« Il a raté sa sortie, comme un enfant trop gâté et mal élevé. Dimanche 9 juillet, lors de la finale de la Coupe du monde en Allemagne, Zinédine Zidane a terni la fin de son histoire de footballeur de génie par un coup de tête inadmissible, intolérable, inexcusable. (…) Un coup de tête, tout s’écroule, et ses précédents écarts reviennent en mémoire. (…) Un coup de tête, et c’est le versant sombre du personnage qui réapparaît, sa face noire, revers de l’image colportée de l’un des hommes publics préférés des Français. Dimanche, les Italiens ont battu les Bleus en finale de la Coupe du monde. La France a surtout perdu Zizou. »1 Ces quelques lignes font apparaître le champion français de football comme un Mister Hyde caché derrière le bon docteur Jekyll, comme le énième méfait (douzième carton rouge) d’un homme manquant de civilité. Trace de son « origine » ?
Signe de sa « communauté » ? « Il a cassé sa légende » soutient le journaliste dans un article qui, curieusement, ne dit rien de l’attitude de Marco Materazzi… Tous ont fait, benoîtement, la leçon au champion. « Zinédine, lui écrit-on dans une lettre ouverte2, savez-vous que le plus difficile ce matin n’est pas d’essayer de comprendre pourquoi les Bleus, vos Bleus, ont perdu, hier soir, une finale de Coupe du monde à leur portée. Mais d’expliquer à des dizaines de millions d’enfants à travers le monde comment vous avez pu vous laisser aller à asséner ce coup de tête à Marco Materazzi, à dix minu-1
Il n’y a, en fin de compte, qu’un seul mauvais joueur. De tels faits, Nietzsche se serait régalé : tant d’occasions de confirmer ses intuitions, ses hypothèses, ses analyses ! Si Zinédine a, selon l’opinion publique, échoué, ce n’est pas, en fait, comme athlète, c’est, en vérité, comme ascète. Zinédine Zidane n’est pas, à l’évidence, c’est du moins ce qu’on lui a reproché, ce dont on l’a accusé, un ascète idéal. Tel est, du moins, le point de vue du prêtre ascétique.
Les philosophes, comme Nietzsche l’a fait observer en son temps, s’ils ne sont pas des prêtres, partagent toutefois, à l’égard de l’ascétisme, un préjugé favorable. Il faut dire qu’ils en sont, pratiquement parlant, des spécialistes.
Comment dès lors analyser « la finale d’une légende »3 ? Comment, plus généralement, aborder l’ascétisme, particulièrement dans les minorités ? Nous montrerons d’abord que la dimension narcissique que l’ascétisme comporte est liée à la recherche implicite d’une reconnaissance impossible. Nous montrerons ensuite que l’ascétisme est une maladie, certes, mais qui est le prix à payer, dans des conditions de souffrance sociale, pour la simple survie.
