A vant la Haskalah, les Juifs d'Europe centrale et orientale fonctionnaient dans un système de diglossie1, où l'hébreu et l'araméen, que l'on englobait sous la formule loshn koydesh, la langue sacrée, servaient de langue H, langue de la "high culture", de la Bible et de ses commentaires, de la liturgie, de l'érudition, ainsi que du discours philosophique, poétique et commercial, tandis que le yiddish était utilisé dans la sphère dite L, celle de la "low culture", c'est à dire du vernaculaire et des fonctions quotidiennes. Il faut toutefois nuancer cette présentation dichotomique. Dès le Moyen Age est apparue une littérature écrite en yiddish, composée à l'intention du vaste public, masculin comme féminin, ignorant de la langue sacrée, traitant de sujets tant religieux que profanes. Comme les vernaculaires occidentaux face au latin, le yiddish n'est abord apparu qu'en marge du texte hébraïque, dans une fonction ancillaire de glossaire ou de traduction.2

Hayim ben Nathan de Prague, l'auteur de Esrim vearba (1674), une traduction du Pentateuque en yiddish, affirmait pourtant qu' "il est également valable d'étudier dans la langue sacrée ou en yiddish; car dans l'étude de la Halakha on utilise également le yiddish".3

Cette répartition plus ou moins claire des zones d'attribution réservées à chacune des deux langues fut remise en question par la Haskalah (les Lumières juives), qui prit naissance en Allemagne autour du philosophe Moïse Mendelssohn (1729-1786) vers 1770. Cette

g g p q j décisif dans la mesure où l'allemand, la langue "dialecte perverti" et appauvri qui comble ces hégémonique co-territoriale, était relativement lacunes par des mots allemands "inusités ou proche du yiddish occidental parlé par la minorité faux", des "expressions vieillottes, désuètes ou juive. L'un des premiers buts des maskilim, les provinciales", soit des emprunts aux langues étrangères.9 La visée sous-jacente était de tenants de la Haskalah, fut précisément l'élimination du yiddish. En effet, au regard de démontrer que la structure morphologique et l'allemand, langue de la Bildung bourgeoise qui syntaxique du yiddish, jugée soit surannée soit cherchait à s'imposer d'une part, et de fausse, était une réplique de défauts similaires l'Aufklärung, c'est à dire du discours intrinsèques à la culture dont elle est philosophique émancipateur (Kant) d'autre part, l'expression. L'identité véhiculée par une langue le yiddish était perçu comme un dialecte suranné, à qui on attribue de telles failles doit simplement voire une corruption linguistique. Mendelssohn être éliminée. réclamait "soit le pur allemand, soit le pur hébreu... mais pas de mélange de langues"4.

bibliques en yiddish étaient perçues comme Tous les maskilim allemands, puis les intimement liées à une corruption du sens du grandes figures de la Wissenschaft des Judentums texte, "une distorsion abominable dans l'exégèse". Cette prétendue corruption est (Science du judaïsme) partageaient l'opinion que l'usage de la langue yiddish était responsable de également supposée avoir des effets désastreux la corruption dans les domaines les plus variés.

sur les valeurs morales de ses locuteurs.

La langue yiddish, dont les différentes Mendelssohn décrivait le yiddish comme une composantes étaient stigmatisées comme "langue qui n'a pas peu contribué à la démoralisation de l'homme du peuple". Pour hétéroclites, contrevenait aux exigences esthétiques et semblait incarner la laideur. Selon cette raison, le premier impératif était d'arracher le Rabbin réformateur Abraham Geiger (1810- les enfants à l'emprise des maîtres polonais représentants la "barbarie orientale"12 et de les 1874), c'était un "jargon répugnant et haïssable, [un] pitoyable charabia" et un "exemple de placer dans des institutions dont la langue mauvais goût", pour l'historien Heinrich Graetz d'enseignement était l'allemand.

Les (1817-1891), une "langue semi-animale"6. Selon gouvernements des divers pays germaniques et de le maskil et réformateur David Friedländer (1750- l'Autriche se laissèrent facilement persuader de 1834), les Juifs parlent "un mélange et un faire appliquer ces mesures. On dénonçait de dialecte intolérables"7. Pour l'historien Leopold même l'utilisation du yiddish dans les lettres Zunz (1794-1886), le yiddish oriental serait une commerciales et les registres de comptabilité, g Dans le domaine religieux, les traductions

g q p q commerciale et à la transparence des comptes.

