Voir aussi sa correspondance avec Jaspers et les articles repris dans Auschwitz et Jérusalem. Elle avait bien vu que l’ultra-orthodoxie et certains “universalistes” désincarnés se rejoignent pour donner de l’“essence du judaïsme” une vision anhistorique.
Comment la périphérie est-elle devenue le centre?
Dans un cours professé durant la “drôle de guerre”, Léon Brunschwig, le grand philosophe franco-juif distinguait entre “L’Europe expression géographique” et l’“Europe communauté spirituelle”. La première n’avait jamais eu la moindre signification pour les Juifs “médiévaux”, dont l’écrasante majorité vivait autour de la Méditerranée et dans le Proche-Orient. La présence de communautés juives sur le sol de ce que nous nommons aujourd’hui le “continent européen”- ce petit cap de l’Asie dont parle Valéry! - date de l’Empire romain. Ce fut un phénomène où il est bien difficile de distinguer la notion, bien saisissable empiriquement, de Diaspora et celle, plus théologique à vrai dire qu’historique, d’Exil (de Galout). Que les Romains victorieux (en 70, en 135) massacrèrent beaucoup de “Judéens”, voilà un fait très probable; que beaucoup d’autres Judéens quittèrent leur patrie dévastée, pour rejoindre des communautés existant dans l’Empire perse ou dans l’Empire romain en voilà un autre. Mais cela ne constituait pas dans la conscience du peuple un phénomène d’“exil”, dans la mesure où jusqu’à la conquête musulmane et peut-être audelà, (Itzhak Baer parle du XIe siècle comme date butoir), Eretz-Israël reste le centre, ou un des deux centres du peuple juif. Mais dans tout cela, et au surplus dans un contexte d’extrême mobilité, les notions géographiques qui sont aujourd’hui les nôtres n’entraient pas en ligne de compte. L’espace vécu par les Juifs, comme celui des civilisations perses, byzantines, plus tard arabes dans lesquelles ils étaient immergés, connaissait des frontières d’Empires, non des limites continentales. C’est uniquement lorsque la réalité de l’“Europe-communauté spirituelle” émergea (et c’est jusqu’à ce jour la seule significatif) qu’ils eurent à se définir par rapport à elle. Nous avons encore, à l’heure où la “construction européenne” soulève tant d’interrogations, à le faire aujourd’hui.
Judaïsme pluriel Si nous nous reportons à ce que le grand historien-théologien Jacob Neusner (pratiquement inconnu en France, un seul livre traduit aux éditions du Cerf), nous dit de la pluralité Europa Judaïca? par Daniel Lindenberg
D i l Li d b E J d ï ? 9 des judaïsmes 2, la congruence entre tous les “judaïsmes” modernes et la naissance d’une Europe consciente d’elle-même apparaît absolument découler de la nature des choses.
L’aventure “européenne” des Juifs ne commence en effet réellement que lorsque le signifiant “Europe” se construit contre la vieille notion de “Respublica Christiana”, construction auxquels les parias de cette entité chrétienne participent, d’abord parce qu’ils sont sollicités, ensuite et de plus en plus en toute connaissance des enjeux. En 1492 et 1497, les Juifs sont bannis d’Espagne, puis du Portugal, exclus de sociétés dont ils étaient des rouages actifs. Mais ces communautés ne sentaient rien de plus en commun avec une communauté d’Allemagne ou de Bohême qu’avec une autre située au Yémen. Quant aux communautés ashkénazes ou italiennes, elles vivaient dans un espace, étiré de l’Alsace aux plaines d’Ukraine, qui n’avait d’autre signification que d’être le “contenant” de collectivités qui étaient la seule réalité pertinente pour elles. On le voit encore dans les mémoires de Glückel de Hameln, au début du XVIIIe siècle. Un membre de ces communautés pouvait se trouver, pour telle ou telle raison, transplanté en Afrique du Nord, par exemple; cela ne changeait rien à l’affaire.
Ce qu’on demandait aux “royaumes” des Goyim, seraient-ils situés sur la Lune, c’est de laisser les Juifs vivre en paix sous leur Sainte Loi. Mais autour de l’an 1500 l’Europe chrétienne découvre la “question juive”. Faut-il achever ce qui a été commencé par les premiers États-nations (Angleterre, France) et rendre la chrétienté occidentale judenrein?
Faut-il au contraire faire rentrer les Juifs (comme les Grecs) dans une nouvelle Europe rendue à ses sources, pour sa re-naissance?
