D i l O h i D l’ è d l’é é Les questions de notre parcours, de nos choix et de notre identité sont liées, en grande partie, à celles de la mémoire et de la transmission. Nous sommes héritiers du passé et de l’histoire dont nous sommes issus, et qui continuent de nous travailler, de nous façonner, jusque dans les moindres aspects de notre vie. J’ai cherché à comprendre en quoi cette histoire a influencé mes choix professionnels et en quoi certains aspects de mon travail m’aident à m’en approcher plus intensément, plus intimement. C’est ainsi que nous prenons mieux conscience de notre identité et de nos liens vivants au passé.

Je travaille depuis quatorze ans comme psychiatre et psychanalyste dans le Département de Pédiatrie de l’Institut Gustave Roussy, à Villejuif, avec des enfants traités pour cancer, avec leurs parents, et leurs soignants. Le hasard y est pour beaucoup, mais le hasard qui oriente nos choix n’est jamais totalement irresponsable et arbitraire.

Il est bon de s’interroger sur le rapport entre le hasard et l’exigence qui se révèle alors à nous et qui existait parfois depuis longtemps en nous, à notre insu. Plus que le rôle qu’a pu jouer le nom du lieu, “Villejuif”, j’ai cherché à comprendre l’intérêt éprouvé pour ces enfants, et le rapport entre cet intérêt et mon histoire.

L’expérience-limite.

Les situations extrêmes, les expérienceslimites, celles où nous sommes face aux limites de ce que nous pouvons supporter et à la possibilité de notre mort, nous poussent à porter un regard sur notre vie, nos origines, notre histoire. Alors, des questions, parfois anciennes, oubliées, refoulées, enkystées, figées resurgissent, se remettent en mouvement, reçoivent un nouvel éclairage, tissent des liens insoupçonnés avec d’autres questions. Le cancer d’un enfant est pour lui, pour ses parents, pour sa fratrie, un tel événement, une telle expérience-limite, même si aujourd’hui, avec les moyens thérapeutiques actuels, la plupart des enfants guérissent. La Shoah a représenté, représente encore pour les Juifs d’Europe une telle expérience-limite: limite de l’imaginable, du pensable, du dicible, limite du sentiment d’appartenance à l’espèce humaine.

Le cancer de l’enfant et la Shoah n’ont rien de commun, et il serait faux, stupide et odieux de vouloir les comparer ou les associer.

Mais des parents d’enfants traités pour cancer se sont écriés: “Ici (le service hospitalier), c’est le ghetto.” Le service hospitalier est ouvert, et les soignants y travaillent sous le regard attentif et compétent des parents, mais le cancer enferme soignants et soignés dans son univers clos, hors du regard des autres qui n’en sont pas touchés et qui ne veulent en voir que les exploits thérapeutiques, présents ou à venir, qu’il suscite mais pas les contraintes quotidiennes qu’il impose ni les bouleversements du corps qu’il réalise. D’autres parents ont dit: “A quoi a-t-il servi que mon père survive aux camps si c’est pour en arriver là?” Ils se posent ainsi, de façon compréhensible et légitime, la question du sens du cancer - et non de sa cause - dans l’histoire de leur vie et de celle de leur famille. Même si, en luimême, le cancer n’a pas de sens: il est. Mais faute d’apporter une réponse suffisante à la question du “pourquoi?” (non pas une réponse précise, bien sûr, mais un cheminement de la pensée), le cancer risque d’être non-sens, pure destructivité. Mais, comme les enfants et les parents, ceux qui ont accepté, volontaire- Dans l’après coup de l’événement par Daniel Oppenheim

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Depuis, l’interrogation sur l’expérience de ces enfants et celle sur mon intérêt pour eux ne cessent de dialoguer entre elles, s’enrichissant mutuellement.

L’expérience du cancer par l’enfant.

