Pourquoi les Juifs de la Diaspora ont-ils toujours voyagé?
Dès les débuts de l’état hébreu en Canaan et avant même la destruction du Premier Temple il y a eu de nombreux Hébreux en dehors de cet Etat. Et après l’exil de Babylone, leur nombre en diaspora a régulièrement dépassé celui des Juifs regroupés en Terre Promise. Peuple vagabond et aventureux avant de devenir un peuple en errance, ils n’ont pas attendu le mythe chrétien du Juif Errant pour essaimer et pour voyager.
La Dispersion a favorisé à l’évidence ces penchants. Dans le Haut Moyen-âge, les commerçants-avanturiers juifs, les radhanites («ceux qui connaissent les chemins») partaient de France, d’Espagne, d’Aix-la-Chapelle ou de Ratisbonne pour joindre l’Extrême-Orient et la Chine tant par terre que par mer. Ils parlaient l’arabe, le farsi, le grec, le slavon, formaient de puissantes caravanes et armaient des bateaux au long cours. Ils trouvaient sur leurs routes des communautés juives, avec qui ils avaient une langue commune – l’hébreu – et dont ils pouvaient espérer aide et solidarité. Ils faisaient commerce de tout, établissaient des relaiscomptoirs sur leurs trajets, amenaient en Orient des esclaves, des eunuques, des armes, des fourrures qu’ils troquaient contre des soieries et des épices. Accessoirement (?), ils véhiculaient la culture. Ainsi, par leur intermédiaire des livres d’astronomie passèrent de Ceylan à Bagdad au début du neuvième siècle; ainsi c’est un de ces Juifs-voyageurs, Aben Scheara, qui aurait apporté d’Inde en l’Occident les chiffres dits «arabes». D’une certaine manière, ils ressemblaient, en moins belliqueux, à ces marchands vikings qui, quelque temps plus tard, se mirent à sillonner les mers, s’adonnant d’abord au commerce, puis au pillage et à la conquête.
Mais le commerce n’a pas été le seul mobile pour les voyages des Juifs. La dispersion les a condamnés à devenir, partout où ils résidaient, une minorité, toujours exposée aux aléas du bon vouloir de la majorité environnante. D’où un désir actif de s’informer sur l’existence et le sort des autres communautés juives dans le monde, ne serait-ce que pour trouver en cas de danger un lieu de refuge (C’est ainsi que, au moment des massacres en Rhénanie par les Croisés en route pour les Lieux Saints, les Juifs persécutés partirent vers l’Est, vers la Pologne, et c’est ainsi qu’à l’époque de l’expulsion d’Espagne ils trouvèrent accueil chez les Ottomans).
Une autre raison pour envoyer des émissaires à la recherche d’autres Juifs tenait à des raisons plus abstraites. La recherche des «dix tribus perdues» a longuement motivé les expéditions de ces explorateurs. Il faut rappeler qu’au milieu du neuvième siècle l’apparition d’un homme venu des rives africaines de la mer Rouge provoqua une grande émotion successivement chez les Juifs du Caire, de Kairouan, puis d’Espagne. Il se nommait «Eldad le Danite» et disait appartenir à la tribu de Dan, une des dix disparues depuis la destruction de l’Etat d’Israël. Qui plus est, il prétendait que les tribus de Néphtali, de Gad et d’Asher existaient toujours et vivaient dans une région d’Afrique proche de la sienne.
Selon ses dires, tous ces Juifs gardaient leur indépendance. Il contait même que ces fiers et indépendants descendants des «tribus perdues» avaient pitié des pauvres Juifs descendants de Juda et de Benjamin qui, eux, restaient en Europe ou en Asie sous la domination des Gentils! Le rêve de réunir l’ensemble de l’antique peuple dans toute sa force sem- L’histoire des voyages des trois Benjamin par Jacques Burko
blait prendre corps… L’écho de cette émotion subsistait encore un siècle plus tard, notamment dans la lettre que le vizir juif du Calife de Cordoue, Chisdaï ibn Shaprout, envoya au Roi des Khazars, et qui mentionne explicitement Eldad-le-Danite et ses révélations. Les Juifs croyaient à cette époque que retrouver et regrouper les tribus perdues était nécessaire à la venue du Messie et à la renaissance de la liberté et de la gloire juives.