Pour aider à la suppression du yiddish dans l'étude et la paraphrase de la Bible, Moïse Mendelssohn composa le Biur (1780- 1783), sa traduction de la Bible, publiée en allemand imprimé en caractères hébraïques et assortie d'un commentaire en hébreu, seule présentation en rendant possible la lecture aux Juifs. L'effet en fut radical, en l'espace d'une génération, les Juifs allemands abandonnèrent non seulement le yiddish, mais également l'hébreu. C'est bien improprement que Heine nomma Mendelssohn le "Luther juif". Car si Luther avait créé l'unité linguistique de la nation allemande, Mendelssohn, au contraire, brisa l'unité linguistique du peuple juif et ouvrit les voies de l'assimilation linguistique et culturelle des Juifs allemands. La confessionnalisation du judaïsme en Allemagne rendit bientôt superflue l'existence d'une langue juive spécifique quelle qu'elle fût.

En peu de temps, la Haskalah hébraïque, elle Tout autre était la situation à l'Est, où la Haskalah avança d'abord en Galicie (1820), puis en Russie (1840). Les langues coterritoriales, le russe, le polonais, étaient trop éloignées du yiddish pour permettre aisément une assimilation linguistique des Juifs. Comme en Allemagne, les premiers maskilim (Joseph Perl (1773-1839), Isaac Ber Levinsohn (1788-1860) et Nakhman Krochmal (1785-1840)) se tournèrent vers la langue hébraïque, mais ne parvinrent qu'à toucher g d'autres maskilim dont Isroel Aksenfeld (1787- 1866), Shloyme Ettinger (1800-1856), Abraham Ber Gottlober (1811-1899), Ayzik Meyer Dik (1814-1893), et surtout Sholem Abramovitsh (pseud. Mendele Moykher Seforim) (1836-1917), eurent recours au yiddish, langue alors méprisée et affectée d'une forte valeur négative. Ayzik Meyer Dik, l'un des auteurs les plus prolifiques de la Haskalah, se sentait obligé d'avancer des excuses en hébreu, pour ses succès commerciaux et littéraires en yiddish: "J'ai avili ma plume en écrivant de nombreuses histoires dans la langue qui, à notre grande honte, est le dialecte parlé par notre peuple dans ce pays."15 C'est de cet engagement paradoxal, comme le montre le critique Dan Miron, que naquirent les lettres yiddish modernes. C'est en voulant éduquer les Juifs, et parce qu'il n'y avait d'autre moyen de le faire que de s'adresser à eux dans la langue qu'ils comprenaient, que les maskilim ont créé leur oeuvre en yiddish. Entre l'hébreu et le yiddish, la disparité restait flagrante: le premier roman hébraïque moderne et best-seller du genre, Ahavat Tsiyon [L'amour de Sion, 1853] d'Abraham Mapu se vendit à 1.200 exemplaires. Les historiettes didactiques en yiddish de Ayzik C'est ainsi qu'apparut simultanément, entre 1880 et 1900, une véritable littérature nationale juive en deux langues, selon l'expression du critique Bal Makhshoves.17 Simultanément, de jeunes auteurs décident d'investir la langue aussi, fut vouée à la disparition.13

Meyer Dik atteignirent un tirage de 100.000. 16

q g y p politico-culturelles. Mais ce fut aussi le début collé à l'ordinateur. Des expressions et des d'une rivalité linguistique et d'une guerre citations bibliques plus ou moins longues sont fratricide d'une violence inouïe. Car l'apparition mises bout à bout, l'avantage premier étant de d'une littérature juive a forgé (et s'est nourrie de) conférer au texte ainsi composé l'autorité et la l'apparition d'une conscience nationale qui dignité des sources bibliques intangibles. Le choisit comme vecteur l'une des deux langues en désavantage, au rebours, en est la constitution compétition. Le but est alors le renouveau d'un pastiche rigide faits de fragments dont linguistique et culturel, c'est à dire la mise en l'incongruité avec l'époque moderne frise le place d'une véritable politique linguistique qui prend successivement la forme du "corpus planning", puis du "status planning". La impasse par deux innovations significatives, qui première étape comprend la modernisation, la firent de lui le fondateur à la fois des littératures standardisation de la langue, l'établissement de hébraïque et yiddish modernes. Après son lexiques, de chrestomathies et de grammaires. La premier roman, écrit dans le style figé de la deuxième étape concerne le développement de la melitsah, il abandonna l'écriture en hébreu et se recherche scientifique qui vient étayer les consacra entièrement à fonder et à développer revendications de reconnaissance de la langue, l'écriture en yiddish, sous le pseudonyme de l'organisation de conférences, et l'accession au Mendele Moykher Seforim. Puis, deux décennies politique. plus tard, il revint à l'hébreu avec sa nouvelle Bien sûr, la défense et illustration de chacune Beseter ra'am [Dans le secret du tonnerre, 1886], de ces deux langues rencontra des problèmes en décidant de mélanger l'hébreu biblique à la spécifiques. A cette époque, écrire un roman en langue, bien postérieure, de la Mishna.