Chérif Ghemmour « La finale d’une légende » in Libération du 10 juillet 2006. Le sous-titre est le suivant :
L’ascétisme : une maladie érigée en idéal Seloua Luste Boulbina
Pourtant, les moralistes, que Nietzsche a fréquentés, ont bien observé l’agressivité qui subsiste dans tous les rapports sociaux, fussent-ils les plus polis, et les plus policés. « C’est une chose monstrueuse, affirme La Bruyère dans Les Caractères, que le goût et la facilité qui est en nous de railler, d’improuver et de mépriser les autres ; et tout ensemble la colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous improuvent et nous méprisent. » Mais les rôles ne sont pas, en réalité, et quoi qu’on puisse en dire, interchangeables. Les moralistes ont bien relevé que la civilité est une illusion partagée qui occulte la diversité dans la distribution du pouvoir et des richesses, plus largement des positions et des biens sociaux. C’est, pour tout dire, le « valet » qui doit tout avaler. Le « maître » peut, en réalité, parler à sa guise. Les situations de réciprocité apparente dissimulent la profonde dissymétrie à l’œuvre dans l’es- time. Car il s’agit de remplacer le conflit (des intérêts) par le jeu (des apparences). Si certains, en effet, par-delà les apparences du jeu social, ont de facto la possibilité d’être « donneurs » de gratifications symboliques, d’autres sont en position de « demandeurs ». « L’individu, en position de demandeur, attend d’être « agréé », d’être admis » Le plaisir, on le devine, écrit Jean Starobinski4, s’attache alors moins aux personnes par lesquelles le demandeur est agréé, qu’à la reconnaissance dont il fait l’objet, à l’estime qu’il est désormais en droit de se porter à lui-même : c’est le plaisir d’être « distingué », d’être jugé digne de faire partie du « cercle ». En revanche, pour celui ou ceux qui « reçoivent », qui « recherchent », qui « préfèrent », le plaisir consiste d’abord dans l’exercice d’un choix, dans le sentiment d’avoir la faculté de refuser accès, enfin dans le recours à des critères de similitude, qui obligent le requérant à confirmer, par tout son être et toute sa conduite, l’image idéale que les membres du « cercle » se font d’eux-mêmes : ils n’accepteront que celui qui leur ressemble et qui, par ses mérites et ses agréments, leur propose le reflet de leur propre valeur. » La description pourrait valoir pour définition du « complexe du colonisé »… Elle pourrait également éclairer la notion de « violence symbolique ». Reste que le critère d’admission, narcissique s’il en est, est une image, et non une réalité, un idéal, et non une pratique. Mirages de la complaisance. Appartenir à « la majorité » revient simplement, dans cette perspective, à se considérer soi-même comme ayant la faculté de juger, d’admettre et d’exclure… Il revient dès lors aux « demandeurs », même s’ils ne demandent rien à proprement parler, et même si les « juges » n’en sont pas exempts, de faire preuve du degré d’ascétisme approprié.
L’ascétisme, en effet, se définit généralement comme un contrôle de soi qui s’accompagne, inévitablement, de frustrations. Mais l’ascèse désigne, originellement, tout exercice, notamment tout exercice gymnastique. C’est un travail qui façonne le corps, une discipline au sens strict du terme5. L’idéal ascétique, en ce sens, est un idéal à la fois physique et moral. C’est pourquoi, bien sûr, l’idéal ascétique, comme Nietzsche l’a montré, est, dans son principe, un pilier de la morale, et, dans sa pratique, de la moralité. Il est surtout remarquable que l’ascétisme apparaisse, dans sa philosophie, comme une revanche subjective des faibles, qui5
cherchent à l’emporter en moralité s’ils ne l’emportent pas en réalité (socialement), revanche subjective d’une minorité qui, paradoxalement, peut atteindre, en nombre, la majorité de la population. En effet, qui dit minorité ne dit pas nécessairement faible importance en nombre.
Deux cas sont, à cet égard, paradigmatiques.
Le premier est celui des femmes6, dont on peut penser qu’elles constituent, historiquement, une minorité, tant sur les plans économiques et sociaux que politiques et culturels. Le second est celui des colonisés, anciens indigènes qui, comme en Algérie par exemple, constituaient, avant l’indépendance du pays, une minorité économique, sociale, politique, juridique et culturelle tout autant que l’immense majorité de la population. Est-ce un hasard que la conformité à l’idéal ascétique soit – à ce point - attendue d’un descendant d’indigène ? Le football ne doit-il engager que le meilleur de soi ?
Quid, alors, des injures et des obscénités ?