Charles Lehrmann et les Influences juives sur la pensée européenne en témoignent. L’emploi du mot “Europe” se généralise à la Renaissance. En effet, l’identité religieuse, la seule qui fût signifiante pour les “Européens” du Moyen Âge (comme elle le restera, et le reste, encore souvent, ailleurs), se brise sans retour après la révolution luthérienne (1517).
On ne peut mieux faire que renvoyer sur ceci et tout ce qui va suivre, au grand Michelet 3.
Johannes Reuchlin: une archéologie de l’Émancipation Johannes Reuchlin (1455-1522) fut, peutêtre malgré lui, le héros de la première lutte moderne pour la dignité des Juifs sur le sol européen. Au départ c’est un théologien “humaniste”, qui à la différence de beaucoup de ses confrères (au premier rang desquels l’illustre Erasme) considère que la “Renaissance des Lettres” est un retour à la Grèce, à Rome et à Israël. Aidé par des rabbins, souvent érudits de premier plan (comme Ovadia Sforno), il apprend l’hébreu et l’araméen, lit la Guemara et le Zohar dans le texte.
Sa vie va basculer lorsque les Juifs de Mayence et de Francfort l’appellent à la rescousse, en 1510.Que se passe-t-il en fait? Ce n’est pas une affaire de meurtre rituel. Il s’agit en fait de défendre contre l’accusation de “blasphème”, la colonne vertébrale de la vie juive, de sa “civilisation” comme nous dirions aujourd’hui: le Talmud. C’est ce que Heinrich Graetz appellera dès 1857 “la bataille du Talmud”. Le grand historien est le premier à rendre à Reuchlin sa vraie place de “père de la Réforme” germanique, sans lequel Luther- qui sur bien des plans représente une régression par rapport à son devancier-- n’aurait pas été possible. C’est que Reuchlin, comme son neveu Melanchton (le lieutenant de Luther) est un humaniste, c’est-à-dire un adversaire résolu de la scolastique obscurantiste et de l’Inquisition qui lui est liée. Si, sans être à proprement parler un “ami” des juifs (nous ne sommes pas au XVIIe siècle!), il s’engage en faveur du Talmud diffamé, c’est qu’il a pu s’imprégner depuis des années des Textes fondamentaux de la Tradition hébraïque, et singulièrement de la Kabbale. On ne redira pas ici l’histoire de la Kabbale chrétienne à l’aube de la Renaissance. Qu’il nous suffise de rappeler qu’à Florence il y a au tournant du siècle un
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La catastrophe marrane et le recommencement de l’histoire des Juifs “européens” Vers 1500, l’Europe est, à l’exception de l’Allemagne et de l’Italie “judenrein”.
Théoriquement, du moins. Car il existe, du fait de la manière dont vient de se dérouler l’expulsion des Juifs d’Espagne, puis du Portugal, un judaïsme souterrain, clandestin, dans la Péninsule ibérique. Dans les années, les décennies, les siècles qui vont suivre, ces judaïtés d’un type entièrement nouveau se répandront dans le monde entier, de l’Amérique latine aux Indes, en passant par l’Empire ottoman. Mais c’est dans ce que l’on commence à appeler l’“Europe” -et non plus la “République Chrétienne” - que le destin des “Nouveaux-chrétiens”, devenus par la force des choses les premiers Juifs modernes, sera le plus décisif pour l’avenir de leur peuple tout entier. Le marranisme comme matrice, métaphore, et modèle d’intelligibilité du Juif contemporain, mais aussi de l’individu contemporain en général, de quelque origine qu’il soit, suscite depuis longtemps une attention soutenue. Un des premiers à en prendre conscience fut Heine qui revendiquait haut et fort son “marranisme”. Par un paradoxe de l’Histoire, c’est la judaïté ashkénaze, la moins armée qui fût par son bagage théologique pour entrer intellectuellement dans la modernité qui l’a cependant fait. Cela ne fut possible qu’en greffant sur le corpus arriéré des communautés du Nord des idées marranes, à travers les crises sabbatéennes et frankistes. D’où de redoutables bombes à retardement… Richard Popkin et son identification aux marranes des sceptiques modernes et de luimême comme dissident du judaïsme officiel (voir son Autobiographie); il considère que le marranisme a irrigué la culture française du XVIe siècle (Montaigne, son cousin Francisco Sanches, Bodin, mais aussi La Boétie, Michel de l’Hospital et… Nostradamus. Il a aussi été une source des Lumières. Les marranes ne publiaient pas leurs textes antichrétiens, même en Hollande. Mais d’autres les lisaient plus tard (exemple de d’Holbach avec Israël vengé d’Orobio de Castro). De nos jours, le thème “marrane” irrigue de façon significative la réflexion de penseurs juifs comme Edgar Morin, Jacques Derrida, ou, tout récemment, Daniel Bensaïd 4. Aujourd’hui (voir le remarquable numéro de la revue Pardes sur Le Juif caché, marranisme et modernité), le marranisme, après avoir servi à comprendre la condition des juifs communistes ou sous les régimes communistes, est considéré de plus en plus comme une anticipation des crises identitaires modernes, concernant les peuples européens au premier chef… Extension du domaine de la lutte On peut considérer la marche “hors du Ghetto” (voir le livre de Jacob Katz qui porte ce titre) vers l’Émancipation comme une extension du paradigme marrane aux communautés ashkénazes, en commençant par l’Allemagne, et ensuite jusqu’au fin fond des Empires russes et austro-hongrois. Ce n’est pas par hasard que Mendelssohn a traduit
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Manassé Ben Israël, le premier “homme politique” du judaïsme moderne.