La vie et les voyages de Benjamin de Tudèle Le désir de se libérer, de réunir de nouveau les Juifs dispersés sous la conduite d’un descendant du roi David induisait l’envoi par les grandes communautés ou parfois par des individus puissants (comme l’était justement Chisdaï) d’émissaires soit vers des communautés connues, soit à la recherche de nouvelles implantations juives. On a conservé les récits des voyages de plusieurs émissaires tels que le Rabbi1 Petachia, de Ratisbonne, le Rabbi Jacob ben Nathaniel ha-Cohen, le Rabbi Samuel ben Samson, Isaac ben Joseph ibn Chelo et bien d’autres, tout au long du Moyen-Âge. Mais le plus connu, celui dont les récits ont couvert la quasi-totalité du monde alors connu, est Benjamin de Tudèle, qui a parcouru l’Europe, l’Afrique et l’Asie au douzième siècle.
Tudèle (Tudela) est une petite ville de Navarre, au bord de l’Ebre. Elle semble avoir été la première implantation juive en Navarre, et c’est la patrie du grand poète Yehouda Halévy. Lors de la Reconquista, en 1115, le roi Alphonse 1er d’Aragon prit la ville aux Sarrazins. Il concéda aux Arabes et aux Juifs locaux l’autorisation de rester et quelques privilèges, plus généreux d’ailleurs envers les Juifs. Leur communauté prospéra et se développa durant les décennies qui suivirent. En vérité, la ville n’est restée dans l’histoire que comme patrie du plus fameux des voyageurs juifs médiévaux, Benjamin ben Jonah, dit de Tudèle, dont l’activité se déploie quelque cinquante ans après la reconquête chrétienne.
A cette époque les Juifs constituaient un maillon de continuité, d’unité culturelle dans le maillage complexe des royaumes chrétiens en expansion et des provinces du Califat; ils conseillaient le pouvoir dans les deux parties de la péninsule (ils étaient notamment collecteurs des impôts pour les uns et pour les autres, mais il arrivait aussi qu’ils fussent des chefs militaires – du moins du côté des Musulmans), et assuraient la sauvegarde des acquis culturels. Ce rôle unique se développa durant quelque deux siècles, jusqu’à l’exacerbation de l’intolérance chrétienne envers les autres monothéismes.
On ne sait rien de la famille de Benjamin ni de lui-même, sinon par son «Livre des voyages» (Sefer ha-Massa’ot). Il a cheminé durant une période à la fois de stabilité relative et d’inquiétude. l’Europe du Nord était l’apanage de royaumes chrétiens stables; les îlots chrétiens indépendants en Palestine et en Syrie n’avaient pas encore été submergés par l’Islam. Quant aux inquiétudes, nous en parlerons tout à l’heure. On ne sait pas précisément quand ses pérégrinations commencèrent; il est seulement sûr qu’il revint en Espagne en 1172 ou 73, après un périple de probablement quatorze ans. Le livre tel qu’il nous est parvenu est très certainement un résumé de notes plus généreuses prises durant ses voyages, regroupées et «éditées» à son retour. Il est rédigé en hébreu médiéval appelé hébreu rabbinique, avec des tournures qui laissent supposer que l’auteur connaissait bien l’arabe, qui était peut-être même sa langue maternelle. Tout porte à croire qu’il était encore imprégné de la tradition culturelle héritée d’Al-Andalus, l’Espagne musulmane.
Ses observations permettent de conclure qu’il était aussi au courant des enseignements talmudiques et pouvait déceler et décrire les déviations locales des pratiques et des croyances orthodoxes, ses observations sur les sectes juives, comme les karaïtes de Constantinople, les Samaritains de Palestine ou encore une secte aujourd’hui disparue à Chypre le prouvent. Il ne se désintéressait pas des autres
religions et décrivait tout aussi bien les dissensions chez les chrétiens ou les musulmans. Mais il était probablement plus un marchand qu’un savant et ses voyages, quoiqu’il ne le mentionne pas, pouvaient avoir aussi des desseins pratiques. Dans son introduction il dit rapporter «ce qu’il a vu et ce qu’il a entendu des personnes dignes de foi» ; la limite entre les deux n’est pas trop limpide. Notamment, ce qu’il dit de la Chine et des Indes appartient probablement à la deuxième catégorie (notons toutefois qu’il est le premier occidental à appeler la Chine par son nom) ; en revanche la précision de ses descriptions des cités d’Europe, d’Afrique et du Moyen- Orient, jusqu’à la Perse et au-delà, atteste de sa présence effective en ces lieux.
