Salomon frémit lorsque le haut-parleur convoqua les passagers de Swissair à destination de Rome. Quelle folie de voyager dans de l’air, sur un engin qui n’était posé nulle part!

Il fourra dans sa poche son testament et se leva à la suite de ses cousins. A la porte indiquée, une hôtesse les accueillit avec un sourire qui lui sembla de condoléances, les conduisit jusqu’au bimoteur, et il se demanda comment cette pesante masse pourrait se tenir dans les airs, soutenue par du vide. Le cœur lui manquant, il décida de prendre ce qu’il appelait la poudre d’escopette, mais Michaël le rattrapa par le fond de son pantalon. «Ne crains rien, mon fils, lui dit Saltiel, blanc de peur. Ce vaisseau aérien est d’une compagnie universellement connue, très bien construit, fabrication suisse, très solide, tout en métal.» Sur quoi, Salomon pensa que depuis que le monde était monde le sort d’un métal se trouvant en l’air avait toujours été de tomber. Néanmoins, poussé par -Michaël, il se dirigea vers la mort, sa carte d’embarquement à la main. «Mon secours viendra de l’Éternel qui a créé les cieux et la terre», murmura-t-il en entrant dans l’avion.

Mattathias s’assit tout seul pré de rentrée. à côté des bagages et pour les surveiller. derrière un couple muni d’un bébé hurleur d’utilité contestable et mis au monde dans un but incompréhensible. Salomon et Mangeclous s’installèrent tout à l’avant. Derrière eux prirent place Saltiel et Michaël, ce dernier se penchant aussitôt pour murmurer à l’oreille du petit éberlué qu’ils étaient enfermés dans un grand cercueil de luxe. Mangeclous bâilla, chantonna l’hymne caraïbe, fit craquer les jointures de ses mains, signala à Salomon un jeune homme élégant qui venait d’entrer. «Un fils de lord probablement, vu sa nuque propre, dit-il, mais israélite, vu son air intelligent. J’irai lui proposer tout à l’heure ma Trésorine, et s’il refuse, par suite du manque de dot, je prendrai une position de repli et lui offrirai Allégrine, la fille de Romano, boutonneuse mais vingt mille écus bien comptés.» Salomon ne répondit pas. Que lui importaient les mariages en cette heure de mort imminente?

Le haut-parleur de 1’avion ordonna d’attacher les ceintures et Salomon obéit avec des nausées, se demandant comment il ferait, ainsi ligoté, pour s’échapper lors de l’écrasement au sol. Dans le bruit malveillant des moteurs, l’avion décolla, et Salomon, projeté en avant et l’épi frontal dressé, attesta l’unité de Dieu afin de périr en bon Israélite. Mais il survécut.

Peu après, la même voix annonça qu’on était à mille mètres et que les ceintures pouvaient être détachées. Salomon libéré soupira.

Seigneur Éternel, qu’était-il venu faire à mille mètres de hauteur et dans des nuages ?

Haïssant les progrès de la science, il maudit l’inventeur des chars volants. L’infâme n’aurait-il pas pu inventer plutôt un remède contre le rhume de cerveau? Dans ses oreilles retentirent soudain des craquements funestes.

Était-ce son cerveau qui commençait à sauter? Et cette porte de secours fonctionneraitelle lors de la chute? Aller vérifier? Mais si elle s’ouvrait et s’il tombait dans les nuages?

Michaël lui signala les sacs de papier et lui en expliqua l’usage, ce qui augmenta les nausées du pauvre petit. «Nous survolons en ce moment Céphalonie», annonça le haut-parleur et Salomon retint un sanglot, ses petites mains contre sa poitrine. Céphalonie était là, en bas, solide et immobile, sentant si bon le jasmin, et lui insensé voyageur dans le vide! Mangeclous s’étant levé et découvert pour honorer au passage son Les Valeureux (extrait) par Albert Cohen

île natale, une chute brusque de l’avion dans un trou d’air le fit chanceler et bousculer Salomon qui ferma les yeux, roseau dans la tourmente, mais eut cependant la force, pour faire parachute, d’ouvrir son parapluie, que Saltiel lui ordonna aussitôt de refermer.

L’avion prit de l’altitude et ce fut la fin des trous d’air. Salomon eut un sourire de convalescent et Mangeclous proclama qu’il était conquis par l’aviation. Oui, à Genève, il prendrait des «leçons d’aéroplane» afin d’aller lancer quelques bombes incendiaires sur le nez d’Hitler! Avec un charmant sourire, la belle hôtesse offrit des bonbons à Salomon qui, après avoir soulevé son petit melon, en prit poliment un. Mangeclous, lui, se servit à deux mains, genre bulldozer. «Merci, gracieuse, ditil. J’en ai pris quelques-uns de plus à l’intention des bambins qui en seront reconnaissants à mon retour. Je me présente. Vicomte Pinhas, mais prochainement comte! Earl en anglais!

Et votre prénom, chère amie, pour faire connaissance?» Elle répondit qu’elle s’appelait Ilse et s’en fut pouffer dans le poste de pilotage, Saltiel pâlissant aussitôt de la voir plaisanter avec le commandant. Lorsqu’elle revint, chargée de plateaux, il s’arma de courage: «Psst, demoiselle! Excusez, mais ce n’est pas prudent de parler au commandant, il peut avoir une distraction î» Elle sourit. Mangeclous fredonna un air de synagogue devant le plateau du lunch déposé devant lui, aiguisa son couteau au couteau de Salomon et se déclara confortable dans les airs. Que de bonnes choses! Des horsd’œuvre variés! Du poulet! Des pommes de terre frites et nombreuses! Et même du jambon! «Comment, tu manges du porc? souffla Salomon épouvanté. — Le jambon est la partie juive du porc, dit Mangeclous. Tais-toi, et si tu me dénonces à Saltiel je t’écrase le pied.» Le plateau nettoyé, il claqua des doigts, souleva son casque colonial. «Colombe, dit-il à l’hôtesse, je répète! Un petit supplément, non porcin si possible à cause de l’imbécile qui est près de moi. J’adore les pommes de terre enflées d’air, à l’européenne, en avez-vous, charmante serviable?

Peu importe, Ilse chère, apportez ce qui vous reste, rien ne sera méprisé!» Amusée, la haute fille revint avec plusieurs tranches de rosbif. «Ne te conduis pas ainsi devant la Moabite, tu nous couvres de honte! chuchota Saltiel. — Ai-je payé mon billet. oui ou non? répliqua Mangeclous.» Repu, il se leva et alla faire sa cajoleuse proposition de mariage au jeune Anglais qui ne répondit pas et détourna la tête. «Sans rancune, milord, l’Angleterre étant un grand pays», dit le marieur qui revint s’asseoir, nullement troublé et se savonnant affablement les mains.

Le reste du voyage se passa sans incident, l’avion se comportant bien et semblant en effet devoir rester en l’air. Enfin, les ceintures furent attachées de nouveau et le bimoteur toucha le sol, rebondit, retomba, roula, stoppa. Rome Fiumicino, annonça l’hôtesse.

Salomon s’étira, incontestablement en vie.

Gloire à l’Eternel!

Albert Cohen, Les Valeureux, - ch XVIII, pp. 263-267, © Editions GALLIMARD, Paris

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