Si l’histoire de la communauté juive de Shangai est connue, liée au développement du commerce international dans cette ville à partir du 19° siècle, puis entre 1939 et 1945 à l’arrivée de juifs allemands fuyant le nazisme, celle de la communauté juive de Kaifeng l’est beaucoup moins. Les origines de cette communauté restent mystérieuses, et les modalités de sa survie durant plusieurs siècles suscitent un questionnement sur l’identité et la transmission identique à celui sur l’histoire des marranes1.
Kaifeng est située à l’Ouest de la Chine, dans le Henan, non loin du Fleuve Jaune. Dès la fin du IX° siècle, des voyageurs ou missionnaires firent état d’une présence juive en Chine, sans éveiller le moindre intérêt. Au XVIIe siècle, les jésuites chargés de l’évangélisation de la Chine entrent en contact avec la communauté juive de Kaifeng. Cette rencontre est pleine de malentendus, en particulier pour les juifs qui ne connaissent pas le catholicisme. Le vieux rabbin de Kaifeng, inquiet pour sa succession, proposera même qu’un un jésuite prenne sa place à la tête de la synagogue. Cependant, les tentatives de conversion de cette communauté par les jésuites échoueront. Les liens entre la communauté juive et les jésuites vont pourtant se poursuivre, ceux-ci espérant convertir plus facilement les juifs que les Chinois, et par ce biais avoir un accès plus facile aux Chinois.
Par ailleurs, l’exemple de syncrétisme et d’adaptation aux usages locaux, sans perte de la foi des juifs de Chine est utilisé par les jésuites dans la querelle qui les oppose à Rome. Les jésuites pensent qu’une certaine adaptation aux usages locaux est nécessaire pour pouvoir convertir la population, Rome la refuse. L’expulsion des Chrétiens de Chine et la fermeture de l’intérieur de l’empire chinois aux étrangers entre 1725 et 1860 va isoler la communauté juive.
Lorsque l’Empire chinois est à nouveau ouvert aux étrangers, la communauté juive est dans un grand état de délabrement (synagogue en ruine, famine parmi les membres de la communauté) malgré les tentatives de maintien du rite. Dans une lettre expédiée en 1850 et qui parviendra vingt ans plus tard à James Finn, diplomate hébraïsant, membre actif de la London Society for Promoting Christianity among the Jews, un membre de la communauté juive de Kaifeng écrit: «Nul ne comprend un mot des textes canoniques en notre possession… Partout nous avons cherché quelqu’un comprenant l’alphabet du grand pays (l’hébreu). La synagogue est délabrée, sans ministres du culte».
Parallèlement, un sergent chinois décrit ainsi la communauté juive: «Ils ne savent ni d’où ils viennent, ni à quelle période ils arrivèrent en Chine. En apparence, ils sont tout à fait chinois». Entre 1866 et 1906, il y eut plusieurs tentatives de sauvetage de la communauté juive de Kaifeng, mais celles-ci ne parviennent jamais à leur terme. Pourtant, malgré le fait que le judaïsme se réduise pour eux à quelques vagues réminiscences, les juifs de Kaifeng souhaitent renouer avec leur tradition avec une aide extérieure. En 1900, des liens sont établis entre les juifs de Shangaï, installés en Chine depuis le milieu de 19° siècle. Quelques juifs de Kaifeng partent à Shangaï pour demander de l’aide.
Cinquante familles juives vivent encore à Kaifeng. Elles ne suivent plus aucun rite, ne se différencient pas des chinois dans leur vie quotidienne, mais elles refusent de manger du porc et de vénérer les idoles. La communauté juive de Shangaï ne peut finalement les aider. Faute d’un secours qu’ils ont attendu en vain pendant environ un siècle, les juifs de Kaifeng s’assimileront et la communauté disparaîtra.
Traqués, ccachés, vivants. Des enfants juifs en France (1940-1945). Danielle Bailly (collectif coord. par) préface de Pierre Vidal-Naquet.
L’Harmattan, collection Judaïsmes.
Paris, 2004, 350 p., 27 euros.