Rue Dombritz dans l’ancien quartier juif de Tudela (Espagne), ville dont furent originaires Benjamin, mais aussi Judah Halevi (1075) et Abraham Ibn Ezra (1092) (Encycl. Judaïca) Son texte a eu à son époque et dans les décennies suivantes un grand retentissement tant parmi les Juifs que parmi les chrétiens. La version la plus ancienne du texte parvenue jusqu’à nous fut publiée à Constantinople au milieu du seizième siècle, mais d’autres éditions avaient certainement eu lieu auparavant, étant donné la popularité de ce récit dès la fin du douzième siècle. La première version fran- çaise connue a été publiée à Amsterdam, en 1734. Il s’agit d’une médiocre traduction du latin, et non de l’original hébreu (Notons que la version la plus récente a été publiée en 1945 à… Bagdad, par H. Haddad).
Pourquoi Benjamin de Tudèle est-il parti?
Nul ne le sait. Mais on peut imaginer que les Juifs de Tudèle et du reste de la Péninsule ibérique étaient devenus inquiets. L’intolérance de la dynastie des califes berbères de Cordoue envers les Juifs d’une part, les massacres perpétrés par les Croisés en Rhénanie et tout au long des routes qui les menaient vers Jérusalem d’autre part, ont ébranlé le sentiment de sécurité chez les Juifs espagnols qui se mirent à chercher des cieux plus sereins.
Cela aurait pu motiver une exploration comme celle de Benjamin, qui partout relevait les traces juives et notait les conditions de vie des communautés, leur puissance, leur indépendance et leur sécurité. Son livre a pu avoir aussi un rôle consolateur et rassurant, dans la mesure où il ne manque pas de détailler certaines communautés puissantes, notamment en Mésopotamie, en Perse ou en Afrique, dont certaines jouissent d’une grande autonomie voire d’indépendance, et se faisaient craindre de leurs voisins.
Quant à son récit lui-même, en voici le début, une sorte d’introduction rédigée par l’éditeur:
Ceci est le Livre des voyages compilé par Rabbi Benjamin, le fils de Jonah, du pays de Navarre. Puisse-t-il reposer au Paradis! Ledit Rabbi Benjamin partit de Tudèle, la ville de ses origines, et traversa bien des pays lointains
comme il est rapporté dans son livre. Dans chaque lieu où il fut, il nota tout ce qu’il vit ou entendit par des personnes dignes de foi – des choses dont on n’avait pas encore entendu parler au pays de Sépharad. Il mentionne aussi certains des hommes sages et illustres qui résident dans chacun de ces lieux. Il rapporta avec lui ce livre à son retour au pays de Castille, en l’année 4933 (soit 1173 de notre ère). Ledit Rabbi Benjamin est un homme sage et intelligent, connaissant la Loi et la Halakha, et à chaque fois que nous avons testé ses affirma- tions, nous les avons trouvé exactes, véridiques et consistantes, car c’est un homme digne de foi. Quant au texte de Benjamin proprement dit, il commence ainsi:
J’ai cheminé d’abord de ma ville natale vers la cité de Saragosse, et ensuite par le fleuve Ebre jus- qu’à Tortosa. De là je fis un voyage de deux jour- nées jusqu’à l’antique cité de Tarragone, avec ses bâtiments grecs et cyclopéens. On ne trouve pas de semblables dans tout le pays de Sépharad. Elle est située au bord de la mer, et à deux jours de voya- ge de la ville de Barcelone, où on trouve une sain- te communauté avec des hommes sages, savants et illustres tels que R. Shesheth, etc. On suit Benjamin tout au long de ses routes avec un vif intérêt. Il visite la Provence, l’Italie et Rome, la Grèce et Constantinople, chemine par terre à travers la Syrie et le Liban. Il s’attarde longuement dans la région qui était visiblement un des buts de son voyage: la Terre Sainte, récemment «épurée ethniquement» par les Croisés. En effet il n’y rencontre plus beaucoup de Juifs: à peine deux cents à Jérusalem même, autant qu’à Césarée ou à Acre. Il visite encore trois cents Juifs à Ramleh, deux cents à Ashkelon, mais seulement deux teinturiers juifs à Bethlehem et un seul à Jaffa… A côté de ces Juifs «orthodoxes» il relève la présence de nombreux Samaritains dont il décrit les coutumes, et celle des Karaïtes qui rejettent le Talmud et qui cohabitent partout avec les juifs «rabbiniques».
