A l'époque où Kafka écrit, la plupart des Mendelssohn (1729-1786). Né à Dessau en Saxe juifs en voie d'émancipation dans les en 1729, on raconte qu'il réchappa d'une maladie pays de langue germanique ont encore jeune mais qu'il resta bossu, disgracié délaissé le yiddish sous l'influence du pour le reste de ses jours, ce qu'il compensa sans mouvement économico-social et sous la pression doute par une intelligence peu commune. Non de La Haskalah, ce mouvement des Lumières seulement il acquit une maîtrise de l'hébreu et de juives de la fin du XVIIIe et du XIXe siècles qui l'allemand, mais il apprit aussi le latin, le grec, a été le champion de l'émancipation des juifs l'anglais et le français. Son amitié avec Lessing d'Europe. Ce mouvement rationaliste se battit va lui ouvrir les portes des milieux intellectuels pour l'européanisation des masses juives, leur de Berlin où il obtiendra le droit de résider en sortie spirituelle et matérielle du ghetto ou de la 1763. Il se rend célèbre avec son Phédon qui lui zone de résidence en Russie où elles étaient vaut le surnom de “Platon allemand”. Il reçoit enfermées depuis le plus lointain Moyen Age ; une récompense de l'Académie royale de Prusse, pour la modernisation de la société et de la est élu membre de l'Académie en 1771 mais culture juive, ce qui impliquait une volonté de Frédéric II refuse de ratifier son élection. L'heure réformes économiques et sociales doublées de de l'émancipation des Juifs n'a pas encore sonné.

réformes religieuses ; pour l'éducation des Son oeuvre principale sera la traduction de la masses afin qu'elles acquièrent en plus de la Bible en allemand et en caractères hébraïques connaissance de la tradition - acquise depuis avec commentaires en hébreu (le Biur). Il se toujours dans les écoles traditionnelles - des consacre encore à une oeuvre fondamentale, connaissances pratiques modernes, un véritable Jérusalem, parue en 1783 qui est comme la savoir contemporain laïc. Bref toutes nuances somme de sa pensée en matière de religion.

confondues, la Haskalah se battait pour la S'intéressant aussi bien à la fondation d'écoles promotion économique, sociale, culturelle et qui enseigneraient la Loi et le savoir profane qu'à politique des masses juives.

la diffusion des idées des lumières par les La Haskalah naît en Allemagne. La figure premiers journaux hébreux de l'époque, symbolique de cette première période est Moses Mendelssohn prit une part active au combat pour

ses efforts couronnés. En Prusse les premiers édits relatifs à l'émancipation des Juifs ne voient le jour qu'en 1812. Après le congrès de Vienne, la Confédération germanique connaît une période de réaction qui sera suivie d'une nouvelle période noire après l'échec des révolutions de 1848. Ce n'est qu'en 1869-1871, au moment de l'unification de l'Allemagne, que l'émancipation politique est proclamée. Mendelssohn s'était consacré cependant à la première sortie spirituelle et culturelle des juifs hors du ghetto. En 1781, Joseph II dans les pays autrichiens promulgue l'Édit de tolérance. Il s'agit, en ce qui concerne les Juifs de la suppression du péage corporel, de leur accès autorisé aux écoles et aux universités, de la permission d'exercer certains métiers manuels et agricoles qui leur étaient interdits jusque-là. l'Édit était cependant assorti d'un certain nombre de limitations : il édictait des mesures contre l'emploi du yiddish dans les affaires et les registres publics. Wessely, autre grande figure des Lumières juives, dès la parution de l'Édit, milita en sa faveur ; il enjoignit à la communauté juive des États des Habsbourg de répondre favorablement à l'Édit, d'envoyer leurs enfants à l'école où l'allemand serait enseigné. Il approuva les mesures prises par Joseph II à l'encontre du yiddish. Un autre Maskil ou partisan des Lumières, David Freidlander demanda officiellement qu'on interdît le yiddish en tant que langue d'enseignement dans le Kheder (l'école élémentaire juive Hurwitz préconisa que le yiddish fût banni de la langue du commerce et des registres comptables.