Compte-rendu par Nicole Eizner Ce n’est pas aux lecteurs de Plurielles qu’il faut rappeler que pendant l’occupation nazie et le régime de Vichy, au temps de l’extermination, de nombreux enfants furent cachés par des gens qui ne se distinguaient en rien des autres, si ce n’est qu’ils ont sauvé des enfants.
Ils étaient croyants ou pas, résistants ou pas.
Ils appartenaient à toutes les classes sociales, ils vivaient dans toutes les régions du pays. Le plus souvent campagnards. Parfois c’est tout un village qui s’est mobilisé pour ces enfants, par exemple le village protestant du Chambon sur Lignon en Haute-Loire.
Les dix-huit témoignages recueillis par Danielle Bailly sont passionnants et bouleversants. Certains des enfants étaient à l’époque presque des bébés, d’autres avaient autour de dix ou douze ans. Ce qui est particulièrement enrichissant, c’est de saisir à travers leurs témoignages ce qu’ils ont fait de cette vie commencée, il faut bien le dire, un peu rudement. Orphelins pour la plupart d’entre eux, ils ont pourtant bâti une vie pleine et riche au prix, pour beaucoup, de difficultés matérielles et psychologiques énormes. Une sorte de revanche. Dans tous ces cas-là, la vie a été plus forte que la barbarie nazie.
Un regret pourtant: aucun de ceux qui ont caché et sauvé ces enfants n’a été interviewé.
Juliusz Hibner, Polonais, Juif et communiste, Irena «Bozena» Puchalska Hibner, Un homme insoumis. Paris, éd.
Honoré Champion, 2004, 177 p.
Compte-rendu par Jean-Charles Szurek Juliusz Hibner s’est éteint en 1994, dans sa 82e année. Le livre dont il est question ici est constitué de ses souvenirs, enregistrés et ramassés par sa femme, Irena «Bozena» Puchalska Hibner, publiés d’abord à Paris, en 1998, dans la revue polonaise Kultura, puis en Pologne, enfin maintenant en France. Ce qui motiva Jerzy Giedroyc, le directeur de Kultura, qui avait combattu sa vie durant la mainmise du système communiste sur la Pologne, à publier ce texte, c’est tout d’abord le caractère unique de ce témoignage.
Hibner y relate en effet par le détail, entre autres, un événement mal connu des événements de 1956 en Pologne: comment lui, viceministre de l’Intérieur et commandant des Forces de l’Intérieur, donna l’ordre à des unités militaires de tenir tête aux chars soviétiques qui se dirigeaient sur Varsovie lors du VIIIème plénum du POUP (Parti communiste) en octobre 1956. On ne sait pas vraiment à quels types de pressions les Soviétiques voulaient soumettre les communistes polonais, en pleine ébullition. Toujours est-il que la direction soviétique (Krouchtchev, Mikoyan, le maréchal Koniev notamment) est venue en force à Varsovie lors de ce plénum. Nul doute qu’ils voulaient, au moins, y maintenir les conservateurs au détriment des partisans du changement au sein du Parti polonais, ralliés à la figure symbolique de Gomulka. Leur choix de «laisser les Polonais se débrouiller» ne fut pas dû au hasard, Gomulka donnant des gages d’ordre socialiste à Moscou. Or il est symptomatique que cette résistance militaire fut gommée après les événements de 1956 de l’écriture historique officielle et que, depuis l’ouverture des archives, peu d’historiens l’évoquent.
Ce qui intéressa Giedroyc, c’est probable-
ment aussi la posture de ces communistes qui, confrontés aux distorsions croissantes de leur morale initiale avec le cynisme criminel de la raison d’Etat stalinienne, en vinrent à opter pour des voies dissidentes, voire d’opposition1, voire encore «d’émigration intérieure» ou d’émigration tout court. Je ne sais à quelle catégorie appartenait Juliusz Hibner, mais, parvenu à l’âge mûr, il abandonna la politique «active» pour se consacrer à la physique.
Il a appartenu à cette génération de Juifs polonais – dont il n’existe pas tant de mémoires ou d’écrits - qui ont opté pour «l’assimilation rouge», selon l’expression de l’écrivain Julian Stryjkowski qui, lui même, avait fait ce choix.