Le mot “Haskala” est le correspondant d’Aufklärung en néo-hébreu. A noter cependant qu’il est forgé sur une racine (SKL), qui suppose non une illumination après la nuit, mais l’intelligence, l’“entendement” (le mot sekel traduisait, en hébreu rabbinique, le nous grec ou l’’aql arabe) et qui fait que l’équivalent littéral en français serait non pas “Lumières”, mais “rationalisation”, “intellectualisation”… Le mouvement intellectuel ainsi dénommé est né en Allemagne vers 1780. Mais ses antécédents sont beaucoup plus précoces. Les Juifs du Saint-Empire étaient travaillés (depuis 1700 d’après Michael A. Meyer) par une tendance, sinon à la “sécularisation”, du moins à la modernisation (ouverture timide à la langue et à la culture allemande, aux sciences “profanes”). Ce faisant les communautés juives recueillaient l’héritage de leur propre histoire récente - la lutte antisabatéenne d’un Jakob Emden- mais aussi celui des rabbins de Hollande ou de Venise, pionniers dans ce domaine.
Si Moses Mendelssohn (1729-1786) est considéré à bon droit comme le “père” de la Haskala, il n’en est pas, à strictement parler, partie prenante. Celui qui mérita de ses contemporains (chrétiens) le surnom de “Platon allemand” ne voulait pas autre chose, en tant que Juif orthodoxe, qu’“épurer le “judaïsme” (néologisme dont il est en langue allemande, l’inventeur) de ses scories superstitieuses. La Haskala “berlinoise” est composée d’esprits beaucoup plus radicaux, influencés par le déisme anglais, puis Kant. lls rompent avec l’observation stricte de la Halakha (Loi) et remettent en cause l’autorité rabbinique. lls concordent par contre avec les projets des “despotes éclairés” (Frédéric II et Joseph II) qui visent à rendre les Juifs “utiles” aux États, dans une perspective plus “physiocratique”. que réellement émancipatrice. D’où l’insistance sur l’abandon du judéo-allemand, de l’étude talmudique (moins d’ailleurs qu’on ne l’a longtemps dit), et surtout des “métiers juifs” parasitaires (voir le chapitre XI de Hors du ghetto de Jacob Katz). Mais il y aussi un aspect proprement religieux de la Haskala, dont le Bé’ur (explication, commentaire) reste le témoignage littéraire le plus important. Il s’agit de la glose hébraïque de la traduction du Pentateuque par Moses Mendelssohn. Si la Haskala berlinoise reflète à sa manière les ambiguïtés du concept de “religion naturelle”, sa cousine d’Europe orientale revêt une toute autre signification. Elle est liée à une volonté de persister en tant que groupe humain séparé, et ses sources proprement religieuses (par exemple en Lithuanie avec le “Gaon de Vilna” ou Rabbi Menashé de Ilia) lui permettent de s’appuyer sur des autorités incontestables de la tradition (Maimonide ou le “Maharal” de Prague) aussi bien que sur des auteurs plus sulfureux (Azaria de Rossi) pour proposer une version modernisée de l’orthodoxie, qui n’a rien à voir avec ce que sera la “Réforme” judéo-allemande. Ainsi le Rav Menahem Mendl Lefin de Satanow, vrai Maskil en caftan, présentera à la Diète de Varsovie, au moment de la révolution polonaise de 1791, une brochure en français sur la réforme de la vie juive. ll y a aussi une Haskala russo-polonaise plus tardive, qui affrontera les tenants du mode de vie traditionnel (essentiellement représentés alors par le hassidisme de la troisième ou quatrième génération), au nom du fameux mot d’ordre “juif sous ta tente, homme au-dehors”, dont toutes les formes de révolte à venir (Mouvement ouvrier “bundiste”, Sionisme “laïc") seront les héritières. Là où la Haskala prussienne a réalisé, malgré elle, le terrible mot d’Emmanuel Kant sur “l’euthanasie” du judaïsme (le judaïsme étant pensé comme une survivance archaïque, et les “éclairés juifs” ne réussissant pas à transmettre un judaïsme modernisé, se convertissant, s’émancipant comme “individus sans attaches” dans la société “semi-neutre”, etc..), les Lumières juives ont bien “mérité”, à l’Est, de la renaissance