Le cancer peut faire mourir l’enfant. Il est une force aveugle, inhumaine, à visée totalitaire. Rien ne le laissait prévoir, puisqu’il n’y a pas de cause connue à ce dysfonctionnement biologique cellulaire: ni psychologique, ni toxique (tabac, alimentation), ni environnementale (pollution), hormis les cancers de la thyroïde dus aux radiations et quelques rares cas d’origine génétique. Le cancer n’a pas de sens, pas de logique. Sa survenue est un événement qui met en mouvement le questionnement sur le sens d’une histoire, d’une vie: “Pourquoi lui/elle, pourquoi nous, pourquoi maintenant? Qu’est ce que ça veut dire?” C’est pourquoi les parents (et les enfants) cherchent des explications, une cause malgré tout, un responsable, le plus souvent euxmêmes: “Nous avons fait des mauvais choix nous n’aurions pas dû nous marier, vivre dans ce lieu, manger ces aliments, nous séparer, le/la disputer, etc. Parfois, ils accusent le destin, qui les poursuit, eux et leur famille.

Parfois, ils s’en prennent à Dieu: comment continuer à croire en Lui s’il laisse mourir des enfants innocents, mêmes des bébés ?

D’autres se révoltent contre la société : “Pourquoi notre société ne s’est elle pas donnée tous les moyens d’empêcher que des enfants meurent?” Sans ce questionnement, ils risqueraient de rester psychiquement passifs face à l’insensé et à la violence du cancer, - l’expérience de la maladie réduite aux soins médicaux et infirmiers -, se déchargeant de toute responsabilité sur les soignants ou leurs propres parents.

L’enfant alors serait seul, malgré leur présence physique, sans qu’ils soient les interlocuteurs privilégiés qu’exige son propre questionnement. S’il guérit, comment pourra-t-il s’appuyer sur eux pour intégrer dans la continuité de sa vie, de son histoire, cette période si importante, à laquelle ils n’auront pu ni su participer; comment pourra-t-il en partager avec eux le devenir et les effets? Un témoignage, factuel, objectif, semblable au dossier médical, le complétant, est nécessaire, mais ne répond pas à son exigence et son besoin de savoir ce qu’il a vécu (il sait bien d’ailleurs qu’il n’en pourra obtenir la mémoire exacte, précise, exhaustive, et ça ne l’intéresse pas).

La fonction parentale de témoin - partie prenante de l’expérience, en ayant subi et continuant d’en subir les effets, est irremplaçable.

Sinon, le lien entre eux risque d’en être altéré, malgré la gentillesse et l’affection.

Après la fin du traitement.

Ce questionnement doit rester ouvert, évolutif, et il n’y a pas de réponse aux questions posées. Se figeant, il risque d’enfermer l’enfant, sa fratrie, ses parents, dans la fausse réassurance d’une certitude écrasante, quels qu’en soient les termes: notre famille est maudite, nous sommes coupables, les autres le sont (de n’avoir pas subi ce que nous avons subi, de n’avoir pu, su, voulu nous aider, comprendre notre souffrance), nous sommes victimes, etc.: enfermés dans une solitude amère, voire haineuse.

Les enfants traités pour cancer, et leur fratrie, disent parfois : “Plus tard, je serai

D i l O h i D l’ è d l’é é pédiatre, ou chercheur, ou vétérinaire”.

Refuser la souffrance et la mort des enfants est à l’origine de la vocation de nombreux pédiatres. Les fratries des enfants morts peuvent dire: “Plus tard, je n’aurai pas d’enfant: j’ai vu la souffrance de mes parents, et je ne voudrais pas subir une telle épreuve. Je ne voudrai pas transmettre, comme eux, la mort en même temps que la vie.” D’autres disent: “J’aurai un enfant, pour remplacer celui que mes parents ont perdu.” Les particularités des histoires personnelles et familiales s’ajoutent à l’expérience du cancer pour induire ces attitudes, ces choix, ces vocations. Il est souhaitable que chacun ait une idée suffisante des divers éléments en cause dans ses choix et attitudes, pour éviter les illusions et les déceptions (la réalité a son autonomie propre et n’est pas réductible à des images idéales), et puisse poursuivre le parcours de sa vie entre réalité et idéal, réalisme et utopie, passé et présent.