En revanche, en quittant la Palestine vers l’Est, il trouve une situation infiniment meilleure du côté musulman. A Damas il décrit une communauté organisée de trois mille Juifs, puis en trouve sept mille à Mossoul, et quarante mille qui jouissent de la sécurité, de la prospérité et des honneurs» à Bagdad, la capitale sur laquelle Benjamin s’étend longuement. Dans tout le califat de Bagdad les Juifs sont nombreux et prospères et Benjamin s’attarde à décrire leurs coutumes et leur autonomie sous le Nassi, l’exilarque descendant du roi David. Il visite la grande académie de Sura, mais non celle de Pumbedita et loue le savoir des rabbins qui étudient là, et du gaon qui la dirige.
Il s’étend ensuite sur ce qu’il trouve dans la Péninsule Arabique, et surtout au Yémen: les Juifs y sont puissants et indépendants, ils possèdent des villes fortifiées; la ville de Tilmas compte cent mille habitants, la région de Tanai en compte trois cent mille. Ces Juifs vivent en paix avec leurs voisins arabes et s’allient avec eux pour aller piller, de l’autre côté de la mer Rouge, les côtes africaines… Notre voyageur monte de là vers la Perse, trouve dans la capitale Ispahan 15000 Juifs prospères, puis 10000 à Chiraz et même 80000 à Ghaznah. Il pousse plus loin, jusqu’à Samarkand où vivent cinquante mille Juifs.
Une fois de plus, il rencontre (ou entend parler de «source sûre») des Juifs indépendants, qui vivent au-delà du fleuve Gozan (que certains auteurs pensent être le Gange?), en amitié avec les tribus turques environnantes. Il semble descendre ensuite vers la côte indienne et jusqu’à la région de Malabar, s’étend autant sur les épices qu’on y trouve que sur les Juifs noirs – noirs comme leurs voisins nonjuifs. Il explique ensuite que l’île de Ceylan est à vingt-trois jours de mer de cette côte, mais il est probable qu’il n’en parle que par le ouïdire. Il rapporte néanmoins qu’il y a trois mille Juifs à Ceylan.
Il écrit encore qu’il faut ensuite voyager durant quarante jours pour atteindre la Chine – et c’est tout ce qu’il en dit, sauf que ce pays est l’extrémité orientale du monde. Visiblement, il n’a pas lui-même atteint cette région.
Mais c’est le premier chroniqueur à appeler la Chine par son nom. Et il écrit qu’au-delà s’étend la mer de Nikpa, une mer dangereuse… *** C’est apparemment un autre voyage qui le mène en Afrique, et d’abord en Nubie. Il descend ensuite le Nil, d’Assouan vers Helouan, où il trouve une communauté juive de trois cents âmes. Il y entend aussi des récits qu’il transcrit concernant les caravanes qui traversent le Sahara en cinquante jours de chameau vers l’Afrique noire, pour mener un négoce de cuivre, de sel, de pierres précieuses et d’or. Il continue son voyage vers Fayoum et ses deux cents Juifs avant de visiter Le Caire, où il trouve sept mille Juifs et deux vastes synagogues. Puis il se dirige vers le delta du Nil, traverse le pays de Goshen, celui où du temps des pharaons les Hébreux avaient vécu et travaillé comme esclaves, décrit les ruines des cités construites par ces derniers pour Ramsès II. Il rencontre encore des Juifs dans toutes les agglomérations de la région. Enfin, il en dénombre trois mille à Alexandrie, ville qui le retient longtemps.
Da là il retourne en Europe par la mer, vers Messine d’abord (deux cents Juifs), puis se dirige vers Palerme où il trouve des Chrétiens, des Musulmans et des Juifs (mille cinq cents) vivant en bonne entente. La Sicile plaît beaucoup à notre voyageur qui y trouve «toutes les choses agréables de notre monde». Benjamin ne s’étend pas beaucoup sur son voyage le long de la Botte vers le Nord, ayant décrit lors d’un précédent voyage les villes italiennes et leurs rivalités complexes. Après avoir traversé les Alpes à Saint Jean de Maurienne, il parvient en vingt jours à Verdun, «où commence l’Allemagne». La Rhénanie est l’essentiel de l’Allemagne pour Benjamin, qui trouve encore des congrégations, quoique très éprouvées par les récents massacres, à Metz, à Trèves, à Coblence à Andernach, à Bonn, à Cologne, à Bingen, à Münster et à Worms.
