Il était un poète et écrivain polonais, né en 1924. C’était un homme de talent, un poète à la mesure des deux prix Nobel polonais – Czeslaw Milosz et Wislawa Szymborska. Un artiste de qualité universelle, reconnu par la littérature mondiale et traduit en une douzaine de langues.

Jerzy Ficowski, « découvreur » de Bruno Schulz « Plurielles » a des raisons particulières de célébrer son nom. Et tout d’abord, en souvenir de son étonnante rencontre avec Bruno Schulz.

Non qu’ils se soient rencontrés physiquement… En 1942 Ficowski a dix-huit ans. Grand lecteur, il découvre par hasard Les boutiques de cannelle (livre paru en 1934 mais dont le jeune homme ne prend connaissance que huit ans plus tard), et tombe immédiatement sous le charme. Avec la fougue de la jeunesse, il trouve que c’est Le Livre – et il ne changera jamais d’avis. Il dévore tout ce qu’il peut trouver des écrits de son idole, notamment dans les revues littéraires. Il obtient par l’intermédiaire de « Roj », l’éditeur des deux livres de Schulz, son adresse à Drohobycz, ville de résidence de l’écrivain, et lui écrit pour lui demander un rendez-vous. Naïve démarche ! Schulz a déjà changé d’adresse – il est désormais enfermé dans le ghetto de sa petite ville. Bientôt il sera abattu dans la rue lors d’un pogrom déclenché par les SS11

Toute sa vie, Ficowski chercha à réunir ce qui se rapportait à l’œuvre et à la vie de Schulz.

Il parvint à réunir une importante « schulziade », qui malheureusement ne représente que des bribes des productions de Schulz. Le grand regret de Ficowski : ne pas avoir réussi à retrouver le manuscrit du livre inédit de Schulz, le Messie, dont pourtant il a eu parfois l’impression d’être tout près au cours d’une traque systématique qui l’a mené aussi bien aux Etats-Unis qu’en URSS.

Tout au long de sa vie et au fur et à mesure de ses trouvailles Ficowski publia des livres sur Schulz et des documents de ce dernier,. Et notamment toute une correspondance échangée par l’écrivain avec ses contemporains, dont Gombrowicz ou Witkiewicz. Il a raconté sa quête dans un livre qui se lit comme un policier, Les régions de la grande hérésie2 (titre emprunté à Schulz),. Ficowski remettait cet ouvrage à jour au fur et à mesure des événements et de ses recherches ; la version française se termine sur le récit du retentissant « kidnapping » des fresques de Schulz à Drohobycz par les « spécialistes » de Yad Vashem au début de l’an 2001.

Jerzy Ficowski Jerzy Ficowski est mort au printemps 2006, au mois de mai. Mais qui était – qui est – Jerzy Ficowski, et pourquoi en parler ici ?

En vérité, si l’œuvre littéraire de Schulz, bien mince en volume, n’a pas été oubliée dans la Pologne après la guerre, c’est grâce à Jerzy Ficowski dont l’action incessante a redonné sa place à cet auteur. Ensuite, l’œuvre a été reconnue dans le monde entier (et en France, grâce à Maurice Nadeau), Le premier mérite en revient à Ficowski.

J. Ficowski poète a notamment écrit en mémoire de Bruno Schulz ces vers :

Mon non-sauvé Depuis tant d’années au-dessus des poutres de ma mezzanine entre le plafond et le vestibule luit une lumière éternelle de 25 watts obscurcie par les crottes des mouches derrière une barricade de vieux imprimés Il est là-haut il remonte sa montre il ne chasse pas les araignées il dort Il a traduit déjà tous les nœuds du bois le crépi couvre peu à peu son ombre immobile il s’absente parfois même après l’heure du couvre-feu il se promène à Haïderabad il entrouvre une à une les veines du bois il s’enfonce dans le bois de plus en plus bois de plus en plus ancien Mon rêve aujourd’hui a frappé chez lui Toc toc toc contre le bois brut Cher Bruno, ça y est, on peut descendez donc. Et lui cependant il attend l’inespérable il ne peut entendre mon rêve lui qui n’est personne plus lucide qu’aucun autre il le sait il n’y a ni mezzanine En dehors de Bruno Schulz – ou plutôt à côté – Jerzy Ficowski avait d’innombrables curiosités, sans parler de son œuvre propre, qu’il construisait avec constance. Notamment, les minorités persécutées l’attiraient. Et tout particulièrement, les Juifs et les Tsiganes.

Jerzy Ficowski et les Juifs Conscient de la disparition douloureuse de la présence juive en Pologne, il a tenté d’impossibles sauvetages. Il a notamment traduit en polonais des pans entiers de la poésie yiddish… M. Rozenfeld, A. Rajzen, I. Manger, D. Vogel, B. Heler, I. Emiot, J. Zonszajn ont été rendus accessibles au lecteur polonophone grâce aux traductions de Ficowski. Notamment, Le chant du peuple juif assassiné de I. Katzenelson a été traduit de façon magistrale par ses soins. A son instar, d’autres poètes polonais ont traduit la poésie yiddish, dont une forte anthologie a été publiée à Varsovie en 19863.