Du bon usage de l’analogie et de la mémoire Certains parents expriment clairement, allusivement, confusément, l’idée que le cancer de leur enfant est dans la continuité, inévitable, de la Shoah, illustre le destin juif. La mémoire - inconsciente ou consciente - et les traces laissées par les souvenirs - personnels, familiaux, ou collectifs - autant que par le savoir historique peuvent avoir des points communs, des ressemblances, avec la réalité présente dans laquelle nous vivons, et nous pouvons avoir l’intuition des passerelles qui relient ces deux champs de notre parcours.

Cette intuition est féconde et stimulante si elle nous aide à mieux comprendre la logique de nos vies, à mieux poursuivre notre trajet. Mais il serait dommage qu’elle se stérilise en s’aliénant à l’analogie superficielle et simpliste.

L’expérience du cancer peut avoir des traits communs avec celle de l’extermination: l’altération des corps peut, parfois, évoquer les camps d’extermination. Mais l’expérience subjective que les patients vivent est radicalement différente. Aucune commune mesure avec celle des déportés: c’est le cancer qui est destructeur, et les soignants cherchent ardemment à ce qu’ils guérissent et vivent ou au moins à ce que la fin de leur vie se déroule aussi humainement que possible. Mais les sensations corporelles peuvent être proches : quand, par exemple, la douleur intraitable fait perdre la confiance dans son corps, le sentiment que ce corps est bien le sien et qu’on l’habite; quand l’enfant, amaigri, fatigué, le crâne chauve, ne se reconnaît plus dans le miroir, et qu’il entend ses parents dire: “Il a tellement changé, ce n’est plus le même, nous ne le reconnaissons plus.” Mais ces sensations, ces situations, sont partielles, provisoires. Est ce à dire qu’il n’existe aucun point commun entre les deux expériences ? Non, bien sûr. L’expérience de l’extermination, dans les villages, les ghettos, les camps, fut aussi celle de la faim et du froid, de la souffrance intolérable des corps, et de la peur de mourir, dans des conditions effrayantes. L’expérience des uns aide à comprendre plus intensément, plus intimement, l’expérience des autres, et réciproquement, à la condition, de connaître et accepter les limites d’un tel exercice, et de ne pas céder, poussés par la fascination de l’expérience indépassable, à la tentation de trouver des analogies artificielles. Il s’agit d’avancer, non de retourner sans cesse vers le passé, dans l’aliénation et l’obsession. Avancer au prix de l’oubli, de la honte, de la rupture exaspérée avec le passé devenu insupportable à force d’avoir été trop souvent, trop lourdement évoqué? Non, bien sûr! Le présent éclaire intensément le passé, à condition de le considérer pour ce qu’il est, ni plus ni moins, et non comme la preuve actuelle, une de plus, d’un destin écrit depuis longtemps, que chaque moment de notre vie, inlassablement, confirmerait, incarnerait. Et la mémoire ne se préserve pas dans le formol, le musée, la réification et l’idéalisation du passé mais dans l’invention et la découverte du présent, dans le risque de l’oubli.

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Sauver les morts de l’oubli.

Il faut sauver les enfants ! Quand les enfants meurent, le cours “naturel” de l’histoire s’inverse, et la mort triomphe, bien au delà de celui qu’elle a touché directement.

Quand les parents et les grands parents meurent, prématurément, massivement, les enfants reçoivent en héritage la mort elle même et ses effets ravageurs sur les vivants.

Terrible transmission : naître de la mort autant que du vivant, naître dans l’espace de la mort. Des parents en deuil ont dit: “Quand j’ai enterré mon père, j’ai enterré mon passé.

