J’essaie d’imaginer les pensées d’une famille juive en Israël aujourd’hui, son histoire, la confrontation entre son passé et son présent, e n t re les idéaux que ceux qui l’ont précédée lui ont transmis et la réalité dans laquelle elle vit, une famille parmi les autres si diverses, peutêtre pas la plus représentative. Il ne s’agit pas d’une étude, sociologique ou psychanalytique, mais d’une rêverie, avec ses contraintes et sa liberté, sa précision et son flou, ses intuitions et ses préjugés.
David a 18 ans, sa sœur Sarah 12, leurs parents 45 et 47 ans. Ils vivent depuis une dizaine d’années en Israël. Les grands-parents paternels, âgés de 70 ans, sont restés en France. Les grands-parents maternels sont m o rts depuis longtemps. Les enfants ne savent pas très bien ce qui s’est passé avant leur naissance, le côté de leur mère leur semble part iculièrement opaque, leurs pare n t s ne leur en ont pas beaucoup parlé. Les arrière-grands-parents, des deux côtés, sont tous nés en Pologne dans les années 1910. Ils auraient aujourd’hui 92 ans. Ils ont disparu pendant la Seconde G uerre mondiale, dans les camps, les massacr es, les ghettos, ils ne savent pas.
Les grands-parents paternels ont été cachés et ont connu, chacun de leur côté, au cœur même de la guerre, des moments alternés de grands bonheurs et de terreur, le sordide, la générosité et la monstruosité des hommes. Ils ont survécu. Ils se sont rencontrés, jeunes encore, quelques années à peine après la fin de la guerre, et ils ont d’emblée compris qu’ils étaient issus de la même histoire, avaient partagé les mêmes épreuves, et ne se sont plus jamais quittés S’aimaient ils? Il est difficile de l’autre, si semblables qu’ils en étaient devenus indistincts. Ils avaient besoin l’un de l’autre, ne pouvaient imaginer vivre l’un sans l’autre.
Ils se sentaient si différents des autres, des gens normaux, de ceux qui n’avaient pas vécu ce qu’ils avaient vécu. Comment pouvaient-ils se mêler à eux? Chaque confrontation faisait resurgir la différence et la peur qu’avaient connue leurs parents, qu’ils avaient eux aussi connus: l’autre, connu ou anonyme, peut être bon ou méchant, peut vous sauver ou vous tuer. Et il était pénible de subir leurs questions, de se sentir obligé à chaque fois de tout raconter, ou cacher, comme s’ils avaient honte de ce qui leur était arrivé. La honte aurait dû êtrepour les autres, pour tous ceux qui n’avaient pas été comme eux victimes de la barbarie. Ils devraient s’excuser, payer leur dette, mais comment le leur dire, le leur demander? Rester entre soi évite d’avoir à parler, de r evenir sur le passé. Le silence suffit amplement quand on sait que l’autre sait, en sait assez. Pourquoi faire partager aux autres une telle souffrance, une telle horreur, ils n’y comprendront rien, ils n’y croiront pas.
D’ailleurs, cette histoire est leur trésor de famille, le seul. Pas question de le dilapider, d’en faire profiter les autres, de l’offrir à leur curiosité, leur voyeurisme, leur pitié hors de saison. Nos parents ont suffisamment payé pour ce malheur, et nous aussi.. Gardiens farouches et terrorisés du malheur.
Les grands-parents maternels, au contraire , aux antipodes l’un de l’autre, s’affrontèrent pendant quarante ans dans le vase clos de leur couple, et moururent à quinze jours de distance l’un de l’autre, usés jusqu’à la corde par cette débauche d’énergie et de haine Le (biographie imaginaire d’une famille juive en Israël) Par Daniel Oppenheim
peut être alsacienne, ce n est pas très clair, plus âgée que lui, sans doute antisémite, même si elle ne s’en rendait pas compte. Leur couple semblait être d’une solidité à toute épreuve, même si leur fille, l’enfant unique, avait l’impression terrifiante, jour après jour, qu’il allait se briser en mille morceaux, qu’un de ses deux parents, peut-être même les deux, allaient tuer ou se tuer à force de crier et de pleure r. Mais les fro ntières sont souvent flo u e s entre le jeu et la réalité, et elle voyait ses p a rents être à tour de rôle l’agresseur et la victime, comme si ce qui s’est déroulé sur le terrain de la réalité historique se rejouait sans cesse sur la scène du théâtre privé. Quel jeu ne cessaient-ils de rejouer? Un tel mariage était sans doute tonique pour chacun d’eux, et chaque dispute les aidait à lutter contre la d é p ression et l’eff o n d rement, à se sentir vivant. Ils ne cessaient de se reprocher leurs moindres différences, véritablement intolérables, comme s’ils avaient voulu chacun que l’autre soit exactement semblable à lui, totalement sur son terrain: idéal de la perfection et du même.
