J T k k B ki L’ b i d l’i L’été dernier, trois prix Nobel se sont rencontrés à Wilno1 pour parler de la mémoire.

Parmi les propos tenus, c’est l’intervention de Günter Grass dont je me souviens le mieux.

Günter Grass parlait des itinéraires étranges de la mémoire allemande. Faisant allusion aux récents débats publics dans sa patrie (Ernst Nolte et la querelle dite des historiens dans les années 80, le débat Walser-Bubis en 1998-99), Grass évoquait les rituels de la mémoire collective, mémoire qui embarrasse, en particulier la génération plus âgée de ses compatriotes. Les Allemands ne seraient pas eux mêmes s’ils n’avaient imaginé le néologisme “travail de mémoire” (que Grass moque d’ailleurs – la mémoire, dit-il, est involontaire ou alors elle n’est pas). On exige ce travail de mémoire des Allemands “pour qu’ils admettent leur culpabilité”. “Ou on rejette les insinuations induites par ce travail de mémoire, ou on la cultive avec assiduité car, depuis des décennies, depuis que l’histoire à nouveau nous atteint, elle est reprise par des générations successives, plus jeunes, qu’on pourrait imaginer libres du fardeau du passé. C’est comme si les enfants et les petits enfants devaient se souvenir en remplacement des pères et des grands pères silencieux”. Qui plus est, “c’est comme si les crimes prenaient une importance d’autant plus grande que l’on s’en éloigne dans le temps”.

Le sérieux des historiens Cette sinistre épigraphe du prix Nobel constitue une bonne introduction aux propos que je veux ajouter au débat en marge du livre de Jan Tomasz Gross sur Jedwabne. Ce débat, je le suis d’Allemagne. Il me semble que s’il n’y avait pas cette perspective extérieure et un affaiblissement de mon autocensure par l’influence étrangère, il m’aurait été impossible de voir certains aspects de la discussion. Et je ne peux m’empêcher de supposer que Gross n’aurait pas écrit son livre s’il ne travaillait hors de Pologne.

Il ne s’agit pas pour moi ici de censure scientifique ou de la censure dûe à l’environnement. Il s’agit d’une sorte de phénomène d’optique. De près, et surtout de l’intérieur, on ne voit pas certaines choses. On ne voit pas l’obsession polonaise de l’innocence. On ne voit pas les règles qui régissent le débat polonais, public ou privé, contrôlé par cette obligation de l’innocence. On ne voit surtout pas que ce que Thomas Merton appelait “le regrettable refus de regarder au plus profond de soi” est visible pour tous sauf pour nous mêmes.

Il paraît que l’on voit seulement ce que l’on connaît. Comment ce que les Polonais savent d’eux mêmes et du génocide se conjugue-t-il avec l’innocence polonaise? La question “que savent les Polonais?” s’adresse avant tout aux historiens. A raison, puisque ce sont les historiens qui établissent les programmes scolaires.

A tort, car comme le montre l’exemple allemand, même une connaissance indubitable de la réalité historique se transpose avec résistance et indirectement dans le sentiment de culpabilité national.

Quant à l’ignorance que les Polonais peuvent avoir du génocide, c’est aux historiens polonais qu’il faudrait en imputer la responsabilité, car ils ont péché par omission, par un excès de cette prudence propre aux historiens et qui les détourne de certains sujets – si toutefois c’est un péché. Quand on est un jeune historien aspirant, on sait avant tout quel prix se paie en Pologne une publication “prématurée”. Faut-il évoquer ici le nom de Michal Cichy et rappeler la lettre des historiens en réponse à son article2? L’historien, comme L’obsession de l’innocence par Joanna Tokarska-Bakir

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On ne sait pas très bien que faire de ce nonempressement des historiens dans un pays où meurent les derniers témoins de la guerre et du génocide. La perspective a été tracée par Günter Grass, déjà cité – il semble que les enfants et petits-enfants polonais devront se souvenir au lieu et place de leurs pères et grands-pères silencieux. Ces témoins emporteront dans la tombe, sans être inquiétés par les historiens, tout ce qui pourrait encore être raconté sur les szmalcowniks3 et la policja granatowa4, sur la formation Baudienst, où était employée la jeunesse polonaise, sur le pogrom de Varsovie à Pâques 1940, sur la dénonciation des Juifs par des prêtres après confession (Marek Edelman en a parlé dans un entretien publié dans le livre de Anka Grupinska Po kole.