Quand j’ai perdu ma fille, j’ai enterré mon avenir.” Et d’autres: “Le plus terrible fut de me dire que ma fille, mon unique fille, ne portera jamais de robe de mariée, que je ne serai jamais grand mère.” D’autres: “Et moi, mon unique fils mort, qui transmettra mon nom?” Pendant la dernière guerre, une bonne part de la résistance juive a été consacrée à sauver les enfants. Nous le comprenons bien: la transmission des valeurs et des repères du passé, de ce que fut la vie de ceux qui vont mourir, ne se fait qu’aux vivants. Il faut des vivants pour protéger la mémoire des morts et de ce que fut leur vie et sa valeur.

L’événement - cancer.

L’événement - cancer, qui confronte les parents à la mort possible de l’enfant, est, inévitablement, chronologiquement, l’aboutissement d’une longue histoire. Mais il serait dommage que, mis en position d’indépassable, de terme ultime, il arrête cette histoire, la fige.

Il éclaire de sa lumière crue, violente, cette histoire, parfois bien plus loin dans le passé que les parents y avaient jamais porté leur regard. Mais il doit échapper à l’emprise de ce passé, ne pas en devenir prisonnier, otage.

Sinon, le cancer mortifère aurait gagné, quelle qu’aurait été l’issue du traitement. Il doit s’intégrer dans cette histoire, et, avec le temps, devenir événement - élément parmi les autres, plus important peut-être, plus intense, mais pas si différent, car alors il s’isolerait, île déserte, désertée, dans la continuité d’une vie.

L’événement - cancer (sa découverte comme son traitement), appartient, comme tout événement, au passé autant qu’au présent.

Il peut faire lien et continuité entre ces deux temps, comme il peut faire rupture. Les parents d’enfants traités pour cancer disent: “Plus rien ne sera jamais comme avant.”, “C’est comme si le monde s’était écroulé.” Et les enfants, après la fin du traitement parfois disent: “Je ne serai plus jamais celui que j’étais, que j’aurais pu être.”, “J’ai tant changé que je ne me reconnais plus.” Mais ils disent aussi: “J’ai découvert en moi, en mes parents, en mes amis, des qualités que je ne soupçonnais pas, qu’ils ne soupçonnaient pas.”, “Je me suis ouvert aux autres, au monde.”, “Je ne l’ai pas cherché, et je l’ai payé cher, mais je ne regrette pas cette expérience, cette période.” Plus tard, d’autres disent: “Ce fut la période la plus intense de ma vie. C’est drôle, parfois, je la regrette.” Cette expérience éclaire le passé, pour les uns comme pour les autres. A l’interrogation des parents sur les choix de leur vie répond celles de l’enfant sur leur histoire et sur les caractéristiques du lien qui les unit: “Vous mêmes, avez-vous été confrontés, à mon âge, dans l’enfance, à une situation aussi difficile, à une maladie grave, ou à des épreuves d’une autre nature? Et comment avez-vous réagi?

Et vos parents? Avez-vous pu compter sur eux? Comment vous a-t-elle transformés?

Qu’en avez-vous fait ensuite? Cette expérience a-t-elle eu des conséquences sur votre désir et votre attitude envers moi, sur la façon dont vous m’avez éduqué, les règles et le regard sur le monde que vous m’avez transmis, sur les lignes de force et de faiblesse que j’ai perçues en vous, plus ou moins clairement et justement? “ L’enfant juif et ses parents, confrontés au cancer, sont poussés, plus que d’autres, à penser au lien possible, quel qu’il soit, entre l’Histoire des Juifs d’Europe et le cancer qui les touche. Et celui qui, Juif, soigne ces

D i l O h i D l’ è d l’é é enfants se pose sans doute une semblable question, sans réponse simple ni définitive: quel lien entre cette histoire et sa vocation, son travail quotidien?

L’après-coup du cancer.

