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Nous sommes parmi les plus anciens habitants de l’Europe: en France les premières traces de présence juive datent de l’an 6 de l’E.C., moment où Archelaus, l’ethnarque de Judée fut exilé par l’Empereur Auguste à Vienne (Isère) où il mourut en l’an 16 de l’E.C. Il en est de même pour l’Allemagne où les premiers Juifs arrivèrent avec les légions romaines.
Dans l’histoire de l’Europe, les Juifs ont souvent joué le rôle de passeurs: passeurs de marchandise, mais aussi passeurs d’idées entre le monde grec et la chrétienté, entre la chrétienté et le monde musulman, entre les différentes régions de l’Europe. Passeurs de biens, colporteurs, philosophes, rabbins, cosmopolites, apatrides, révolutionnaires, inventeurs de nouveautés, ferments de troubles et de changements, de la modernisation du commerce et de l’industrie en Allemagne ou en France à la constitution de partis révolutionnaires en Europe de l’Est. Figures de transmission, multiformes et changeantes, car les passeurs ne sont pas toujours les mêmes ; et quelquefois, les uns sont les enfants des autres. La Yeshiva, on le sait bien, pouvait mener les uns vers le Rabbinat, et les autres vers la révolution.
Les Juifs, par leur dispersion, par leur diversité, par leur cosmopolitisme, et leurs contacts nombreux, ont donc été au cours de l’histoire, d’une certaine façon, les premiers Européens.
Marranes anciens ou modernes, selon une acception large du terme, nous avons été les premiers citoyens postmodernes à partager de multiples identités, à nous revendiquer d’un héritage commun et pluriel.
De leur inscription en Europe, ils ont une mémoire mêlée, souvent douloureuse: quand certains les chassaient de leurs terres, faisant déjà de leur pays, tel Philippe le Bel de la France, un pays Judenrein, d’autres pays européens les accueillaient, pour les chasser, plus tard, à leur tour.
L’âge d’or espagnol avait vu, sous le pouvoir des Omeyyades, fleurir la culture juive et les Juifs se distinguer dans les sciences, la médecine, l’économie, la politique, dans un contact permanent et fructueux avec les Arabes, nouveaux maîtres de l’Espagne, après la défaite du royaume wisigoth. Mais la Reconquista ferme pour les Juifs, la période de stabilité et d’ouverture, et les replonge dans l’errance, la misère, l’instabilité, condition que, depuis la destruction du second Temple, ils ont longtemps subie en terre chrétienne. Ce processus de persécution va bientôt culminer avec l’Inquisition et ses bûchers, l’expulsion des Juifs d’Espagne et du Portugal, et l’introduction, quatre cents ans avant le nazisme, de l’obsession de limpiezza de sangre, la pureté du sang.
Après ces siècles de souffrance, d’exclusion, d’expulsions répétées, de migrations forcées, de massacres dont les Croisades ne sont qu’un exemple, les transformations de la société européenne, notamment avec la Révolution française, apportent enfin aux Juifs d’Europe, avec l’Émancipation, l’espoir que, devenus citoyens de leurs pays de résidence, ils pourront enfin mener une vie tran- ÉDITORIAL Les Juifs et l’Europe: une relation ambivalente.
Par Izio Rosenman
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Bien qu’il subsistait encore au XIXe siècle des pays, comme l’empire russe, où les Juifs étaient soumis à toutes sortes de restrictions, de vexations et d’exactions, de pogroms, ils n’en étaient pas moins entrés dans la modernité.
Si l’horizon s’est obscurci en France à cause de l’Affaire Dreyfus, les Juifs n’en restaient pas moins de fervents partisans des Lumières et de la Révolution française.
L’Europe a donc été pour eux et pour un temps, une Europe d’accueil et d’espoir, une Europe où pouvait s’imaginer le dépassement des nationalismes dont ils avaient tant souffert.
Malheureusement, la fin du XIXe siècle, avec la montée des nationalismes, voit croître l’antisémitisme et le racisme, qui se développe et culmine au XXe siècle dans la Shoah.
La Shoah, fait de la mémoire juive de l’Europe une mémoire blessée.
Tentative d’extermination des Juifs, qui a assassiné plus de la moitié de la population juive d’Europe, et a fait pratiquement disparaître la langue et la culture du Yiddishland, elle sonne le glas d’un certain nombre de certitudes et d’illusions.