Rozmowy z zolnierzami getta warszawskiego [Après la réunion. Conversations avec les soldats du ghetto de Varsovie], sur Jedwabne et Radzilow, sur la coutume innocente de “brûler Judas” pendant la guerre (enquêtes de terrain dans les Archives de la Chaire d’Ethnologie de l’Université de Varsovie), sur les verres d’eau vendus contre des pièces d’or aux Juifs entassés dans les “trains de la mort”. Et aussi sur “l’action des trains” menée en 1945, au cours de laquelle les membres des Narodowe Sily Zbrojne [Forces Armées Nationales] ont sorti des trains et fusillé 200 Juifs rapatriés, revenus de l’Est (cf. l’occurence “pogrom” dans le livre Histoire et culture des Juifs polonais de A. Cala, H.

Wegrzynek et G. Zalewska), sur les assassinats de Juifs rentrant de l’exil chez eux après la guerre, sur les pogroms de Kielce et de Cracovie et sur les centaines d’autres relations non identifiées de la réalité de la guerre et de l’après-guerre. Cela arrivera inévitablement – à moins que, abandonnant les historiens à leur propre sérieux, nous fassions comme Jan Tomasz Gross et commencions tout de même à en parler.

Que peut nous dire le génocide?

Dans le livre Nowoczesnosc i zaglada5, Zygmunt Bauman a écrit que la sociologie d’aujourd’hui, dans sa forme actuelle, a moins à dire sur le génocide que ce que le génocide peut dire sur la sociologie. Je ne sais si la provocation de Bauman a eu une quelconque influence sur l’écriture de Jan Tomasz Gross, il semble toutefois que ceux qui critiquent Gross lui reprochent justement qu’il ait, consciemment ou non, été à sa rencontre.

Ce qui rebute l’historien, ce qui a même conduit Jacek Zochowski6 à convoquer le fantôme du postmodernisme, c’est ce qui est pour moi le plus important dans le livre de Gross. Il s’agit de cette fameuse et scandaleuse “nouvelle relation aux sources”. Gross en parle de la façon suivante: “Notre attitude initiale à l’égard de chaque témoignage venant des quasi victimes de l’Holocauste devrait passer du doute à la certitude”. Il n’est pas important pour moi de savoir si cette phrase servira qui que ce soit dans la vérification des sources.

Laissant la vérification des sources de côté, j’aimerais simplement dire qu’il s’agit ici d’une chose bien plus importante.

Pour ne pas brusquer les choses, je vais raconter deux histoires. Rue Chlodna, à Varsovie, se trouve depuis longtemps un salon de thé, que je fréquente en famille. La perspective de la rue Chlodna, vue des fenêtres de ce salon, couronnée par la silhouette de l’église Saint Charles Boromée, m’est toujours apparue étrangement familière. De surcroît, cette rue a conservé encore ses pavés, les derniers probablement de Varsovie, avec les traces des rails de tramway. Ce n’est que lorsque j’ai vu le film “Korczak” de Wajda que j’ai pris conscience de ma propre ignorance. J’ai compris que c’est au dessus de la rue Chlodna précisément que se trouvait le fameux pont en bois qui reliait les deux parties du ghetto, le grand ghetto et le petit. J’ai compris que c’était pour cette raison que des cars de tourisme se rassemblaient en ce point. Du salon de thé on voit de jeunes étrangers en kippas se figer dans

J T k k B ki L’ b i d l’i la rue, sous la pluie, à l’écoute d’un guide.

Probablement, ils prient aussi.