On voit par là que la lutte contre le yiddish dépasse parfois la simple invective, si violente soit-elle. Les Maskilim se font parfois consciemment ou inconsciemment les conseillers du prince. Le yiddish était pour eux comme la matérialisation de la représentation que le monde non juif se faisait du Juif, que le yiddish focalisait des notions, des images d'illégitimité, d'impureté, d'irrégularité... Avec l'exemple des livres comptables, on a affaire à la même problématique. Les Juifs pour des raisons historiques sur lesquelles nous ne pouvons nous arrêter ici se sont spécialisés dans certains métiers artisanaux et dans le commerce. L'image antisémite traditionnelle renvoie à l'idée d'avarice, d'âpreté au gain et de fraude. Or, le yiddish étant leur langue maternelle, les Juifs tenaient leurs registres comptables en yiddish (un yiddish surhébraïsé d'ailleurs, car un grand nombre de termes ayant trait aux transactions commerciales étaient des termes hébreux).

Personne d'autre qu'eux ne pouvait de ce fait y avoir accès - personne ne pouvait vérifier, eux- mêmes ne pouvaient prouver leur bonne foi.

D'où l'idée des Maskilim de tenir les registres comptables en allemand, langue qui entre autres qualités permettrait de rendre transparentes les transactions commerciales - de percer le mystère de ces livres rendus ésotériques par la langue utilisée. Le yiddish enfin parce que mélange

danger pour la morale, les moeurs, la religion, se consacrant à l'émancipation des Juifs.

car la vraie religion, la vraie morale ont leur base dans des concepts précis, donc dans une langue s'est donc trouvée monolingue et le chemin de claire et ordonnée. La corruption langagière ne l'émancipation a fait place au processus de peut que déboucher sur une corruption morale et l'assimilation. C'est pourquoi, après le réveil religieuse, de là l'idée chez Friedlander de traduire nationaliste juif (en particulier dans les années en allemand les livres de prières yiddish (on ne 80 du XIXe siècle), la Haskalah germanique s'est toucherait pas aux livres de prières hébreux).

vue chargée de l'immense responsabilité d'avoir Dans leur lutte pour l'émancipation les conduit les Juifs à leur perte identitaire.

Maskilim luttent contre l'image stéréotypée du Juif. C'est à cette image qu'ils se heurtent particulièrement par la suite acharné contre le constamment. Dans la lutte contre cette image, symbole que représentait M. Mendelssohn. On ils rencontrent le problème de la langue.

connaît la suite, l'épidémie de conversions qui Comme ils partagent, en hommes des Lumières, secoua la judaïcité germanique jusque dans la un certain nombre de postulats sur la langue (sur propre famille de Moses Mendelssohn et, par la la grammaire, la régularité, l'esthétique) ils ne suite les difficultés d'une véritable assimilation.

peuvent que souhaiter la disparition du gêneur, de H. Heine en témoigne qui, converti, ne se trouva celui qui empêche de parler en rond, de s'intégrer pas plus accepté pour autant. Commence alors à la société germanique : le yiddish. Mais ce qu'il la période des “entre deux”, dont Kafka faut souligner, et que les Maskilim allemands témoignera encore au début du XXe siècle.

n'attendaient pas, c'est que l'hébreu lui-même disparut en peu d'années. Le journal Me'assef, intitulé Le deuil de l'origine.Une langue en trop, la langue en moins.( PUV, 1993).1

Société des amis de l'hébreu devait changer de Or la langue est le lieu d'inscription des nom. En 1787 on la retrouve sous la fantasmes les plus fous aussi bien à l'échelle dénomination de Société pour le bien et la individuelle que collective. Lieu de constitution sagesse, puis de Société des amis. Le imaginaire de l'identité, c'en est aussi le lieu de changement de nom ici est caractéristique.

la déconstruction. dans la mesure où pour L'hébreu ne peut plus servir de cadre référentiel.

s'éprouver dans l'écriture, le sujet a besoin Au Me'assef succède Sulamith, périodique rédigé d'altérité, soit que cette altérité lui soit donnée En quelques années la judaïcité germanique Smolenskin, en Russie, s'est Il y a quelques années, j'ai écrit un livre

dans une seule langue au départ, le sujet se creuse une spécificité, transformant sa langue en langue étrangère ou en langue étrange.

Aucun écrivain pétri d'allemand n'a réussi à se “sortir” de l'allemand, aucun intellectuel juif allemand en tous cas. L'allemand est leur langue, aussi bien celle de W. Benjamin que celle de Kafka, celle de A. Zweig que celle de Scholem, aussi bien celle de Celan que celle de Freud, d'une toute autre génération il est vrai.

Or, leur rapport à l'allemand est des plus variés.

Kafka s'en fait une langue d'emprunt qu'il n'aime pas. Tout le monde connaît le célèbre passage de son journal où il dit que s'il n'aime pas assez sa mère c'est parce qu'il est obligé de l'appeler “Mutter” en allemand : "Hier m'est venu à l'esprit que si je n'ai pas toujours aimé ma mère comme elle le méritait et comme j'en étais capable, c'est uniquement parce que la langue allemande m'en a empêché. La mère juive n'est pas une “Mutter”. Cette façon de l'appeler la rend un peu ridicule (le mot “Mutter” ne l'est pas en soi puisque nous sommes en Allemagne) ; nous donnons à une femme juive le nom de mère allemande, mais nous oublions qu'il y a là une contradiction, et la contradiction s'enfonce d'autant plus profondément dans le sentiment. Pour les Juifs, le mot “Mutter” est particulièrement allemand, il contient à leur insu autant de froideur que de splendeur chrétiennes. C'est pourquoi la femme juive elle nous est aussi étrangère. “Maman” serait préférable, s'il était possible de ne pas imaginer “Mutter” derrière. Je crois que seuls les souvenirs du ghetto maintiennent encore la famille juive, car le mot “Vater” ne désigne pas non plus le père juif à beaucoup près." 2

S'il maîtrise relativement bien le tchèque il n'écrit jamais en tchèque, il ne fantasme pas sur le tchèque, il arrive difficilement à faire de l'hébreu une langue de lecture. Quant au yiddish, j'ai montré, je crois, que pour Kafka, le yiddish est une langue sans grammaire, une mélangue, une langue perdue, une langue fantasmatique, une langue à garder étrangère.

Ainsi l'écrivain invente dans sa ou ses langues ce qu'il n'a pas connu, ce qu'il croit avoir perdu. Il faut donc que de l'autre traverse la/les langues, de l'écrit. Qu'est-ce que j'entends par là?

Il y a plusieurs degrés dans l'étrangeté ou l'étrangéité. La langue étrangère c'est celle qui peut faire bord.

Certes, cette intégration dans les pays de l'émancipation graduelle et difficile se vit dans la douleur de l'entre-deux.

C'est encore Kafka qui représente le mieux cette figure de l'entre-deux.

On connaît la phrase célèbre tirée d'une lettre à Max Brod de 1921. "Mieux que la psychanalyse me plaît en l'occurrence la constatation que ce complexe paternel dont plus d'un se nourrit spirituellement n'a pas trait au père innocent,

plupart de ceux qui commencèrent à écrire en multiples figures de monstres ou de chimères allemand, c'était quitter le judaïsme, dans l'univers kafkaïen.

généralement avec l'approbation vague des pères (C'est ce vague qui était révoltant); ils le parterre d'académiciens un rapport sur la façon voulaient mais leurs pattes de derrière dont il est devenu un homme et les sentiments collaient encore au judaïsme du père et leurs qu'il éprouve à l'idée d'évoquer sa pattes de devant ne trouvaient pas de nouveau "métamorphose". Il a été capturé sur la côte de terrain. Le désespoir qui s'ensuivit constitua l'Or, blessé à deux endroits, sur la joue, ce qui leur inspiration." lui a valu son nom : Peter le rougeaud, ou le Une inspiration aussi honorable qu'une rouge, et au-dessous de la hanche, ce qui est autre, mais qui, à y regarder de près, présentait beaucoup plus gênant. Quand il s'est réveillé il pourtant quelques tristes singularités. Tout était dans une cage sur l'entrepôt du vapeur d'abord, ce dans quoi se déchargeait leur Hagenbeck. Dans son désespoir, il a cherché une désespoir ne pouvait pas être la littérature issue et il a vite compris que la seule qui s'offrait allemande qu'elle paraissait être consistait à renoncer à être un singe, à devenir un extérieurement. homme et donc à se mettre à les imiter de façon Ils vivaient entre trois impossibilités (que à acquérir le plus vite possible la culture je nomme par hasard des impossibilités de moyenne d'un Européen. Il imite donc les gens langage, c'est plus simple mais on pourrait et fait son apprentissage ou plutôt son dressage.

aussi les appeler autrement) : l'impossibilité Il apprend à serrer les mains, à fumer la pipe, à de ne pas écrire, l'impossibilité d'écrire en boire une bouteille de schnaps, ce qui ne se fait allemand, l'impossibilité d'écrire autrement, à pas sans mal ; il apprend même à parler. Une quoi on pouvait presque ajouter une quatrième fois arrivé à quai, il prend conscience qu'il doit impossibilité, l'impossibilité d'écrire.[...] choisir entre le zoo, ce qui implique une C'était donc une littérature impossible de nouvelle fois la cage, et le music-hall. C'est tous côtés, une littérature de tziganes qui cette seconde voie qu'il choisit ; le voilà artiste, avaient volé l'enfant allemand au berceau et il n'est ni heureux ni malheureux, il a l'avaient en grande hâte apprêté d'une manière simplement trouvé une issue. Il le dit en ces ou d'une autre parce qu'il faut bien que termes:"J'ai peur que l'on ne comprenne pas bien quelqu'un danse sur la corde (mais ce n'était ce que j'entends par issue. J'emploie le mot dans même pas l'enfant allemand, ce n'était rien, son sens courant et dans toute son amplitude.

on disait simplement que quelqu'un danse”.3

J'évite intentionnellement de parler de liberté. Ce Un singe nommé Rotpeter fait devant un

tous les sens auquel je songe....Comme la liberté compte au nombre des plus sublimes sentiments, la duperie qui y correspond passe pour sublime elle aussi....Non, ce n'est pas la liberté que je voulais. Une simple issue...." Il ne rejoint une jeune chimpanzé que le soir car le regard de détresse qu'il lit sur elle lorsqu'il la regarde durant la journée, lui rappelle que quelque chose ne va pas tout à fait bien ou que l'amnésie dont on a fait une ascèse pour survivre n'est pas sans faille. Quelque chose cloche. Sans réduire ce texte polysémique à une seule dimension, celui de la mise en fiction de la judéité, on peut en s'arrêtant dans un premier temps à ce registre comprendre que se jouent là les problèmes d'une assimilation pas tout à fait réussie. Cette assimilation a réclamé des efforts inconscients et conscients considérables, tantôt insurmontables, tantôt de façon illusoire. Dans le texte deux passages font allusion au double bind de l'intellectuel assimilé : "la seconde balle m'atteignit au dessous de la hanche. Blessure grave, c'est à cause d'elle que je boite encore un peu. J'ai lu dernièrement dans l'article d'un des dix mille chiens qui se déchainent à ma poursuite dans les journaux, que ma nature de singe n'était pas encore complètement étouffée...." Dès qu'un problème surgit (ici, le fait que le singe veuille montrer sa blessure à ses visiteurs et que pour ce faire il doive retirer son pantalon), on dira toujours que l'assimilation n'est pas totale, que quelque chose de l'ancienne "peau" demeure.

passage a trait à l'absence de garantie : "personne ne me promettait que la grille s'ouvrirait si je devenais comme eux ; on ne me promet rien en échange de réalisations qui semblent impossibles..." Clivage culturel qui se double d'un clivage psychique, d'une aliénation du moi, d'un entre-deux personnalités.

Le singe raconte donc l'histoire de son dressage. Il a du adopter les moeurs, les usages, les coutumes des hommes qui se trouvaient sur le bateau, a épuisé ensuite de nombreux professeurs, a dû passer par des moments de nausée, d'angoisse. Totalement acculturé, il a un nom qui ne lui convient pas et que les autres lui ont donné (allusion peut-être au changement du prénom juif en prénom "européen" du calendrier chrétien obligatoire à l'époque), des moeurs d'être humain, des talents d'artiste qui sont très loin de la vie-singe. Par l'imitation,P par le mimétisme de la posture, du gestuel et de la parole, il a acquis la culture moyenne d'un européen. Cette dépersonnalisation, ce devenir-autre lui procure une certaine paix:"Quand je jette un regard sur mon évolution et sur le but qu'elle a poursuivi jusqu'ici, je ne me plains ni ne me réjouis. Les mains dans les poches de mon pantalon, la bouteille de vin sur la table, je me tiens à demi couché, à demi assis sur mon rocking-chair et je regarde par la fenêtre. Une visite m'arrive-t-elle, je la reçois comme il se doit. Mon impressario se tient dans l'antichambre ; quand je le sonne il vient et écoute ce que j'ai à dire." Rotpeter

représentation et mes succès ne peuvent sans doute plus être dépassés. Quand je reviens à une les problèmes qu'elle pose renvoie à cet entre- heure avancée de banquets, de sociétés savantes, deux des langues et des identités si fortement ou d'un tête à tête agréable, une demoiselle inscrit dans l'oeuvre de Kafka.

chimpanzée à demi-dressée m'attend chez moi et je m'abandonne avec elle aux plaisirs de notre long de l'oeuvre sous les formes les plus variées.

race..." Mais quelque chose le retient d'être Marthe Robert le dit excellemment:" Kafka ne heureux. Certes, la tempête s'est apaisée en lui.

connaît pas de limites à l'invention de ces figures "Aujourd'hui ce n'est plus qu'un courant d'air qui flottant entre deux règnes, entre deux états, entre me rafraîchit les talons, et le trou de l'horizon deux mondes, qui font à elles seules sa par où il vient et par lequel je suis venu un jour, réputation d'auteur fantastique- bien à tort est si petit que je m'arracherais la peau du corps à puisqu'elles ne représentent rien d'autre que le le traverser, en admettant que j'eusse encore assez schéma de sa propre réalité. A cheval sur deux de force et de volonté pour y retourner." Il y a règnes, comme Grégoire Samsa et le singe- néanmoins ce petit trou qui marque le fait qu'il homme de Rapport pour une Académie; sur l'ici- n'y a pas de retour, mais qui suffit à désigner bas et l'au-delà, comme le chasseur Gracchus, l'existence d'un avant. Il y a une trace, la qu'une faute mystérieuse empêche aussi bien de blessure à la hanche. Elle n'est pas sans évoquer vivre que de mourir; sur deux espèces animales, celle du jeune garçon dans le Médecin de comme l'hybride de chat et d'agneau n'ayant nulle campagne. Cette blessure a une double fonction.

part son semblable et auquel le couteau du A l'évidence elle évoque la sexualité. La blessure boucher est interdit, parce qu'il provient d'un le fait boiter, c'est le rappel de sa capture et héritage; à cheval sur deux cultures et deux empêche donc le mouvement d'amnésie d'être langues, comme la bobine appelée Odradek, à qui total. Car cette amnésie est bien le programme L'absurdité même de son existence confère une qu'il s'était assigné:" mes exploits n'auraient pas sorte d'éternité- le héros de Kafka est toujours en été possibles, si j'avais voulu m'opiniâtrer à quelque façon une créature double, une erreur de la nature, une chimère au sens de la biologie..."4

songer à mes origines et à mes souvenirs de jeunesse. Le premier des commandements que je m'étais dictés était justement de renoncer à toute langue de culture, Kafka dit ne pas l'aimer, espèce d'entêtement".

C'est donc que qu'elle n'est pas sa langue, qu'il s'y sent à l'acculturation n'est jamais totale et que quelque l'étroit. Dans son Discours sur la langue yiddish, chose résiste.

Kafka reprend ces différents éléments. On sait Clivage culturel et psychique, la nouvelle par Ce clivage culturel va se retrouver tout au Comme on le sait, l'allemand qui est sa

d'agitation extrême. Il y avait en effet de quoi.

Comment allait-il parler du yiddish, pour introduire le spectacle de Löwy, son récital de poèmes, à un public de Juifs occidentaux comme lui, fiers de leur maîtrise de l'allemand (même s'ils prétendaient le détester) et vivant encore largement sur les préjugés tenaces semés un siècle auparavant par la Haskalah, un public prêt sans doute à aimer ces pauvres Juifs de l'Est, mais surtout pas prêts à les prendre au sérieux, ni eux, ni la langue dans laquelle ils s'exprimaient. Au programme, des poèmes de Rosenberg, (1838-1928), de Frishmann, (1859- 1922), de Frug. (1860-1916), d'une certaine façon, les auteurs de la soirée sont mal choisis.

Aucun des trois ne peut représenter en 1912 la grande poésie yiddish. S. Frug vient du russe.

C'est d'abord un grand poète lyrique de langue russe. Après les pogroms de 1881, il passe au yiddish et à une poésie nationale. Ce que Löwy doit réciter ce soir-là, c'est Sables et Étoiles, poème que tous les Juifs d'une certaine génération connaissent par coeur. D. Frishmann est avant tout un grand écrivain prosateur et poète de langue hébraïque. Il écrit aussi en allemand, et à l'occasion en yiddish, des poèmes lyriques. A. H. Rosenberg enfin écrit en yiddish des poèmes lyriques. A. H. Rosenberg enfin écrit en yiddish des poèmes sur la difficulté de l'émigration aux États-Unis. Kafka reprend point par point le discours de la Haskalah mais il l'inverse, le retourne symétriquement. Loin de une cinquantaine d'années vers une langue normée, institutionnalisée, langue littéraire et langue nationale, il reste fantasmatiquement fixé au jugement de la Haskalah, mais ce qui était préjoré pour la Haskalah devient pour lui mélioré. Le yiddish n'était pas une langue?

Qu'à cela ne tienne. Il ne s'agit pas d'une langue: “Qui pourrait donc comprendre cette langue confuse qu'est le yiddish, qui pourrait donc en avoir envie?” Le yiddish est une langue sans grammaire, une langue parlée, mobile, populaire. “Le peuple ne l'abandonne pas aux grammairiens.” La langue “concise et rapide” n'a en revanche “élaboré aucune forme qui soit douée de clarté dont nous avons besoin”. Langue peu claire, langue impure qui ne se compose que de “vocables étrangers”. Ces vocables travaillent la langue dans “l'insouciance”. C'est une langue dont on ne peut se servir en dehors de la communication”. C'est aussi pourquoi aucun esprit raisonnable ne songe à faire du yiddish une langue internationale, si tentant que cela soit.

Seul l'argot lui fait des emprunts, et ceci parce qu'il a moins besoin de rapports syntaxiques que de mots isolés”.

Cela est précisément écrit après la conférence de Czernowits de 1908, au moment où le yiddish a été reconnu par la communauté juive comme une des langues nationales du peuple juif, au moment où I. L. Peretz, D. Bergelson, les Youngue en Amérique ont commencé à faire entrer le yiddish dans la modernité littéraire.

l'aime, la rêve, se l'incorpore. C'est l'autre de l'euphonie émotive de sa parole, “car le yiddish l'allemand, langue à la fois proche et lointaine, est tout, le mot, la mélodie hassidique et la langue de l'inquiétante étrangeté. “On ne peut réalité profonde de cet acteur juif... ”. Ce yiddish pas en effet traduire le yiddish en allemand. Les imaginaire, rêvé, fantasmé, c'est le yiddish dont relations entre le yiddish et l'allemand sont Kafka a besoin pour se créer un semblant beaucoup trop délicates, beaucoup trop chargées d'identité juive, pour aller au-delà du “fantôme de de sens pour ne pas se rompre dès qu'on veut judaïsme” que son père lui a légué. Le yiddish ramener le yiddish à l'allemand: ce qui a été ne peut pas être une langue nationale, voire traduit n'est plus du yiddish, mais une chose internationale, Kafka l'a dit ce soir-là. De dépourvue de réalité. Par la traduction en langues nationales, il en a déjà trop. L'allemand français par exemple, le yiddish peut être d'abord en tant que Juif germanophone de Prague, transmis aux Français, par la traduction en le tchèque ensuite, voire l'hébreu qu'il apprend allemand, il est anéanti. C'est que “Toït” n'est avec acharnement, fréquentant les milieux pas “Tot” et que “Blüt” n'est nullement “Blut””.

