Ceci n’est pas une confession. Ni un jugement.

Qui saurait prétendre équitablement juger sa vie, ou la jauger ? Ce serait l’inscrire sur des fiches.

Requérir ou plaider. L’autocritique est le plus souvent une manière hypocrite de se trouver des alibis. La vie n’a pour avocat désigné que ses actes, qui sont toujours des actes d’état civil en mauvais état, mal fichus comme les miens. Comment fait-on pour se traduire au présent, dans l’avenir ? C’est que l’on appartient d’abord, corps et biens, à son passé. Le mien sort d’un trou à rats, un trou de la cave qui m’abrita un moment et me sauva la vie pendant la guerre.

Ce qui m’a sauvé aussi, d’autre part, c’est le contraire d’un trou de mémoire : une réaction spontanée du souvenir, sous la forme d’une chanson. Comme un policier me demandait au cours de la rafle du 16 Juillet 1942 où j’étais né, j’eus la présence d’esprit de ne pas lui dire la vérité (répondre : à Varsovie m’eut valu d’être emmené sur-le-champ). Ce qui me vint en tête et sur la langue, c’est la rengaine d’une chanson populaire d’alors, interprétée je crois par Mistinguett.

Et je lançais : “je suis né dans l’faubourg Saint- Denis “provoquant l’hésitation du policier et un répit qui nous permit, à ma mère et à moi de nous éclipser. Détail anecdotique, sans doute, mais qui montre que la vie, parfois, peut tenir à un fil, et au fil d’une chanson… Mon enfance a connu l’apprentissage de la clandestinité, de l’humiliation, de la mort aux aguets, de toutes parts. “J’ai porté l’étoile jaune/ enfoncée jusqu’à la garde “ : ce vers ponctue ma chronique, mes premiers pas en poésie. Peut-être ai-je découvert la poésie comme échappatoire, seul C’était un autre état, une seconde nature - j’ai même parlé de “seconde naissance” qui modifiait radicalement le paysage de la première et lui donnait un sens. A cette époque, assurément, je ne savais pas ce qu’était la poésie. Et je ne suis pas certain de le mieux savoir aujourd’hui.

Ma passion consistant à la chercher, éventuellement là où elle n’est pas, où elle n’est pas encore, où elle n’est pas censée se trouver. Dans certains mots ou certains replis de la réalité. Rien ne définit le poète, sinon ce qu’il écrit, lui qui est à la fois “rêveur de fond “ comme j’aime l’appeler et éveilleur de formes. La science, accordée à nos rêves, ouvrait à la fiction le champ des hypothèses et des hyperboles. Elle me semblait le passage obligé, le moyen de présager et de préparer l’avenir : “Les jeunes de ce temps n’ont pas le mal du siècle / Le mal de l’avenir leur tient lieu de secret “ écrivais-je alors confondant volontiers la fiction scientifique, puisque j’étais féru de science-fiction, avec la réalité, au nom d’une soif d’absolu qui n’était sans doute chez moi qu’un avatar du messianisme inné, accroché à la parole fondatrice de Rimbaud : Il faut être absolument moderne “.

Au milieu des années cinquante, le mythe du socialisme “pur et dur “ qu’avait incarné Staline (suscitant là aussi un messianisme autrement aveugle) commença à s’effondrer sous les coups de boutoir assenés par Khrouchtchev. J’avais été de ceux qui avaient cru quasi religieusement à l’inéluctabilité de la libération sociale et humaine qui devait suivre notre libération de l’esclavage nazi. Les symboles en étaient chargés d’un ma- On ne saurait juger sa vie Par Charles Dobzynski

puis l’adolescence, dans un cercle invisible, presque métaphysique. Après le temps des certitudes, des visions, des propagandes et des fabulations aliénantes, malgré la grandeur supposée de la cause, venait le temps des interrogations et d’une révision déchirante. Il était indispensable d’analyser et de réévaluer le système qui avait modelé nos pensées jusqu’à l’anesthésie et réduit notre engagement à des gesticulations et des approbations. L’idée de l’homme nouveau qui m’avait fasciné et orienté mon écriture vers une naïve incantation, s’avérait une fable, pour ne pas dire une supercherie. Rien n’avait-il vraiment changé dans ce monde où nous espérions changer la vie ? En même temps qu’avec la figure allégorique de l’oppression et du mensonge se tournait une sombre page du passé, commen- çait l’épiphanie de l’homme dans l’espace par lequel peut-être s’ouvrait enfin le livre du futur.

Et c’est là que ma poésie, après avoir trop sacrifié à des sollicitations circonstancielles, voulut reprendre souffle. Par l’écriture d’une moderne chanson de geste, dans l’Opéra de l’es- pace, j’esquissais une autre réflexion, encore confuse et soumise à l’ébriété du métaphorisme baroque, sur la conquête du monde intérieur.