Un jour, on a entrepris des travaux dans le square, négligé, de la rue Chlodna. Une croix y est apparue ainsi que l’inscription “Square Père Jerzy Popieluszko”. Je ne pense pas que ceux qui ont appelé le square de la rue Chlodna du nom d’un prêtre martyr polonais aient eu des intentions mauvaises, des ressentiments (c’est certainement de l’appartement du Père Jerzy, rue Chlodna, qui a fourni la raison). Mais il y a beaucoup de squares à Varsovie, et il n’y avait qu’un seul pont sur la rue Chlodna. Ni moi ni les fonctionnaires municipaux, personne ne se souvient de ce pont. Notre mémoire est un lieu où il n’y a pas de Juifs. L’idée de Jan Tomasz Gross constitue en quelque sorte un remède à cette situation.

Tous, nous avons besoin d’une “nouvelle relation aux sources”.

Si, à ce stade, quelqu’un ne comprenait toujours pas pourquoi il nous faut une “nouvelle relation aux sources”, je vais lui raconter une autre histoire vraie. Il y a quelques années, les étudiants de ma faculté d’ethnographie ont organisé une excursion en Yakoutie. Chez les Yakoutes, ils n’ont pas trouvé de chamanisme particulièrement intéressant, mais ils ont trouvé une mémoire locale spécifique concernant l’histoire immédiate. Leur localité a été construite sur du permafrost, exactement à l’endroit où il y avait eu auparavant un camp du Goulag. Or, il était impossible de vivre sur ces tombes, au-dessus des crevasses où avaient été entassées des dépouilles humaines. Les enfants y mouraient en masse. Alors, les Yakoutes ont demandé aux ethnographes de cesser d’être pour un moment des ethnographes et de réciter la prière catholique pour les morts. Il s’agissait aussi certainement de calmer la conscience des indigènes qui, pour la capture d’un détenu du camp en fuite (il suffisait d’apporter sa paume blanche, caractéristique), avaient reçu plus d’une récompense.

Cette histoire est à la fois naïve et pleine d’enseignement. Elle est triste car elle témoigne de la décadence de la culture locale (les prières des chamans n’ont plus d’effet).

Elle est en même temps réconfortante car elle témoigne de la réalité du monde spirituel – chez les Yakoutes évidemment.

Le scolyte de la mémoire, la taupe de la conscience La “nouvelle relation aux sources” proposée par Gross péche par un défaut. Elle ne peut convaincre exclusivement que quelqu’un depuis longtemps convaincu.

Stanislaw Vincenz7 affirmait jadis, sous l’influence de Platon et Socrate, que ce qui témoigne de la valeur d’un homme, c’est son aptitude à se laisser convaincre. Ce point de vue est passé de mode depuis longtemps. Les temps ont changé – quelqu’un, qui se laisse facilement persuader, est aujourd’hui considéré non pas comme un philosophe ou un saint mais, hélas, comme un imbécile. Comment les hommes peuvent aujourd’hui changer d’avis constitue, de façon générale, une énigme.

Celui qui adhère au postulat de Gross sur la “nouvelle relation aux sources” est probablement l’homme par la voix de qui Czeslaw Milosz parlait naguère de la taupe-gardienne, munie d’une lampe frontale rouge; à qui Nicola Chiaromonte écrivait sur le scolyte de la mémoire, à qui Jan Blonski adressait le livre Les Pauvres Polonais regardent le ghetto; le même vers qui Tadeusz Mazowiecki se tournait dans “L’antisémitisme des gens tranquilles et bons” ou Jan Jozef Lipski dans Deux Pologne, deux patriotismes. Ce sont tous des textes mémorables, en grande partie oubliés8.

Nous lisons peu et mal, nous nous souvenons encore plus mal. “Nous ne pouvons pas commander à la mémoire”, dit Martin Walser, l’initiateur du débat allemand sur le sujet. Il faut alors s’interroger pourquoi dans des causes aussi – semble-t-il – justes et moralement incontestables, notre mémoire fait des caprices et refuse obstinément d’obéir.

