Un tribun noir harangue une foule en colère qui réagit à chacune de ses attaques contre les Juifs qu’il charge de tous les maux de la terre.

Plus loin, en fond de décor de cette scène des rues de Brooklyn, des petits groupes de hassidim en longs manteaux noirs regagnent, d’un pas pressé, leur logis. Telle est l’image qui vient à l’esprit dès qu’il est question des rapports entre les Juifs et les Noirs aux États Unis : c’est celle car à laquelle nous ont habitués les journaux et les télévisions.

Il n’en a pas toujours été ainsi.

Au cours des années trente et quarante, celles du militantisme révolutionnaire, et alors que les deux minorités vivaient chacune dans son ghetto, des représentants de ces deux groupes réunis sous la bannière du Parti communiste chantaient d’une même voix l’alliance prolétarienne et l’avenir radieux. Plus près de nous encore, entre le début des années cinquante et le milieu des années soixante, à l’époque des grandes manifestations pour les droits civiques, on a pu voir des Juifs et des Noirs marcher main dans la main.

Mais, il faut croire qu’ils ne chantaient pas tous la même chanson et qu’ils ne marchaient pas au même pas pour que nous en soyons arrivés à la situation actuelle de rejet et de haine.

De ces différents moments dans les relations entre Juifs et Noirs, la littérature a gardé des traces. Plusieurs romans, nouvelles ou essais, oeuvres d’écrivains et d’intellectuels issus des Ensemble pour la révolution prolétarienne On sait que les Juifs occupent, par rapport à leur nombre dans la société, une place disproportionnée dans le parti communiste américain des années trente. On connaît à cela une multitude de raisons historiques et sociales — ils sont originaires du pays ou de la région de la grande révolution prolétarienne, ils ont suivi le mouvement de déconfessionalisation de la haskala en Europe et entretiennent encore des liens avec leurs pays d’origine, ils constituent, pour une large part le prolétariat de villes comme New York, ils ont une forte conscience politique, etc.

A cela, il faut ajouter une autre composante, de type culturel : au début du siècle, les Juifs préfèrent apparaître comme membres du prolétariat plutôt que d’être désignés, en pays fondamentalement chrétien, comme les assassins du Christ. Ils sont donc prêts à échanger la religion de leurs pères contre une religion nouvelle qui prône l’égalité de tous et la suppression de toutes les religions et qui signifie pour eux l’indistinction : ils ne seront plus des Juifs, mais des prolétaires comme, espèrent-ils, le reste de l’humanité.

Pour les intellectuels, il en ira de même que pour les autres classes, et les intellectuels juifs seront, au moins jusqu’à la conclusion du pacte germano-soviétique de 1941, sur-représentés à l’intérieur du parti communiste américain.

Parallèlement, il était logique que les Noirs, Juifs et Noirs au miroir de la littérature Par Lazare Bitoun

ques certes, mais surtout bassement raciales, puissent voir dans l’idéologie communiste une possibilité de salut. Entre 1930 et 1945, plusieurs écrivains ou intellectuels noirs se retrouveront donc dans la lutte révolutionnaire au coude à coude avec leurs homologues juifs.

Bizarrement, il ne reste pratiquement aucune trace de cette expérience dans les oeuvres des intellectuels juifs. Mike Gold par exemple, ne fait jamais aucune allusion à la question noire, ni dans son roman Jews Without Money 2, tout entier dédié à la cause prolétarienne, ni dans ses autres écrits 3. On se rend compte du peu d’importance accordée à la cause des Noirs en feuilletant une anthologie regroupant des articles des essais ou des poèmes publiés au cours de cette période dans la revue des intellectuels du parti communiste 4 : seules trois contributions sur soixante quatre émanent d’auteurs noirs (deux de Richard Wright et une de Langston Hughes).

En revanche, la littérature noire témoigne.

Dans Un enfant du pays 5, le grand roman qui rendit Richard Wright célèbre, l’auteur rend un hommage appuyé à ses camarades communistes, et singulièrement, à ses camarades juifs. Par la forme d’abord : en inscrivant son livre dans la tradition du réalisme prolétarien défendu par les adeptes d’une littérature de combat, dont Mike Gold était le chef de file. Par le contenu ensuite : en faisant assurer la défense de Bigger Thomas, son héros accusé de meurtre, par un avocat du nom de Max (Marx ?) dont l’identité de Juif ne fait aucun doute.