Il y a minorité, au sens le plus large qui soit, dès lors qu’il n’y a pas d’égalité, ni sur le plan politique, ni sur le plan social, ni sur le plan économique, ni sur le plan culturel et, souvent, sur le plan juridique non plus. Les minorités religieuses (juifs et protestants en Europe) sont un cas particulier de minorité. Ce qui rassemble toutes les minorités, dans leur grande hétérogénéité, c’est de vivre non sous le (mauvais) regard de l’autre, car c’est une simplification abusive, mais sous le regard que soi-même on peut prêter à l’autre, dans une exigence féroce de conformité, non pas à l’autre, mais à des idéaux finalement quoique différemment partagés. Prodiges de l’intériorisation… Un surmoi tyrannique et cruel, dirait Freud, surveille femmes, juifs et autres protestants. Un tyran domestique qui administre et domestique,6
Le complexe du colonisé7 s’apparente à l’impossibilité de se défaire de soi. Il y a une contradiction manifeste, en effet, dans le fait d’être soi-même et de vouloir être, dans le même temps, et, également, dans le même lieu, un autre. Le complexe du colonisé exprime la passion d’être un autre. Cette impossibilité (de se défaire de soi) recouvre la tyrannie que le colonisé, candidat à l’assimilation, exerce à son propre égard. Ne lui faudrait-il pas changer de peau pour changer de condition ? « L’écrasement du colonisé, écrit Albert Memmi, est compris dans les valeurs colonisatrices. Lorsque le colonisé adopte ces valeurs, il adopte en inclusion sa propre condamnation.
Pour se libérer, du moins le croit-il, il accepte de se détruire. Le phénomène est comparable à la négrophobie du nègre, ou à l’antisémitisme du juif. » Le complexe du colonisé témoigne du prix humain à payer pour gagner, dans le meilleur des cas, une image sociale de soi honorable. Le complexe du colonisé est une expression de l’idéal ascétique dans laquelle l’absence de honte, l’estime de soi sont censées (ré)compenser l’irrémédiable reniement qui en est, apparemment, la condition.
Pas de laisser aller dans l’ascétisme. Pas de caprice. « Quand les opprimés, écrit Nietzsche dans La Généalogie de la morale8, ceux qui subissent violence, les asservis se mettent à7
dire, avec la ruse vindicative de l’impuissance : « soyons différents des méchants, soyons bons ! Et bons sont ceux qui ne font pas violence, qui ne commettent pas d’agressions et n’usent pas de représailles, qui laissent la vengeance à Dieu, qui, comme nous, restent dans l’ombre, qui évitent toute espèce de mal, et qui d’une façon générale demandent peu à la vie, ainsi que nous faisons, nous les endurants, les humbles, les justes. »- eh bien, pour un homme froid et impartial, cela ne veut rien dire d’autre que ceci : « nous les faibles, nous sommes décidément faibles ; il est bon que nous ne fassions aucune chose pour laquelle nous ne sommes pas assez forts ». » L’ascétisme se développe sur fond de vengeance impossible, de représailles interdites, de violence prohibée. L’ascétisme apparaît ainsi comme la réponse à la fois la plus onéreuse, car elle coûte très cher, et la plus adaptée dans un rapport défavorable, autrement dit dans un rapport dans lequel on se trouve défavorisé. Comment faire de nécessité vertu : telle est l’énigme de l’ascétisme, ce que les Américains appellent le self help… Comment se racheter en dix leçons… L’ascétisme est le prix de la dignité, un investissement dans l’estime de soi : un phénomène réactionnel.
Ainsi, par l’effet d’une comptabilité obéissant au principe des vases communicants, l’estime de soi sera d’autant plus grande que l’endurance sera proportionnelle à la souffrance subie, la patience à la violence éprouvée, et ainsi de suite. œil pour œil, dent pour dent : à chaque coup reçu, l’ascétisme répond par une qualité exhibée. Drôle de calcul… « Le regard de l’esclave, écrit Nietzsche9, est défavorable aux vertus du puissant ; il est plein de scepticisme et de méfiance, d’une méfiance retorse, à l’égard du « bien » que le puissant honore, il aimerait se convaincre que même le bonheur du puissant n’est pas réel. En revanche, il préconisera et mettra en lumière les qualités qui servent à alléger l’existence de ceux qui souffrent : il honorera la pitié, l’esprit de serviabilité et d’altruisme, l’affection, la patience, l’empressement, l’humilité, l’amabilité, car ce sont là les qualités les plus utiles, et à peu près les seuls remèdes pour supporter le poids de l’existence. » Toutes ces qualités10, on l’aura remarqué, sont autant de vertus dites féminines… Elles en sont même la « marque de fabrique ». L’égoïsme, l’indifférence, l’impatience, la négligence, l’orgueil, l’arrogance n’ont jamais été, où que ce soit, considérés comme des attributs féminins.