hébreu, langue qui avait cessé d'être parlée L'entreprise, tout à fait artificielle, de fondre dans quelques deux millénaires auparavant, relevait de un même texte, écrit au 19ème siècle, des strates la gageure. Il appartenait à l'écrivain de créer son différentes de l'évolution de la langue distantes propre vocabulaire et de procéder, de sa table de historiquement de plusieurs siècles, voire travail, à la normalisation d'une langue qui millénaires, permit un enrichissement n'existait, en tant que langue parlée, que dans son significatif du vocabulaire et de la grammaire imagination. Le premier style possible, la hébraïques. C'est donc une démarche historiciste, melitsah, pratiquée par exemple par Abraham et du coup iconoclaste, qui est à l'origine de la Mapu ou par Sholem Abramovitsh dans son reconstitution d'une langue à la fois ancienne et premier roman, Limdu heytev [Apprenez à bien nouvelle, laquelle devait fonctionner comme p q p Sholem Abramovitsh réussit à sortir de cette ridicule.18

p p g d'intellectuels, comme par exemple les Hovevei Tsiyon, les Amants de Sion19. En même temps, la constitution du vocabulaire hébraïque moderne devait beaucoup à la langue parlée, le yiddish, et en était souvent un calque fidèle, y puisant tant d'expressions imagées que de tournures syntaxiques.

Pour la littérature yiddish, la première étape de la constitution d'un corpus littéraire s'accomplit dès les années 1860. La revue Kol mevaser (1862-1871), qui paraît tout d'abord comme supplément à la revue hébraïque Hamelits, publie les oeuvres des classiques comme Mendele Moykher Seforim ou Itskhok Yoel Linetski (1839-1915), et contribue à standardiser la langue écrite moderne. Les écrivains yiddish classiques lancent des almanachs littéraires, comme le Hoyz-fraynd (1888) de Mordkhe Spektor (1858-1925), la Yidishe folks-bibliotek de Sholem Aleykhem (1888-89), qui se propose de créer une véritable histoire littéraire yiddish.

Le lexicographe Yehoyshue Mordkhe Lifshits (1829-1878), auteur de dictionnaires yiddish-allemand (1867), russe yiddish (1869) et yiddish-russe (1876), défend dès 1863 dans Kol mevaser20 le statut de la langue yiddish. Il démontre que le yiddish est une langue de fusion, tout comme l'anglais, formé à partir de différentes composantes qui se fondent en un tout cohérent et autonome. Ce n'est donc pas un assemblage de bouts et de brocs hétéroclites, p g aussi faux de traiter le yiddish d'allemand corrompu, que de traiter le français de latin corrompu. Enfin, dit Lifshits, une langue qui est parlée par tout un peuple composé de millions de gens, ne saurait être qualifiée de "jargon". Ce texte constitue la première étape de tout un travail de "status planning" destiné à promouvoir le statut et la reconnaissance de la langue La recherche scientifique qui se déploie à partir des années 1880 contribue également à émanciper le yiddish de sa parenté encombrante à l'allemand.22 Le linguiste roumain Lazar Saineanu (1859-1934)23 établit en 1889 qu'il est inadéquat de comparer le yiddish avec l'allemand contemporain (Neuhochdeutsch), mais qu'il convient de le comparer au Mittelhochdeutsch, c'est à dire à l'allemand du Moyen Age. Le yiddish ne saurait être vu comme une perversion de l'allemand moderne, puisqu'il découle historiquement de l'allemand médiéval.

Egalement au tournant du siècle, Jakob Gerzon compare la phonologie du yiddish avec celle du Moyen haut allemand, et Alfred Landau (1850- 1935)24 établit que le yiddish provient des dialectes allemands médiévaux parlés et non de la langue écrite standardisée du Moyen Age.25 Tous ces travaux contribuent à poser un statut autonome de la langue. Enfin, dans le volume Der Pinkes (Archives, 1913)26, le linguiste (et par ailleurs théoricien du mouvement sioniste de gauche Poalei Tsiyon, Les ouvriers de Sion), Ber yiddish.21

desiderata de la philologie yiddish, opposant la conception est-européenne s'oppose aussi philologie, "science nationale qui se préoccupe totalement au sionisme politique de Herzl, qui de la valeur nationale d'une langue", à la est tout à fait "occidental" dans le sens où la linguistique, qui n'a que des visées purement langue n'y est pas un facteur décisif, tout du descriptives et cognitives. Il formule ainsi le lien moins au début. entre philologie et politique qui sous-tend son implication dans les deux domaines. Il joint à faire de l'hébreu une langue parlée et à lier ce son article une liste de 499 ouvrages traitant de projet au retour sur la terre d'Israël est au départ la langue yiddish depuis cinq siècles, établissant l'oeuvre d'un individu isolé, Eliezer Ben-Yehuda ainsi une véritable généalogie de sa discipline.