Classiquement, Max fait l’amalgame entre les opprimés de toutes origines et défend Bigger Thomas en démontrant que l’Amérique de l’époque, raciste et violente, est responsable de l’acte de son client. Mais, dans une volte-face de dernière minute, Wright donne un autre tour à son roman. Après avoir chaleureusement remercié t Bi i à l l i malgré leurs efforts, les autres ne peuvent le comprendre. Lorsqu’à la fin du roman, Wright fait dire à son héros « Je suis ce pour quoi j’ai tué », il refuse de se laisser utiliser et marque sa distance avec l’idéologie communiste — qu’il abandonnera d’ailleurs quelques années plus tard. C’est un signe important, de la fracture qui existe entre Noirs et Blancs à l’intérieur du groupe des intellectuels communistes. Les Blancs, fussent-ils juifs et communistes, ne peuvent rien comprendre à la question noire ; les solutions, quelles qu’elles soient, ne pourront venir que des Noirs eux-mêmes.

Quelques années après Richard Wright, Ralph Ellison fait à son tour exactement le même constat dans Homme Invisible pour qui chantes-tu ? 6. Le personnage central du roman, un jeune homme jamais nommé, qui a quitté la campagne pour la ville, va faire un passage par un Parti communiste — appelé ici « La Confrérie » — toujours à l’affût de nouvelles recrues, surtout dans la communauté noire. Très entouré par Jack, un Juif qui lui sert de mentor à l’intérieur de l’organisation, le héros accepte de jouer le rôle que l’on attend de lui : il fait les discours que l’on attend de lui en toutes occasions, et ne craint pas de s’opposer aux autres leaders noirs de la communauté qui prêchent soit le retour à l’Afrique, soit la révolte armée. Très vite, cependant, le héros se rend compte que pour les membres de la Confrérie, il n’est qu’un pion, et que les Noirs ne sont que de la piétaille, une masse pauvre et opprimée dont la Confrérie se sert pour faire avancer des revendications qui ne les concernent même pas. Fatigué de jouer le rôle de faire-valoir, voire de traître vis à vis des siens, le héros se tourne finalement vers des formes d’action, et une manière d’être, plus spécifiques à sa communauté et à la couleur d’une peau qu’il avait cru pouvoir oublier dans la grande fraternité du moment.

Chez Ellison, comme chez Wright, l’union avec les Juifs, au sein du mouvement révolutionnaire reste finalement une entreprise extrêmement limitée ; aussi limitée en fait, que l’impact qu’a pu avoir le Parti communiste américain sur le développement de la société américaine. Il faut attendre le milieu des années cinquante pour voir les Noirs et les Juifs participer à un même combat au sein d’institutions revendicatives plus adaptées à la société et à la culture américaines.

La longue marche Entre la fin de la Seconde guerre mondiale et le début des années cinquante, l’intégration des Juifs au sein de la société américaine avance à pas de géant. Si l’antisémitisme populaire aussi bien qu’institutionnel est encore vivace au début de la Deuxième guerre, il commence à faiblir dès le milieu des hostilités devant l’engagement militaire des Juifs américains, la volonté politique de l’Administration et les rumeurs qui filtrent à propos des camps de concentration. Il disparaîtra presque totalement entre la fin de la guerre et le milieu des années cinquante. Cette disparition est due à une multiplicité de facteurs parmi lesquels la création de l’État d’Israël en 1948, et la culpabilité rétrospective de l’Amérique blanche qui a découvert la portée de la barbarie nazie 7.

Libérés du fardeau de leur propre intégration, les Juifs américains ne vont pas pour autant oublier d’où ils viennent. La vieille génération des anciens militants du parti communiste s’investit dans la lutte antiraciste au sein de la NAACP (National Association for the Advancement of Coloured People) qu’ils avaient aidé à fonder en 1909, et qui eut par la suite trois présidents juifs : Arthur et Joel Spingharm, et Kivie Kaplan. D’autres anciens militants communistes participent à la fondation du CORE (C f R i l E lit ) t d l SCLC (Southern Christian Leadership Conference) du pasteur Martin Luther King en 1957. Si la SCLC est animée par de nombreux hommes d’église, le plus proche conseiller de King est un vétéran des luttes menées par les communistes, Stanley D. Levinson, pour qui les intérêts de la classe ouvrière et des minorités raciales sont forcément convergents.

