Nombreux ont été les articles, émissions ou conférences consacrés à ce grand philosophe, juif de surcroît, qui se sont attachés, tardivement à mon gré, à reconnaître son originalité. Il a su trouver, comme le dit Bergson, “ce point unique et infiniment simple”, autour duquel s’articule une grande philosophie. Pour Lévinas ce point, c’est Autrui et la Responsabilité que chacun a pour autrui, ce qui impose d’emblée la dimension et l’exigence éthique.

Avant de développer et d’expliquer cet humanisme d’autrui, soumettons-le, pour cerner le philosophe et son œuvre, à la question : qui êtes vous ? Il a répondu à un journaliste qui l’a longuement interrogé et réuni ses propos dans un recueil célèbre, Ethique et Infini : “je suis juif et philosophe”.

Il naquit à Kovno, en Lituanie en 1906, dans une famille de la petite bourgeoisie juive. Sa culture d’origine, notons le bien, est double, hébraïque par une initiation précoce à la Bible et une formation classique russe et profane. Il en retiendra un rationalisme exigeant et la méfiance à l’égard du hassidisme et du piétisme populaire. Il est d’ailleurs un pur produit de cette civilisation juive est-européenne qui fut une civilisation de l’intériorité, ce qui fera mieux comprendre le sens de sa philosophie. Il vit la révolution russe à Kharkov en Ukraine où sa famille s’est déplacée. En 1923, il part pour la France et commence ses études de philosophie à Strasbourg. En 1928, il suit à Fribourg en-Brisgau, qu’il lui doit toute sa méthode de pensée. Il suit aussi le séminaire de Heidegger dont il reconnaîtra le génie philosophique ; mais il ne pardonnera jamais à l’homme sa compromission avec le nazisme et ses engagements racistes. De retour à Strasbourg, il obtient sa naturalisation.

En 1940, il est fait prisonnier et passera toute la guerre dans différents stalags où l’uniforme fran- çais le protégera contre la violence hitlérienne.

Son épouse est recueillie par des amis en France, mais sa famille, demeurée en Lituanie, est massacrée dans sa quasi-totalité. Il commence à écrire ses ouvrages dès 1947. Il mène une vie bourgeoise à Passy et fait la rencontre de sa vie, celle d’un personnage hors du commun, Monsieur Chouchani, rabbin inspiré et génial, miclochard mi-savant, dont Elie Wiesel a tracé le portrait dans son roman Le Chant des Morts , et dont Salomon Malka a fait la biographie en l994.

Sous sa direction, il étudie le Talmud et va devenir l’un de ceux qui sauront faire ouvrir à quelques juifs et non juifs ces volumes de la tradition depuis longtemps refermés. Dès lors il est l’un des artisans de l’étonnante revitalisation des études juives et du regain d’intérêt pour les textes sacrés qui a donné au judaïsme français de ces dernières décennies sa singularité. Mais, phénomène rare, la pensée de Lévinas est un carrefour où se croisent religieux et laïques. Par ailleurs il a dirigé l’Ecole Normale Israélite Orientale qui forma les maîtres de français pour les écoles de l’Alliance Israélite du Bassin Méditerranéen.

Une éthique pour notre temps, Lévinas ou l’humanisme de l’Autre par Huguette Ivanier

En 1969, il publie sa thèse de doctorat ès-lettres Totalité et Infini, il est nommé professeur de philosophie à l’Université de Nanterre, et en 1979 à la Sorbonne. Chaque année, au colloque des intellectuels juifs de France, il a conduit des leçons talmudiques très attendues, qui ont été publiées plus tard. On a dit de lui qu’il était le plus laïque des penseurs religieux et le plus religieux des penseurs laïques.

Comment le philosophe Lévinas est-il arrivé à quitter le domaine de la réflexion sur l’être et sur la connaissance pour aborder la zone de la subjectivité et de la moralité ? C’est un trajet intéressant si l’on veut comprendre quelque chose à sa philosophie.