(1858-1922). Il publie à partir de 1904 son grand oeuvre, un dictionnaire historique de la langue Il est indispensable de resituer la reviviscence hébraïque, avec de nombreux néologismes des langues et des littératures yiddish et hébraïque destinés à pallier la vétusté et l'inadéquation de la dans le cadre géopolitique et politico-culturel de langue au monde moderne. Seul à passer à l'acte, l'époque. Il y a tout d'abord le cadre géopolitique il s'était installé en Palestine dès 1881, ne des provinces occidentales de l'Empire russe et de s'adressant à tous qu'en hébreu, obligeant femme l'Autriche-Hongrie, qui formaient des mosaïques et fils à ne parler que cette langue, et leur ethniques complexes. Pour cette raison, les interdisant surtout le yiddish. Cette éducation qui conceptions herdériennes de la nation, selon fit de lui le premier enfant élevé en hébreu lesquelles la langue, la littérature et la culture moderne de l'histoire, n'empêcha pas ce dernier de sont une cristallisation de "l'âme du peuple", ont faire ses études à Paris et à Berlin avant de trouvé une large résonance chez les peuples devenir un journaliste plurilingue sous le nom de slaves,28 contrairement à l'idée de nation Ithamar Ben-Avi (1882-1943).

Mais le découlant de la Révolution française et de Renan, mouvement lancé par Ben-Yehuda trouva écho propre à l'Europe occidentale. Ce n'est que dans dans les colonies agricoles de Palestine, et fut un tel contexte d'une coexistence d'ethnies vigoureusement défendu par les partis sionistes minoritaires ou "mineures"29 que peut se implantés sur place.

concevoir le projet d'élever le yiddish au rang de langue nationale du peuple juif, ou de la nation à celui d'autres langues d'Europe de l'Est, comme juive encore elle-même à constituer. Dans cette le tchèque, le slovaque, l'ukrainien etc. Là aussi, conception de la nation, la langue (et non pas le la création de langues littéraires modernes fut territoire, ni l'Etat) joue un rôle primordial dans souvent l'oeuvre d'un seul homme, et procède En effet, la révolution qui consiste à vouloir Le renouveau du yiddish s'opère parallèlement

p g qui vient supplanter une langue H jugée désuète.

Ainsi, Vuk Karadzic 1787-1864), l'auteur du premier dictionnaire serbe (1818), choisit d'utiliser la langue populaire contre le vieux- slavon qui servait de langue écrite. L'ukrainien moderne est l'oeuvre de quelques hommes de lettres, comme Shevtchenko et Kulish, qui se sont appuyés sur la langue populaire, en particulier le dialecte du sud-ouest de l'Ukraine.

Au contraire, en Russie, ce sont les poètes Nicolas Karamzine (1766-1826) et Alexandre Pouchkine (1799-1837) qui ont créé la langue russe moderne, contre le français en usage dans la noblesse, en utilisant des éléments provenant principalement de la langue de la couche supérieure de la société.30

Enfin, il y a aussi une base sociale à ce renouveau linguistique. Une génération de jeunes gens éduqués, qui végète sans perspectives sociales et économiques, tente de renverser la traditionnelle oligarchie religieuse et communautaire attachée à l'hébreu, en soutenant la langue yiddish. L'attachement à la "langue du peuple" devient ainsi le fer de lance d'une révolte sociale.31

La remarque est évidemment générale pour l'hébreu, que très peu de ses défenseurs étaient capables d'utiliser pour une conversation courante. Nombreux sont les acteurs des mouvements nationaux ou nationalitaires (des membres du Bund aux partis sionistes) qui firent leurs études en Europe occidentale, en Allemagne ou en Suisse. 32 Or c'est justement en exil que ces émigrés soulèvent la question nationale juive, au moment où ils se trouvent loin de leur milieu d'origine, et donc doublement confrontés à la condition minoritaire.33

Au début du 20ème siècle, la langue et la littérature yiddish et hébraïque sont parvenues à s'établir assez solidement, et possèdent leurs réseaux socioculturels. Une nouvelle question se pose, celle de l'accession au politique, au pouvoir (empowerment). Selon le socialiste

y y q Juifs ne pourront pas être reconnus en tant que trésors nationaux, et ne plus les sacrifier aux peuple par les autres nations tant qu'ils ne faux intérêts de l'Etat qui n'est que le protecteur reconnaîtront pas eux-mêmes leur propre langue.