L’un des enjeux de la conquête spatiale était peut-être le devenir de l’espèce, plus encore que celui de la technologie dont elle incarnait l’ambition majeure. D’un côté, avec Gagarine (qui serait bientôt suivi par Armstrong et les autres “marcheurs de lune “) le mythe d’Icare revivait et mettait l’inconnu à portée de nos sondes - mais les sondes, on le constate, pouvaient subir elles aussi le sort d’Icare ! - et de l’autre côté, au cours d’un procès où le masque de la bêtise se collait sur le visage d’un despotisme récurrent, mêlé d’antisémitisme, on mettait en accusation le poète russe Joseph Brodsky. Je ne connaissais rien, ou presque, du futur prix Nobel, mais l’iniquité du procès me révolta et j’écrivis : “Lettre t à j iéti “ D l édit ti devant le mystère du cosmos à la protestation contre l’injustice des hommes, de la forme épique de l’Opéra de l’espace à la forme pamphlétaire de ma “Lettre ouverte “, j’essayais de me construire, par un discours encore incertain, une éthique de l’engagement et une poétique qui me soient praticables et vivables.

Inscrite dans le futur, l’utopie d’un âge d’or nourrissait le volontarisme. Puisque tout semblait déterminé par les desseins des hommes, il ne restait plus à la poésie qu’à en tisser un message. J’en étais venu, à force de naïveté, à une conception étroitement instrumentaliste : “L’avenir est la somme / de ce que nous voulons et de ce que nous sommes”. Architecte de sa propre cathédrale, l’idéologie se muait en théologie. Et cette théologie substituait au mystère des êtres la mystification du paraître. Je le pressentais sans en admettre toutes les conséquences, en conservant l’espoir problématique, mais toujours renouvelable, que l’église et sa pesante orthodoxie pourraient en fin de compte être réformées. Je m’étais identifié à une mystique, en oubliant ou en laissant au second plan mon propre mystère originel et le sentiment évolutif qui en découlait. J’ignorais les vacillements d’une identité qu’avait estompée ou brouillée la foi en un universalisme qui nulle part n’a vraiment empêché l’antisémitisme de resurgir, là même où il aurait dû être à jamais éradiqué selon ses propres canons.

A l’origine, je revenais donc comme on revient à sa source, par le truchement d’une langue, ma langue maternelle, dont je n’avais pas entièrement perdu l’usage : le yiddish. Je m’attachais, par la traduction, à transmettre au moins une part de son héritage poétique. Ce fut une expérience vitale, une mission, un engagement que je m’étais fixé comme ma personnelle réparation par rapport à l’anéantissement de la culture yiddish non seulement par les nazis mais aussi dans ce monde socialiste où j’avais naguère i ti é

Je m’emplissais de l’éveil, du murmure encore diffus de mille autres moi-même qui, sans me ressembler, étaient d’une certaine façon mes semblables, mes frères, retrouvés dans la poussière de leur parole. Je m’emplissais de la vaste rumeur d’un peuple qui refuse l’absence au monde et résiste à l’effacement. Un peuple pour qui la parole sacrée est l’irréductible noyau de sa survivance et de sa pérennité. Cette survivance, elle prenait un sens nouveau en terre d’Israël. Mais de cette terre, les promesses pouvaient-elles vraiment se réaliser sans que fût engagé le nécessaire dialogue par lequel s’instaurerait la reconnaissance de l’autre, de ses raisons et de ses droits ? Ce dialogue fut pour moi celui de Jérusalem que je composais comme écho et comme réplique au drame de la guerre du Kippour.

Parmi les vivants et les morts ceux que j’avais aimés et ceux qui n’étaient plus, ceux que les sables mouvants de l’histoire avaient engloutis, je poursuivais ma recherche en paternité. Cela commençait dans les vestiges de la forteresse de Massada surplombant la Mer Morte, là où s’étaient mutuellement donné la mort, afin d’échapper à l’esclavage des Romains, les derniers Juifs croyants appelés zélotes. D’autres martyrs émergeaient de la mémoire : la pléiade d’écrivains et poètes yiddish que Staline fit exécuter sans procès au mois d’août 1952. Tout mon univers basculait dans cette zone de silence que seule la prière peut franchir, mais qui, quelquefois, on l’a vu, des profanateurs viennent nous rappeler que même les morts ne sont pas à l’abri de la haine.

Comment traverser le désert de mémoire où les lettres ont vitrifié leurs roses des sables ?