La mémoire collective se moque des faits et des exhortations. Les faits peuvent être des

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La seule personne qui ne s’est pas levée et n’a pas applaudi Walser était le vieux Ignatz Bubis, président du Conseil Central des Juifs d’Allemagne.

Confession des péchés des autres Ma discipline, l’ethnographie, s’occupe non pas des faits, mais de ce que les hommes disent des faits. Ce que les hommes disent des faits est une “sottise” pour les historiens, rien d’étonnant alors que l’historien demeure le plus souvent impuissant devant la chimère de la mémoire collective. Grâce soit rendue à Gross car dans son livre sur Jedwabne et dans ses autres travaux, il s’occupe non seulement des faits, mais aussi de ce discours des hommes sur les faits.

Lorsque s’amorce une discussion sur les relations polono-juives dans le contexte du génocide, les gens répètent sans cesse la même chose. Au début, lorsque les historiens entonnent leur sacramentel “il est trop tôt”, la discussion a du mal à démarrer. Puis elle atteint une maturité qualitative passant, selon la formule de Stanczyk dans Noce10, à la “confession des péchés des autres”. Des exemples de cette “confession des péchés des autres” sont fournis par les lettres qui parviennent en abondance à la revue parisienne Kultura10, au Tygodnik Powszechny11 ou à Gazeta Wyborcza12 après qu’ils eurent publié des textes qui entament le dogme de l’innocence polonaise à l’égard des Juifs. […] Le vrai discours polonais sur l’antisémitisme comporte une suite de thèmes courants, de “tableaux vivants” spécifiquement polonais. Le mot “génocide” déclenche automatiquement leur projection. Celui qui pense que l’on trouvera dans ces images l’horreur de l’extermination aurait tort. La projection commence par quelques vieux clichés ecclésiaux tels que “Que son sang retombe sur nos têtes et sur celles de nos fils” ou “Prions pour les Juifs infidèles”. Il n’est guère étonnant que ces clichés aient duré longtemps puisqu’on les rappelait chaque année lors des prières du vendredi saint.

Ensuite on projette l’image du Juif d’avant guerre, vêtu de sa capote, s’installant dans le Jardin Saski près de la fontaine comme s’il s’apprêtait déjà à réaliser la prédiction “Wasze beda ulice, nasze beda kamienice” (Vous aurez les rues, nous aurons les immeubles). Ensuite défilent les images d’autres Juifs en capote accueillant avec le pain et le sel d’abord les Russes, puis les Allemands, puis à nouveau les Russes. Puis les Juifs polonophages, amenés par les Soviets, et qui affichent leur communisme et leur judéité après la guerre dans l’UB [Urzad Bezpieczenstwa = Office de Sécurité].

Puis les juifs, camouflés cette fois derrière des noms polonais, sucent le sang de la Pologne de Gomulka et de Gierek. Et, après 1989, viennent les images des Juifs qui occupent, avec leur hucpa13 caractéristique, les postes les plus élevés des mafias financières.

Cette “confession des péchés des autres” en Pologne doit s’achever par une contrition – celle des autres bien sûr. Le pénitent est sommé de ne pas proférer de bêtises sur le soidisant antisémitisme polonais. Le correspon-

J T k k B ki L’ b i d l’i dant de Kultura Aleksander Grobicki demandait en 1957: “Votre rédaction sait combien de mal l’antisémitisme polonais a fait à la cause polonaise à l’étranger. En l’excitant artificiellement de nouveau, imaginez-vous réparer ce mal?”14. Cette question revient jusqu’à ce jour dans de nombreuses déclarations de Polonais en Pologne et à l’étranger; faut-il rappeler le dernier message du Nouvel An d’Edward Moskal, président du Congrès de la Polonia américaine? Le problème, c’est que ce postulat dut faire le silence sur l’antisémitisme polonais, soi-disant pour défendre l’image de la Pologne dans le monde, et ne se manifeste pas uniquement dans les propos des antisémites.

