait pas possible.

Celui qui se souvient ne peut plus composer de la musique. Et il ne peut en écouter sans un sentiment de faute. Face à cette mémoire, tout est remords de conscience. Vous bâtissez une maison et ne pouvez y dormir, car chaque maison se bâtit sur des cendres humaines. Vous vendez un pantalon… Mais qui va le porter ?

Ils sont morts, ils ont été anéantis.

L’oubli est peut-être la seule issue dans la situation où notre monde s’est mis. Oublier, oublier tout. Cependant, une conséquence cruelle en découle. Chaque jour, nous tuons les victimes de nouveau. Je tue mon père, mon oncle, mes camarades d’école, mes ancêtres ; je me tue moi-même.

Je ne sais pas si cette solution est convenable. En vérité, je ne sais pas quoi penser, comment parler à Dieu, comment continuer à Le tolérer dans mon cœur, après ce qu’il nous a agencé…

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