L’alphabet hébreu, qui est à une ou deux variantes près celui qu’utilise le yiddish, me fut à l’âge de la maturité restitué, comme si dans l’océan j’avais retrouvé une vague anonyme, exactement identique à toutes les autres et pourtant à moi seul destinée, ayant soit le pouvoir de me noyer, de m’effacer du miroir des jours, soit me permettre d’échapper au naufrage de mes reflets les plus illusoires.

Lettres ensevelies, lettres reléguées aux objets perdus, lettres clouées par leurs propres pointes dans un sarcophage minuscule et transparent.

Dans le quartier parisien de mon enfance, aux abords du canal de l’Ourcq, j’ai découvert un ancien cimetière, pas plus grand qu’un mouchoir de poche du deuil, encastré dans la courette intérieure d’un immeuble moderne. On y enfouissait naguère, clandestinement, les dépouilles des Juifs interdits longtemps de sépulture dans la capitale intra-muros, comme l’étaient d’autre part les comédiens, rejetés par l’Église catholique dans les ténèbres extérieures. Ainsi, pour les Juifs, même au-delà de la mort, se poursuivait la comédie de leur exil dans un ghetto funéraire.

Et pour apercevoir leurs tombes, couvertes d’inscriptions hébraïques, et non visibles de la rue, il fallait monter au troisième étage du bâtiment.

Un jour, par la fenêtre masquée de ce cimetière, j’ai pu entrer dans la langue qui ne meurt pas, sur ce territoire secret où de chaque lettre, comme de sous un arbre, surgissent les racines enchevêtrées d’un être. Brouillées ou rouillées, qu’importe, les stèles se changèrent pour moi en récepteurs, en écran de scellées-visions. Elles sont devenues les pages d’un livre, Alphabase, où trente-deux poèmes s’entrelacent aux trente-deux lettres ou signes de l’alphabet.

La poésie ne détient aucune vérité cachée et ne soutient aucune thèse. Elle n’est elle-même que par la perpétuelle mise en question de ce que nous sommes. Je me suis voulu multiple, interprète non seulement d’un autre mais de plusieurs, à la fois contradictoires et complémentaires, y compris dans les croisements et les creusements de l’écriture. Dans ce prisme brisé se sont brisés quelques-uns de mes reflets, quel-

ques-unes de mes arêtes. J’alternais entre éparpillement et unité, ombre et lumière, permanence et désaveu. Possédé par ce que j’ai cru, j’ai tardé à y reconnaître un leurre, ayant longtemps partagé les objectifs d’un combat pour le renouveau de la culture, je n’ai pas vu que la vérité que je défendais pouvait se trouver altérée ou hypothéquée par les séquelles du stalinisme. Le combat me paraissait juste et je n’ai pas lieu de le regretter. Plus tard, j’ai fini par rompre avec la grande illusion d’une stratégie dont les résultats désastreux sont patents. Rien pour autant ne me fera renoncer à la conviction que la vocation de l’homme est d’inventer une société vraiment humaine, non soumise à la tyrannie de l’argent, une société qui reste à concevoir et à construire en tenant compte de l’expérience et en rejetant des utopies qui en furent la caricature ou l’imposture.

La poésie peut-elle jouer un rôle quelconque dans cette perspective ? En tout état de cause, son rôle est d’abord de poser les vraies questions, d’étendre notre champ de perception et de connaissance, d’être la conscience qui objecte à tout ce qui tente de nous réduire à la résignation et à la passivité. Bref, la poésie est ce qui doit nous attiser, surtout si notre braise se refroidit. J’ai vu dans les questions que nous pose la vie les degrés d’un escalier qui s’enfonce dans l’inconnu et nous conduit peut-être vers l’irrévélé. Dans cette quête, il arrive que l’amour profane et le sacré se rejoignent et il est légitime, comme je l’ai fait, de les associer dans une liturgie. Ce que je tente de mettre en œuvre, c’est une prosodie capable de puiser à toutes les sources de son héritage comme à toutes ses virtualités de renouvellement. Pas de tabous. Pas de dogmes. Pas de recettes formelles ni de formules d’école !

Donner à la vie un sens et une ampleur qui soient polyphoniques. Produire une plurilecture du temps que nous vivons. Mon temps de poésie se passe à réajuster et réinsérer les pièces manquantes du puzzle de la vie. Le fil conducteur du temps traverse aussi l’écriture. Mes mutations dans l’écriture ont été à chaque fois une naissance à moi-même et au monde. C’est seulement par leur intermédiaire que s’est dessiné le chemin d’une identité à conquérir dans la fraternité et la différence. Et qui en fin de compte ne peut se définir que comme la seule légitime liberté et le seul défi à tous les interdits.

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