L’analyse de Nietzsche ne porte pas sur les bénéfices d’une telle ligne de conduite. En effet, ces bénéfices ne sont que secondaires.
Ils masquent le coût, c’est-à-dire au fond le sacrifice, qu’implique une telle moralité. Les bénéfices supposés ne représentent que l’arbre qui cache la forêt. Ce que Nietzsche dévoile, c’est la police des mœurs et, indissociablement, la police de la pensée que voilent l’endurance, l’humilité, le sens de la justice. Ces qualités ne sont à ses yeux que l’expression de l’infériorité d’abord, de l’impuissance ensuite.
Cela revient à affirmer, en un sens plus étroit, qu’être en situation de minorité signifie être en état d’impuissance, se retrouver aux prises avec la détresse de l’enfant.
Le ressentiment transforme, pour les « faibles », les puissants en coupables. Mais surtout, le ressentiment se transforme lui-même :
il engendre la mauvaise conscience. Dès lors, en effet, que l’on substitue la responsabilité aux affects (colère par exemple), on aboutit à envisager les faits comme des fautes. « C’est de ta faute » clame le ressentiment. Invention de l’accusation. « C’est de ma faute » confesse la mauvaise conscience. Invention de la culpabilité. Tout devient dès lors matière à pro- cès. Que se passe-t-il alors dans l’esprit du « demandeur » dont il était question pour commencer ? Le « rêve de l’oncle », de Freud, est à la croisée des chemins du ressentiment et de la mauvaise conscience. Ce qui ressort de ce magnifique rêve de Freud, c’est le refoulement et la censure à l’œuvre dans l’ascétisme, dans le renoncement aux désirs les plus chers, dans la prudence que la vie sociale impose à certains plus qu’à d’autres, dans le(s) déguisement(s) imposé(s) à l’expression. Ce qu’il révèle, c’est la comptabilité inconsciente qui est à l’origine du rêve. C’est la mémoire dont toute innocence, comme toute culpabilité a besoin pour être établie11.
Freud souhaitait, à bon droit, être nommé professeur extraordinaire. Au printemps 1897, raconte-t-il12, il apprend qu’il est proposé par deux professeurs de l’Université. Il s’efforce, cependant, parce qu’il sait que d’éminents collègues attendent aussi, de ne pas trop y croire.
Mais un jour, l’un de ses amis, « en attente », comme lui, lui rend visite et lui apprend qu’au Ministère, on lui a dit, et non seulement laissé entendre, que « étant données les tendances actuelles », les « motifs confessionnels » empêchaient certaines nominations. Il comprend bien sûr immédiatement que, étant luimême juif, sa nomination n’est pas difficile, 11 Seule la mémoire garde trace des offenses. Elle conserve le souvenir des offenses en vue de procès. C’est pourquoi la méchanceté est, pour Nietzsche, le corrélat du ressentiment, de la mauvaise conscience, et, pour finir, de ou compliquée, mais impossible. Tout espoir est vain. « C’est de sa faute » : va penser le rêveur, pour se ménager une issue… En effet, le rêve fait de l’ami de Freud un imbécile, comme son oncle Joseph. Il fait d’un autre collègue de Freud un criminel, qui ne saurait mériter (comme Freud, qui est, lui, intelligent et honnête !!) de devenir professeur extraordinaire. Et Freud poursuit ainsi : « Il faut que j’interprète ce rêve plus complètement.
Je ne suis pas encore tranquille13, je ne peux prendre mon parti de la légèreté qui m’a fait rabaisser deux collègues honorables pour me faire un chemin. » Pour déjouer les ruses de ce rêve, Freud compare la vie psychique à la vie sociale, « dans les relations de deux hommes dont l’un détient un certain pouvoir que l’autre doit ménager ; celui-ci déguisera sa pensée ». « L’écrivain politique, ajoute Freud, se trouve dans une situation analogue quand il veut dire des vérités désagréables aux puissants. » Comme Pascal l’a si bien formulé, la force est sans dispute14 : l’action est toujours sans parole. C’est la pensée qui a besoin des mots.