David et Sarah n’ont ni oncles ni tantes.
Leurs grands-parents n’ont pas pu aller audelà d’un enfant - ils considéraient que c’était déjà un exploit incroyable -, Joseph pour les uns, Gisèle pour les autres. Ils avaient l’impression d’être des survivants (ils l’étaient), de vivre par autorisation indue, exceptionnelle d’une vie qui n’était pas une vraie vie, d’une nature différente de celle que vivaient les autres, qui n’allait pas de soi mais qui devait être fabriquée jour après jour, ils se demandaient s’ils avaient le droit d’en profiter, et n’osaient y toucher, comme des enfants qui ayant reçu par erreur un jouet attendent dans l’angoisse le moment où il leur sera retiré par son propriétaire légitime. Ils ne cessaient de penser à leurs parents, se reprochant de vivre l i ét i t t d ’ i i sépulture, et ainsi leurs parents n étaient nulle part, en aucune terre, déracinés, tout comme eux qui ont quitté la Pologne, le pays d’origine, de leur enfance et de celle de leurs parents, et n’y sont plus jamais retournés, toutes les routes du passé coupées. Ils avaient le sentiment d’être les derniers maillons, miraculeusement préservés, d’une longue histoire. Ils avaient juste la force de vivre, comment auraient-ils pu avoir celle de se projeter dans l’avenir, d’imaginer un futur sans limites, de transmettre la vie. Ils l’ont fait pourtant.
Pourquoi ? Ils ne sauraient le dire. Ils l’ont fait, pourquoi chercher plus loin?
Qu’ont-ils transmis du judaïsme à leurs enfants ? Joseph et G isèle savaient qu’ils étaient juifs, ils ne pouvaient se tromper : le moindre geste (de lassitude), la moindre émotion (d’angoisse, de peur, de tristesse), la moindre parole (de récrimination, de conseil de prudence, de critique), le moindre silence étaient rattachée au judaïsme. Mais ils ne savaient pas ce que recouvrait ce mot hormis quelques rituels et quelques goûts culinaires et le sentiment amer d’être victime d’une malédiction. Gisèle aimait bien discuter avec son voisin Samuel, dont l’histoire était évidemment presque semblable à la sienne. Le père de Samuel était communiste, l’avait toujours été, dès son adolescence en Pologne, et la guerre n’avait fait que renforcer sa conviction que l’avenir des juifs et celui de l’humanité, indissociables, passaient inévitablement par la révolution, donc par le soutien à l’URSS, identifiée à Staline puis à ses successeurs.
Croyance absolue, intraitable, indiscutable.
Joseph ne comprit que bien plus tard la logique d’une telle attitude, qui un temps l’avait attirée : la peur terrifiante de l’extermination, la même que celle qu’il avait perçue chez ses parents, l’extermination à laquelle ils avaient échappé, à laquelle leurs pare n t s ’ i t é h é i it i
pr ogrès, de la marche linéaire vers l avenir h e u reux - réveillaient aussitôt, re nforçant d’autant son énergie militante et sa foi communiste. Mais la foi est impartageable. Le pèrede Samuel avait dû choisir entre le judaïsme et le communisme. Il avait choisi le second, rompant tous ses liens avec le pre m i e r, persuadé néanmoins qu’il finirait bien par renouer les fils de son histoire, que l’avenir des juifs était lié à celui de tous, qu’être communiste était sa façon d’être juif (sans toujours voir l’antisémitisme caché chez certains de ses camarades derr i è re l’antisionisme, ni combien sa lutte pour le progrès masquait sa rage contre ses parents et sa volonté de rompre avec un passé insupportable. Pour se sauver, il avait sacrifié ceux qui l’avaient précédé, coupé ses racines et la branche qui le portait: pari risqué.
