Le dernier roman d’Amos Oz nous arrive. On comprend à la lecture de l’excellente traduction1 de Sylvie Cohen, qu’il soit resté plusieurs mois N°1 des ventes en Israël et que la critique l’ait salué comme l’un des meilleurs textes de l’année.

Il s’agit d’un récit autobiographique et comme le veut le genre, le narrateur raconte son enfance à Jérusalem et les figures marquantes de sa famille; mais c’est aussi un texte émaillé des réflexions d’un Israélien de gauche, engagé dans le courant de La Paix Maintenant, qui témoigne moins du monde ancien, cette Europe d’où vient toute sa famille, que du monde nouveau2, cet Israël en train de se construire: ainsi le chapitre 48 correspond à l’hiver 48-49.

Dans tout le roman se croisent le regard de l’enfant et celui de l’adulte, même intelligence et même sensibilité, même ineffable amour d’Israël, dans cette association de propos graves ou teintés d’humour que tiennent le militant comme l’adulte, l’un sur l’enfance de son pays et l’autre sur la sienne, tous mythes respectifs confondus, dans le sourire et dans l’urgence.

Ici et là-bas: géographie de l’Histoire Dès les premières pages, et c’est le grand intérêt de l’ouvrage car sa parole sonne juste, Amos Oz témoigne à sa façon de la place faite à Israël parmi les nations, du regard des autres sur les Juifs et sur Israël: «On n’aime pas les juifs car ils sont remarquablement doués et intelligents, mais aussi parce qu’ils sont bruyants et arrivistes.

On n’aime pas ce que nous avons entrepris ici en Eretz Israël et on nous envie même ce lopin de terre marécageux, rocailleux et désertique. Làbas dans le monde, les murs étaient couverts de graffitis haineux: «Sale youpin, va-t’en en Palestine»; alors nous sommes allés en Palestine et aujourd’hui, le monde entier nous crie: «Sale youpin, va-t’en de Palestine» (p. 12).

Avec l’histoire d’Israël où il naît en 1939, c’est toute l’émergence du patriotisme sioniste que rappelle Amos Oz en le situant historiquement: «Personne ne se doutait vraiment de ce qui nous attendait, mais dans les années 20, quasiment tout le monde savait au fond que les Juifs n’avaient pas d’avenir ni chez Staline, ni en Pologne ni dans toute l’Europe de l’Est, et c’est de cette façon que l’idée de la Palestine s’est renforcée… A l’époque, les Polonais étaient des patriotes fanatiques, comme les Ukrainiens, les Allemands et les Tchèques, tout le monde, même les Slovaques, les Lituaniens et les Lettons, sauf nous qui n’avions pas de place dans ce carnaval, nous n’appartenions à rien et personne ne voulait de nous. Il n’y avait donc rien d’extraordinaire à ce que nous désirions devenir un peuple comme tout le monde. Nous n’avions pas le choix» (Le récit de ma tante Sonia p. 212).

L’intérêt de la perspective d’Amos Oz, par exemple lorsqu’il relate la guerre d’indépendance, c’est qu’il l’analyse en tant qu’Israélien et comme homme de gauche. Ainsi, avec la proposition de l’UNSCOP d’un partage du pays en deux États indépendants fin août 47 (p. 355), il rappelle qu’aux racines du conflit, il y a d’une part l’acceptation d’Israël: «Les Juifs approuvèrent en grinçant des dents: l’Etat qui leur était alloué n’englobait pas la Jérusalem juive, la Haute Galilée et sa partie occidentale. 75% du territoire attribué aux Juifs était un désert stérile»(p. 355). Et d’autre part le refus arabe et sa logique: «Ils considéraient que la Palestine était arabe depuis des siècles, jusqu’à l’arrivée des Anglais qui avaient encouragé des foules d’étrangers à déferler dans tout le pays, à aplanir des collines, déraciner des oliviers centenaires, acheter par la ruse chaque lopin de terre à des propriétaires corrompus et en chas- Ni exil, ni royaume: «Une histoire d’amour et de ténèbres» Amos OZ, éd. Gallimard 2004 Compte-rendu par Chantal Steinberg