Au début des années soixante, avec la fondation du SDS (Students for a Democratic Society) et du SNCC (Student Non Violent Coordinating Committee) une nouvelle génération de militants juifs, des étudiants issus de ce qui est désormais devenu une petite bourgeoisie juive, s’investit à son tour dans le Mouvement des droits civiques.

Ainsi, l’arrestation d’un étudiant juif, Jack Weinberg, alors qu’il collectait des fonds pour le CORE, sera un des facteurs déclenchants du Free Speech Movement de Berkeley en 1964. De même, ce sont surtout des étudiants juifs, réputés moins vulnérables que leurs camarades noirs, qui descendent des universités du Nord pour organiser, au nom du CORE ou du SNCC, des campagnes d’inscription sur les listes électorales dans le Sud et participer aux célèbres Freedom Rides de l’été 1961.

Connue et reconnue, la participation des Juifs au Mouvement des droits civiques a été saluée par Martin Luther King : « Il serait impossible de donner une idée de la part que les Juifs ont prise à la lutte des Noirs pour leur liberté, elle est immense »

De toute ceci, on trouve aussi des traces dans la littérature de l’époque. Chez Bernard Malamud d’abord, qui consacre une de ses premières nouvelles au rapport entre les Juifs et les Noirs : « L’Ange Levine »

Ce grand élan optimiste et fraternel est également représenté dans l’œuvre de Philip Roth qui a lui aussi abordé, mais de manière plus tangentielle, cette période des relations entre Juifs et Noirs. Dans ce que l’on pourrait appeler une intrigue secondaire de « Goodbye Columbus » 11, Neil, un étudiant qui travaille pendant l’été à la bibliothèque municipale, soustrait aux autres abonnés un livre de la période tahitienne de Gauguin. Il veut être sûr que l’ouvrage sera disponible pour le jeune garçon du ghetto noir voisin qui vient chaque jour s’extasier devant les tableaux de femmes à peau brune. Pour permettre à ce gamin de satisfaire sa sensibilité, pour lui donner une chance de se cultiver — c’est à dire à long terme, d’arriver à quitter son ghetto — Neil est prêt à risquer sa place en mentant effrontément à son supérieur à la suite de la plainte d’un abonné furieux de ne jamais pouvoir emprunter le livre de Gauguin.

Autre reflet de cette ère des bons sentiments, “The White Negro” 12, un essai dans lequel Norman Mailer choisit l’appellation de « nègre blanc » pour désigner le « hipster », ce nouvel finir dans ses romans et ses essais. En choisissant comme archétype ce personnage, en lui donnant cette appellation et en s’identifiant totalement à lui, Mailer érige le Noir en modèle culturel. En tant que Blanc, et aussi en tant que Juif, il se voit comme un marginal dans une société dont il dénonce les dérives violentes, racistes et sécuritaires. Si certains passages donnent l’impression que Mailer a cédé à ses fantasmes les plus fous, “The White Negro” n’en est pas moins une prise de position politiquement et culturellement importante par un écrivain qui s’est toujours trouvé au coeur de tous les débats de son temps.

La rupture Si les Juifs sont très présents dans le mouvement des droits civiques, ils ont souvent vis-àvis des Noirs avec lesquels ils travaillaient une attitude paternaliste, voire « coloniale ». Ils font des choses POUR les Noirs plutôt qu’AVEC eux, car ils se croient détenteurs d’un savoir et d’un savoir-faire qui leur donne, consciemment ou non, le droit de tout régenter. Cette attitude alimente, évidemment, le ressentiment de certains Noirs à l’encontre des Juifs qui militent à leurs côtés.

Au lendemain du vote du Civil Rights Act de 1964, la loi instituant l’égalité des droits civiques, Noirs et Juifs n’ont plus à se soucier de l’éclatement de la fragile coalition qui avait permis d’arriver jusque là. A partir de ce moment, les intérêts des Noirs et des Juifs sont devenus divergents. Les Noirs comprennent qu’ils ne poursuivent pas les même buts que les Juifs parce que leurs différences sont trop grandes.