Il parle ensuite de Prague, qui est au commencement des terres slaves, mentionne Kiev et la Russie, pays du froid, des nez gelés et des fourrures. Et pour terminer son périple, il parle de la France du Nord:
Le royaume de France qui est le Tsarfat, s’étend depuis Auxerre jusqu’à Paris, la grande ville, qui est à six jours de voyage. La ville appartient au roi Louis. Elle est située sur le fleuve Seine. Des étu- diants s’y trouvent dont il n’y a pas d’équivalents dans le monde, qui étudient la Loi nuit et jour. Ils sont charitables et hospitaliers envers tous les voya- geurs, et sont comme des frères pour tous leurs frères juifs. Puisse notre Dieu, le Béni, avoir pitié de nous et d’eux! *** Les voyages de Benjamin II Le « Livre des voyages » suscita bien d’autres vocations. Entre le douzième et le dix-septième siècle des voyageurs juifs n’eurent de cesse que de parcourir le monde à la recherche de leurs coreligionnaires. Les décrire tous serait fastidieux et encyclopédique, mais il faut mentionner un étonnant voyageur du XIXe siècle, Israël Joseph Benjamin (1818- 1864). Juif roumain de la petite ville moldave de Falticeni (Faltischan), il s’est lui-même baptisé «Benjamin II», en filiation directe avec son lointain précurseur. Il écrit dans sa préface: …Bien peu d’Israélites m’ont devancé dans cette voie si difficile, et pourtant si nécessaire, si glorieuse! Depuis l’époque des explorations du vénérable et savant Rabbi Benjamin de Tolède (sic), personne ne s’est occupé entièrement d’un sujet si élevé. Ce silence de quelques siècles, cette lacune immense, et j’ose l’affirmer, inexplicable, commencera à être examinée. Nous ajouterons, si
Dieu continue à soutenir nos faibles forces, quelques pierres à ce monument expiatoire, qui s’élève au milieu des ruines dont nous sommes environnés. On aperçoit immédiatement le ton, si typique de son époque, et les ambitions du jeune explorateur.
A vingt-cinq ans, ayant échoué dans une entreprise de commerce de bois, il céda au désir de cheminer sur les traces de Benjamin de Tudèle. En 1845 il partit ainsi à son tour à la recherche des dix Tribus perdues. Ses voyages le conduisirent d’abord en Egypte, puis vers l’Asie par la Palestine, la Syrie, l’Arménie, le Kurdistan, l’Irak, la Perse, les Indes et jusqu’en Chine. Il s’en revint par l’Afghanistan et, six ans après son départ, se retrouva à Vienne. De là il repartit vers l’Afrique du Nord par l’Italie. Il sillonna ainsi la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc.
Dans chaque localité traversée il recueillait les informations sur le nombre de Juifs locaux, leurs conditions de vie, leurs coutumes et rites, leur folklore. Ce n’était pas un scientifique de formation, mais son approche directe et scrupuleuse lui valut l’estime des savants comme A. von Humboldt. Son récit abondant et pittoresque nous expose vivement les dangers et les difficultés de tels voyages au milieu du 19° siècle: il lui savoir monter à cheval et à chameau, nager, se déguiser, faire le coup de feu, fuir, se prétendre médecin pour avoir la vie sauve, subir des naufrages… Les caravanes dont il fait partie tant en Perse qu’au Kurdistan sont sans cesse attaquées par des brigands – et il ne s’agit pas de petites escarmouches. Ainsi, dans cette dernière région, il fait partie d’une caravane de mille deux cents voyageurs armés – tout un régiment en marche – qui n’en est pas moins harcelée et assaillie tous les jours, subissant des pertes quotidiennes et qui finit par être submergée avant la fin de son périple par un nombre supérieur de bandits. Il est à remarquer que dans la plupart de ses étapes, il trouve à ses côtés d’autres Israélites (c’est ainsi qu’il les appelle) voyageurs intrépides comme lui.
Son expérience est décrite dans le livre qu’il publie en français à son retour, en 1856, à Paris chez Michel Lévy Frères, sous le titre «Cinq années de voyage en Orient (1846- 1851) », par Israël-Joseph Benjamin II, voyageur et auteur. Le style en est fleuri et imagé, il n’a rien de la sécheresse scientifique.
