Là-dessus ses parents avaient débarqué, éblouis d’être arrivés si loin. Ils avaient planifié au téléphone une petite semaine à visiter San Francisco, puis une virée à Disneyland.

Cela avait occasionné une dispute de plus avec Samuel. “Je ne veux pas aller à Disneyland.” Pendant une fraction de seconde, elle se vit un bouclier gaulois bleu et or levé au-dessus de la tête, “oui tu iras, oui tu iras”. “Tu n’es pas sympa, mes parents viennent pour la première fois de leur vie en Amérique…” “Ce n’est pas la première fois, ils sont venus à notre mariage.” “Oui mais ça fait deux ans déjà et c’est leur première fois en Californie, ne joue pas sur les mots.” “Je ne joue pas sur les mots, c’est toi qui exagères tout le temps, ils ont déjà la chance de visiter la Californie, ce n’est pas grave s’ils ne vont pas à Disneyland non?” “Bon, tu sais tu n’es pas obligé de venir avec nous, on se débrouillera bien tous seuls.” “On ne peut pas avoir de conversation avec toi.” “Ceci n’est pas une conversation. Depuis que je la connais, ma mère rêve d’aller à Disneyland, elle est en Californie, combien de fois sera-t-elle ici dans sa vie? Je l’amène làbas, point à la ligne. Ne crois pas, je n’ai aucune envie de me taper huit heures de route pour voir un parc d’attractions débile, mais c’est comme ça, tu veux venir, cela leur fera plaisir, tu ne veux pas, tant pis.” “Samuel boudait donc mais, pour une fois, ses parents ne lui accordaient que peu d’attention.

Ils envisageaient soudain la possibilité qu’il n’était pas le mari idéal malgré le fait qu’il était américain et juif. Il faut dire que les pauvres étaient souvent enfermés dans la chambre en attendant qu’ils finissent de se disputer. Ils n’étaient pas satisfaits de Samuel et son père avait déclaré qu’il était pour elle un boulet. Cela l’avait choquée d’entendre cet homme, ordinairement silencieux, qui laissait à sa femme le privilège douteux de formuler ce qu’ils pensaient, exprimer aussi brutalement sa déception. De plus, comme elle, et contrairement à son gendre, son père n’appréciait pas tellement San Francisco. “Oui, c’est joli ma chérie, mais ce n’est pas ce que j’appelle une ville.” Elle en était intimement convaincue, San Francisco n’était pas une métropole. C’était sans aucun doute et sans conteste un endroit magnifique; la mer bleue qu’on apercevait du haut des collines, les maisons de toutes les couleurs qui s’étageaient sur les pentes abruptes, les ponts qui surplombaient l’océan, coupaient le souffle au plus blasé des voyageurs. Mais c’était certainement aussi la ville la plus ennuyeuse du monde. Pas d’âme, que des gens avec de bonnes intentions, de celles qui pavent l’enfer. San Francisco, c’était une bouteille de savon pour faire des bulles, une ville formée de groupes qui se côtoyaient mais ne se mélangeaient jamais. Des gays cuirs, des gays pas cuirs, des lesbiennes genre femmes ou genre mecs, des jeunes cadres dynamiques, des familles heureuses et leurs beaux bébés, des anciens hippies, des cool Raoul, des recycleurs en mission. Tout ça ne présentait pas pour elle grand intérêt et l’opinion était réciproque: elle marchait dans les rues avec le sentiment que les gens avaient les yeux derrière la tête. Son père et elle voulaient aller dans une vraie cité et savaient exactement laquelle: Los Angeles. Quant à sa mère, qui d’habitude adorait tout ce que son cher beaufils américain adorait, donc en l’occurrence San Francisco, elle tenait mordicus à aller à Disneyland. Pas de chance.

En attendant l’Amérique (extrait) par Catherine Dana

Ils finirent par s’empiler un beau jour de février dans la voiture et elle se mit au volant.

Ils en avaient décidé ainsi la veille avec son mari. Elle voulait aller à Los Angeles, elle conduirait. Elle avait très prudemment caché sa joie, Samuel était un danger public, il avait déjà accidenté deux voitures; dès que l’attitude d’un autre conducteur lui déplaisait, il perdait la tête et agissait comme un fou furieux. “OK, je conduirai.” “Aller et retour.” “Aller et retour.

Le voyage fut fabuleux. Ils passèrent d’abord chez Dimitri, un Grec installé à Pescadoro Beach et qui faisait les meilleurs artichauds panés sur terre. Les seuls sans doute aussi. Ses parents trouvaient surprenant que l’on puisse faire deux heures de voiture pour manger des artichauts, même de bons artichauts, mais ils commençaient à comprendre qu’en Amérique les distances ne sont pas les mêmes qu’en Europe et que cela faisait partie de l’expérience américaine. Puis Big Sur, Carmel où son père espérait secrètement apercevoir Clint Eastwood, et enfin ils arrivèrent à Los Angeles. Sans jouer sur les mots, ses parents étaient aux anges; sa mère séduite par le kitch de la ville et les boutiques de Rodéo Drive, son père par le mélange de violence et de décontraction qui ponctuait les rues. Il exprima un seul désir, voir le nom d’Errol Flynn sur Hollywood Boulevard. Ils ne le trouvèrent pas mais déchiffrèrent le nom de bien d’autres acteurs et, devant chacun d’eux, ils jouèrent tous les quatre à Monsieur Cinéma.

Dans le parking de Disneyland, après avoir hésité entre Mickey, Gemini Criquet et les Aristochats, ils décidèrent à l’unanimité de se garer dans la section signalée par des panneaux à l’effigie de Clochette. Ils avaient l’intention de tout faire, aussi bien le train fantôme que le très surprenant Star Wars. S’ils étaient là, autant ne rien rater. Pendant que ses parents passaient d’une attraction à l’autre sous son regard attendri (la plupart du temps, elle les attendait à la sortie), Samuel faisait de nouveau la tête, il ne supportait pas que les marques publicitaires sponsorisent les attractions; il râla du début jusqu’à la fin. “Ont-ils vraiment besoin de couronner le grand Huit avec la pancarte Wonder Bread?” “ Mais on s’en fout.” “Non moi je ne m’en fous pas.” Casse-pieds pour être polie. Samuel ressentait une de ces terribles mais typiquement américaines frustrations envers l’Amérique et la gâchait à ses parents qui ne comprenaient ni son amour fou ni sa haine rageuse. Mais ils avaient décidé de l’ignorer.

Durant tout le voyage, elle passa plus de temps à épier son père et sa mère qu’à regarder autour d’elle, elle était en voyage dans le voyage de ses parents, fière de pouvoir leur offrir le rêve qu’elle-même, malgré les difficultés, vivait tous les jours, et qu’en fait, chacun d’eux à sa façon, lui avait transmis.

En attendant l’Amérique. (éd. Maurice Nadeau, 2004) pp. 119-123 Le marché de Hester Street à New York

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