Économiquement, les deux communautés sont très loin d’être au même niveau ; elles ne partagent pas non plus la même culture, ni la même histoire. Les Noirs et les Juifs ne peuvent donc avoir les mêmes revendications et, n’ayant pas atteint le même degré de qualification, ils sont

Les Noirs commencent donc à vouloir mener leur propre barque et se replient sur leur communauté avant de se tourner en nombres de plus en plus importants vers des formes de mobilisation et de contestation plus dures. C’est l’époque du Black Power qui voit prospérer des organisations plus extrémistes comme les Black Muslims d’Elijah Muhammad — plus tard de Malcolm X —, certaines fédérations du SNCC, le Black Panther Party. Dans cette nouvelle constellation d’organisations au « nationalisme » exacerbé, l’antisémitisme est quasiment de rigueur.

Parallèlement, soucieux de ne pas se couper de leur base, la NAACP et le CORE, jusque là satisfaits, et parfois même dépendants, de l’aide que les militants Juifs leur ont apportée, laissent maintenant remonter à la surface l’antisémitisme dormant qui n’a jamais cessé d’exister dans leurs rangs. Après la longue période de lune de miel des années cinquante et soixante, on en arrive au rejet et à la haine. En 1966, on en est à un point tel que Clifford Brown, un représentant officiel du CORE peut lâcher — même s’il est ensuite, momentanément, désavoué — au cours d’une réunion de conseil d’école : « Hitler a eu tort de ne pas tous vous tuer ».

De leur côté, les Juifs, déjà mieux acceptés par l’Amérique blanche depuis la fin de la Deuxième guerre, ont eu le temps et les moyens — intellectuels et financiers — de s’imposer à l’Amérique blanche. Ils ont progressé dans l’échelle sociale, se sont installés dans des quartiers plus chics, et occupent des postes de pouvoir dans l’économie, la politique, les médias et l’université.

Dans un double mouvement, ils se déploient vers la société « blanche » et se replient sur leur communauté et les valeurs du judaïsme religieux ou laïc. Ils quittent de plus en plus nombreux les organisations de la gauche traditionnelle ou folkl i ti t d l é it é ricaine », et affirment, de plus en plus nombreux, leur soutien à Israël. Paradoxalement, c’est donc au moment où leur intégration est presque totalement accomplie que les Juifs américains s’intéressent à leurs racines ; les guerres de 1967 (Six jours) et 1973 (Kippour) n’étant d’ailleurs sans doute pas étrangères à ce processus.

Sur le terrain, les conflits entre les deux communautés se multipliant, les Juifs, maintenant bien intégrés, commencent à retirer leurs enfants des écoles publiques dans les grandes villes comme New York ou Chicago. Plus tard, ils envoient ces mêmes enfants dans des universités qui leur étaient jusque là fermées mais auxquelles ils ont maintenant accès. Enfin, réaction décisive devant la montée de l’antisémitisme noir, ils cessent de soutenir financièrement des organisations qui, désormais, les ont pris pour cibles. Par exemple, suivant la remarque antisémite de Clifford Brown, les contributions financières du CORE, provenant pour une très large part de la communauté juive, passent de 44 500 dollars en janvier 1966 à 7 500 dollars en mars de la même année.

Désormais, Noirs et Juifs n’appartiennent plus à la même classe et, pour chacun des deux groupes, l’appartenance ethnique prime sur l’appartenance sociale.

Dans une nouvelle parue en 1963, Malamud, qui n’a pas cessé de se préoccuper de la question noire, sent déjà que l’entente entre Juifs et Noirs n’est pas toujours possible. Dans « Le Noir est ma couleur préférée » 13, Nat ne parvient jamais à se lier à ceux qu’il aime. De son enfance, il se souvient que Buster, le garçon noir qui habite de l’autre côté de la rue ne l’a jamais invité à entrer chez lui malgré tous les bonbons et toutes les places de cinéma qu’il a pu lui offrir. La rupture entre les deux garçons devient totale, le jour où Buster donne un coup de poing à Nat, « Parce t’ l J if T d t b

bons et tes places de ciné de sale Juif et tes bonbons de Juif et te les foutre dans ton gros cul de Juif ». Malgré la violence de ces propos, Nat continue d’être fasciné par les Noirs et, parvenu à l’âge adulte, veut épouser Ornita Harris, une jeune femme noire qu’il a rencontré. En butte à toutes sortes de rebuffades, venue des Noirs qu’ils fréquentent ensemble, les deux amants finiront par se séparer parce que comme le dit Ornita, « J’ai déjà assez d’ennuis comme ça ».