Elle remet en question les certitudes sur les Lumières, la Raison, les droits de l’homme et la tolérance.
Car il reste encore aujourd’hui à comprendre comment les populations des pays européens, démocraties depuis des dizaines d’années ou plus ont, une fois celle-ci abolie par l’occupant nazi, laissé exclure, puis assassiner une partie de leurs citoyens, les Juifs, même si les Juifs ne furent pas les seules victimes de cette guerre: mais leur massacre reste inégalé dans l’ampleur, dans la cruauté et dans la systématicité de son organisation et de sa mise en œuvre.
S’ils ont compris que leur émancipation et leur intégration restaient fragiles, il n’en reste pas moins que cinquante ans après le génocide, les Juifs vivent une renaissance en Europe: ils sont des citoyens intégrés, dans leurs pays et dans les populations au milieu desquelles ils vivent, des citoyens actifs dans tous les domaines. Leur présence en tant que Juifs, malgré des relents, et quelquefois des vagues, d’antisémitisme, est acceptée, visible, reconnue. La culture juive est présente, trouve sa place dans les cultures nationales des grands pays européens. Et l’on assiste à une remarquable renaissance de celle-ci dans les pays européens qui sortent du communisme, quelquefois, paradoxe, en l’absence quasi complète de Juifs.
Donc nous pouvons aussi rêver à un avenir européen, un avenir plus apaisé pour les peuples, les nations et leurs composantes, avec leurs diversités dans une Europe démocratique, ayant dépassé les nationalismes étroits et leurs tyrannies.
Peut-être n’est-ce là qu’une de ces utopies dont nous avons, tous Européens confondus, été témoins et acteurs au XXe siècle. Utopies qui ont fini en tragédies et en massacres. Car les acquis de la civilisation sont à défendre, et
I i R Édi i l rien n’est jamais définitivement acquis: les guerres de l’ex-Yougoslavie, leurs massacres, leurs nettoyages ethniques nous l’ont rappelé, de même que la difficile situation des minorités dans certains pays de l’ancienne aire communiste. Alors que la construction de l’Europe se développe et que son élargissement est en vue, on assiste, en effet, à une résurgence de conflits ethniques ou ethnicoreligieux, dont on pensait naïvement qu’ils appartenaient au passé, à une exacerbation du nationalisme et des tendances xénophobes, et de d’antisémitisme, qui souvent vont de pair, enfin à des tentatives de réécriture de l’histoire de la période nazie.
Les démocraties sont fragiles, confrontées aux fanatismes et autres fondamentalismes: l’attentat du World Trade Center nous l’a montré.
L’Europe est aujourd’hui pour les Juifs un lieu de rassemblement - troisième par son importance numérique, après les USA et Israël, où la persistance du conflit avec les Palestiniens les concerne au premier chef.
L’Europe qui est entrain de se construire est aussi un lieu d’interrogation sur l’avenir des Juifs dans les sociétés démocratiques où la majorité d’entre eux vit désormais, comme d’ailleurs pour les non-Juifs. Un lieu où s’élabore l’identité des uns et des autres.
Catacombe juive à Rome à la Villa Torlonia (4e Siècle de l'E.C.)
- ↩ Nous entretenons avec l’Europe un rapport fondamentalement ambivalent.
- ↩ L j if l’E quille, sans menaces. Certes cette Émancipation ne s’est pas faite au même rythme partout en Europe. En Europe de l’Est leur propre société en avait subi les conséquences: modification des métiers, accès à une scolarité séculière, tentative de modernisation de leur religion par la naissance du judaïsme réformé, sécularisation de leur culture avec l’apparition de la Haskala, et d’une littérature profane. Éveil à l’action politique à travers la naissance de nombreux mouvements politiques (Bund, mouvements sionistes, mouvements révolutionnaires internationalistes communistes ou socialistes), et en Europe Centrale et Occidentale, rapidement, les Juifs deviennent partie prenante de la vie de leurs sociétés: vie économique, vie politique, vie culturelle. Les itinéraires de financiers comme les Rothschild ou les Frères Pereire, de personnalités politiques comme Adolphe Crémieux, d’artistes, d’écrivains ou de savants, comme Mendelssohn, Heine, Proust, les frères Reinach, en témoignent.