De l’autre côté de l’Atlantique, il y a ma ville natale.
Celle où je suis né, Et tout, Avec plein d’épluchures d’oranges, Avec des sourds et des aveugles, des bobos au bord des semaines, Et la photo craquelée, Imbécile, La photo orpheline qui ne porte pas de date sur son dos.
De l’autre côté de l’Atlantique, Il y a ma ville natale.
Ma ville du nord de l’Afrique, Avec des odeurs comme des bruits croisés, Et toutes les rues sont sales, Vêtues de jeux dérisoires et de morceaux d’injures soleil. ° De l’autre côté de l’Atlantique, Le vent fait frissonner les murs, Quelqu’un, mais qui?
Violente dans la nuit la petite Samia.
Samia? Voyons, c’est impossible!
Il n’y a pas de Samia en Amérique.
On va donc l’appeler Jennifer.
De l’autre côté de l’Atlantique, Quelqu’un, mais qui? Violente dans la nuit la petite Jennifer. Non, non, ça ne va pas!
De l’autre côté de l’Atlantique, Il y a un petit café noir, tout seul.
C’est un gosse laissé aux portes des églises.
Et mon petit café noir n’a aucune chance de s’en sortir… Eh! oui, c’est l’Amérique.
Le petit va devenir grand et se casser comme verre, D’autant qu’il est noir et que les rues… (Ah! les rues sont pleines de questions sourdes, de fissures et de divans de psychanalystes déglingués.) De l’autre côté de l’Atlantique, Il y a mes folies dans leurs uniformes diplômés, Mes petites peurs aux os saillants, Mes petites peurs à cheval sur des idées reçues, John Wayne, par exemple, Ou Manhattan, Harlem qui fait semblant d’être une ville, Brooklin, papillotes et delicatessen, Et dites-moi, Monsieur, n’auriez-vous pas vu un prépuce En liberté?
Un prépuce abandonné à l’assistance publique parce que son père est mort ou bien parti?
Et va savoir qui est la mère, avec tous ces savants fous, Aujourd’hui.
Cet enfant cinéma avait un drôle de nom, Il s’appelait Citizen Kane, je crois. ° De l’autre côté de l’Atlantique, Les cuisses des femmes gardent tout leur mystère blanc, L’Amérique par Rolland Doukhan Poème de celui qui s’embarqua sans nacelle, sur une mer sans rives, sans rimes, sans rythmes et sans raison, mais qui arriva quand même, sans pour autant, être parti.
Les affiches n’ont pas déshabillé mes rêves.
Amérique, es-tu là?
Amérique reçue, Amérique inventée Rayée d’Indiens furtifs, de chevaux tachetés, Avec leurs plumes et des flèches en animal, Et des lanières en cuir au lieu de jambes.
Amérique, es-tu là, Amérique inventée?
L’Amérique en verre cassé je veux dire, En miroir, En routes qui vont vite avec la raie au milieu, En téléphones qui marchent dans la rue, tout seuls, Coupés du sol, mêlés au monde, L’Amérique en méchanceté noire et irraisonnée, En danger la nuit dans la 42e, Et le métro a déjà fermé ses grilles, La grande négresse saoule danse sur le trottoir, La bouche pleine de crack, Et bon dieu! Je vais avoir douze ans tout à l’heure, à l’aurore, au lever du jour, vous ne comprenez pas?
Je vais avoir douze ans à l’aube.
Douze ans, je suis petit puisque l’on est jeudi, L’heure d’aller acheter dans ma ville du nord de l’Afrique “Raoul et Gaston”… Comment, vous ne savez pas de quoi je parle?
Mais c’est la BD qui ne s’appelle pas encore BD.
Il y a “Raoul et Gaston”, et “Luc Bradefer”, et quoi encore, “Le fantôme du Bengale”, je crois.
Et le marchand, dans la ruelle de ma petite ville du nord de l’Afrique, celle qui est de l’autre côté de l’Atlantique, là où il y a l’Amérique, je me tue à vous le répéter, Le marchand a perdu, égaré je veux dire, le Petit Chose, et le curé de Digne, et les chandeliers d’argent, Et la barricade, là-bas, à Paris, rue Quincampoix, il me semble.
Du bruit, du flou dans les mémoires.