Joseph a longtemps accepté le système familial dans lequel il vivait, mais ses angoisses, ses phobies, ses colères montraient bien qu’il ne le partageait pas sans contradiction. Il s’y était habitué par la force de l’habitude, n’ayant pas d’autres modèles qui auraient pu introduire le doute. Il partageait les peurs de ses parents et, régulièrement, une parole, un geste antisémites, ou qu’il prenait, parfois à tort, pour tels, le confirmaient dans cette voie qui lui semblait celle de la sagesse et de la sécurité. Son adolescence se passa sans éclats ni révolte. Il comprit bien plus tard les raisons de cette pseudo sagesse tern e : le manque de courage et la persistance de la peur, celle de l’affrontement (porteur, toujours, du risque d’être écrasé et anéanti), celle de faire s’écrouler mortellement ses parents (il s’était enfin rendu compte de leur fragilité car, plus jeune, il leur attribuait une solidité à toute épreuve, terrifiante, parce qu’ayant échappé à l’extermination ils devaient être indestructibles) et se disait que la moindre criti l l di èt é lt l f i t jeune pour les aimer avec tendresse et géné rosité, il craignait leur disparition et la solitude sans défense qui suivrait.
Il n’avait pas d’autre monde que le leur, pas d’autres références, d’autres pensées que les leurs. Ils étaient les gardiens, les derniers dépositaires du monde qui avait été celui de sa famille et de sa communauté avant sa naissance. Certes, ils ne lui en avaient rien dit sauf par quelques phrases qui parfois leur échappaient ou qu’il saisissait au vol quand, il y a longtemps, ils parlaient avec leurs amis, en yiddish ou en polonais, mais tant qu’ils étaient vivants Joseph n’avait pas besoin de s’approprier ce passé puisqu’il existait en eux.
Comment d’ailleurs le faire eux vivants? Ils auraient considéré cet effort comme une critique violente, inacceptable Quand Joseph tentait de les questionner, ils disaient qu’ils ne s’en souvenaient plus, qu’ils étaient fatigués, que ce n’était pas intéressant, qu’il avait mieux à faire que penser à ces vieilles choses. Mais comment vivre au présent et aller vers le futur si le passé n’est pas présence vivante en nous, si le temps est amputé d’une partie majeure de lui-même? Des années plus tard, il a pensé que ses parents se considéraient les derniers, les seuls et uniques dépositaires du passé, terrible privilège que leur souffrance a suffisamment payé, continue de payer. A son tour de constituer sa pro p re histoire, sa pro p re mémoire, son présent et son passé, de fonder une histoire, en repartant à zéro. La violence de l’histoire avait introduit une cassure irréparable, et chacun, enfants et parents, se tenait de par t et d’autre de ce gouffre qui ne cessait de s’élargir.
Comment faire que les bords se rapprochent assez pour qu’enfants et parents, présent et passé, puissent au moins se voir à défaut de se parler ? Joseph, qui n’avait pas fait sa Bar Mitzvah, a fréquenté une synagogue t i d d iddi h d t il ’ t
de la tombe d un rabbin miraculeux. Il fut heureux quelque temps, il avait trouvé une vraie famille, puis de nouveau se fatigua et se dit qu’il tournait en rond et jouait la comédie.
Que cherc h a i t - i l? Retourner au passé, comme si le temps n’était pas passé, que rien n’avait eu lieu, par aveuglement, effacement de l’événement, pour montrer que la vie juive continuait, malgré tout? Pourtant, il ne pouvait nier la Shoah, il en portait les stigmates dans ses moindres façons de penser, d’être avec (ou plutôt de fuir) les autres, dans ses lectures, ses études de psychologie, son intérêt pour les enfants maltraités. Il avait fini par compre n d re que ses parents ne cessaient de vivre le passé au présent, un présent figé qui longtemps l’avait, lui aussi, enfermé dans son gel. C’est pourquoi il a quitté sa synagogue pour, dans l’invention du présent, redonner sa place vivante au passé.