L’auteur interpelle son lecteur, tente de lui faire partager ses émotions et ses convictions.
Ainsi, après avoir décrit avec abondance les diverses villes de Palestine qu’il visité, Benjamin II conclut cette visite par un chapitre intitulé «Coup d’œil sur la situation des Israélites en Palestine», où il exprime sa désolation devant la profonde misère, l’oppression continuelle dont souffrent les Juifs dans le pays.
Le chapitre se termine par une citation d’Isaïe: J’invoque le Seigneur, le Très-Haut, afin qu’il finisse mes angoisses. Il m’envoie mon aide d’en haut, et son secours contre mes oppresseurs… Cette citation indique le ton dans lequel est rédigé l’ouvrage.
Les conditions de vie et la répartition des Juifs au milieu du dix-neuvième siècle nous est plus familière que la situation aux temps de Benjamin de Tudèle, aussi il n’est pas indispensable de rapporter tout ce que Benjamin II trouva dans les diverses régions traversées.
Mais c’est une lecture intéressante que celle de son livre, et il ne faut pas hésiter à le chercher dans les bibliothèques!
Cependant, certaines informations de Benjamin II méritent d’être signalées, en particulier en comparaison avec ceux de son illustre prédécesseur. Inutile de dire que la situation a fortement évolué entre 1150 et 1850! Ainsi, à Mossoul il ne trouve plus que cent cinquante familles juives, qui d’ailleurs vivaient fort bien. Il traverse le Kurdistan et enquête sur les origines des Juifs kurdes: ils prétendent descendre des Hébreux exilés après la destruction du Premier Temple; de cette manière ils seraient les descendants des tribus perdues. Leur état de connaissances du judaïsme est médiocre et leurs conditions de
vie inspirent beaucoup de commisération à notre voyageur. Il trouva par ailleurs dans cette région des chrétiens nestoriens qui se croient aussi les descendants des mêmes juifs, mais convertis au nestorianisme au moment où cette hérésie s’est répandue dans la région.
Benjamin II trouve à Bagdad quelque deux mille familles juives, bien moins donc que dans les temps de Benjamin de Tudèle, mais dans un état de prospérité enviable. A Bassora il cite une communauté qui, de trois mille familles prospères, est soudain tombée vingt ans plus tôt à une cinquantaine à peine, par suite d’une violente et mystérieuse épidémie.
Benjamin II passa de longs mois aux Indes, étudiant les communautés qui se réclament du judaïsme. Il expose longuement les raisons de considérer comme des juifs les «Bené-Israël, tant ceux de Bombay que ceux de la côte de Malabar. Il a cherché les origines des Juifs noirs de Cochin et cite plusieurs hypothèses intéressantes. C’est dans ces chapitres consacrés aux communautés exotiques que la relation de Benjamin II présente le plus d’intérêt pour le lecteur moderne; on ne saurait garantir la justesse de ses conclusions mais du moins on ne peut lui reprocher une approche superficielle de son sujet: il ne ménagea ni son temps ni sa peine lors de ses longs séjours dans un environnement difficile.
Benjamin II embarqua ensuite à Calcutta pour la Chine, expédition dont il attendait beaucoup. Après une escale à Singapour, il parvint à Canton. Mais il tomba malade dès son arrivée et, après vingt jours de lit et de forte fièvre, décida de rentrer à Bombay, où il put effectivement se soigner et guérir. Pour compenser partiellement son échec dans l’exploration de ce pays, il inclut dans son livre plusieurs récits d’autres voyageurs et missionnaires, notamment concernant les Juifs de Kaï-fang-fou (Kaïpheng), récits qui signalent déjà la décadence de cette antique communauté qui se serait établie en Chine 1850 années auparavant, mais qui depuis quelque quarante ans n’était plus en état d’entretenir un rabbin et abandonnait peu à peu la religion de ses ancêtres.