des peuples dominants et gouvernants et qui Ce sont donc les mouvements politiques qui vont s'emparer des langues pour étayer leurs revendications politiques et territoriales.34

nous devons nous organiser pour préserver cette En 1905, le Bund, ou Union générale des langue (le yiddish) qui, mis à part la religion, est ouvriers juifs de Russie, Pologne et Lituanie, le seul lien qui unit la judaïcité d'Europe de (fondé en 1897 avant même le Parti ouvrier l'est... Le peuple juif doit se débarrasser de ce social-démocrate, qu'il a contribué à former, et au mépris de soi et prendre conscience de la signification et de la sacralité du yiddish", sein duquel il est le représentant exclusif du prolétariat juif), se prononce en faveur de ajouta Matthias Mieses, qui comme Perets, ne l'autonomie nationale culturelle juive sur la base s'opposait pas à la langue hébraïque qui de la langue yiddish. La nouveauté consiste à demeurait pour lui un trésor national, mais faire cette fois du yiddish, non une langue soulignait l'importance de la reconnaissance littéraire, mais celle de l'expression et de l'enjeu interne et externe du yiddish.

Ensuite, le Congrès sur la langue yiddish réuni à Czernowitz36 en 1908 par un groupe de opposait l'hébreu, langue de la "High culture", défenseurs du yiddish, dont le théoricien du au yiddish, langue de la "Low culture", le yiddish diasporisme yiddishiste Nathan Birnbaum (1864- se voit élevé au rang de langue H (dans les débats 1937), le linguiste Matthias Mieses (1885- allemands, de Volkssprache à Kultursprache). La 1945), le socialiste yiddishiste Khayim question du statut, voire de la "représentation" ou Zhitlovski (1865-1942) et l'écrivain Yitskhok du respect dû à la langue est évidente lorsque l'on Leybush Perets (1852-1915), proclame le yiddish sait que des ouvriers venus sans smoking ne "langue nationale du peuple juif" à parité avec furent pas admis au gala.

l'hébreu. L'écrivain Perets déclarait dans son discours inaugural: le processus d'accession au politique de l'hébreu.

"Nous le proclamons à la face du monde:

En 1897, le Premier congrès sioniste se tint à nous sommes un peuple juif et le yiddish est Bâle. L'importance du côté représentatif est notre langue. Nous voulons vivre et créer notre évidente lorsque l'on regarde les photos du culture dans cette langue. C'est dans notre langue congrès avec tous les représentants revêtus de "Que nous soyons yiddishistes ou hébraïstes Transcendant la distinction ancestrale qui Il en est de même lorsque l'on se penche sur vampirise les faibles."37

d'un combat politique.35

q sioniste devait beaucoup à sa photogénie et à sa capacité de conférer au mouvement un caractère bourgeois et européen.39

Le contexte géopolitique global, en Europe orientale et au Moyen Orient, est un autre paramètre dans le renouveau mouvementé des langues juives.

L'Allemagne tente d'instrumentaliser, au profit de son impérialisme culturel en Europe de l'Est, la proximité linguistique entre l'allemand et le yiddish, ainsi que l'antisémitisme du régime tsariste, pour poser les Juifs comme avant-postes de la germanisation à l'Est.

Le gouvernement allemand soutient officiellement les souhaits d'autonomie culturelle et linguistique juive, avec la visée d'affaiblir le futur Etat polonais et d'y constituer une minorité pressentie comme germanophile.40

Politiquement, cette décision marque la victoire de la langue hébraïque en Palestine.

Au même moment, la question du statut de la langue yiddish en Palestine déclenche une deuxième véritable guerre.42 Les partis sionistes de gauche, en particulier Poalei Tsiyon, sont divisés, et forment la cible de virulentes attaques d'autres partis de gauche plus radicaux, comme allemandes.41

q p revue yiddish Der Onheyb en 1907. Certains Tsiyon de gauche qui organisait une soirée dirigeants du Poalei Tsiyon, comme par exemple littéraire comprenant la lectures de poèmes Zerubavel, Borokhov ou Nir-Rafalkes, yiddish, attaquant le public avec des pierres et des continuent de réclamer le droit d'utiliser le gourdins. L'incident suscite un grand émoi. En yiddish, ne serait-ce que pour s'adresser aux 1930, ils empêchent la projection du film nouveaux immigrants ignorants de l'hébreu.

yiddish Di yidishe mame (pourtant assez Jacob Zerubavel (1886- 1967) par exemple pense inoffensif!) dans deux salles à Jérusalem. Le film que l'hébreu et le yiddish pourraient se est finalement montré à Tel Aviv, alors que les développer parallèlement en Palestine, l'hébreu spectateurs doivent être protégés par des cordons étant seul utilisé pour les relations extérieures.

de policiers anglais contre leurs attaquants. En En Europe et aux Etats Unis, ce même parti 1935, une autre agression vise le conseil des s'engage à fond en faveur du développement de la écrivains yiddish à Tel Aviv pendant la visite de culture yiddish, en vertu du primat de la la femme de lettres yiddishiste Rokhl "Gegenwartsarbeit", c'est à dire de la défense des Faygenberg.