Jan Tomasz Gross a consacré à cette question une grande partie de son essai intitulé Ten jest z ojczyzny mojej… ale go nie lubie [Il est de ma patrie… mais je ne l’aime pas]15. Gross y analyse quelques situations historiques éloignées les unes des autres mais où l’analyse de l’antisémitisme polonais a été censurée pour cause de telle ou telle “raison d’état”. Des intellectuels connus, que l’on pourrait difficilement soupçonner d’antisémitisme, ont joué ici le rôle de censeurs.

On peut ajouter à la réflexion de Gross encore un autre exemple ambivalent. “Chers collègues ! – s’exclama en 1968 Pawel Jasienica16 lors d’une réunion plénière de l’Union des Écrivains – quelqu’un essaie, pour des raisons que lui seul connaît, d’attirer sur notre nation le stigmate de l’antisémitisme.

Rien ne peut nous apporter aujourd’hui plus de tort que de créer dans l’opinion mondiale la conviction que nous sommes un peuple d’antisémites”. “Dans la salle, les applaudissement et les cris d’enthousiasme ont duré longtemps” – lisons-nous plus loin dans le procès-verbal de la réunion.

Je cite le procès-verbal de cette réunion de l’Union des Écrivains d’après Konstanty Jelenski17. Jelenski rappelle que Jasienica a commencé son discours par la condamnation d’un tract antisémite qui circulait en mars [1968] à Varsovie. Malgré cela (et peut-être à cause de cela), il avance le commentaire suivant: “Je sais que Jasienica condamne l’antisémitisme. Mais je regrette que, au lieu de réfléchir sérieusement à l’origine du mal, il décrète: a) qu’il n’y a pas d’antisémitisme en Pologne, b) qu’il s’agit d’un complot mystérieux ayant pour but de compromettre la nation, c) que c’est justement cette compromission aux yeux de l’opinion mondiale qui constitue le plus grand mal (ce ne peut être l’antisémitisme puisqu’il n’y en a pas)”. S’il fallait transformer l’ironie de Jelenski (ce faisant on porte tort à l’original) en une rhétorique morale stricte, on pourrait se demander naïvement qu’est ce qui est pire: un péché non avoué ou une réputation détruite. De nombreux défenseurs de la nation ignorent obstinément ce dilemme. “La juste colère” agit comme un anesthésiant.

Psychanalyse de l’antisémitisme polonais Maria Janion18 a prétendu jadis qu’il n’y a pas d’autre remède aux “maudits problèmes” polonais qu’une solide psychanalyse.

Konstanty Jelenski a soutenu la même thèse concernant les problèmes polono-juifs. Il avait remarqué que chaque fois que le problème de l’antisémitisme était abordé dans la revue Kultura (de Paris), des lettres affluaient à la rédaction protestant de l’honneur des Polonais. En 1957, Kultura a interrogé ses lecteurs par une nouvelle enquête sur ce sujet; le premier point était intitulé de façon provocante “Psychanalyse de l’antisémitisme polonais”.

Il y eut peu de réponses. Mais celles qui sont parvenues étaient suffisamment caractéristiques pour que Jelenski aboutisse à une conclusion en forme de question : “Rafal Malczewski n’aurait-il pas raison lorsqu’il affirme que l’antisémitisme polonais est une psychose collective? Car les symptômes des psychoses individuelles ne sont guère différents – fuite du problème, négation du fait même de la psychose, auto-fustigation à partir du moment où on la reconnaît”.

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L’innocence des expulsés La psychanalyse est en Pologne quelque chose de suspect, d’impopulaire et de coûteux.

Heureusement, la Pologne est aussi un pays de gens illogiques qui louent les uns, mais qui en lisent d’autres. Un autre trait polonais vient au secours de la psychanalyse: le complexe du père. Ce complexe fait que les Polonais sont capables de tout accepter de certaines personnes, même la pilule amère du canapé [du psychanalyste]. L’une de ces personnes est le trapiste Thomas Merton23. Le deuxième est plus inattendu, car il se déclare adversaire déclaré de la psychanalyse, c’est le père Jozef Tischner24.