La photo a tremblé, Puisque l’opérateur, tout là-haut, a bougé. ° En tout cas, c’est sûr, C’est de l’autre côté de l’Atlantique.
Ma mère danse à perdre haleine, et d’ailleurs, elle l’a perdue.
Ma mère danse comme toutes les mortes, Avec de la brume en guise de robe, Et des cheveux dénoués aussi, Et le cinéma a sorti son grand drap blanc, Et Zorro est arrivé.
Mais qui savait, alors, que Zorro ça signifiait renard?
Et le western, le western, N’avait pas inventé John Wayne, et qui encore, Mais seulement les coboyes, et Tom Mix, et j’ai quatre ans, et plein de frères plus grands, plus forts, et qui ne pensent pas.
Ils se contentent de me protéger avec l’arc et les flèches, Parce que je leur fais croire que je suis Robin des Bois, Celui que ma mère nomme, bien sûr, Ruben des Bois. ° De l’autre côté de l’Atlantique, il y a des étincelles dans les yeux des femmes.
Mais le feu, bon dieu! qui a bien pu éteindre le feu?
J’ai couru à la recherche des fontaines, j’ai couru pour la soif, Et je n’ai su que boire la cendre.
La maison dansait sous les flammes, La musique explosait dans la colère des pierres, Et je cherchais les miens à cris pointus, à mains brûlées, Et forcément, on m’a caché la source, me prenant pour un voyeur.
J’ai bu la cendre et j’ai écrit au mur avec les doigts des prisonniers, Les ongles, quoi.
Et tout cela, comme si j’avais le temps devant moi, et pas ce foutu océan pour compétition à quoi je ne comprends rien.
° De l’autre côté de l’Atlantique, il y a Rimbaud qui se prend pour Rimbaud, avec son trou dans la poitrine - mais non c’est seulement son soldat qui dort dans le cresson bleu - Il y a Rimbaud, et sa jambe dévorée de mort a pris de l’avance sur lui, à Marseille, juste en bas, sur la carte, au mur de l’école.
Il y a Rimbaud qui attend.
Derrière ses yeux fermés, peut-être, l’Egypte, le paradis d’Aden, et toutes ces armes et ces épices mangées aux vers de la Pauêzie.
Il y a Rimbaud, (Et que peut bien faire ma sœur, toute seule, dans Charleville, se demande-t-il Rimbaud, que peut-elle faire, sinon mourir?) Est-ce que par hasard, elle aurait un copain? comme ils disent aujourd’hui, Ceux qui veulent redescendre mes fleuves impassibles halés par des rameurs.
Est-ce que par hasard, elle “sortirait”?
Comme ils disent aussi aujourd’hui Ceux qui… etc… etc, Pour dire qu’elle fait l’amour hors mariage.
Mais rassurez-vous, De l’autre côté de l’Atlantique, là où il y a l’Amérique, J’ai transporté tous mes petits bagages, Mes olives, mon cholestérol, mon père, sa kippa, Et deux ou trois billets de loterie froissés qui vont gagner, c’est sûr, en l’an 2595.
Tous mes petits bagages, Mes mots usés, mes plaisanteries stupéfaites de devenir des jokes là-bas dans la 56e rue, Et c’est moi qui ris A voir mes olives, le nez en l’air, à la recherche des toits, à la recherche du ciel et de ma mère, Mes olives perdues, sans passeport, dans Manhattan… ° Ah! l’odeur violente des orangers!
L’eau de la fleur des orangers, Cette eau qu’on appelait Chance chez moi, Je veux dire dans ma langue, Chance comme un prénom de femme, tout simplement.
Chance, je vous aime, voulez-vous m’épouser?
Et foutez-moi la paix avec vos téfilines!
Vous ne voyez pas que Chance s’impatiente?
Où voulez-vous que je trouve le temps de lui expliquer les mille entrechats de ma danse?
Les mots qui disent ma mère absente, ma mère présente, Toutes ces miettes titubantes de ma ville Du nord de l’Afrique.
Attendez, j’arrive, j’arrive!
Attendez-moi, Chance, c’est dit, je vous épouse sans un mot, je vous épouse sans souvenirs.
Je vais bientôt avoir vingt ans, je fais comme si.