Dans Ethique et Infini, il raconte lui-même son cheminement philosophique et se pose d’abord la question “Comment ai-je commencé à penser ?”. Cela passe d’abord par les livres et surtout le Livre des Livres, la Bible, où se disent les choses premières, celles qui devaient être dites pour que la vie humaine ait un sens. “Elle a donc joué pour moi, écrit-il, un rôle essentiel dans ma manière de penser philosophiquement, c’est-à-dire de penser en s’adressant à tous les hommes” (Ethique et Infini). Mais en même temps il découvre la littérature russe, Tolstoï, Dostoïevski, Pouchkine ; mais aussi Shakespeare dont les héros s’interrogent inlassablement sur le fameux “sens de la vie”, le sens de l’humain. Puis il passe à la tradition philosophique occidentale et apprécie la clarté et l’élégance de la pensée française avec Durkheim et Bergson.

Il réfléchit au temps qui est la texture-même de notre être et de notre liberté. Et c’est la rencontre avec deux philosophes allemands, Husserl d’abord puis Heidegger. Avec Husserl c’est une méthode de penser, de se donner un sens à soimême, qu’il découvre. Cette méthode, c’est la phénoménologie, qui décrit l’être en ses manifestations et d’abord la conscience et ses qualivers, vers les choses du monde, vers autrui, elle est dynamisme et visée, elle est toujours conscience de quelque chose, il n’y a pas de conscience vide. C’est en se tournant vers le monde et ce qui le constitue que l’homme va se définir.

C’est cette attitude de la conscience que Lévinas va garder pour arriver à sa propre définition de ce qu’est vraiment l’homme : être tourné vers autre chose que soi-même.

Quant à Heidegger, dont il admire l’Etre et le Temps, il retient surtout ses analyses profondes de l’affectivité, du souci de l’angoisse sans objet qui est accès direct au néant. Il y découvre pour sa propre conception de la subjectivité de l’homme, les notions de finitude, de ce qu’il appelle “l’être-là” (ici et maintenant), de “l’être à la mort” que nous sommes tous. Ainsi, dans sa première œuvre, De l’existence à l’existant, écrite au stalag et parue en 1947, Lévinas tente de se dépouiller de l’être et fait déjà allusion à ce qu’il y a en nous profondément de plus inqualifiable, de plus impersonnel, ce qu’il appelle le “il y a”. Il le décrit comme une sorte de bruissement du silence dans la chambre à coucher d’un enfant seul et qui l’effraie, ce même bruissement d’un coquillage mis à l’oreille, et qu’il y a. Dans le vide absolu d’avant la création aussi, il y a. Pascal l’avait écrit “le silence de ces espaces infinis m’effraie”, car il y a. Et dans l’insomnie aussi, le “il y a”, le “çà” veille en moi.

Dans la fatigue, la paresse, Lévinas voit un recul devant l’être, une évasion où se profile l’ombre de l’il y a”. Pour sortir de cet état, il faut déposer son moi encombrant et aller vers autrui.

Car la responsabilité qu’on a pour autrui et qu’il appelle “l’être pour l’autre”, qui remplace “l’être pour soi”, paraît bien arrêter “le bruissement anonyme et insensé de l’être”.

Dans un autre de ses ouvrages, Le Temps et L’Autre, paru en 1979, il se demande encore comment sortir de soi et de son isolement. Cer-

munication du savoir, tous deux stériles, puisque c’est encore moi qui me donne ma connaissance et l’objet de ma connaissance. Seule la sociabilité, la découverte de l’Autre, fait sortir de soi. Deux exemples privilégiés nous sont décrits poétiquement, l’amour et la filiation.

Dans l’amour, ou Eros, le prochain c’est l’Autre, l’autre que moi. Pour Lévinas, le féminin est autre, parce que de nature différente. A l’opposé de la connaissance qui veut réduire le non identique à l’identique pour mieux le connaître, dans la relation amoureuse, la dualité et l’identique sont toujours là, ils ne disparaissent pas. Ici, plus d’idée romantique d’un amour fusion ou confusion entre deux êtres. Le pathétique, dans la relation d’amour, c’est être deux et que l’Autre y est absolument autre. Dans ce qu’on appelle “le mystère de l’Autre”, on ne peut prévoir ce que sera la relation à l’autre dans le temps et la durée. Rien n’est prévisible pour demain. Tout est imprévisible car il y a là deux libertés en présence.