Assimilation rouge, c’est à dire le choix du socialisme universel, incarné dans les années 1920 et 1930 par l’URSS, qui permettait, croyaient-ils, de lever le double obstacle, celui du capitalisme et celui d’appartenir à une minorité rejetée par des franges entières de la société polonaise à l’heure de l’indépendance. Rien, dans ce livre, ne permet de cerner une quête identitaire de l’auteur. Issu d’une famille juive pauvre de Galicie, c’est grâce à des cours privés de mathématique qu’il put financer une première année universitaire à Lvov, effectuée grâce à des dons exceptionnels. Mais, vite engagé dans la cause communiste, on le retrouve dans les Brigades Internationales en Espagne puis dans le camp de Djelfa, en Algérie. Il rejoint l’Union soviétique en 1943, participant aux combats antinazis. Blessé, donné pour mort, il est peut-être le seul Polonais distingué par la plus importante décoration militaire soviétique.
On ne trouvera donc pas, dans ce récit, de réflexion directe sur les destins croisés de l’être juif et de l’être communiste dans la Pologne du XXe siècle et il est peut être abusif, sinon certain, d’attirer Hibner dans une posture non revendiquée. Mais ses choix, ses affinités, ses amitiés rappellent sans cesse le côtoiement de ces communistes juifs qui, au fur et à mesure que le socialisme réel prenait corps, examineront avec amertume une création bien éloignée de l’idéal de leur jeunesse. Pour Juliusz Hibner, comme pour Frantisek Kriegel ou Gabriel Sichon-Ersler, l’engagement espagnol et antinazi demeurait un idéal-type vécu et contredit par l’édification socialiste.
Certains affichent aujourd’hui leur hostilité à l’égard du combat antifasciste2 des volontaires des Brigades Internationales, déclarant, des décennies après les faits, qu’il est heureux que l’Espagne ne soit pas devenue une Démocratie populaire. Le même Julian Stryjkowski, passant de l’adhésion communiste à une opposition radicale au communisme, demanda à Hibner dans les années 1970 «s’il ne regrettait pas», « s’il n’avait pas honte» d’avoir participé à la guerre d’Espagne, guerre qui aurait peut-être transformé l’Espagne en Démocratie populaire. Hibner lui répondit qu’en Espagne étaient en jeu des valeurs aussi essentielles pour lui que la démocratie, la même démocratie qu’il allait défendre, non sans courage, en 1956. Rejoindre les Brigades internationales traduisait un engagement qui n’était pas nécessairement commandité par le Parti communiste. C’est spontanément que Hibner décide de quitter la Pologne pour l’Espagne (il mettra trois mois à y parvenir), c’est contre la section locale du Parti qu’une autre figure des communistes juifs polonais, Wieslawa Welykanowicz, optera également pour le départ vers l’engagement espagnol. Malgré le stalinisme triomphant, ces engagements-là étaient mus souvent par la subjectivité de leurs auteurs.
Est-ce à dire que l’on peut tracer une ligne droite, lumineuse, entre l’engagement «pur» de 1936 et celui, non moins «pur» de 1956, comme s’il n’existait aucune part d’ombre, aucune adhésion au stalinisme? Hibner n’en parle pas assez, et c’est dommage. C’est peutêtre dû à la forme obligée de l’entretien qui ne permet pas toujours à l’auteur d’aborder réellement de face la question.
En tout cas, ce qui domine chez Hibner, c’est l’esprit de rébellion, qualité peu fréquente chez les communistes de la consolidation étatique… Telle est la principale vertu de ce livre et de ce témoignage exceptionnel.
Notes 1 Comme Frantisek Kriegel en Tchécoslovaquie.
- ↩ Cf. Nathan Wachtel, La Foi du souvenir, Ed Le Seuil N. Perront, Etre Juif En Chine, L’histoire extraordinaire des Communautés de Kaifeng et de Shangai, Coll Présences du Judaïsme, Ed Albin Michel, 1998 Compte rendu par H. Oppenheim-Gluckman, Paris
- ↩ L’antifascisme est pris au sens premier du terme,