Jerzy Ficowski a dressé, à sa façon, un monument commémoratif à l’anéantissement des Juifs de Pologne dans son recueil Déchiffrer les cendres4 ; sa sensibilité de poète accomplit ici l’impossible : l’auteur devient lui-même Juif. Ce recueil s’ouvre par ce cri du témoin impuissant : ***3

je n’ai pas su sauver une seule vie je n’ai pas su arrêter une seule balle je tourne donc dans les cimetières qui ne sont pas je cherche des mots qui ne sont pas je cours à l’aide sans qu’on m’appelle au secours trop tardif je veux arriver à temps même à contretemps Comme l’anthologie évoquée plus haut, ce recueil a attendu de nombreuses années avant d’être publié. Curieusement, sa première édition a eu lieu en 1979 à Londres, des années après sa rédaction, par une maison d’édition de l’émigration polonaise. En Pologne il n’a pu paraître que des années plus tard.

Jerzy Ficowski et les Tsiganes Si J. Ficowski n’a pas été le seul à s’intéresser aux Juifs et à leur culture dans la Pologne d’après le Génocide, il a été indéniablement un précurseur dans le domaine tsigane, particulièrement délaissé par les milieux intellectuels polonais dans l’après-guerre. Au mépris traditionnel dont ce peuple « sans culture » était l’objet s’ajoutait l’abondance d’autres thèmes de préoccupation, dont notamment le martyrologe polonais ou la lutte contre le pouvoir imposé.

Ficowski a été parmi les premiers à comprendre l’intérêt et la richesse de la culture orale tsigane. Il a recueilli des récits, des contes, des histoires et en a publié des recueils entiers. Il a surtout cherché la poésie les chants les berune femme illettrée, qui grâce à lui est reconnue comme poète et aussi une porte-parole officielle de son peuple.

Mais il n’y a pas que l’aspect culturel.

Jerzy Ficowski a été sensible au sort fait à cette minorité par l’occupant nazi, il a été parmi les premiers à attirer l’attention sur ce drame silencieux et méconnu. En témoigne ce poème :

Une prière au saint pou5 C’était au printemps de 1944, pendant l’épouillage du bloc gitan au camp d’Auschwitz-Birkenau les jupes les châles se fanaient à l’épouillage dans le camouflage de leurs couleurs coquelicots iris bleuets au cas où un champ qui n’adviendra jamais la Gitane dans les douches de birkenau dépouillée de ses couleurs tient son poing serré vêtue de longs plis d’eau elle cache dans sa main un grain de vie une semence de secours entre la ligne de vie et la ligne du cœur au croisement des chemins de la chiromancie elle cache dans son poing le dernier pou un pou s’en va toujours

quand arrive la mort la Gitane chante aux douches de Birkenau svanta djouv na dja mandyr saint pou ne m’abandonne pas je ne te laisserai pas partir toi seul m’es resté il n’y a pas de dieu en enfer tes frères abandonnent nos morts reste avec moi sauve-moi saint pou le capo accourut avec sa cravache tord les doigts qu’est-ce que tu tiens là voleuse montre ce brillant cette pièce cet or le pou est tombé l’étoile est tombée reste une paume vide un ciel vide où monte fumée après fumée fumée après fumée Jerzy Ficowski était un humaniste, sa mort crée une absence universelle. Lors de son enterrement, dans l’église de sa paroisse (il était catholique croyant, quoique non pratiquant), à côté du curé ont pris place un évêque protestant, un pope orthodoxe et un rabbin. Un orchestre de violons tsiganes a accompagné la é é i U dét h t ilit i d actif de l’A.K., l’armée clandestine de résistance contre l’occupant, il a notamment pris part à l’insurrection de Varsovie au sein du bataillon « Baszta », dont faisait aussi partie le peintre juif Marek Rudnicki). La foule a accompagné le cercueil depuis la petite église jusqu’au cimetière. Le trafic dans le centre de Varsovie avait été interrompu pour l’occasion.

Ficowski, qui avait le pressentiment de sa mort prochaine ; a composé lui-même son annonce nécrologique : je, soussigné JERZY FICOWSKI en me transférant le 11 mai 2006. vers l’Éternité (version équivalente : vers le Néant) j’ai achevé mon existence ici-bas sans avoir rien achevé selon le Règlement du Créateur et la pratique immuable des habitants de ce monde mal conçu et encore plus mal conduit Je demande avec insistance à mes proches et à mes lointains la bénédiction d’un sourire et la grâce d’une âme paisible plutôt que des soupirs et de la tristesse, car il n’est arrivé rien d’extraordinaire.

Je remercie par avance tout le monde de respecter cette demande et présente mes excuses pour le dérangement Jerzy Ficowski Varsovie hors de la portée du temps


  1. Les Polonais avaient conscience de l’importance de Bruno Schulz, écrivain et peintre. La résistance avait par conséquent élaboré un projet pour le sortir du ghetto et le mettre à l’abri loin de Drohobycz. Schulz a été tué la Ficowski ne s’est jamais consolé de la disparition de Schulz. Dès la fin de la guerre il va à Drohobycz (qui entre-temps est devenu une ville ukrainienne, et donc étrangère) pour tenter de retrouver écrits, dessins, documents de la main de Schulz, et pour s’entretenir avec ses voisins, ses élèves (Schulz enseignait dans le lycée de la ville), ses correspondants… Mais la majeure partie des documents et des témoins ont disparu dans la guerre.
  2. L’histoire de cette anthologie illustre par ailleurs toute l’ambiguïté de l’attitude polonaise envers les Juifs après la guerre et les fluctuations de la politique officielle à leur égard. Sa publication, initialement prévue en 1968, a été retardée de dix-huit ans et ses rédacteurs, deux poètes juifs polonophones, Lastik et Slucki, ont été expulsés vers Israël lors des persécutions de 1968. Slucki y est mort
← Article précédent · Article suivant → Retour au numéro 13