La filiation est encore plus mystérieuse. C’est une relation avec autrui, où autrui (l’enfant) est radicalement autre, où cependant il est en quelque façon moi : elle n’est ni possession, ni propriété. Par exemple un enfant représente pour ses parents des possibilités qui leur sont impossibles et qui cependant viennent en quelque sorte d’euxmêmes. Par la filiation biologique, il y a bien sûr un avenir au-delà de mon être propre, qui prolonge le temps. Mais la filiation spirituelle est aussi importante que la filiation biologique.

Dans Totalité et Infini, sa thèse de doctorat, parue en 1961, Lévinas s’attaquait à la conception totalitaire de la pensée qui prétend réduire toute connaissance du monde à un système, par lequel la conscience embrasse, comme dans la philosophie de Hegel, tous les aspects du monde pour mieux le connaître. Lévinas, déjà prévenu t t t lit i ti l dé t chez Franz Rosenzweig, un philosophe juif du début du vingtième siècle, une réaction contre la vision totalitaire en cours dans la philosophie allemande de la fin du siècle dernier, une expérience originale de l’angoisse de la mort et du renoncement par l’homme à son destin particulier. Pour Lévinas, toute vision globalisante du monde des grands systèmes philosophiques occidentaux paraît faire insulte à une expérience irréductible, le face-à-face des humains dans la socialité, ce qu’il appelle leur “vivre-avec”.

Pour mieux saisir son propos pour lequel “la philosophie première est l’éthique”, évoquons avec lui le mépris de Hegel dans la Phénomé- nologie de l’Esprit, qui parle du bout des lèvres du “secret de la subjectivité”, où chacun a sa vie propre. Cela, c’était bon pour la pensée romantique, donc méprisable. D’ailleurs on retrouve le même mépris dans l’univers totalitaire imaginé par Orwell dans son roman 1984. Le secret est insupportable à l’État Prussien cher à Hegel, insupportable à l’État fasciste ou à l’État marxiste, où règne la pensée unique. Pour Lévinas, ce qui est unique, c’est l’homme et le respect de la liberté de chacun. Ce qui fonde sa recherche d’une éthique, c’est la responsabilité pour autrui. Il développe longuement ce thème en passant par d’autres thèmes très émouvants et que nous rencontrons dans le Talmud (par exemple celui du visage). L’accès au visage d’autrui est d’emblée éthique, le visage est signification, il est un sens à lui tout seul, il dit “tu ne tueras point”. Il y a une hauteur d’élévation du visage d’autrui ; il est plus haut que moi.

Autrui est visage, mais il me parle et je lui parle.

Visage, responsabilité et discours sont liés. Je ne reste pas là à contempler le visage, je lui réponds. D’ailleurs “il est très difficile de se taire en présence de quelqu’un”. Il faut parler, lui répondre et répondre de lui. C’est avec, Autrement qu’être, paru en 1974 que l’on aborde le noyau d d l l R bilité A t i

définie comme la structure essentielle du sujet, (chez Kant, le “Tu dois”). La Responsabilité est une obligation. Dès lors qu’autrui me regarde, j’en suis responsable, sans même avoir et avant même d’avoir à prendre des responsabilités à son égard. Sa responsabilité m’incombe d’emblée. D’habitude, on est responsable de ce qu’on fait soi-même. Ici, la Responsabilité est initialement un “pour-autrui”. Le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité, que celle-ci soit acceptée par l’autre ou refusée. La responsabilité est une obligation, un impératif catégorique. Dire “me voici”, car je suis convoqué par autrui - Faire quelque chose pour un autre - Donner - Etre esprit humain, être responsable, c’est cela, dit Lévinas.

Et même si moi je suis obligé, car le visage me demande et m’ordonne, je n’en attends pas la réciprocité. La responsabilité est une relation non symétrique chez Lévinas (cela a paru difficile à accepter par certains philosophes). Dût-il m’en coûter la vie, je suis responsable pour autrui. La réciproque, c’est son affaire. Dostoïevski écrivait déjà dans Les Frères Karamazov : “Nous sommes responsables de tous et de tout devant tous, et moi plus que les autres”.

Cette relation éthique nous fait sortir de la solitude de l’être. Devant autrui qui m’oblige, plus de bruissement indéfini de l’être. Plus je suis juste, plus je suis responsable car l’exigence éthique est insatiable. Elle est la manifestation de l’infini, car “Dieu me vient à l’esprit” quand je regarde le visage humain, plus haut que moi et extérieur à moi. Enfin, on peut saisir cette notion de responsabilité en se disant qu’on a toujours et constamment la gravité d’avoir à porter le fardeau d’une existence étrangère. Ainsi, dans la maternité, nous pourrions parler d’une substitution à l’autre.