La meilleure traduction du paternalisme de Nat vis à vis de Buster, et le refus de ce dernier de se laisser réduire à un stéréotype, apparaît, sous la forme d’un débat intellectuel entre Irving Howe et Ralph Ellison.

C’est l’essai d’Irving Howe 14, “Black Boys and Native Sons”, publié d’abord en 1963 dans la revue Dissent qui déclenche la polémique. En gros, commentant une déclaration de James Baldwin qui ne voulait pas se contenter d’être simplement un écrivain noir”, Howe se déclare au contraire en faveur du “militantisme pur et dur” de Richard Wright pour lequel l’esthétique, dit-il en substance, était secondaire. Il ne voit d’ailleurs pas comment un écrivain noir pourrait vouloir écrire sans tenir compte de ce qu’il appelle sa “sociologie” : “Comment un Noir pourrait-il se mettre à écrire, comment pourraitil, ne serait-ce que penser ou respirer sans avoir aussitôt l’idée se révolter”. C’est clair, pour lui, l’écrivain noir est d’abord un Noir.

Ralph Ellison, répond en février 1964 dans les colonnes de The New Leader aux leçons de négritude que lui donne un Irving Howe “déguisé en nègre”. Dans “The World and the Jug” 15, il affirme qu’il est d’abord un homme et un écrivain alors que “Quiconque ne connaîtrait les positions de Howe pourrait penser que lorsqu’il a un Noir devant les yeux, il ne voit pas un être humain, mais une représentation vivante de l’Enf ” Pl l i fi t f i t f it t l distinction entre les Juifs et les Blancs, Ellison ajoute : “Je me sens mal à l’aise quand je vois des intellectuels juifs se comporter comme s’ils avaient maintenu mes ancêtres en esclavage, ou comme si les Juifs étaient responsables de la ségrégation” L’échange se termine finalement par des codicilles d’apaisement. A Irving Howe qui écrit « Ce qu’Ellison ressent, je ne le saurai jamais », Ellison répond, « Ne soyez pas triste, et ne pensez pas que je vous prenne pour un homme sans honneur ou pour un ennemi. J’espère que vous en viendrez à prendre cet échange comme un acte, disons, de ‘coopération oppositionnelle ».

D’autres écrivains n’auront ni cette magnanimité, ni cette clarté de vue. Saul Bellow, par exemple, n’a jamais montré la moindre sympathie pour la question noire et a toujours approché le problème de manière agressive, que ce soit dans “Looking for M. Green” 16, ou dans La Planète de M. Sammler 17. Dans la nouvelle comme dans le roman, les Noirs sont au mieux des bons-à-rien qui vivent dans la crasse et l’alcool et, au pire, des bandits, des brutes qui terrorisent les pauvres vieux Juifs dans les autobus avant de les dépouiller de leurs biens La dernière description, finalement la plus violente, des relations entre les Noirs et les Juifs vient de Malamud dans The Tenants 18. Les deux locataires dont il est question sont deux écrivains, Lesser et Willie, un Juif et un Noir, qui se partagent un immeuble insalubre qui doit bientôt être démoli. Lesser écrit un roman dont le héros, Lazar Cohen, se perçoit comme écrivain et non comme Juif alors que Willie écrit des nouvelles où, par exemple, un “marchand de sommeil juif vêtu d’un manteau à col de fourrure et venu sucer le sang de ses locataires” est tué à coups de couteau par trois Noirs. De petites mesquineries en jalousies d’écrivains, Lesser d t t t t li t t é i

“aider” Willie qui ne voit là-dedans qu’un désir d’émasculer son style, les deux écrivains en arrivent, au terme d’une violence qui ne cesse de monter, à se trucider mutuellement dans la scène qui termine le roman et, alors que la hache de Lesser s’enfonce dans le crâne de Willie, le sabre de ce dernier “sépare les couilles du blanc du reste de son corps”.