Les effets de l’événement - cancer sont bien sûr très divers. L’enfant (et/ou ses parents, sa fratrie) peut avoir le sentiment d’avoir traversé une épreuve difficile, d’en avoir été à la hauteur, sans pour autant se considérer comme un héros, un être exceptionnel; il peut, tout au long de cette épreuve de vérité, s’être découvert dans la complexité de ses qualités et de ses défauts. D’autres se considèrent comme victimes, décident de ne plus jamais l’être, se donnent tous les moyens d’une position supérieure, les rapports de force devenus la règle de leurs relations aux autres. La solitude misanthrope et phobique peut en être une autre conséquence. L’enfant peut penser qu’il a assez “payé” avec le cancer, et que désormais il ne paiera plus, que c’est au tour des autres de payer. D’autres ont découvert la fragilité de toute vie, la mort possible à tout moment, à tout âge, sans respect des chronologies logiques, et décident de vivre comme s’il pouvaient mourir le lendemain de chaque jour, abandonnent toute ambition, tout projet, vivent dans l’instant présent, limitent au maximum les désagréments et les contraintes qui pèsent sur eux, les efforts qu’ils devraient faire pour réussir. Certains gardent de cette expérience le sentiment de leur fragilité, craignent que ce qui eut lieu une fois se reproduise, et vivent d’une vie frileuse, a minima, jamais très loin de la protection médicale à laquelle il font répétitivement appel, pour tous les problèmes de leur vie, médicaux, relationnels, affectifs, sociaux, familiaux (et parentaux quand ils ont des enfants), le cancer devenu le modèle indépassable de toute difficulté. D’autres s’engagent dans une carrière médicale, pour ne jamais quitter ce milieu protecteur, pour se mettre du côté de ceux qui, tout puissants, les ont sauvés, devenus semblable à eux. Certains, inversement, considèrent qu’ils ont vaincu le cancer, eux-mêmes bien plus que les soignants et leurs traitements, et qu’ils ont fait la preuve de leur force voire de leur indestructibilité et que, désormais, plus rien ne pourra les atteindre. Les conduites de risque, de mise en danger de leur corps peuvent découler d’une telle position, pas toujours consciente, bien sûr. D’autres gardent de cette expérience le sentiment d’une différence irréductible, que le temps n’abolira jamais.

L’enfant peut garder durablement l’impression que les stigmates du cancer, y compris lorsque la maladie et le traitement n’ont laissé en lui aucune séquelle, resteront longtemps inscrits en lui, et que, même enfouis au plus profond de son corps, de son être, certains les découvriront et qu’il ne saura s’expliquer sur ce qui reste la honte et la peur de sa vie. C’est pourquoi il préfère éviter les relations trop proches, trop durables, trop intimes, pour préserver son secret. Une autre “solution” le confine dans un petit groupe, parfois celui de ceux qui furent, comme lui, soignés pour un cancer, dans l’effort d’abolir dans ce milieu homogène le sentiment insupportable qui découle de l’identité exceptionnelle dont il ne peut se défaire, se déprendre, au prix d’accentuer encore ce qui le sépare de tous les autres. Une tentation inverse l’incite à essayer d’abolir cette différence et cet écart pour devenir semblable aux autres, à n’importe qui, se fondre dans la banalité commune, effacer tout signe distinctif. Mais bien d’autres attitudes expriment sa souffrance et son désarroi, car le cancer impose certes un cadre et des contraintes communes à tous ceux qu’il touche, mais qui ne sont pas identiques pour tous, et chacun les reçoit et les subit selon sa personnalité, son histoire, ses capacités, son entourage, et préserve, plus ou moins, sa liberté d’en faire ce qu’il peut et veut.

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Chemin étroit mais nécessaire pour qui veut éviter l’idéalisation et la réification de l’expérience traversée, la tentation de son oubli et de son effacement. Il trouverait peut-être sa place parmi les autres, mais au prix du travestissement ou de l’effacement de ce qui fut vécu. Eux l’accepteraient, mais sans plus savoir qui il fut, qui il est, perdant l’occasion d’intégrer authentiquement son expérience à l’expérience commune.