L’ascétisme présente ainsi une dimension discursive qu’on ne perçoit pas toujours aisément.
L’ascétisme est non seulement une intelligence, mais, également, un art du commentaire. Quand la cruauté, en effet, s’exerce principalement contre soi-même, pour son plus grand bien, quand ses délices sont quotidiennement éprouvées, la transformation de cette cruauté en jus- tice, de ces tourments en moralité est affaire de pensée, et de discours. Il serait fâcheux en effet de ne pas percevoir la dimension spéculative du ressentiment, la réflexivité propre à l’appartenance (mais ce terme est défectueux) à une minorité et, pour finir, la haute spiritualité de l’ascétisme. Car l’ascétisme s’abreuve, her- 13 Souligné par moi.
méneutiquement, à la souffrance : il en est, in concreto, une interprétation. Le nec plus ultra sera, pour l’ascète, de considérer, in concreto évidemment, les souffrances subies comme des châtiments consentis. Nietzsche a entamé sa campagne contre la morale en 1881, avec Aurore. S’il dénonce la sauvagerie à l’œuvre dans la moralité, il ne peut qu’admettre que, dans la moralité, c’est la raison qui « doit remporter une victoire difficile et sanglante à l’intérieur de l’âme » pour « terrasser de terribles instincts contraires »15. L’ascétisme est donc une victoire de la rationalité sur l’instinct, de l’humanité sur l’animalité. Mais, paradoxalement, cette rationalisation, cette humanisation, cette moralisation passent par l’abêtissement16.
L’ascétisme est donc doublement paradoxal : d’une part parce qu’il s’agit de la valorisation d’une vie contre la vie ; d’autre part parce qu’il s’agit de s’abêtir pour devenir intelligent.
Nul mieux que Kafka n’a décrit la complexité de l’ascétisme, les affres de la mauvaise conscience, la difficulté d’être, accidentellement, certes, mais aussi structurellement, minoritaire. L’ascète, cet artiste du jeûne, s’emploie à montrer que sa ou ses souffrances ne sont pas de sa propre faute. Il s’emploie à se justifier. Clamant son innocence, le chien nietzschéen, l’animal kafkaïen, le fauve devenu animal domestique17, a, dans ce procès, l’ambition d’établir que les torts ne sont 15 Friedrich Nietzsche Aurore §221, Hachette/Pluriel 1987, p. 170.
157 de la Généalogie Troisième dissertation § 17 17 « S’il est vrai – en tout cas, on y croit aujourd’hui comme à une « vérité » - que le sens de toute culture est d’extraire de l’homme-fauve un animal apprivoisé et civilisé, un animal domestique en somme, il faudra alors sans aucun doute considérer comme les véritables instruments de la culture tous ces instincts de réaction et de ressentipas partagés. Il veut se laver lui-même de tout soupçon. Il va devoir faire la preuve de son ascétisme, de sa pureté, de son innocence. Il va lui falloir, dès lors, convoquer la mémoire. La mémoire est bien, dans ce cadre, la force réac- tive qui anime les faibles, ceux qui apparaissent, dans le portrait que le philosophe dessine, comme des esclaves de la pensée (autrement dit des artistes ou des philosophes !!!) quand les maîtres apparaissent comme des maîtres de l’action. Pour certains, en effet, le monde est un terrain d’aventures. Pour d’autres, il est, tout au contraire, une prison, voire une colonie pénitentiaire.
S’il est un texte qui, autrement, fait entendre les coups de marteau du philosophe allemand, c’est Un Rapport pour une Académie18.
Un singe humanisé, appelé Rotpeter, présente à d’honorables académiciens, à leur demande, un rapport sur sa vie antérieure, quand il était singe, cinq ans auparavant. Ce singe est un monstre d’ascétisme, un chef d’œuvre d’humanité et de moralité. Il a, raconte-t-il, été capturé dans le golfe de Guinée, et fut blessé au visage et à la hanche. Deux traces de ces coups subsistent : une tache et une boiterie.