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Il existe, au niveau le plus profond une profonde unité de toutes les formes historiques de la Haskala, rappelées par le Professeur Freddy Raphaël: “la foi en la raison, la croyance en un idéal de fraternité humaine, la volonté de réintégrer le peuple juif dans le cours de l’histoire en tant que force agissante.” En France, où le mouvement en tant que tel n’a jamais existé, ces idéaux se retrouvent, avec un statut de charte pour l’action, dans l’idéologie des juifs “quarante-huitards”, qui se lèvent en 1860 pour fonder l’Alliance Israélite Universelle, et promouvoir la première “politique juive” mondiale de la modernité.
D’Espagne, puis de la République de Venise était donc parvenue aux Juifs ashkénazes l’idée de ce qu’on peut appeler, en toute rigueur, une Renaissance juive. ll ne s’agit pas en effet d’“inventer” un nouveau “judaïsme”, mais de revenir à ce qu’a été vraiment le peuple juif quand il n’était pas affecté par ces tares que sont le ghetto, les métiers improductifs, le “jargon”, la superstition, l’ignorance des sciences et de la philosophie “profanes”. Donc une attention toute particulière sera accordée, non sans risquer parfois la contradiction entre modèles difficilement compatibles quoique également prestigieux, à la symbiose judéohéllenistique des Philon et des Flavius Josèphe, à la reconstruction des Sages de Yabneh, au Caraïsme de la grande époque, à la rencontre de l’aristotélisme arabe et de la tradition rabbinique (Maïmonide, Del Medigo), tous pris comme paradigmes d’une Haskala ante litteram dont les fondements existent déjà dans la Tora écrite et le Talmud (qui n’est pas unilatéralement rejeté par les maskilim, quoiqu’en dise une rumeur tenace) A partir de là, deux destins étaient possibles pour la Haskala. On peut être tenté de voir la bifurcation possible au niveau démographicoterritorial. A l’Ouest on a en Allemagne et en Italie (trop souvent oubliée, malgré ses illustres racines vénitiennes ou toscanes, des communautés très minoritaires au sein de la population globale, en voie de modernisation et d’assimilation linguistique (depuis environ 1700 en Allemagne, selon les estimations d’aujourd’hui). Les Lumières y sont donc une condition de possibilité d’intégration personnelle, en particulier par l’Education et la Verbesserung plus généralement (“civilisation des mœurs”, dirait Norbert Elias). L’horizon est donc une pure adaptation à la société majoritaire, par l’invention en particulier d’une “confession mosaïque” réformée sur le modèle luthérien ou calviniste. L’horizon menaçant est la conversion, seul véritable et définitif (jusqu’à Hitler du moins…) “billet d’entrée” dans la société européenne (Heine). ou la “haine de soi” qui naît du nihilisme latent d’un judaïsme fantomatique qui a perdu tout sens de ce qui fut la grandiose utopie de Mendelssohn et des successeurs immédiats, à savoir la “mission des juifs” répandant le nouvel Évangile universel de raison et de liberté (voir sur ce point le grand livre d’Eugène Fleischmann, Le christianisme mis à nu).
L’échec patent de ce projet, auquel pourtant un Hermann Cohen voudra croire jusqu’au bout, non sans concessions marquées au “germanisme” ouvrira la voie à la critique impitoyable de cette faillite morale par la génération totalement assimilée (mais non “intégrée”) que symbolise avec éclat la Lettre au Père d’un certain Franz Kafka.