Gisèle a suivi d’autres chemins, différents, en apparence. Considérant que ses parents ne lui avaient rien transmis du judaïsme ni de leur histoire, qu’être juif avait été cause de tant de souffrance, elle s’était reconnue quitte avec le judaïsme, libre de ne pas se revendiquer juive Dans l’ivresse de cette liberté elle multiplia les expériences et les rencontres, prenant des risques fous, s’aperçut, sans surprise, que ses parents ne réagissaient pas, non par manque d’amour mais parce qu’ils étaient incapables, enfermés dans le deuil de leurs parents, de se rendre compte de sa souffrance et de l’aider. Elle leur en a voulu, puis a pardonné. Elle comprit qu’elle s’était engagée dans une logique d’autodestruction et réagit violemment: trop de juifs avaient été tués, elle n’allait pas faciliter la tâche de ceux qui avaient voulu la destruction du peuple juif, elle devait vivre, elle allait vivre. Elle tira une grande fierté de sa dif ficile convalescence, se sentit plus forte. Elle s’engagea dans l’action liti d’ b d l ti i t n était pas la sienne (quelle continuité aurait elle pu prendre dans la sienne sinon, une fois de plus, celle de l’autodestruction?) Elle y montra, et y trouva, des trésors de générosité, de confiance dans l’avenir, mais aussi de mesquinerie, d’égoïsme et, comme chez ses parents, une ignorance, en partie volontaire, du passé - «Ce n’est pas la priorité, il ne faut pas disperser les énergies, la question de Staline a été réglée une fois pour toutes, etc. » - ainsi que des relents d’antisémitisme quand elle parlait de l’URSS et des juifs.
Joseph et Gisèle se sont rencontrés. Ils étaient revenus de leurs expériences, plutôt usés, quelque peu désabusés, déboussolés, sans véritable projet mais sans avoir renoncé à leur désir d’être heureux et de donner sens à leur vie. Ils se sont mariés, ont donné naissance à deux enfants, à plusieurs années de distance, comme s’ils avaient, comme leurs parents, hésité à transmettre la vie. Un enfant était un exploit, le destin nargué, deux risquaient d’attirer le malheur, de faire honte à leurs parents : «Voyez, ce n’était pas si difficile, vous auriez pu le faire!» Joseph n’avait plus de pratique religieuse, Gisèle n’en avait jamais eu, mais ils ont fait faire sa Bar Mitzvah à David, considérant qu’ils n’arriveraient plus à rattraper leur retard mais que tout n’était pas perdu pour leurs enfants qui, peut-être, réussiraient à recoudre les bords déchirés du temps, à racheter l’échec de leur vie.
Vivre en France n’était pas désagréable mais ils en r essentaient une insatisfaction croissante. Quelques années après la mort de leurs parents ils décidèrent de partir en Israël.
Ils n’étaient pas sionistes, ne l’avaient jamais été mais ils poursuivaient la recherche de leur identité juive et d’un lieu ’familial’. Ils s’y installèrent, soulagés, heureux, arrivés au port.
L’histoire commencée bien avant leur naissance et celle de leurs parents allait pouvoir fi d è l t i
toutes les histoires individuelles. Ils décou vraient, ravis, que tous les juifs ne venaient pas de Pologne, n’étaient pas névrosés, constataient que la peur transmise par leurs parents s’était apaisée. David et Sarah se sont bien adaptés à leur nouveau pays.
La guerre, l’Intifada firent voler en éclats l’apaisement. Ils retrouvèrent la peur, intacte, celle de leurs parents, et avec elle les questions et les contradictions dont ils s’étaient crus guéris. Ils essayaient de se raisonner (ils ne sont pas en pays étranger, ils sont chez eux, parmi leurs concitoyens, solidaires), en vain.