L’après-coup de l’expérience des Juifs d’Europe.

Les Juifs d’Europe ont vécu des événements majeurs, dans l’Histoire: l’antisémitisme et les pogromes à certaines périodes et en certains lieux; la Shoah partout. Après 1945, comme n’importe qui, ils ont pu vivre des événements, petits et grands, personnels, familiaux, historiques. Certains les ont pris comme la suite logique, la continuité de la Shoah, événement originaire. D’autres se noyèrent avec un plaisir amer, épuisant, stérile, dans le flot ininterrompu de ces petits soucis, de ces drames dérisoires de la vie quotidienne, dans l’espoir, sans cesse déçu, d’y dissoudre la massivité écrasante des effets de l’extermination.

D’autres ont cherché à en atténuer le poids dans l’exercice ritualisé d’un récit répétitif ou du devoir de mémoire, mais la Shoah infiltrait tous les aspects de leurs vies, à leur insu bien souvent.

Ceux qui furent pris dans la Shoah ont triple appartenance: à l’histoire du judaïsme, à l’Histoire du vingtième siècle, et à leur histoire familiale, constituée des relations du couple de leurs parents, de celles de leurs parents à leurs propres parents, à leurs frères et sœurs, des jalousies fraternelles, etc. Il n’est pas toujours facile pour leurs enfants et petits enfants qui cherchent à rendre à leurs parents et grands parents une identité plus complète, plus complexe que celle de victime et/ou rescapé de la Shoah, de distinguer ces trois appartenances. Leur formation intellectuelle, affective et sociale, les choix de leur vie ont été, en grande partie, issus de cette triple histoire, et de ce que leurs parents et grands parents en ont fait. Mais ce ne leur est pas plus facile de s’y retrouver quand ils veulent comprendre l’histoire dont ils sont issus, leur identité et l’origine de leurs façons d’être, de penser, d’aimer.

Celui qui est devenu pédiatre, ou gynécologue, est-ce en souvenir des enfants morts, de ceux qui auraient dû naître, qui ne sont jamais nés, ou par crainte que les adultes ne puissent plus avoir d’enfant, ni même désirer en avoir? Celui qui est devenu psychologue, est-ce pour comprendre enfin l’origine et la nature de la folie de ses parents et grands parents, trouver les moyens de s’en protéger, de ne pas la transmettre à ses propres enfants?

Quel monde détruit ne cesse de chercher à reconstruire, construire, l’architecte ou le maçon ? Et le professeur, le maître qui enseigne, est-ce parce qu’il n’a reçu aucun

D i l O h i D l’ è d l’é é enseignement, aucune transmission suffisante? La langue est perdue et les visages n’ont pas laissé d’images, les façons de vivre sont inconnues, juste imaginables, mais si lointaines, si opaques: ce monde disparu est un autre monde. Celui qui a fait de la richesse l’objectif de sa vie, est-ce pour amasser l’argent qui permettrait la fuite en cas de danger vital? Celui qui a cherché à s’intégrer coûte que coûte, à effacer tout signe distinctif, est-ce pour se fondre dans la masse protégée, protectrice, par peur d’attirer sur lui l’attention dangereuse? Et celui qui ne se sent à l’aise, et rassuré, qu’à la marge; ou qui vit proche de frontières faciles à franchir? Celui qui a besoin du groupe, et le solitaire, qui ne croit pouvoir compter que sur lui-même? Celui qui se sent victime, de la société ou de ses parents, qui n’ont su se déprendre de ce que leurs propres parents ont subi et leur ont fait subir?

Et celui qui se sent investi d’une mission de vengeur, qu’il ne cesse d’exercer, dans ses relations sociales, professionnelles ou affectives?

Le persécuté et le persécuteur, celui qui ne peut être que du côté des opprimés, et celui qui ne se sent en sécurité que du côté des puissants?