Juifs et de leur culture hic et nunc. Mais les opposants agitent le "danger jargoniste". En lorsque le quotidien New Yorkais Der Tog 1914, les lycéens de Herzliah empêchent le propose à Yehuda Leib Magnes, le président de yiddishiste socialiste Khayim Zhitlovski venu en l'Université Hébraïque, de lancer une tournée en Palestine, de prononcer une souscription de 50.000 $ pour fonder une chaire conférence en yiddish. Le combat prend des de yiddish à Jérusalem. Joseph Klausner et (1874-1958)44 et Menahem Ussishkin (1863- formes quasi- militaires. En 1923 est fondé le Gdud meginei hasafa, la "Légion des défenseurs 1941), des sionistes figurant parmi les de la langue", organisation paramilitaire administrateurs de l'Université, sont parmi les principalement composée de lycéens, mais opposants les plus actifs à la création d'une telle soutenue par des universitaires et des linguistes chaire dont ils comparent l'introduction à celle hébraïsants. Le Gdud pratique des actions d'une "idole dans le temple". C'est l'époque de la d'intimidation contre les imprimeurs, les 4ème alya, une vague d'immigration propriétaires de salles de conférences ou de essentiellement d'origine polonaise.

Chaque cinéma, pour les obliger à renoncer à la nouvelle arrivée d'immigrants déclenche la peur, programmation d'activités culturelles en yiddish.

chez les partisans de l'hébreu, d'être submergés Mais il n'hésitent pas à pratiquer la force lorsque par une masse de yiddishophones qui cela ne suffit pas. Ainsi, en 1928, le Betar et le imposeraient la vitalité de la langue parlée. En Une grande polémique éclate en 1927,

p y qu'elle deviendrait un centre d'activisme culturel yiddish, les hébraïstes auraient eu le sentiment de faire entrer le cheval de Troie dans l'Université hébraïque. Ils s'opposent donc de toutes leurs forces à la création d'une telle "chaire jargonique"

qu'ils considèrent comme "une idole dans le temple" ( t selem ba-heikhal), et équivaudrait à la "destruction de l'Université". Les discussions sur l'opportunité de la création d'une chaire de yiddish à l'université hébraïque s'égrènent de 1928 à 1938, sans succès. Elle ne verra finalement le jour qu'en 1951, lorsque le yiddish, après la Shoah, ne présentera plus aucun danger pour la suprématie de la langue hébraïque.

La même politique est menée à tous les échelons de la vie culturelle. Enquêtant sur la politique d'acquisition des livres à la bibliothèque de la Histadrut (l'organisation des travailleurs en Palestine) de Tel Aviv, Ben Adir45 constate que les livres hébraïques sont acquis parfois à 10 exemplaires, alors que les ouvrages yiddish même excellents sont absents, malgré une forte demande du public.46

Pendant les années quarante, les violences redoublent. On incendie des kiosques, des librairies, qui proposent le journal yiddish Nayvelt. Une nouvelle organisation Igud le- hashlatat halashon (Association pour l'imposition de la langue), soutenue par des personnalités aussi en vue que le Rav Kook g mandataire, tout comme une autre association encore plus radicale dans ses moyens, née en 1943 et bien nommée Brit lohamei hakanaut haivrit (Alliance des combattants pour le fanatisme hébraïque), pratiquent des actions violentes contre les publications des yiddishistes (également d'ailleurs, contre celles d'écrivains de langue allemande fuyant l'Allemagne hitlérienne et réfugiés en Palestine durant la guerre, comme par exemple Arnold Zweig).

Lorsque Ruzhka Kortshak vient témoigner du soulèvement du ghetto de Varsovie à la sixième conférence de la Histadrut en février 1945, en yiddish car elle ne savait pas l'hébreu, David Ben Gurion s'est borné à remarquer que son discours avait été prononcé "dans une langue étrangère et dissonante."48

* La guerre des langues se joue autour d'arguments et de conflits idéologiques complexes. Sur quoi reposent les revendications au pouvoir des deux langues? Au nom de quoi les hébraïsants se proposent-ils d'éliminer la

g y y promouvoir? pour lutter contre l'argument de la "langue Les hébraïstes expliquent que l'hébreu est la maternelle", Ahad Ha-am propose l'analogie langue originaire du peuple juif, celle de son suivante: de même qu'un homme considère passé historique, celle de la Bible, témoin de son comme sa langue celle qu'il a entendue et parlée passé national et de son message religieux. Elle dans son enfance, de même un peuple doit est diachroniquement la seule langue juive qui ne revenir à la langue qu'il parlait à l'aube de son s'est pas perdue au cours des millénaires, et existence historique. Ainsi, le retour à l'hébreu synchroniquement celle qui unit les Juifs du serait pour le peuple juif le retour à l'origine et à monde entier. Enfin, elle est liée à la terre l'authenticité. d'Israël et avec l'espoir du retour à cette terre.49