Dans les “Ecrits d’un spectateur co-coupable”, de Merton, se trouve un passage extraordinairement adapté aussi bien pour la question de l’antisémitisme polonais que pour un problème encore plus vaste, celui de sa prétendue absence. Le parallèle est encodé, car, de prime abord, Merton ne parle que des blancs du Sud des États-Unis. Jusqu’à la guerre de Sécession, la vie au sud devait être paradisiaque – des Noirs paisibles chantaient à la plantation, de nobles Blancs se souciaient de leur bienêtre. La guerre a annihilé ce paradis. Merton écrit: “A partir de la guerre civile, c’est déjà toute la nation qui participait au péché, le péché est devenu inévitable. On a cruellement arraché de son sommeil aussi bien l’enfant des colons que celui du planteur. Brusquement, cet enfant a dû voir en lui-même une cruauté dont il ne soupçonnait pas l’existence, et la bassesse, l’injustice, la cupidité, l’hypocrisie, l’inhumanité. Il sait soudain que son front porte une marque et il a peur de la reconnaître – elle pourrait s’avérer être celle de Caïn”.

Les Sudistes, hommes têtus, n’acceptèrent pas d’avoir été chassés du paradis. Ils ont composé avec l’inconfortable savoir, le rejetant de façon “juste et scientifique” sur les Noirs. “Le raciste blanc n’accepte sa haine envers le Noir seulement, et seulement alors, que si elle lui est présentée comme une haine du Noir envers le Blanc”. Ayant fait riper la faute sur le Noir, l’homme blanc du Sud peut affirmer en toute tranquillité qu’il “estime être le même qu’il a toujours été: paisible, bon, juste, noble, courtois, tout en étant simple”.

Cet antisémitisme polonais, impitoyable et complexé, des hommes pourtant bons et paisibles, mais qui referment le thème du génocide avant encore qu’il ne soit ouvert, qui gonflent chaque propos juif injuste [à l’égard des Polonais], qui font le silence sur chaque parole juste, ne provient-il pas d’une traumatisante

J T k k B ki L’ b i d l’i expérience similaire? Vu sous l’angle des Polonais âgés, est-ce que le génocide n’est pas tout simplement une perfide saloperie judéoallemande, qui interdit à jamais le retour à Soplicow, ce paradis, où Jankiel, sous l’œil de Gerwazy25, jouait sur du cymbalum, tel un lion près d’un agneau?

Le mythe paradisiaque de Soplicow a joué un rôle fondamental dans la période où la Pologne recouvrait son indépendance. Mais depuis que nous sommes à nouveau chez nous, ce mythe s’est transformé en une dangereuse illusion. Merton écrit: “Quand un mythe devient un rêve éveillé, il faut le regarder à la loupe, constater qu’il est inopérant, et l’écarter. Le conserver de force, alors qu’il a perdu toute fonction créatrice, équivaut à se condamner à un désordre mental”.

L’empreinte de l’innocence Dans le petit livre Comment vivre de Jozef Tischner, Jacek Zakowksi a trouvé une citation apaisante sur les limites de la responsabilité humaine: “La responsabilité de l’homme ne va pas au delà des possibilités de l’action efficace”. Derrière cette “digue de Tiszner”, comme il l’appelle, Zakowski se sent en sécurité. A mon avis – à tort.

Je ne pense pas que ce soit cela que le Père Tischner avait en tête. Tischner n’était pas, il est vrai, un radical dans le style d’Elias Canetti (” Seul celui qui se tourmente se prend au sérieux”), mais il connaissait la conscience humaine mieux que quiconque. Tischner défendait la suprématie de la conscience même quand il était en conflit avec la voix des autorités ecclésiastiques. Il savait que l’on ne pouvait forcer en aucune façon ni la conscience individuelle, ni la mémoire collective déjà invoquée - avec laquelle la conscience individuelle a beaucoup de choses en commun. Cette dernière n’écoute que son propre entendement. “N’ayez pas peur”: Tischner ne parle qu’à ceux qui ont le courage de cet entendement, à ceux qui, en général, veulent avoir une conscience. “L’homme qui prend connaissance de la vérité, même si elle devait se révéler cruelle, acquiert ainsi sa dignité. Il puise de la fierté dans le fait d’avoir pu accepter la vérité.