Le risque de l’attentat suicide, d’une mort stupide parce que de hasard les choque: la peur d’être tués ou blessés (avec comme conséquence possible un handicap grave, physique ou intellectuel, et des séquelles psychiques), autant que le sentiment de l’impuissance jadis attribuée à leurs parents et à leurs grandsparents. Ils se reprochent d’être venus en Israël alors qu’ils vivaient en sécurité en France. Mais leurs raisons en étaient si complexes, comment pourraient-ils les débro uiller et départager celles qu’ils peuvent assumer et défendre devant leurs enfants, et les autres. Ils se sentent responsables de leurs enfants qui peuvent eux aussi être tués ou blessés. David et Sarah ne vont-ils pas leur reprocher leur i rresponsabilité, leur égoïsme ? La pro position de les renvoyer en France est refusée avec indignation, ils sont accusés de défaitisme, de lâcheté. Leurs enfants s’affirment citoyens à part entière de ce pays, leur vie est ici, alors qu’eux se sentent encore appartenir à deux t e rr itoires - et à une même histoire -. Ils pre nnent tous conscience de ce décalage et en ressentent tristesse et inquiétude. Ils ne sont certes pas venus en Israël pour la sécurité, pas seulement. Ils se souviennent des discussions angoissées face à la montée en France de l’ext ê d it ti é it B d l d un environnement juifs qu ils étaient inca pables de leur donner faute de l’avoir euxmêmes reçus (s’ils avaient fait l’effort d’acquérir la culture et l’histoire juives peut-être n’auraient-ils pas éprouvé le besoin de venir en Israël?) La réalité a-t-elle correspondu à leur attente ? Les enfants se sentent certes Israéliens, mais est-ce équivalent à Juif? Ils ont reçu une éducation religieuse, comme eux, laïques et athées, l’ont souhaité et ainsi ils choisiront librement leurs références. Leurs enfants ne se demandent pas ce qu’est être juif, équivalent à ’israélien’ ; eux restent enfermés dans ce ressassement et ont fini par penser que ce questionnement inlassable était la réponse, leur façon d’être juifs. Pour eux l’histoire du judaïsme se réduisait à celle des juifs d’Europe de l’Est, de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe; ils se disent que cette histoire est aussi en train de se faire ici, autant qu’en diaspora, qu’ils y participent, qu’elle sera ce qu’ils en feront. Leurs enfants disent que l’histoire se fait seulement ici. Ils se reprochent d’être ici, comme en France, plus en position de témoins critiques que d’acteurs de l’histoire, et se sentent étrangers, ici comme avant, ne se reconnaissent pas dans les choix du gouvernement, ni dans le style quotidien des habitants de ce pays.
David fera dans quelques mois son service militaire. Ils en craignent les risques accrus, physiques mais aussi moraux et éthiques.
David parle de ses copains qui le font déjà d’une façon inquiétante. Ils ne voient dans ses p a roles que la haine des Palestiniens, de l’autre, et la certitude d’être dans son bon droit : tout est justifié par la légitimité de défendre les Juifs et Israël contre les dangers mor tels qui les menacent. Mais ces dangers sont-ils réels et leur peur justifiée ou ne sontils que des arguments politiques démagoi ? S th i t l d
place trop longtemps occupée par les grands ancêtres, héros et victimes -, de la volonté de rompre avec le passé mais aussi avec eux et le monde auquel ils restent malgré tous leurs efforts et leurs déplacements attachés.
Luttant contre l’autre, contre le Palestinien, David leur semble vouloir lutter contre les nœuds d’insupportable enkystés dans son histoire, son passé, en lui-même. Ils ne se reconnaissent pas dans son discours. Estce là le résultat de l’éducation qu’ils lui ont donnée, faite de respect de l’autre, de doute et de scrupule, l’influence de la société israélienne, la révolte de l’adolescence contre eux, le désir de faire rupture avec le passé de souffrance, de victime impuissante ? Leur désarroi s’accroît de ce qu’ils se reconnaissent dans certains de ses arguments, de ses attitudes, et en rejettent violemment d’autres. Il leur tend peut-être un miroir, caricatural et cruel mais juste, de leurs propr es positions qu’ils n’osent se formuler clairement. Ils l’imaginent faisant, sans état d’âme, ce qu’ils ont lu que les soldats faisaient : marquer des chiffres sur les bras des prisonniers palestiniens, exercer une violence gratuite, le mépris et la haine de l’autre, le sadisme que fait sortir la peur. Est-ce là le judaïsme qu’ils connaissaient, celui qu’ils espéraient trouver ici ? Ils sont perdus, ne savent plus très bien qui est ’l’autre’ pour eux :
Le Palestinien n’est plus le frère ennemi avec qui seraient possibles la réconciliation et la vie en harmonie, n’est plus l’Autre passionnément appris, en France, dans les livres de Levinas, celui dont je suis totalement responsable, qui attend tout de moi, n’est plus la victime envers laquelle on se sent en dette, dans la culpabilité et la responsabilité. L’ a u t re est devenu forc e aveugle et masquée, anonyme, pour qui je suis anonyme, indistinct, toutes mes caractéristiques perdues hormis une seule, ’Juif’ , ’Israélien’, celui qui doit être tué et détruit.