La terre, le peuple et la langue constituent les peuple fonctionne sur l'artifice d'un clivage entre trois piliers qui doivent à nouveau être réunis l'idée normative du peuple (hébréophone) et la ensemble. réalité des individus qui le composent (et qui Les hébraïstes sont nécessairement dans sont yiddishophones). Elle fait passer la l'embarras pour justifier leur soutien à une collectivité imaginée avant la somme des langue qui n'est utilisée qu'à l'écrit. Dans son individus qui la constitue. Il faut donc à Ahad essai "Riv haleshonot" [La guerre des langues]50, Ha-am justifier l'attachement des Juifs à la le théoricien du sionisme culturel Ahad Ha-am langue hébraïque, d'autant plus difficile à prouver (1856- 1927) établit une distinction entre la qu'ils ont cessé de la parler. Ahad Ha-am en "langue nationale" et la "langue parlée" ou la fournit une interprétation surprenante. Selon lui, "langue maternelle". Il soutient que la langue après la destruction du temple, les Juifs auraient nationale n'est pas forcément identique à la délibérément laissé mourir leur culture: ils langue parlée. De nombreuses nations (il cite auraient abandonné leur langue, codifié et donc l'Allemagne et la France) ont une langue pétrifié leur littérature et leur religion, pour nationale qui est incomprise de larges segments pouvoir ainsi mieux les transporter. Toute leur de la population. Dans le cas des Juifs, choisir la vie en exil se résumerait au deuil de ce passé langue parlée (le yiddish) signifierait réduire le mort, de la langue morte, de la littérature morte, passé historique du peuple juif aux 4 ou 5 siècles et d'une religion morte.

Mais lorsqu'ils de sa présence en Europe de l'Est, et par là reviendraient sur leur terre, le lien naturel qui réduire les Juifs au statut des petits peuples unissait ces éléments serait restauré, et ils slaves environnants comme les Ruthènes ou les pourraient alors reprendre leur croissance Serbes. organique. Alors langue nationale, langue j Mais cette comparaison entre l'homme et le

g p j s'agissait donc de restaurer un état naturel qui existait antérieurement, et qui avait été disloqué par l'exil.

La position d'Ahad Ha-am est celle du sionisme culturel, qui attribue à la culture juive une place fondamentale. Pour les sionistes politiques, les choses se posent en termes différents.

Le sionisme politique avait pour but la création d'un homme nouveau, d'un nouveau Juif.

Les Juifs devaient être déjudaïsés, normalisés, puis (re)hébraïsés. Le yiddish était perçu comme une langue étrangère, l'opposition au yiddish participait de la "shelilat hagola", du rejet de la diaspora51, attitude non dénuée de haine de soi, mais communément adoptée par des théoriciens sionistes, par exemple Max Nordau Pour Klatzkin, le judaïsme en diaspora n'est pas digne de survivre, pire encore, "il n'a pas le droit d'exister s'il prétend être une fin en soi". Il ne peut exister que comme "moyen et transition vers une nouvelle existence. La diaspora (galut) mérite de vivre pour arriver à la rédemption de la diaspora... Sans la négation de la diaspora, il n'y a aucune raison de lui reconnaître une quelconque valeur."53 La langue yiddish serait alors la physionomie sonore du "type du Juif ghettoïque, avec sa tête hydrocéphale, des mains agitées nerveusement et son corps flétri et paralytique54". La névrose, le déracinement et l'aliénation des Juifs seraient pareillement p g g y q réduite à une pathologie de la diaspora.55

Par contre, l'hébreu serait le vecteur d'une nouvelle identité collective, plus authentique car en liaison organique avec la terre. Les hébraïstes sont touchés par l'orientalisme, ils renouent avec les racines sémitiques de la langue hébraïque, s'habillent à la manière arabe, adoptent la prononciation "séfarade" de l'hébreu. En même temps, ils visent la création d'une "communauté nouvelle", créée par l'usage de l'hébreu, et qui n'est plus la communauté religieuse surannée unie par la langue liturgique, mais une communauté moderne et laïque.

A l'opposé, les tenants de la langue yiddish pouvaient, eux, se prévaloir de la réalité et du présent. Les chiffres étaient imparables. Lors du recensement russe de 1897, 97% des Juifs indiquaient le yiddish comme langue maternelle.