L’une des premières déclarations de ce personnage extraordinaire consiste à expliquer que son ascension (fulgurante) n’a été possible que dans l’oubli des origines et de la jeunesse : « en effet, concède-t-il, la règle absolue que je m’imposai fut de renoncer à toute obstination ; moi, un singe libre, je me soumis à ce joug. » Grâce à ce joug, le singe est devenu étranger à lui-même. Son passé n’est plus un « vent de tempête » mais un simple « courant 18 Martin Buber publie la nouvelle en octobre et novembre 1917 dans sa revue Der Jude avec une nouvelle de Kafka, Chacals et Arabes, sous le titre commun, donné par Kafka lui-même : Deux histoires d’animaux. Je citerai Kafka dans l’édition établie par Brigitte Vergne-Cain et
d’air ». Il est désormais coupé de lui-même.
Ce ne fut, raconte-t-il, qu’au prix d’un calme olympien qu’il parvint, du fond de sa cage, à trouver une issue. « Aujourd’hui, observe-t-il, je le vois très clairement : sans le plus grand calme intérieur, je n’aurais jamais pu m’en sortir. D’ailleurs, tout ce que je suis devenu, je le dois peut-être à ce calme qui s’empara de moi après les premiers jours, là-bas, sur le bateau. » Kafka indique que la fuite, au nom de la liberté, ne doit pas être confondue avec une issue. Pour le singe, la seule issue, pour vivre, réside en l’imitation des membres de l’équipage. De même que l’issue n’est pas la liberté, le calcul apparent n’est pas un calcul d’intérêt.
C’est seulement un simili calcul19. « Ah, quand on est obligé, confesse Rotpeter, on apprend ; quand on veut trouver une issue, on apprend ; on apprend sans se ménager ! On se surveille, on se mène à la trique, on se met en pièces à la moindre tentative de résistance. Je me débarrassai à une vitesse folle de ma nature de singe. » Il lui fallut, pour commencer « étouffer ses sanglots », abandonner tout espoir de voir disparaître ses barreaux. « L’idéal ascétique, comme le dit Nietzsche, est une ruse de la conservation de la vie », c’est une contradiction dans les termes : « la vie contre la vie ». L’ascétisme permet de vivre. Très bien. Mais l’ascète vit mal. Tel était, pour le singe kafkaïen, la seule issue : l’entrée dans l’humanité. Il ne lui reste alors qu’à éviter le jardin zoologique et à devenir vedette de music-hall20. Ce singe guinéen a atteint, 19 « Je ne calculais pas vraiment à la manière des hommes, mais sous l’influence de mon entourage, je me comportais comme si j’avais calculé. »
En effet, lorsqu’il quitte la scène, et les salons, lorsqu’il rentre à la maison, le singe apprivoisé retrouve une petite chimpanzé demi-dressée. « Dans la journée, avoue-t-il, je ne veux pas la voir ; car elle a dans les yeux l’air déboussolé de l’animal dressé, perturbé ; je suis le seul à m’en apercevoir, et je ne le supporte pas. » Terrible conclusion de l’assimilation.
Conclusion Si donc l’ascétisme constitue, dans certaines conditions, la seule issue possible, sauf à s’envoler, ou se noyer, comme chez Kafka, il n’en demeure pas moins une issue sans avenir, un remède empoisonné, un idéal pathologique, comme Nietzsche l’a montré.
Le philosophe fait de la notion un bien social sans valeur morale, au lieu d’un bien moral sans valeur sociale, comme la philosophie a pu, en idéalisant l’ascétisme, le soutenir. Une vie ascétique est en effet une négation de soi.