Dans cette Europe de l’Est, où vivaient, non émancipées pour la plupart, vivant leur propre langue et leur propre culture aussi bien que leur statut personnel des masses compactes de Juifs (ce qui fascinait Kafka et d’autres israélites “occidentaux”, avec une tendance inévi-
D i l Li d b E J d ï ? table à idéaliser la situation “spirituelle” des Ostjuden), la Haskala a eu, nous l’avons déjà suggéré, une tout autre signification et un tout autre impact. Dans l’Empire tsariste, en Roumanie, et même en Galicie (où les Juifs possédaient certains droits civils et politiques), la société juive, a été, en particulier sous l’influence de ses Lumières indigènes, modernisée, non dissoute. La sécularisation n’y a pas été un ferment d’“euthanasie” du judaïsme, selon le souhait ouvertement formulé par Immanuel Kant (voir plus haut), mais de renaissance religieuse, culturelle et nationale.
L’histoire de la Haskala dans le Royaume de Pologne, peu connue, est très instructive pourtant. L’aventure d’un Salomon Maïmon ou d’un Zalkind Hourwitz, allant chercher, qui à Berlin, qui à Paris les sources vives de la Science nouvelle, apparaît moins coupée qu’il n’y paraît du mouvement général de la vie juive. L’ambition de marier la Tradition et la Civilisation européenne sécularisée (Tora ’im derekh-eretz) irriguera jusques et y compris une grande partie des juifs de stricte observance. Le sionisme “religieux” s’y ressourcera.
Mais même le sionisme laïque, y compris dans ses tensions internes aurait-il été possible sans la révolte de la Haskala russo-polonaise contre la vie juive mutilée de la Zone de Résidence?
Révolte qui peut aussi bien apparaître comme une condamnation sans appel de Mendelssohn (Peretz Smolenskine) comme fossoyeur du judaïsme “national”, ou ce panégyrique des Lumières hébraïques dû à Mikha Yosef Berditchevski: “Avec la Haskala, avec l’âge de la critique, nous avons poindre parmi nous les premiers bourgeons de la liberté.”5 Promoteurs actifs des Lumières (voir la vie passionnante de personnages relativement peu connus comme Isaac de Pinto) les Juifs ne pouvaient qu’être la cible privilégiée de ceux qui voulaient “résister” aux Lumières, au libéralisme européen, à la démocratie naissante. Là est le “terrifiant secret” de l’antisémitisme politique, qui aboutit à la “désémancipation” des années trente et au Hurban nazi. Ceux qui ont rédigé et diffusé le poison intitulé Les Protocoles des Sages de Sion puis leur disciple Adolf Hitler 6 savaient ce qu’ils faisaient. Mais les choses sont plus complexes dans la réalité que ne le laisserait croire le simple énoncé de cette “contradiction principale”. Beaucoup d’intellectuels juifs, dans des sociétés où ce ne sont pas les Lumières mais des idéologies “romantiques” comme le nationalisme ethnicisant qui tiennent le haut du pavé, se laissent porter par ce courant, tout en gardant en général leur fidélité de base aux idéaux universalistes. C’est le cas en Russie, dans les pays germaniques, et même en France après le terrible choc de l’Affaire Dreyfus. Se rallier au nationalisme peut prendre d’ailleurs diverses formes: ce peut être une adhésion à l’idéologie nationale dominante, russe, allemande ou française. Mais ce peut être aussi la conversion à un nationalisme juif spécifique. On tient souvent le plus grand compte du rôle messianique d’un futur centre juif, en Palestine dans la plupart des cas de figure, pour l’édification d’un monde réconcilié, réalisation d’une Europe idéale. C’était déjà le cas chez Joseph Salvador en 1856 7, puis chez son disciple Moses Hess, puis chez Theodor Herzl lui-même.
Européens ou “Orientaux”?
La crise antisémite repose inévitablement la question: les Juifs sont-ils européens? On connaît la réponse des antisémites. Celle des sionistes ne va pas de soi. Herzl et Nordau, portés par le grand mouvement d’expansion coloniale veulent transporter l’Europe, en la personne de ses Juifs, en Palestine. Mais il y a aussi un autre courant, qui veut une rupture entre une identité juive revenue et à son berceau, et un continent qui est radicalement autre. Cet autre courant s’incarne dans les figures de Buber et de Berdichewski. La conception buberienne du judaïsme découle donc logiquement du refus qu’il soit seulement un corps de commandements coupé de ce qu’il appelle la vie absolue du peuple. Ennemi du formalisme tatillon des rabbins, Buber ne
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Pour Buber, en fait le judaïsme est un “processus” spirituel qui peut se résumer à trois idéesforces; l’Unité, l’Action, et l’Avenir. C’est le Hassidisme qui a pour la dernière fois incarné ce judaïsme essentiel. Buber se battra toute sa vie pour une renaissance juive qui prenne la relève d’une spiritualité hassidique épuisée, et qui ne correspond plus aux conditions de l’époque. Le sionisme politique et les socialismes juifs se réclament d’un tel mot d’ordre.