La vérité ne le tue pas. Au contraire, elle lui dit: tu es un homo sapiens”. Ces mots, les innocents n’en ont pas besoin.

Tischner connaissait aussi les pièges de la conscience. Du fait des tendances innées de l’homme pour l’idolâtrie, il mettait en garde contre le fait que sa voix, souvent comparée à celle de Dieu, pût être confondue avec d’autres voix. “La nation, ou un autre collectif, deviennent alors des absolus”. N’est ce pas cela justement le problème religieux de nombreux patriotes polonais?

Le moyen le plus fréquent de se tromper sur soi-même, disait toujours Tischner, consiste à se dédouaner et à accuser les autres. Dans la nature de la conscience, gît cependant un paradoxe – s’il est vrai qu’elle est cette autorité morale qui appelle à conserver l’innocence, elle est aussi la voix de la religion qui enseigne quelque chose d’entièrement opposé: “Le plus grand saint se sent le plus grand pêcheur”. Et enfin la conclusion: “Si les Polonais étaient authentiquement religieux, ils n’essaieraient pas de convaincre de force les autres et de se convaincre eux mêmes qu’ils sont innocents”. Amen.

Texte traduit par Charles Szurek NOTES 1 S’écrit aussi Vilna, Vilne, Vilnius.

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Référence à l’ouvrage de Wladyslaw Bartoszewski et Zofia Lewin Ten jest z ojczyzny mojej (Il est de ma patrie), paru en Pologne en 1969 et qui exposait les cas et témoignages de solidarité à l’égard des Juifs venant des Polonais.