L’auteur ajouta aussi dans le corps de son livre des récits d’autres voyageurs concernant l’Afghanistan et Boukhara, régions où il n’avait pu se rendre lui-même et dont l’intérêt lui paraissait évident (Benjamin reprend notamment la tradition selon laquelle les Afghans seraient de descendance juive). Par de telles inclusions des récits des autres, il suit l’exemple de son modèle. Mais il reprend le compte rendu direct de son voyage lorsqu’il abandonne l’Inde pour voguer vers Mascate et ensuite vers la Perse; voyage émaillé de naufrages, d’attaques de brigands et d’autres incidents tantôt dramatiques, tantôt amusants. Enfin, parvenu à Chiraz, notre voyageur y trouve des Juifs opprimés et forcés à embrasser le chiisme: des quelque trois mille familles juives de la ville, deux mille cinq cents étaient devenus des mar- ranes, officiellement musulmans mais pratiquant en secret le mosaïsme. Quelle différence avec l’époque de Benjamin Ier! Après un voyage des plus périlleux, notre voyageur parvint à Ispahan, ses quatre cent familles juives et ses trois synagogues. Partout en Perse Benjamin signale l’état de grande oppression que subissent les Juifs locaux. Dans la nouvelle capitale, Téhéran, il dénombra cinq cents familles juives; et trouva leur sort un peu meilleur, grâce à la proximité du pouvoir central. Tout un chapitre est consacré aux mœurs et aux coutumes de ces Juifs de Perse, dont l’auteur ne doute pas qu’il s’agit des descendants des Tribus perdues. L’auteur rapporte que la persécution des Juifs de Perse par les chiites résulte de la croyance de ces derniers que c’est un Juif qui avait tué leur vénéré prophète Ali. *** Si notre Benjamin II réussit ses voyages dans la mesure où il nous laissa un livre captivant en deux volumes et où son travail d’ethnologue amateur présente un réel intérêt, ses
entreprises commerciales n’eurent pas le même succès; il tenta à plusieurs reprises de s’établir dans une activité commerciale, notamment entre sa Moldavie natale et Istanbul, mais subit à chaque fois des échecs malgré son sens d’entreprise et son expérience de voyageur. Il mourut à Londres à quarante-quatre ans, dans une profonde misère. *** Benjamin III, une plaisanterie de Mendele Moïcher Sforim Le «père de la littérature yiddish», l’adepte de la Haskala et le propagateur du livre qui était à ses yeux un outil d’éducation et de lutte, vivait dans la Russie du dix-neuvième siècle à une époque où les Juifs bougeaient beaucoup. La grande migration vers les Etats- Unis notamment avait mis en mouvement des villages entiers. A dire vrai, les Juifs de la «zone de peuplement» tsariste voyageaient beaucoup de tout temps; il s’agissait cependant de pérégrinations moins ambitieuses: les misérables colporteurs juifs parcouraient la campagne pour rentrer chez eux à la veille du shabbat, avec l’espoir de gagner la pauvre subsistance de leur famille.
Mendele Moïcher Sforim s’inspira des voyages des deux Benjamin que nous venons d’évoquer pour écrire une satire comique du petit monde juif du shtetl. Son village s’appelle Touneïadevka, ce qui en russe signifie «village de fainéants, d’oisifs». Le ton est donné.
Les habitants en sont pauvres, misérables, mais joyeux. Et ils lisent, comme il convient au peuple du Livre. Dans ce village habite un pauvre Juif, Benjamin, époux d’une dame Zelda et père d’une nombreuse progéniture.
Ils vivent au jour le jour, dans la misère et dans la joie. Mais un jour, notre Benjamin tombe sur le récit des voyage de Benjamin de Tudèle… Et soudain cet homme, dont l’univers se bornait jusque là aux limites de son village, décide de partir, lui aussi, à la recherche des Dix tribus perdues, malgré son caractère peureux. Il se trouve un compagnon de route:
Sender, le simple du village, car à deux le chemin sera moins effrayant.
Ce serait sacrilège que de tenter un résumé de ce récit picaresque des pérégrinations de nos deux Juifs qui n’iront certes pas bien loin, mais qui feront rire d’attendrissement le lecteur tout au long des quelque deux cent pages d’un livre que Arnold Mandel traduisit du yiddish et que «Austral» édita en 1995. *** Un de mes amis chers, Henri Raczymow, conçut un jour le projet d’éditer un volume qui regrouperait les récits des voyages des trois Benjamin. A la réflexion toutefois le lien entre les trois lui parut un peu mince et pour tout dire artificiel et le projet fut abandonné.
Pas complètement toutefois: cet article en résulte. Puisse-t-il inciter le lecteur à se tourner successivement vers les trois sources de connaissances et de plaisirs qu’il évoque!
Note 1 Le terme de «rabbi» ici est une marque d’estime et ne signifie pas que le porteur était un rabbin.