L’événement traumatique provoque une rupture radicale: sa propre violence le rend impensable, inaccessible, et fait barrage à la pensée qui cherche à retrouver l’accès au passé qui l’a précédé, avec lequel le présent n’a plus, spontanément, rien en commun: ils appartiennent à des mondes différents? La tentation est forte alors, au détriment du sentiment nécessaire de la continuité, malgré tout, d’une histoire, de croire pouvoir repartir à zéro, refonder une nouvelle continuité, reconstruire une nouvelle origine que l’événement n’aurait pas contaminée.

Les voies de la transmission et de la permanence malgré la rupture Comment préserver, assumer la relation au passé quand la voix de la transmission fait entendre un message paradoxal: “Poursuis fidèlement mon chemin, mais mon chemin s’est brisé, et son origine, détruite, t’es désormais inaccessible.” La fidélité exemplaire, l’imitation servile ou pieuse, le présent de musée, cherchent à maintenir l’illusion d’une continuité aliénée à un passé idéalisé et figé, comme si le temps n’avait pas passé, comme si rien ne s’était passé. L’imitation préserve les apparences, à défaut de plus hautes ambitions.

Se satisfaire de l’illusion sur l’efficacité de cette transmission a minima, est-ce vraiment sans risque? Mais la rupture exagérée, forcenée, que provoquent la colère - de ce que le passé a fait subir aux vivants, continue de leur faire subir -, le sentiment de l’impuissance - à être à la hauteur de ceux qui sont morts et de leur destin, à répondre aux exigences de la transmission -, la honte de survivre, est-elle une meilleure réponse? Suffit-il de détourner les yeux du passé pour le faire disparaître, pour annuler son emprise sur notre vie, et notre responsabilité envers lui?

Le savoir est nécessaire, bien sûr.

Connaître suffisamment le passé évite les fantasmes, les débordements de l’imaginaire, et les malentendus excessifs. Mais cette connaissance est-elle suffisante pour que le passé continue de vivre au présent? Sans doute pas.

Il doit trouver sa place dans notre présent vivant, dans cette vie que nous découvrons dans la surprise et inventons dans la liberté, hors des programmes préétablis - qu’une promesse, parfois tacite, faite à des vivants autant qu’à des morts, ou une parole oraculaire énoncée par un aïeul, bien avant notre naissance, entendue dans notre petite enfance, sans que nous en comprenions alors le sens, mais qui est restée inscrite en nous, ont écrits - qui, si nous n’y prenions garde, dirigeraient notre vie. C’est le présent des vivants qui intègre le passé, et non le passé qui lui impose ses conditions. Cette vie au présent porte en permanence, dans ses multiples choix, ceux du quotidien comme ceux qui engagent l’avenir, proche ou plus lointain (études, profession, lieux de vie, amitiés, réseaux sociaux,

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Il faut faire confiance à la transmission qui se fait, en profondeur bien plus qu’en surface - mais les deux sont nécessaires: pas l’une sans l’autre -, et qui comporte le risque de son échec. Que transmettent donc aussi les Juifs venus d’Europe de l’Est, avant 1945 et après, ceux dont l’histoire s’est déroulée, un temps, là bas? Que peuvent-ils apporter à l’Europe?

La mémoire active de leur histoire: ce dont ils se souviennent - ils sont, sans renoncement possible, gardiens de mémoire -, mais aussi ce qu’ils en ont fait, ce qu’ils continuent d’en faire, et ce qui continue de les façonner.

Mémoire de la dispersion et de l’exil, du passage des frontières, de l’illégalité et de la clandestinité, de la peur, de l’espoir - en une vie meilleure, en un monde meilleur - et de la déception, mémoire de la confrontation à la mort et à la néantisation, mémoire d’une rupture qui n’a rien laissé du passé hormis des traces indélébiles, opaques, mémoire amputée de ses lieux et de ses objets et qui pourtant continue de se souvenir, y compris de la douleur de ses manques et de ses impuissances.