Avec cette dernière phrase, Malamud nous ramène — symboliquement — à la scène de rue décrite au début. La haine qui existe entre les deux protagonistes du roman n’est pas seulement une haine entre Noirs et Blancs mais entre Noirs et Blancs juifs. Cette haine est totalement réciproque, même si de part et d’autre il reste des esprits lucides capables de dépasser les contingences de la situation. Elle est le fruit d’une histoire commune où se sont succédées les périodes de coopération et les périodes de rejet, chacun se servant de l’autre pour faire avancer sa propre cause. Elle est aussi le fruit d’une histoire qui n’est pas directement la leur mais qui est celle de l’Amérique blanche anglo-saxonne et protestante dont ils sont, les uns comme les autres et qu’ils le veuillent ou non, les héritiers.

NOTES 1 J’emploie le mot « ethnique » dans le sens qu’il a pris aujourd’hui en français dès qu’il est question de la société américaine : pour désigner les origines raciales, religieuses ou citoyennes propres à l’un ou l’autre des groupes présents dans la société américaine. On peut dire ainsi que les Noirs-américains, les Juifs-américains, les Italiensaméricains ou les Irlandais-américains constituent des groupes ethniques dans la mesure où ils revendiquent leur appartenance.


  1. Michael Gold, Jews Without Money, Liveright, New York 1930. (Seul le titre anglais figure lorsque l’ouvrage cité n’a pas été traduit). Gold fut une grande figure intellectuelle du parti communiste américain et dirigea la New Masses, la revue des intellectuels du parti.
  2. Michael Folsom ed., Mike Gold, A Literary Anthology International Publishers, New York 1972. Ce livre n’a jamais été traduit.
  3. Joseph North ed., New Masses, An Anthology of the Rebel Thirties, International Publishers, New York 1969 5 Richard Wright, Un Enfant du pays (Native Son, Harper and Brothers, New York 1940). Même lorsque les textes dont il est question ont été traduits en français, j’ai choisi de donner les dates de publication américaine car ce sont elles qui sont pertinentes ici.
  4. Ralph Ellison, Homme invisible pour qui chantes-tu ? (Invisible Man, Random House, New York 1952)
  5. A partir de la fin de la guerre, Hollywood multiplie les films populaires dénonçant les méfaits de l’antisémitisme ordinaire ; voir par exemple : Gentlemen’s Agreement (Elia Kazan 1947), Crossfire (Edward Dmytryk 1947) et The Young Lions (Edward Dmytryk 1958)
  6. Tout comme elle a été saluée par un éditorial du Pittsburgh Inquirer selon lequel la NAACP n’aurait jamais pu exister sans le soutien de la communauté juive : « Les Juifs ne se sont pas contentés de prendre des risques pour nous, ils se sont battus avec courage et intelligence afin d’imposer la justice sociale pour tous. Il nous appartient de les imiter et non de les haïr » 9
  7. Seul en face de sa femme mourante, pour laquelle il ne peut rien faute d’argent, Manischevitz implore le seigneur après avoir tout perdu : sa boutique dans un incendie, son fils à la guerre, sa fille partie avec un vaurien. Et le seigneur l’entend et lui envoie un ange… noir que Manischevitz suivra jusqu’à une synagogue située au fin fond de Harlem. Là, il assiste à un service religieux qui se déroule dans le parler des Noirs urbains, et finira par admettre ce que lui dit sa femme qui a entretemps recouvré la santé : « Crois-moi, il y a des Juifs partout ».
  8. Leonard Dinnerstein, Antisemitism in America, Oxford University Press, New York 1994 9 ibid 10 Bernard Malamud Le Tonneau Magique (“ Angel Levine”, in The Magic Barrel Dell, New York 1958).
  9. Philip Roth Goodbye Columbus, New York 1959.
  10. Norman Mailer, Publicités pour moi-même (Advertisments for Myself, New York 1958).
  11. Bernard Malamud, Les Idiots d’abord (“ Black is My Favourite Color”, in Idiots First, Dell, New York 1963).
  12. Irving Howe, Selected Writings 1950-1990, Harcourt, Brace, Jovanovitch, New York 1990.
  13. Ralph Ellison, Shadow and Act, Random House, New York 1964.
  14. Saul Bellow, Mosby’s Memoirs and Other Stories, New York 1951.
  15. Saul Bellow, La Planête de M. Sammler (M. Sammler’s Planet, New York 1969).
  16. Bernard Malamud, Les Locataires (The Tenants, Farrar Strauss et Giroux, New York 1971).
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