  1. Le journaliste-historien Michal Cichy avait soulevé un tollé de protestations dans la presse polonaise car il avait évoqué dans un article du quotidien Gazeta Wyborcza les crimes contre les Juifs commis par certains détachements de l’Armée du Pays (AK) lors de l’insurrection de Varsovie en 1944, cf. Michal Cichy, “Polacy-Zydzi. Les pages noires de l’Insurrection”, Gazeta Wyborcza, 29 janvier 1994.
  2. Szmalcowniks = maîtres-chanteurs qui traquaient les Juifs, souvent à la sortie des ghettos, dans les gares, dans les lieux publics.
  3. Policja granatowa = police au service de l’occupant
  4. Zygmunt Bauman a été professeur de sociologie à l’Université de Varsovie jusqu’en 1968. Il a quitté alors la Pologne, dans le contexte de la vague antisémite et anti-intellectuels qui a traversé le pays, s’installant en Angleterre. Il a notamment publié Modernity and the Holocaust, Polity Press, 1989 dont la version polonaise a pour titre Nowoczesnosc i zaglada (La modernité et l’extermination), Varsovie, 1992.
  5. Jacek Zochowski est l’un des plus importants journalistes polonais.
  6. Stanislaw Vincenz: écrivain polonais d’entre les deux guerres, philosémite, spécialiste de l’ethnographie juive.
  7. Tous ces textes s’adressent au passé juif de la Pologne et ont en commun une certaine hantise de ce passé. Le poème de Czeslaw Milosz se trouve dans la postface des Carnets du ghetto de Varsovie d’Adam Czerniakow, éd. La Découverte, 1996. Il a été traduit par Jacques Burko. Une version française de l’article de l’intellectuel polonais Jan Blonski “Les pauvres Polonais regardent le ghetto” a paru dans le n° 516 des Temps Modernes, juillet 1989.
  8. L j if l’E n’importe quel scientifique, veut avant tout être “sérieux”. “Sérieux” veut dire en Pologne “non contesté”. L’historien polonais “non contesté”, se frotte les mains et regarde avec indulgence ceux qui sont pressés.
  9. L j if l’E plus évidents pour les historiens, ils ne créent aucune obligation à la mémoire humaine. Ici à nouveau l’Allemagne peut servir d’exemple. Il faut respecter cette société pour le travail qu’elle a entrepris sur elle-même après la guerre. Et pourtant il suffit d’observer la réaction des foules à certains moments de l’histoire allemande pour douter des résultats de cette gigantesque auto-resocialisation, menée pendant plus de 50 ans. Quand en 1998, dans l’église Saint Paul de Francfort, Martin Walser acheva son discours en protestant contre les pratiques masochistes “de la présentation incessante de la honte allemande”, contre “l’instrumentalisation de la mémoire d’Auschwitz”, les présents, parmi lesquels les élites politiques et intellectuelles locales au complet, ont honoré l’orateur d’une longue ovation. Les présents connaissaient pourtant parfaitement les faits. C’est contre ces faits qu’ils protestaient, exigeant le droit de souffler, “de détourner le regard”.
  10. L j if l’E Ceux que le diagnostic de Jelenski- Malczewski convainc trouveront sans difficulté, dans le discours polonais privé et public sur l’antisémitisme, et notamment dans le débat actuel sur Jedwabne, tous les signes de cette maladie. Qu’est ce donc, en effet, sinon une fuite devant le problème et sa négation, que cette réaction obstinée d’attribuer les pogroms à la pègre (quelle est la proportion de la pègre par rapport à la non-pègre dans une société où, dans la seule Petite-Pologne, sur les listes de l’AK19 figuraient environ 60000 szmalcowniks? – comme l’écrit dans une lettre à Gazeta Jacek Myczka). Quels peuvent être – raisonnons de façon empathique – les torts qu’ont pu subir, de la part des Juifs, les frères Laudanski20, les plus actifs dans le pogrom, comment sentir l’atmosphère de Jedwabne à l’époque (“petite bourgade, peut-être folle de douleur”, dans laquelle avant la guerre “aucune boutique aryenne ne pouvait se maintenir”, comment évaluer combien il était difficile de s’opposer aux instincts meurtriers des concitoyens, de ceux précisément qui ont décidé d’assassiner leurs voisins? Et puisque nous parlons d’empathie, pourquoi ne pas l’adresser aux Juifs de Jedwabne (Gross le fait, ce que Tomasz Szarota21 et Jacek Zakowski22 lui reprochent précisément) ? Pourquoi voit-on si mal leur visage? Pourquoi ne devrions-nous pas écouter, au fond, ces hommes parler leur “langage du malheur”, comme l’a écrit Zakowski. En luttant contre ce langage, ne défendons-nous pas en fait notre “droit à détourner le regard”?
  11. Noce: une pièce emblématique du dramaturge polonais Stanislas Wyspianski (1869-1907) reprise il y a quelques années au cinéma par Andrzej Wajda; Stanczyk est un personnage prophétique de ce drame 10 Kultura, principale revue de l’émigration polonaise à Paris sous la période communiste.
  12. Hebdomadaire de l’intelligentsia catholique, le seul hebdomadaire à avoir été toléré sous le communisme.
  13. Principal quotidien à l’Est, né en 1989. Son rédacteur en chef est Adam Michnik.
  14. Culot.
  15. Allusion à une série d’articles parus dans Kultura en 1957 consacrés à l’antisémitisme en Pologne.
  16. Écrivain polonais 17 Écrivain polonais résidant à Paris, actif dans l’aide à lutte contre le régime communiste.
  17. Professeur de littérature polonaise.
  18. AK = Armia Krajowa (Armée du Pays), principale formation de résistance, obéissant au gouvernement légal polonais de Londres.
  19. Principaux responsables du massacre de Jedwabne, aujourd’hui vivant toujours à Jedwabne.
  20. Historien polonais.
  21. Journaliste polonais.
  22. Sociologue américain.
  23. Le père Jozef Tiszner a été l’un des compagnons spirituels du syndicat Solidarité.
  24. Soplicow: localité imaginaire qui sert de cadre au grand poème en vers Pan Tadeusz de Mickiewicz; Gerwazy est un personnage débonnaire de cette œuvre et Jankiel y incarne un Juif patriote et sage, respecté par ses voisins polonais.
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