Mémoire en loques, J’ai vendu mes 8 mai, j’ai vendu mes 5 août, Au marché aux fripes, Vendu pour pouvoir vieillir, et marcher, et mourir de rire.
De l’autre côté de l’Atlantique, je fais comme si, Puisque je suis celui qui marche dans Jérusalem, quand c’étaient les Anglais qui se vautraient dans les grands fauteuils du King David en fumant des blondes serrées.
Je fais comme si, Et j’ai eu 20 ans encore, et encore, jusqu’à extinction de tous mes feux, Jusqu’à la noyade de tous mes soleils dans le grésillement des femmes en cheveux, Jusqu’à l’absence de plaintes dans l’amour, Jusqu’à la fatigue aux genoux et l’essoufflement dans l’escalier, Vingt ans, croyez-moi, bon dieu, puisque je vous le dis!
Mais, De l’autre côté de l’Atlantique, là où il y a l’Amérique, J’avais toujours quinze ans, débarquant du boeing, Quinze ans, Seigneur!
Et la masturbation me transportait aux cimes
sulfureuses de Beverley Hills, là où Rita Hayworth bouge comme le paradis et l’enfer réunis, Et j’avais beau tendre la main, L’écran restait loin et s’éloignait comme dans les rêves… Alors, autant avoir quatre ans, Autant croire que les femmes, c’est ma sœur, ou ma mère qui n’a plus de règles, Plus de poitrine, Et bon dieu! Où sont passées ses fesses?
Allons, autant avoir quatre ans comme n’importe qui à la petite école, comme mon fils, par exemple, quand il avait quatre ans. ° Je suis là, dans mon lit, de l’autre côté de l’Atlantique, Je suis là à attendre que quelqu’un parle, ou bouge, ou fasse un geste qui mette du vent dans les choses.
N’importe quoi, la feuille sur mon bureau qui s’envole, le téléphone qui change de place, la lampe qui s’allume, et c’est le signal pour ce navire au loin que j’attendais, Moi, le naufrageur de pacotille, Colomb qui avait nom Christophe, Colomb qui revient, Colomb aux yeux d’étoiles, aux bras de voiles.
Je me dis que les morts… Mais non, ce n’est pas vrai… J’ai beau convoquer mes idoles, comment voulez-vous qu’elles viennent?
Elles sont en marbre, en pierre, en papier, en tout petits souvenirs, en brimborions de grands magasins, Elles sont en dieux morts, en statues écroulées, déboulonnées.
Avez-vous remarqué combien est immobile une statue au sol tombée?
Mes idoles ne me croient plus lorsque j’écris.
Elles transportent des paroles de fumée que plus personne n’entend.
Alors… Alors, je suis arrivé à New York, là où dorment toutes les images, New York, de l’autre côté de l’Atlantique, dans ce petit bout du nord de l’Afrique, Dans ce petit cœur égaré de la Pologne, Dans ce costume made in Little Italy, Dans ce Mexique des pauvres et ce Cuba des fous, Et qui voudra me dire dans ma langue le chemin choisi par ceux-là que je n’ai pas connus?
Ceux-là que j’aime sans les savoir, Partis à perdre haleine, à perdre vie, avec leurs carpes farcies, et leurs blagues, et leurs shtetles, Partis sans même un mot Pour l’enfant stupéfait qu’il ne faut effrayer, Partis comme en cachette à pas de loups gentils.
Ceux-là que j’aime sans les savoir, Pour cette langue aussi étrangère à ma mère, Et cette façon, c’est vrai, de gratter le moindre petit sou sur la peau des semaines, pour en faire des bijoux d’or, des soirées de la joie. ° Ah! tout cela c’est vrai, C’était De l’autre côté de l’Atlantique, Je vous le dis; Là où il y a ma ville natale, Celle où je suis né, et tout, Avec plein d’épluchures d’oranges, Avec des sourds, des aveugles pustuleux, Des bobos incurables malgré la teinture d’iode, Et des morceaux d’injures soleil, Ma ville du nord de l’Afrique, Au bord de l’East River, Quand j’avais quatre ans, Quand j’avais quinze ans, Quand j’avais vingt ans, Eternellement.
L’Amérique, quoi!
Rolland Doukhan Paris le 4 février 2004.