Buber croisera longuement leur chemin sans jamais adhérer totalement à leur credo.
Socialiste, il l’est depuis toujours. Sa première apparition publique n’était-elle pas une célébration de Ferdinand Lassalle, fondateur charismatique de la Social-Démocratie, rival de Marx et surtout figure emblématique de l’imaginaire juif européen (Freud, Trotski, Rosa Luxemburg, Herzl lui-même, en témoignent).
Détail piquant: Ferdinand Lassalle, pourtant totalement déjudaïsé par la suite fut lui aussi fasciné dans sa jeunesse silésienne par le Hassidisme… Un demi-siècle plus tard un Walter Rathenau le fut aussi. Mais la naissance de l’antisémitisme politique moderne (vers 1880), n’entraîne pas forcément à des spéculations sur l’identité juive, sur le “sang juif” et le caractère national, dont il faut bien avouer qu’elles se situent sur un terrain qui est exactement celui de l’antisémitisme, lorsqu’il affirme que les Juifs “asiatiques” sont consubstantiellement étrangers à l’Europe aryenne.
Sauver le malade ou éradiquer la “maladie”?
Le médecin d’Odessa, Pinsker, envisageait pour sa part une séparation de corps (Autoémancipation, 1882). Puisque la haine des Juifs est incurable, il faut chercher pour ces derniers un territoire, où ils seront à l’abri. (L’auteur ne dit pas que ce territoire sera, obligatoirement, la Palestine). C’est l’auto-émancipation opposée à l’émancipation octroyée, et réversible.
Mais d’autres penseront plutôt à soigner la “maladie”. C’est le parti que vont prendre les jeunes révolutionnaires de l’intelligentsia juive-russe. Non pas qu’ils récusent tous la voie de l’auto-émancipation nationale. Mais ils s’opposent à l’idée qu’il faille, “déserter” partir, reconnaître qu’ils n’ont pas le “droit” d’habiter ce pays; ils préfèrent celle d’une Révolution qui abattrait la “prison des peuples” qu’est le tsarisme, et instaurerait à sa place une Union des peuples, où le peuple juif aurait toute sa place. Ces jeunes gens, en rupture de Synagogue ont rencontré d’abord le “populisme” russe, et un intense désir de se fondre dans la langue et la culture russe. Revenus de ce rêve, ils n’en restent pas moins extrêmement marqués par certaines tendances de la jeunesse universitaire, dont les mentors se nomment Pisarev, Kropotkine, ou Pierre Lavrov. Ils sont marqués aussi (ce qui n’a rien de contradictoire) par la tradition “sabbatéenne” et hassidique de révolte contre l’ascétisme rabbinique et le formalisme talmudique. Ils sont en quête d’une nouvelle Halakha scientifique, d’un Messie laïque. Des hommes très marqués par le populisme russe comme Doubnov, An-Ski, Nahman Syrkine ou Jitlovski vont tenter de leur en proposer une. Mais la question va bientôt se poser de savoir si les Juifs pour s’“auto-émanciper” doivent prendre la voie d’un État-nation à la manière des autres “ethnies” d’Europe ou proposer un modèle original. C’est là qu’interviennent des esprits originaux comme Ahad- Ha’am et surtout, Martin Buber. (1878-1965).
On ne saurait comprendre leur place dans la pensée juive, sans tenir compte d’autres formes de “messianisme” sécularisé, avec lesquelles ils ont des interfaces évidents: bundisme, “autonomie nationale culturelle” de Shimon Doubnov, yddishisme à la Nathan Birbaum ou à la Haïm Zhitlovski.
Buber et le “sionisme spirituel” Dans un premier temps Buber, comme d’autres membres de ce qu’on appelle en 1903- la “fraction démocratique” du Mouvement sioniste, s’oppose à Théodore Herzl sur des points qui n’ont rien à voir avec
D i l Li d b E J d ï ? la prise en compte ou non de la présence des Arabes en Palestine. Ce proudhonien impénitent rejette alors, avant tout l’idolâtrie de l’État si patente chez les sionistes herzliens, admirateurs de Bismarck. Plus tard, pour la même raison, il refusera l’exaltation chauvine qui tourne dans d’illustres têtes pendant la guerre de 14, et prendra, avec Landauer et quelques hollandais une position à la Romain Rolland. Cette idolâtrie du “plus froid de tous les monstres froids”, n’est selon lui que le produit d’un matérialisme à courte vue, où c’est la judaïcité “physique” des populations juives (Judenheit) qui est le seul objet digne d’intérêt, alors que le jeune philosophe a en vue le renouveau du “judaïsme” entendu comme Culture (Judentum). Après la mort de Herzl (1904), Buber se retire de l’action politique pour se consacrer à ses recherches sur le Hassidisme qui le rendront célèbre dans le monde germanophone tout entier. Ses Contes de Rabbi Nachman (première édition 1908) marqueront des personnalités aussi différentes que Walther Rathenau, Franz Kafka ou Georg Lukàcs.