On se retrouve obligé, commandé, contesté, appelé. Lévinas dépasse alors tout ce qu’on peut concevoir sur la responsabilité pour autrui - et cela lui a été reproché, en disant qu’être responsable, c’est être l’otage de l’autre. Cela va jusqu’à expier pour les autres, même pour l’assassin. On peut considérer cette attitude comme inhumaine ou, en tout cas, comme autrement qu’humaine. C’est là le thème d’Autrement qu’être. Le psychisme humain, selon Lévinas, c’est l’être qui se défait de sa condition d’être, c’est la mise en question de notre être Je suis moi, dans la seule mesure où je suis responsable. La Responsabilité, c’est la seule dimension vraiment humaine. Et pour faire bonne mesure, il nous reste à indiquer comment Lévinas aboutit à Dieu. L’exigence de l’éthique est insatiable, avons-nous dit, et elle est la manifestation de l’Infini ou de Dieu. D’ailleurs le visage signifie l’Infini. Plus je suis juste, plus je suis responsable. L’exigence éthique, insatiable, est exigence de sainteté. Personne ne peut dire : j’ai fait tout mon devoir. Il me faut tout sacrifier à autrui jusqu’à la sainteté. En présence d’autrui, je dois dire “me voici” et témoigner ainsi de l’infini et de la gloire de Dieu. C’est l’Esprit divin, c’est l’inspiration prophétique qui parle en moi, c’est une voix qui, du plus intérieur de moimême, fait signe à autrui. Cette éthique du sacrifice soumet l’homme “à une assignation à répondre d’autrui jusqu’au point de se vider de son être”. On retrouve là l’extrême des prophètes et des mystiques qui ne sont plus eux-mêmes, mais pour autrui, ou plus encore, soumis à l’infini de Dieu.

On a bien du mal, dans une philosophie aussi indéfiniment ouverte, à se détacher d’une telle hauteur de pensée. Catherine Chalier, très proche disciple de Lévinas, ne craint pas de la qualifier d’utopie de l’humain.

Ce qui caractérise donc l’œuvre de Lévinas, c’est sa dimension morale avec la notion essentielle de Responsabilité pour l’Autre. Par là il hisse la morale à la hauteur d’un absolu qui règle l’existence avec une rigueur et une exigence implacables. D’ailleurs, certains critiques ont pu contester ce caractère implacable de l’obligation morale d’être responsable d’autrui et d’être ainsi l’otage de l’autre. Ils craignent en effet que le sujet, obsédé par l’Autre éventuellement cruel ou impitoyable, ne reste passif devant lui. Ils craignent aussi que le “je” ne soit exposé à l’Autre jusqu’à ce que “je” ne s’appartienne plus et qu’enfin, à force de se dépouiller de lui-même, il ne reste plus rien de ce sujet que l’on veut faire parvenir à la perfection de la morale et qu’à force de sainteté, à force de faire l’ange, on ne fasse la bête.

En tout cas, c’est un philosophe niçois, monsieur Janicaud, qui a su le mieux décrire la grandeur de cette éthique pour le temps présent, le temps où toutes les douleurs, les crimes, les attentats, les sévices sexuels, et j’en passe, sont mieux connus et plus vite. Alors, on doit, de toute urgence, évoquer et reprendre à son compte, comme Lévinas, le corps souffrant, la maternité, la demeure, le travail, mais surtout le visage et le secret d’autrui dans leurs fragiles singularités. Et chez Lévinas, la redécouverte de la hauteur s’est faite grâce à l’émotion soutenant sans cesse l’intelligence.

Dans Difficile Liberté, en particulier, on retrouve cette tolérance, que je crois très juive, car elle est tournée tout entière vers la reconnaissance et le respect de l’autre. Et, dans une langue poétique qui nous touche, on lit à la fin d’Autrement qu’être, “une voix vient de l’autre rive” ; c’est peut-être, celle de l’Etranger qu’il fut, de cet Autre qui appelle et que l’on doit entendre, car tous nous avons été étrangers au pays d’Egypte.

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