ser les paysans qui la cultivaient depuis des générations. Si on ne les arrêtait pas, ces ingénieux et roublards colonialistes juifs ne feraient qu’une bouchée de ce pays, ils en effaceraient toute trace d’arabité, l’inonderaient de leurs colonies européennes aux toits rouges, le couvriraient de leurs coutumes arrogantes et licencieuses et ne tarderaient pas à contrôler les lieux saints de l’islam avant de se répandre dans les pays arabes voisins. Très vite, grâce à leur esprit retors, à leur supériorité technique et à l’aide de l’impérialisme britannique, ils accompliraient ici exactement ce que les Blancs avaient fait aux autochtones d’Amérique, d’Australie et d’ailleurs» (p. 355).

Le conflit israélo–palestinien est donc au cœur du roman, et Amos Oz donne la parole à des personnages aux avis très divers comme ce camarade du kibboutz en 1954: «En 48, ils ont essayé de nous tuer tous. En 48, il y a eu une guerre terrible, et ils se sont débrouillés pour que ce soit eux ou nous. On a gagné et on le leur a pris. Il n’y a pas de quoi être fier! Mais si c’était eux qui avaient gagné en 48, il y aurait encore moins de quoi être fier: ils n’auraient pas laissé un juif vivant. Et d’ailleurs, il n’y a pas un seul juif qui vive dans leur territoire aujourd’hui.

La question est là: c’est parce que nous leur avons pris ce que nous leur avons pris en 48 que nous avons ce que nous avons aujourd’hui. Et c’est parce que nous avons quelque chose maintenant que nous ne devons rien leur prendre de plus. Voilà la différence entre ton M. Begin et moi: si nous leur en prenons plus un jour, maintenant que nous avons quelque chose, nous commettrons un très grave pêché» (p 451).

La richesse du roman tient à cette diversité des voix qu’il convoque et des époques qu’il retrace, mais pas seulement: les changements de ton sont savoureux, du grave au tragique, du drôle à l’ironique avec en particulier cet humour plein de tendresse lorsqu’Amos OZ rappelle comment l’enfant qu’il était dans les années 40 avait fait siens les mythes fondateurs d’Israël, dont le mythe des pionniers «d’au delà les montagnes obscures » c’est-à-dire loin de Jérusalem: «Nous vénérions leur image solide et songeuse, avec des tracteurs et des camps en toile de fond, sur les affiches du Fonds national juif (…) là-bas, chez eux, il se passait vraiment de grandes choses. Là-bas, ils bâtissaient le pays et refaisaient le monde, ils édifiaient une société nouvelle, ils marquaient le paysage et l’histoire de leur empreinte, ils labouraient les champs et plantaient la vigne, ils composaient une poésie nouvelle, montaient à cheval, armés jusqu’aux dents, et répliquaient par le feu aux tirs des émeutiers arabes, là-bas on transformait de la misérable poussière d’homme en une nation combattante»(p 13).

Hinc et nunc: histoires des êtres et géographie de l’intime Récit de la genèse d’Israël et de l’enfance du narrateur, cette « histoire d’amour et de ténèbres» associe et traverse plusieurs lieux:

Jérusalem est au centre, où le narrateur naît et passe son enfance, qu’il évoque dans son quotidien, celui d’Israël à ses débuts et de la pauvreté, «les appartements étaient minuscules et entassés les uns sur les autres comme des cages»; Jérusalem, c’est aussi le microcosme familial où l’on discute en russe, en polonais et en yiddish «des problèmes nationaux en sirotant le thé autour du samovar», avec les intellectuels, écrivains, professeurs de la jeune université de Jérusalem, fondée en 1925; ce sont les rues où il joue et se promène, les maisons des amis; il y a aussi la Jérusalem «irréelle, inaccessible, qui n’est qu’aspiration, désir pour quelque chose qui n’est pas de ce monde». En Israël, il y a aussi le Kibboutz où part vivre le narrateur à quinze ans, deux ans après la mort de sa mère, sa nouvelle vie de poète maigrichon au milieu des «bronzés» («j’espérais devenir un tractoriste hâlé, robuste, un pionnier -socialiste sans états d’âme, enfin débarrassé des bibliothèques, de l’érudition et de l’apparat critique») et puis Arad où il s’installe et vit, heureusement loin de son projet adolescent: il écrit ses états d’âme, entouré de livres, loin des tracteurs et des pionniers

robustes et hâlés (mais toujours assez près de l’apparat critique).