Cette publication coïncide en effet avec un phénomène que Gerschom Scholem appellera la rupture avec “la maison des pères 8, à propos des jeunes juifs allemands (ou germanophones) de la génération 1910. Même si tous les enfants de cette génération ne choisissent pas l’option sioniste, tant s’en faut, leur révolte contre le mode de vie bourgeois et les illusions de l’assimilation est générale. A tous Buber fournit l’image d’un judaïsme “authentique” vivant, dionysiaque, qui consonne bien avec le nietzchéisme ambiant. Sans du tout renier la germanité, dont il est pétri, il affirme la différence du judaïsme et son “orientalité” originaire, à laquelle il doit se ressourcer. “Les Juifs sont restés des Orientaux. Ils ont été chassés de leur pays et envoyés vers les pays occidentaux; ils ont du vivre sous des cieux qu’ils ne connaissaient pas et sur un sol qu’ils ne cultivaient pas; ils ont enduré ce martyre, et, pis encore une vie d’humiliations, ils ont adopté les mœurs des peuples parmi lesquels ils demeuraient et ils se sont mis à parler leur langue; et (malgré) tout cela) ils sont restés des Orientaux". (Une terre, deux peuples…, p.39) C’est ainsi que Buber exprime sa conception du sionisme: il ne s’agit pas de “revenir” fondamentalement sur une terre, promise ou pas, mais de réintégrer son aire culturelle, indépendamment de toute conséquence politique. Si les Juifs, comme les Chinois, les Indiens, les Arabes, appartiennent à l’“Orient”, ils doivent retrouver leurs racines; qu’ils le fassent à Vienne, à Sadagora ou à Jérusalem est secondaire… D’où l’accord de Buber avec les penseurs de la “Fraction démocratique”, qui estiment le travail culturel en Diaspora au moins aussi important que la colonisation agricole de la Palestine. Mais aussi un respect de la culture arabo-musulmane que le sioniste moyen ne partage pas toujours, c’est le moins que l’on puisse dire. A l’instar du Fondateur, Theodor Herzl, ce dernier estime que le Peuple Juif est plutôt l’avant-garde de l’Occident avancé dans l’Orient arriéré. Ce dernier ne commence-t-il pas en fait à la frontière russe, au-delà de laquelle vivent ces Ostjuden méprisés, confits dans leur hébréoaraméen archaïque et leur “jargon” judéo-allemand, incapables de parler mieux que le “Kongressdeutsch” basique, mêlé de yiddishismes, dans les assemblées sionistes? Alors les Arabes et leur héritage…” L’évident provincialisme” de la culture israélienne 9 noté par beaucoup, renvoie à un fait beaucoup plus essentiel: les Juifs, mêmes israéliens, ne sont pas sortis d’Europe, que ce soit ceux qui en étaient géographiquement originaires ou ceux qui avaient été “européanisés” par les écoles de l’Alliance. Il reste à Israël à trouver sa voie entre une Europe d’avant la Catastrophe, mais qui est aussi celle des nationalismes mortifères de l’Est, et le “Nouveau Moyen-Orient”, un moment rêvé par Shimon Peres (et d’autres!), et dont les contours restent évidemment, malgré les événements en cours, plus que jamais à inventer. Sans leur long cousinage avec l’Europe, les Juifs ne seraient jamais rentrés dans l’Histoire 10. Tel est l’acquis, qui vaut pour tout le monde, de Los Angeles à Tel-Aviv. De même que l’identité des Juifs européens d’au-
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NOTES 1. Itzhak Baer: Galouth, Calmann-Lévy, 2000F 2. “Il n’y a jamais eu, des origines à nos jours, de “judaïsme”, exclusif, unitaire, linéaire qui ait défini une "orthodoxie. Tout au contraire, une variété de judaïsmes de “systèmes judaïques- ont fleuri…” (The Talmudic Anthology, I, p 18)
L’apocalypse de notre temps, Allia, 1991.