Mémoire de la nécessité de tout inventer, réinventer, avec des outils légués dérisoires, et une responsabilité écrasante. Issu de cette histoire, chaque Juif, qui se reconnaît comme Juif, poursuit, à sa manière, avec ses moyens et ses choix, conscients et inconscients, son parcours, et tous constituent la communauté juive, regroupée et dispersée. La suite de leur histoire dira quel aura été la pertinence de ces choix, pour chacun et pour tous: continueront-ils d’exister comme Juifs, le judaïsme continuera-t-il d’exister, et sous quelle forme?

Ces questions des uns se poseront à beaucoup.

Les années à venir, en Europe, continueront sans doute d’être marquées par les migrations et les bouleversements des identités nationales. C’est pourquoi les questions auxquelles chaque Juif est confronté se poseront pour beaucoup: comment préserver, malgré ces conditions, ses références identitaires, ses appartenances communautaires, le sentiment de son histoire, la capacité à les transmettre?

C’est aussi avec leur expérience ancienne et chèrement payée de ces questions, qui continuent de les travailler, que les Juifs contribueront à la constitution de l’Europe.


  1. L j if l’E ment, de travailler dans cet univers du cancer de l’enfant, doivent réfléchir aux raisons de ce choix. Les réponses générales - l’intérêt pour les enfants, l’inacceptable de leur souffrance et de leur mort possible -, ne suffisent pas. Il faut pousser bien plus loin la succession des “pourquoi?” et interroger cet intérêt et cette révolte. La description minutieuse, dans ses moindres détails, de l’expérience traversée par ces enfants et par leur famille, ainsi que la réflexion sur ses aspects psychopathologiques, éthiques et existentiels, m’ont aidé à comprendre les raisons de mon attachement à ce travail. Comment aurais je pu les connaître avant d’avoir commencé à y travailler ?
  2. L j if l’E Sauver les enfants de la mort.
  3. L j if l’E Préserver la liberté de son destin malgré l’expérience traversée Toutes ces attitudes doivent être considérées comme quelques modèles pour mieux se repérer dans la diversité si riche des situations que l’expérience du cancer induit. C’est pourquoi le regard de l’interlocuteur ou du concitoyen de ces enfants, de ces parents, doit lui aussi préserver sa liberté, et la leur, éviter la pitié, la fascination, l’horreur, la curiosité malsaine et le voyeurisme, et tant d’autres relations qui les figeraient dans une identité réduite à cette seule dimension: “avoir été soigné pour un cancer”, ou “avoir survécu à un cancer”, ou “parent d’un enfant mort, ou d’un survivant.” Il importe qu’ils puissent dire, et être entendus, compris, acceptés aussi dans cette parole: “Oui, j’ai vécu une expérience extraordinaire, mais elle ne fut pas telle qu’elle n’a pas appartenu au champ de nos expériences communes, ni telle qu’elle vous fut totalement incompréhensible, me séparant radicalement de vous.” Banaliser cette expérience serait la nier; n’y voir qu’un exceptionnel incomparable le ferait tout autant.
  4. L j if l’E éducation donnée aux enfants, etc.) le risque de la divergence, de l’infidélité, du malentendu, de l’oubli. Ce n’est que dans l’après-coup, face à nous-mêmes, dans le regard que nous pouvons porter sur le déroulement de notre vie et le devenir de nos enfants, que la question resurgit: “Quel a donc été mon parcours, qui m’a conduit jusqu’ici? Et qui suis je désormais? Différent sans doute de celui que furent mes grands-parents, mes parents, de l’espoir qu’ils mirent en moi, de celui que je fus, de celui que j’aurai pu être, que j’ai rêvé d’être, mais le même cependant. Ou un autre? A quels moments, dans quelles conditions, à la suite de quels enchaînements, de quels choix, se sont faites les ruptures, les premières, que je n’avais pas perçues au moment où elles s’installaient, insidieusement? ” Il faut faire confiance à la transmission.
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