C’est un idéal pour la société mais une maladie pour l’homme. La société peut y trouver son compte : la paix sociale est à ce prix, ce que Nietzsche, et d’autres après lui, nomment la police. L’individu, quant à lui, y perd, tel Faust, son « âme », autrement dit son animalité, son être. Dans l’ascétisme, en effet, le ressentiment atteint toute sa puissance, l’insatisfaction est à son comble : la haine de soi triomphe. Car c’est la vie que la volonté entend dominer, en utilisant la force pour éviter de recourir à la force, en employant la force contre elle-même, la vie contre la vie. Si, avec l’ascétisme, l’individu trouve en lui-même son plus grand ennemi la médication est amère la consola-
l’a-t-il pas compris, délaissant, pour finir, son image au nom de son honneur ? La reconnaissance, manifestement, est un leurre, surtout pour un « singe ». Passé, donc, au scalpel philosophique, et généalogique, soumis à la critique interne, l’ascétisme n’est pas engageant, quoique utile ; il est enrageant, bien que fécond (sans ascétisme, ni art, ni philosophie possibles). L’ascétisme soulève par conséquent, on l’aura compris, un problème de conscience.
Comment le regarder autrement que de façon ambivalente car l’interrogation du singe est aussi la nôtre : comment (à armes inégales) s’en sortir quand on est singe et, a fortiori, petite chimpanzé ?…Est-ce quand on ne peut pas ne pas perdre son calme qu’il faut, ascétiquement, le conserver ? Ou la colère est-elle bonne conseillère ?
- ↩ Bruno Causset « Zinédine Zidane, la légende ternie » tes de la fin de la prolongation. » Les journalistes (étaient-ils les seuls ?) avaient au moins un coupable à se mettre sous la dent. En général, on appelle ça un bouc émissaire. Sacrifice ou envie ? En tout cas, procès de fin de partie. Ils n’étaient pas deux joueurs à s’être laissé aller.
- ↩ L’ascétisme : un idéal narcissique Lors de cette fameuse « finale », est-ce la distinction des paroles et des actes qui fonde la sévérité pour l’un, l’indulgence pour l’autre ?
- ↩ Il faudrait, de ce point de vue, se demander qui sont les sportifs. « Les Bleus 2006, écrivait le 10 juillet dernier Chérif Ghemmour pour Libération, c’est sa (Zidane)
- ↩ Pour Nietzsche, les femmes sont, parce que « prisonnières » et « esclaves du travail », les proies rêvées des prêdans le vocabulaire de Nietzsche, l’agressivité accumulée par ce qu’on appellera ici, par commodité, la domination, à la réserve près qu’elle soit envisagée comme un rapport de force, et non comme une force exercée par les uns sur les autres. On peut également la nommer, le terme est plus ancien, la puissance.
- ↩ Nous prenons ici le « complexe du colonisé » comme paradigme et non comme cas particulier. Et nous suivons, pour partie, le Portrait du colonisé d’Albert Memmi, Petite Bibliothèque Payot, 1973, p. 148 sq.
- ↩ L’ascétisme : un remède empoisonné L’ascétisme est contre-nature mais, à suivre Nietzsche, l’ascétisme transforme « positivement » le ressentiment. Le ressentiment est le corrélat de l’impuissance relative dans les rapports sociaux. L’ascétisme est une façon de sublimer cette impuissance. Avec le ressentiment, ce qui s’invente, c’est la responsabilité.
- ↩ Blaise Pascal Pensées L103-B298, Seuil, 1963, p 512 :
- ↩ « Du point de vue de l’esprit, le principe de Pascal : « il faut s’abêtir ». » écrit Nietzsche, en français dans le texte, p.
- ↩ Kafka est très informé. Il mentionne explicitement le nom de Karl Hagenbeck qui ouvrit le parc zoologique de Stellingen, à Hambourg, en 1907. C’est lui qui inventa le concept de « spectacle ethnozoologique ». Ce genre de spectacle, cependant, existait déjà. A Paris, le Jardin Zooau prix fort, « le niveau de culture moyen d’un Européen ». Il est presque un artiste. Il est enfin toléré dans la société, il a du succès, mais, montre Kafka, à une double condition : qu’il cache et taise ses blessures d’une part, qu’il garde sa vie privée secrète d’autre part.