Q l dé t ! S h t d é t lé famille, et si loin de leurs amis restés en France qui leur demandent de préserver leurs idéaux humanistes, indissociables de l’éthique du judaïsme, de résister à la pression nationaliste et haineuse. Mais ces messages leur semblent tellement abstraits, loin de la réalité dans laquelle ils sont pris. Ici, ils ont l’impression que la société est devenue un bloc (hormis un petit mouvement de la paix et un groupe d’objecteurs de conscience), toutes diff é re n c e s abolies, soudée par les attentats suicide. La pression collective, la peur et le sentiment d’urgence sont si forts qu’ils rendent tout ce qui n’est pas essentiel obscène et dangereux, cause de faiblesse alors que seule la force est nécessaire. Ils constatent leur impuissance à réfléchir et à vivre, sauf au plus quotidien, au plus concret, au jour le jour, au présent (le passé ni le futur n’ont désormais place en eux).
Pour sortir de cette paralysie, de cet enfermement, ils s’ef forcent de comprendre la pensée des Palestiniens, au risque de trouver une justification, une excuse aux attentats-suicide, mais en constatent vite l’échec, faute de textes, de message palestiniens leur en donnant les moyens. Ils tournent leur réflexion vers leurs concitoyens mais ne voient plus qu’un bloc, abolies toutes les divisions (l’ancienneté de la présence en Israël, le pays ou le parcours d’origine, l’âge et le sexe, les positions politiques, les croyances et les pratiques religieuses, les positions sociales, etc.) qui jusqu’à alors excitaient leur curiosité et leur semblaient pro d u i re des effets stimulants.
Comment en parler à leurs amis, à leurs voisins? A qui en parler? Comme David, chacun explique ses prises de positions et ses actes par un argument d’évidence pratique.
La peur est revenue, intolérable et d’autant plus forte qu’elle est bien au-delà des dangers réels de la situation actuelle, ce que ne manquent pas de souligner leurs enfants.
C t l li ? L é t
elles, entre imaginaire (mémoire retravaillée et souvenirs figés des paroles et des visages de leurs parents) et réalité, contrairement à leurs enfants et à leurs amis: ils n’appartiennent plus au même temps. Ils leur faut courage et humilité pour se compre n d re, pour que les confli t s incessants entre eux n’élargissent et ne fig e n t durablement la faille qui les sépare. Ils vivent cette épreuve comme la continuité sans ru p t ure du passé et leurs enfants comme le début d’une ère nouvelle, l’occasion, enfin, de faire leurs preuves, d’un départ, d’une fondation qui serait la leur et pas celle dont ils auraient hérité des pères fondateurs, des pionniers.
Ils sont inquiets pour l’avenir du pays et se demandentquelle société se constru i t: Israël est un pays jeune, qui n’a pas eu le temps de constituer au fil du temps, des épreuves, de la succession des générations sa cohérence, ses re p è res, sa mémoire, toute cette consistance qui permet d’avancer malgré les zigzags, les embardées, les impasses sans perd r e son centre de gravité et sa ligne directrice. Et pour leur famille? Ils craignent que David commette dans cette guerre des actes monstru e u x .
Comment le supportera-t-il une fois la guerre m i roir et l amour qu ils ont pour lui n en sera-t-il pas entaché, fis s u r é?-, ne leur re p rochera-t-il pas d’en avoir été responsables en raisons des choix qu’ils ont faits et qui les ont conduits en ce pays. Ils se souviennent des débats, quelques années auparavant, en France, au sujet des jeunes appelés qui avaient t o rturé ou participé à des massacres pendant la g u e rre d’Algérie: les conséquences personnelles, familiales, collectives en étaient terribles et durables. Quel gâchis. Ils pensent à leurs petits enfants qui naîtront un jour ou l ’ a u t re, et se demandent comment David pourra assumer devant eux ce qu’il aura fait, et ce qu’il leur transmettra du judaïsme, de son judaïsme. Ils ne voudraient pas que le silence de leurs parents sur ce qu’ont fait et subi leurs p a rents et eux-mêmes, dont ils ont tant souff e rt, se perpétue dans la famille, transmette aux générations nouvelles la même souff rance .
Sarah les observe et se demande avec angoisse où ils en seront tous dans un an, dans dix ans, dans cinquante ans ? Elle a le sentiment de vieillir vite, dans le temps qui passe sans passer, d’être au milieu du gué.