Loin et non loin d’Israël, il y a bien sûr l’Europe d’où vient toute la famille du narrateur, l’Europe présente dans le roman, mais toujours en filigrane, comme en creux, notamment par ses langues et celles qu’il ne comprend pas: «Papa lisait seize ou dix-sept langues et en parlait onze. Maman en parlait quatre ou cinq et en lisait sept ou huit. Ils discutaient en russe et en polonais quand ils ne voulaient pas que je comprenne. Pour la culture, ils lisaient surtout en allemand et en anglais, et rêvaient probablement en yiddish.» Cette Europe est dans le roman comme à l’origine, un «avant Israël» d’où tout le monde ne reviendra pas comme, dès 1945, cela devient évident: «Ceux qui ne voyaient pas leurs proches arriver en Israël comprenaient qu’ils avaient été massacrés par les Allemands.

L’angoisse régnait à Jérusalem, une angoisse que les gens faisaient de leur mieux pour repousser au fond d’eux-mêmes»(page 317).

Enfin, la géographie de l’intime s’organise autour de la figure de la mère, la vie heureuse «avant», avant que la maladie n’ait construit ses frontières et placé les protagonistes «à mille années de ténèbres les uns des autres» : « J’écris pour donner une seconde chance à ce qui n’en avait et ne pouvait en avoir» (page 33).

Ecriture du passé, des rites familiaux et des moments heureux, écriture de la douleur, de la révolte, ce roman est aussi, comme toute écriture du traumatisme, une quête constante de l’avant-drame, de ce qui l’annonçait, lui donne sinon du sens, du moins un sens. C’est donc toute l’enfance de la mère qui est évoquée, avec l’histoire de la famille, ses figures et récits, l’éducation des filles dans les écoles juives laïques en Ukraine et en particulier au lycée Tarbout de Rovno, les impasses de cette éducation progressiste des filles dans une société où elles ne parviennent pas encore à se faire une place. «Une sorte de lichen romantique avait imprégné le cœur de ma mère et de ses amies, dans leur jeunesse, une brume affective, dense, russo-polonaise, à mi-chemin entre Chopin et Mickiewicz… ont abusé ma mère et l’ont séduite jusqu’à ce qu’elle se suicide en 1952.»(p 230).

Mais ce qui finit n’efface pas ce qui naît: le récit autobiographique lorsqu’il narre les «souvenirs d’enfance et de jeunesse»3 est presque toujours le récit d’une «traversée des apparences», la fin du monde de l’enfance, ses mythes et illusions pour trouver l’accès à sa propre histoire, à sa propre réalisation. Qui passe pour Oz par l’écriture, par ses propres livres.

Car les livres et les mythes, tous récits, sont la matière du roman, matière aussi vivante que les êtres de chair et de parole qui emplissent les pages de cette histoire: ceux de la bibliothèque du père, le Saint des Saints ou plus simplement l’espace adulte auquel l’enfant rêve d’accéder; ceux que sa mère lit jour et nuit pendant les nuits sans sommeil d’une dépression sans fin; ceux qu’il se met à dévorer dès qu’il sait lire; enfin ceux qu’il écrira, dont celui- ci.

Autant que d’histoires de livres, ce livre est fait de l’enchevêtrement de récits, la plupart des personnages trouvant dans le roman un lieu pour leur parole comme pour leur mémoire.

Et de cette pluralité de voix naît le ton du roman, riche d’être à la croisée de tous ces tons et sentiments, exil ou royaume selon les êtres et les moments, batailles d’enfant sur le tapis du salon ou combats réels, voix des tristesses et des plaisirs, des corps et des âmes, des réalisations et des impasses, des vivants et des absents. Entre macrocosme et microcosme, amour et ténèbres, un monde qui nous est à peine étranger.

Notes 1 Un unique reproche cependant: aucun terme israélien n’est explicité dans un glossaire.


  1. T. HERZL: Monde ancien, monde nouveau et S. ZWEIG: Le monde d’hier 3 E. RENAN: Souvenirs d’enfance et de jeunesse
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