Figures d'Israël, Hachette-Littérature, 1997 La "Vieille Synagogue" de Cracovie du 14e ou 15e siècle: la plus ancienne synagogue de Pologne
- ↩ Jules Michelet: Renaissance et Réforme, “Bouquins”, 1982 4. Edgar Morin: Le vif du sujet, Seuil, 1987, Moi-marrane, p. 357; Morin se définit comme “marginal et marrane, ni juif, ni Gentil,” etc. Voir aussi son Journal (Seuil, 1994), et surtout: Mes démons, Stock, 1994 (Du néo-marranisme au post-marranisme) Daniel Bensaïd: Résistances, Fayard, 2001 (chapitre sur “Le signe marrane”)
- ↩ Cité d'après Simon Halkine, La littérature hébraïque moderne, Paris P.U.F., 1958, p. 73 6. Sur le lien entre l'antisémitisme russe et le nationalsocialisme, il faut absolument lire le livre d'Henri Rollin:
- ↩ Joseph Salvador: Paris, Rome, Jérusalem.
- ↩ Gerschom Scholem, De Berlin à Jérusalem, Paris, Albin Michel, 1981 9. Cf. le livre remarquable d'Henri Meschonnic, L’utopie du Juif, Desclée de Brouwer 2001, p.
- ↩ L j if l’E La mise au point que l’on va lire s’inscrit en faux contre une conception ethnocentrique et irrationaliste de l’historiographie juive que l’on trouve brillamment représentée par le livre-manifeste de l’“Ecole de Jérusalem” récemment traduit en français 1. Elle se réclame par contre des travaux de l’historien de la philosophie Shlomo Pinès, et, évidemment, de tout ce que l’œuvre d’Hannah Arendt peut nous donner comme armes contre la conception “nationalo-religieuse” - aujourd’hui souvent déguisée en “devoir de mémoire”- de l’histoire du peuple juif. Hannah Arendt: sa profession de foi dans l’Introduction aux Origins of Totalitarism (L’antisémitisme) est remarquable. L’historiographie juive (Jost faisant exception) efface le séparatisme juif, la haine de l’Autre. Dans sa correspondance avec Blumenfeld, elle déclare préférer des historiens “fanatiques” comme F. Baer, parce qu’ils sont d’authentiques savants, aux “truismes et aux falsifications…” des idéologues vulgaires.
- ↩ L j if l’E philosophe, Pic de la Mirandole, qui, à la suite du Rhénan Nicolas de Cues veut unifier toutes les religions sur la base d’une “Révélation Primitive”… dont la Kabbale donne l’image la plus approchée. Malheureusement loin de cette “Paix de la Foi” et du syncrétisme qu’elle appellerait, c’est l’intolérance et les massacres au nom de la “vraie foi” qui triomphent provisoirement. Et c’est précisément dans l’Europe des “Guerres de Religion” que va naître un autre type de Juif, dont nous sommes aujourd’hui que nous le voulions ou non, les héritiers. Ces hommes et ces femmes, cryptojuifs ou ex-“Nouveaux Chrétiens” rescapés de l’Inquisition ibérique, on les appelle les “Marranes”. Et ce sont eux qui vont sceller un contrat avec une autre “Europe” dégagée du fanatisme religieux… et qu’ils aident largement à naître.
- ↩ L j if l’E nationale du peuple juif, au prix de quelques révisions de la doctrine originelle (abandon de l’universalisme optimiste hérité de la Révolution française - la Haskala “orientale” est fille de 89-, réhabilitation du yiddish, passages de l’Émancipation à l’auto-émancipation comme projet). Gershom Scholem voyait dans la Haskala la suite directe du mouvement sabbatéen qui avait périmé la Loi et sapé la confiance dans l’autorité des Sages.
- ↩ L j if l’E cache pas sa sympathie pour Jésus et le christianisme primitif, qui ont mené jadis le même combat avant qu’il ne soit à son tour dénaturé.
- ↩ L j if l’E jourd’hui ne peut se réduire à la seule “mémoire” instrumentalisée du Hurban (ou de la “Shoah”, si l’on préfère), celle de leurs frères et sœurs du monde entier ne peut escamoter ce qui a fait la liberté et la dignité du peuple juif après la Catastrophe espagnole. Sans les Juifs pas de Lumières. Sans Lumières pas de Révolutions, et donc pas d’Émancipation. Sans Émancipation individuelle, pas d’Émancipation “nationale”. Souvenons-nous en!
- ↩ Je me permets sur ce point de renvoyer à mon livre: