e yiddish n'est pas la seule langue parlée en Europe qui soit née hors de ses limites, mais c'est à coup sûr la seule qui ait pris source dans la Bible, empruntant pour se constituer les caractères de l'alphabet hébreu/araméen, auxquels elle a ajouté les voyelles que l'hébreu associe aux consonnes par des signes diacritiques. L'hébreu/araméen, complément direct et composante du yiddish lui fournit jusqu'à 15% de son lexique, dans le langage parlé comme dans le langage conceptuel ou savant, participant d'une intime fusion, visible dans l'écriture.
Pourtant c'est l'Europe qui est le berceau du yiddish, sa terre d'accueil, le creuset de son histoire, mais en même temps sa terre de deuil, le creusement de sa tombe. Sa naissance est une conséquence des préceptes religieux : les femmes ignorant les textes sacrés - seuls les hommes avaient accès à leur étude - il fallut leur façonner un instrument pour la prière, et ce fut le yiddish, dès le XII° siecle, dans la région rhénane ou s'étaient implantées des communautés juives importantes et actives.
Elles parlaient alors un dialecte allemand, le Mittle Hoch Deutsch, Moyen haut allemand, qui devint langue vernaculaire, puis, refondu dans le moule de l'alphabet hébreu, langue écrite où commence l'histoire d'une littérature et d'abord d'une poésie.
Si la poésie n'avait pas existé, il est probable que les Juifs l'auraient inventée, Sépharades et Ashkénazes, précisément en raison de leur diaspora soit dans la péninsule ibérique, soit sur les pourtours de la Méditerranée, de Salonique à Venise et au Maghreb, soit en Europe centrale et orientale. Car l'errance est le levain des rêves.
Elle incite à la nostalgie d'une terre perdue, intouchable et sacrée, que seuls l'agencement des mots, le merveilleux des mots en mutation permettent de retrouver. La Jérusalem du langage n'est pas moins chimérique que la Jérusalem céleste, mais la poésie en favorise l'approche.
Les Juifs, éparpillés depuis des siècles en Europe, de la France à l'Allemagne et la Russie, suivant le flux de leurs migrations, ont forgé de la poésie une armure, matériau réfractaire à toutes les entreprises de marginalisation ou d'élimination qu'ils durent affronter. L'héritage du Tanakh, des Prophètes, des Psaumes, depuis des temps immémoriaux, les baignait, tel un fleuve en lequel on croit pouvoir se retremper afin de L
depuis Héraclite que l'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Sans oublier celle de la Torah, il leur fallait reconquérir leur source au fur et à mesure qu'ils s'inventaient une langue.
Cette langue, le yiddish, un peuple l'a adoptée et augmentée pendant des générations.
Langue arrachée à ses haillons, à sa méprisante dénomination de " jargon ", non pour se travestir mais pour honorer la fête et le travail. Langue pour s'entendre et pour créer, pour dire simplement le bonheur et exorciser à chaque instant le malheur menaçant ou dissimulé.
La langue serve fut promue langue maîtresse, douée du pouvoir de tout dire et de tout traduire dans la plus complète des gammes, souffrance et joie, ironie et méditation, conflits et compassion, informations de toute espèce et débats idéologiques. C'est la flamme vive du shtetl, village ou bourgade à majorité juive, disposant de la liberté de culte et d'une certaine autonomie juridique sous l'autorité rabbinique.
Les shtetleh étaient disséminés nombreux dans les provinces de Pologne, Galicie et Volhynie, dans l'ancienne Lituanie ( qui englobait une part de la Biélorussie ) dans la Roumanie et ses enclaves de Bukovine et de Bessarabie. Ils s'enracinaient dans l'empire austro-hongrois et dans l'empire des tzars, surtout dans cette partie de l'Ukraine et de la Russie assignée aux Juifs comme " zone de résidence ". C'est le shtetl américain, dépeindra dans ses romans, et dont Marc Chagall, Juif de Vitebsk devenu parisien, transformera le souvenir en mythologie peinte et enluminures, l'un et l'autre infusant à la réalité une appréciable dose de merveilleux. C'est dans le dernier quart deu XIX° siècle que la littérature yiddish, tout particulièrement la poésie, allait déployer tout son registre de structures rythmiques, sa prosodie et ses performances sémantiques originales.
Mais aujourd'hui :
Langue majoritaire des Ashkénazes, le yiddish est devenu en Europe chez les Juifs langue minoritaire ( c'est également sa situation aux États-Unis où elle fut jadis le lien culturel, de plusieurs millions d'immigrants ), langue peau de chagrin réduite à veiller sa propre survivance, clairsemée par la disparition de la plupart de ses scripteurs et locuteurs dans la Shoah, langue sujette à caution désormais, à érosion fatale, pour ce qu'elle a représenté de sujétion, de résignation, de non-violence, de vaillance sans emploi, de déviance par rapport à la norme, langue de résidence dans une zone de déshérence, de résistance partielle et de dissolution totale, si peu prisée, si souvent méprisée, rejetée dans les ténèbres extérieures d'un inexpiable passé par les bâtisseurs d'un État juif, d'une dignité juive enfin restaurée, d'une autodéfense juive muée en capacité d'offensive et de riposte. Le yiddish avait pour enjeu le
des conquêtes par la force des armes.
La langue gardera seulement la force des larmes, langue de personne, selon la terrible et magnifique formule de Rachel Ertel (1), parce qu'elle était devenue la langue des ombres, la langue des spectres sans visage et sans bouche, la langue des suppliciés sans explication, des supplications sans réponse, la langue des thrènes, des chants funèbres, des kaddish proférés pour le père et le fils, des lamentations égrenées devant le mur plus haut que Babel appelée Mort, devant ce mur qui rassemble tous les murmures ; langue fantôme parce qu'elle appartient aux seuls rescapés, langue à qui l'offrande d'un cheval, de toute une harde de chevaux, n'aurait pu rendre son royaume ; langue de ceux qui se pliaient et qui priaient, même au seuil des chambres à gaz, langue qui fut incinérée avec tant de corps dans les crématoires et dont il ne devait rester qu'une poignée de cendre ; langue du souvenir haï des ghettos, des zones de résidence, des quartiers réservés, des métiers réservés, des réserves sur tout, des victimes sans quartier, des malheurs sans merci, des misères sans statistiques, des commerces de la misère, langue dont même les mots sont des shmates, des bouts de chiffon à solder sur les étals des foires ; langue des boutiques, des pas-de-porte, des ateliers, des sweat-shops que le siècle de l'industrie et de la technologie a remisés au rang des vieilles lunes ; langue rendue caduque avant l'âge, démonétisée par la modernisation du travail, langue des coudre désormais vouées aux rencontres fortuites avec un parapluie sur une table de dissection ; langue de la machine à tricoter de mon père, à tricoter le regret, à tricoter le tracas et l'amertume, moulin à café de la nostalgie qui aura toujours du grain à moudre et des plaies à recoudre ; langue qui ne supporte pas la comparaison avec d'autres langues, surtout l'hébreu, soeur consanguine, rivale heureuse, rapiécée, rajustée, remise à neuf, à l'étude, dépoussiérée mais non possédée de sa mère-bible, pour parler viril la langue des chars, des mirages, des laboratoires et des universités ; langue yiddish laissée en quarantaine pendant longtemps en Israël comme je l'ai constaté lors d'un séjour à Jérusalem, mise au coin comme une mauvaise écolière, une fille de vie douteuse et de mort louche, avec des parents impossibles, pas présentables, dotés souvent de noms imprononçables, d'une couleur locale peu à peu délavée avant de passer, et d'ailleurs ses ascendants auraient-ils pu la reconnaître sous sa défroque ?
Le yiddish inspirait alors la méfiance, parfois le dégoût pour tout ce qu'il trimballait de sang, de larmes, de crachats subis ou honnis, langue comme une cloque dans la mémoire, une paire de claques qui resterait imprimée sur le visage, il fallait bien sans doute pour retrouver la fierté puis l'orgueil, puis l'arrogance d'être israélien, obliger la petite soeur des pauvres à la cure de désintoxication, au passage par l'étuve des
rééduquait à toute vitesse le vieil hébreu Talmud/Torah afin qu'il reprit l'éclat de la jeunesse ; l'hébreu reprenait ainsi sa revanche de langue des érudits sur la langue des éradiqués.
L'hébreu, preuve absolue de la renaissance d'une nation sur la langue sans terre et sans nation des réprouvés, le yiddish réduit à la portion de l'incongru, à l'état de bizarrerie et d'anachronisme, rangé parmi les ossements des stèles commémoratives ou des morgues, avec accrochée à l'orteil l'étiquette " dialecte perdu ", ou vestige d'une culture abandonnée dans la rue, langue qu'on n'osait plus appeler langue et dont même le romancier Philip Roth, dans Opération Shylock, résumait le destin en Israël en se faisant sardoniquement l'avocat du diable pour attribuer aux sionistes le raisonnement suivant : " Ils choisirent / comme langue officielle de l'État juif la langue d'un lointain passé biblique plutôt que le vulgaire dialecte européen sorti de la bouche de leurs ancêtres impuissants..." Oui, ce " dialecte " des impuissants qui ne surent ni conjurer ni enrayer le fléau hitlérien, fût-ce en s'insurgeant dans les ghettos de Varsovie et de Vilno, dans le camp de Treblinka, en combattant sur tant de fronts, dans l'Armée rouge comme dans l'armée américaine, ce dialecte vulgaire qui n'a donné à la littérature - aux États-Unis, il est vrai - qu'un seul prix Nobel, celui de Bashevis Singer, puisqu'on en saurait porter à son crédit un Saul Bellow, bien que celui-ci ait mis dans l'hydromel anglo-saxon des gouttes de miel cette langue de n'importe qui et de personne, cette langue qui n'a pas su opposer une véritable digue à la marée noire de l'antisémitisme et du nazisme ; cette langue, il faut croire, de la piété et de la pitié, qui a fini par inspirer pitié, ou condescendance, cette langue à l'état latent, mais privée d'État, cette langue littéralement "en manque", en manque de peuple, et qui n'a pu s'accoutumer à ce sevrage absolu de sa substance vive, cette langue sans domicile fixe sinon les cimetières, les mémorials, la montagne tragique des témoignages, les images qui resurgissent des cauchemars ou des photogrammes d'un film tel que " Shoah", cette langue des arrière-cours du souvenir, des fonds de tiroir et des fonds de miroir qui ont perdu leurs reflets, d'où se sont volatilisés les visages, cette langue que l'on n'étudiera pas comme le latin ou le grec ancien, faute de professeurs en suffisance ; cette langue qui ne se convertira pourtant pas en hiéroglyphes grâce à la persistance rétinienne de son alphabet dans l'oeil des lecteurs d'hébreu, mais qui peutêtre lentement se voilera, s'obscurcira, entrera dans sa propre brume, dans son propre brouillage sonore et visuel, deviendra indéchiffrable comme les inscriptions cunéiformes sur les briques d'argile de Babylone, restera non seulement marquée au fer de la souffrance, mais portera le sceau de la culpabilité, le label de l'humiliation ; cette langue spirituelle et laïque, prosaïque et lyrique, mélodique et ludique, dites-moi, oui, dites-moi par quelle aberration, par quel coup
g devenue une langue de poésie, une langue qui jamais n'a abdiqué ni la conscience de la tragédie ni l'expression de la beauté ?
La poésie yiddish n'est pas la greffe d'un dialecte plus ou moins bien acceptée par un organisme étranger. Elle participe de la création d'un corps, d'une langue, laquelle à son tour agence et fusionne tous les éléments d'une culture cohérente. Dans sa langue et sa culture, le poète yiddish, comme ses lecteurs - fussent-ils déjà en partie dans l'éloignement ou l'assimilation - se découvre à la fois un héritage et une identité. Il reprend pied sur sa terre intérieure. Il reprend possession de son destin et de son histoire. Il se fait humus, arbre généalogique et nation. Il s'appartient et il appartient à ceux qui l'écoutent. Il n'est plus seul au monde. Il est un monde qui a enfin trouvé son orbite, sa réponse, son miroir dans l'univers de la déshérence.
La poésie yiddish invente spontanément les mille et une façons d'être Juif.
Être Juif, c'est peut-être perpétuellement se demander : "Qui suis-je ? ". Celui qui sait d'où il vient ne sait jamais ce qu'il devient. La poésie serait-elle plutôt qu'une esquive, une sorte de réponse à cette énigme du rien qui s'ouvre sur l'infini ? A moins qu'elle ne soit qu'une question obstinée qui seule contient et connaît sa réponse ? L'être juif n'est rien d'autre qu'un miroir de l'homme. Un miroir en miettes, il est vrai, pulvérisé par des siècles d'éparpillement, de q p reflète l'image récurrente de celui qui est légataire d'une des plus douloureuses expériences de résistance au temps de l'opprobre, à l'érosion de soi qu'entraîne l'opiniâtreté du rejet.
Et l'on voit bien dès lors que l'on ne peut définir l'être juif par un seul de ses paramètres, qu'il soit religieux ou psychologique. Par son inscription ambiguë, ou plutôt polyvalente dans l'histoire, il échappe à la hiérarchie, à grille des classifications. Si l'on cherche son essence, en distillant avec soin tous ses antécédents et toutes les données qui le font ce qu'il est, c'est en définitive un peu de l'or humain que l'on recueille au fond de l'athanor, mêlé à un peu de lie. Mais de l'humain quand même, avec cette part insécable qui le rend toujours pareil et toujours différent. Être juif, précisément, c'est atteindre en soi ce qui vous fait AUTRE, le JE est un AUTRE de Rimbaud, mais en même temps le JE de tous les autres. C'est se reconnaître en tout ce qui vous méconnaît. C'est faire le tour de soi-même pour accomplir en même temps sa rotation dans l'univers. C'est emporter la poésie partout à la semelle de ses souliers, sac au dos et bâton de pèlerin, dans l'étrangeté et dans l'errance, jusqu'à la dernière étape, le dernier pas, le dernier souffle, au bout du monde et au bout de la langue. (extrait de la préface à un essai inédit : UNE LÉGENDE A VIF, littérature, chanson, arts et cinéma)