sionistes et rêvant plus tard de s'installer en Kafka touche ici à un problème fondamental, au Palestine où il serait garçon de café. Langue fonctionnement imaginaire de langues soi-disant littéraire? mais il y a l'allemand avec lequel il se proches, au leurre, à ce qui se joue sur le plan débat, qui est cependant la langue dans laquelle il identitaire au passage de l'une à l'autre, au pense et écrit. “Du mauvais Heine” écrivait trouble, à l'inquiétante étrangeté qu'entraîne cette Pines à propos de Peretz. Kafka est prompt à infinie proximité et en même temps cette totale recopier ce jugement car Heine, quoique Juif, est différence. Comme le rappelle J.M. Rey: “Sous un grand poète de langue allemande. C'est à la rubrique de l'Ubersehen, relisez donc, par cette aune que l'on peut juger les réalisations exemple en son entier, le Discours sur la langue littéraires du yiddish et pour Kafka, elles ne yiddish de F. Kafka. Plus qu'ailleurs sans doute, sauraient rivaliser avec l'allemand. Ni langue la question de la proximité, de la ressemblance, nationale, ni langue littéraire. Précisément ce de la concordance, de la différence dans le que le yiddish est devenu lorsqu'il prononce son semblant de similitude, du reste qu'on y travaille fameux discours - alors quelle place reste-t-il avec une pertinence étonnante, avec une force pour ce yiddish tant aimé? la place du paradis sidérante l'écran d'une langue”.5

perdu, du maternel, la place de l'archaïque, de Le yiddish fait peur car il rappelle les l'innocence, de l'enfantin. Une non-langue origines du ghetto, une origine oubliée, réduite à son oralité, la langue des légendes, des honteuse, mais il peut faire revenir à la surface ballades, des contes hassidiques, des bonnes

auxquels imaginairement Kafka s'identifie. Il ne faut surtout pas que le yiddish devienne autre chose que ce bloc archaïque qui nous remet au pays de l'innocence et de l'enfance. Langue apprise à l'école, elle ne serait plus la langue faite de pièces rapportées et de dialectes, la langue de la mère. Au contraire, elle deviendrait la langue du père, la langue de la norme et de l'institution. Langue littéraire (allez imaginer un Goethe, un Schiller yiddish), si proche et si loin de l'allemand, elle serait une langue en trop.

Tout comme le serait un yiddish national rêvant de territorialisation. Le yiddish sans lettre de noblesse, sans territoire, sans grammaire (aux yeux de Kafka) est bien cette langue perdue dont il rêve et qu'il n'a jamais connue. Une langue errante, une vraie langue tzigane. L'allemand, il l'a emprunté, il en est l'invité mais on ne peut pas être l'invité du yiddish, on le porte en soi.

qu'aujourd'hui, après l'assassinat des locuteurs de la langue, la nostagie pour le yiddish s'est amplifiée dramatiquement.

De la pure folklorisation au fantasme d'une nouvelle langue fondamentale, de la tentation de constituer le yiddish en nouvelle langue sacrée tout en l'ignorant, nous n'avons pas fini de nous définir par rapport au yiddish.

2

3

4

4 marthe robert, seul comme Franz Kafka, Calmann-Lévy 1979 p 105.

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  1. Le titre inauguré en 1784, n'existe plus en 1794. A la fin du XVIIIe siècle l'allemand avait tout indique déjà que ma réflexion tournait autour de submergé. Quatre ans après sa création, la "une langue, l'indéfini, et la langue, le défini".
  2. Voir aussi, R. Robin, Kafka, Paris, Belfond, 1989, et “Le Yiddish, langue fantasmatique”, L'Écrit du temps, 5 (1984), 29-50.
  3. F. Kafka, Journal, Paris, Grasset, 1954, p. 199 (24 octobre 1911).
  4. F. Kafka Lettre à Max Brod de Juin 1921 in Oeuvres Complètes Collection La Pléiade tome III p 1087 et 1088.
  5. J. M. Rey, Des Mots à l'oeuvre, Paris, Aubier-Montaigne, 1979, p. 174.
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