Le yiddish était parlé par 4/5 du peuple juif, soit 11 millions de personnes. Encore en 1939, 92% des Juifs étaient ashkénazes, et le groupe germanophone de 1 million de personnes aurait facilement pu apprendre le yiddish. Par contre, en 1914, il n'y avait encore que près de 80.000 Juifs en Palestine, et le recensement de 1916 indique que seulement 40% d'entre eux utilisaient l'hébreu comme première langue. Pratiquement, le projet sioniste paraissait totalement utopique.

Il semblait d'une part impossible de transférer les millions de Juifs d'Europe de l'Est en Palestine, et d'autre part insensé de penser qu'ils se (1849-1923) ou Jakob Klatzkin (1882-1948)52.

p p g alors qu'ils disposaient d'une langue vivante son humour, ses formes grammaticales hébraïques, etc. en attestent,"58 écrivait parlée et écrite.

Les Juifs d'Europe de l'Est yiddishophones Matisyohu (Matthias) Mieses, pour qui "le étaient de très loin le plus grand groupe juif yiddish est la passerelle qui nous relie à l'hébreu".59 Pour Nathan Birnbaum, le tenant du présentant tous les signes d'une nationalité distincte, soit "une spécificité nationale exprimée nationalisme diasporique, et plus tard du retour à par l'habit et la langue, la littérature et l'art, les l'orthodoxie religieuse, le yiddish exprimait coutumes et les traditions, et dans une vie "l'idée absolue du judaïsme", parce qu'il avait été religieuse, sociale et légale qui prouve qu'ils le vecteur de la yiddishkeyt, du mode de vie juif possèdent une culture unique."56 Il s'agissait dès traditionnel. Il devait donc être pleinement lors de faire du yiddish, langue du peuple ("folks- reconnu dans cette position, et "même l'hébreu shprakh") une langue nationale ("natsyonal- ne s'en offusquera pas mais continuera à remplir shprakh"), de s'appuyer sur cette source vivante son rôle éternel de témoin perpétuel de la permanence de notre peuple."60

objets. Une langue nationale est une source vive", écrivait le linguiste Max Weinreich.57

allemand assimilé n'avait guère plus rien de juif.

Les yiddishistes tentaient également de ne pas "Celui qui se moque du yiddish se moque du faire l'impasse sur l'histoire. Le yiddish était la peuple juif. Celui qui ne sait pas un mot de yiddish est un demi-goy",61 écrivait le yiddishiste seule langue juive qui réunissait à la fois une permanence historique (plus de mille ans Khayim Zhitlovski. Un Juif yiddishophone de d'existence) et la majorité écrasante du peuple Varsovie, qu'il fût athée ou religieux, de gauche juif de l'époque. Elle était également porteuse de ou de droite, baignait dans la culture juive, car il la tradition hébraïque. Par sa forme, elle avait parlait et lisait en yiddish. C'est justement sur la conservé les hébraïsmes essentiels, et ce, sous base du yiddish que s'épanouirait une culture une forme parlée et vivante. Par son essence, elle juive moderne et laïque. Le yiddish avait été et avait rendu possible la perpétuation de la vie et continuerait d'être un rempart contre de la culture juives. "Ce ne sont pas les mots qui l'assimilation. A partir de ce constat s'est constituent une langue, mais l'esprit qui l'anime.

constitué un véritable "nationalisme [...] L'esprit qui anime le yiddish est vraiment linguistique", où la langue prend la place du q Pour les yiddishistes, un Juif français ou

but du Congrès sur la langue yiddish de Czernowitz avait été de créer un "territoire spirituel et national", un "Yiddish-land"

international qui permettrait de sauvegarder De plus, la littérature yiddish s'était enrichie considérablement depuis le début du siècle, avec la floraison de courants littéraires modernistes et avant-gardistes dans les années 1910 et 1920, qui semblaient faire perdre espoir au petit nombre des partisans de l'hébreu.

De fait, les yiddishisants disposaient d'un réseau d'écoles imposant en Pologne et surtout en Russie, où, après la Révolution, le yiddish fut reconnu par l'Etat comme langue de la minorité juive, contre l'hébreu jugé "clérical et réactionnaire".

Ces hypothèses avaient des conséquences politiques majeures. Il fallait donc concentrer toute activité politique sur le centre vital de la judaïcité, celui où l'on parlait la langue juive vivante, c'est à dire la Russie, la Pologne, la Roumanie etc., se livrer à la Gegenwartsarbeit, le "travail au présent" (et non la construction hypothétique d'un avenir linguistique en hébreu ou territorial en Palestine). Ce constat était à la base du nationalisme diasporique (goles- natsyonalizm) d'un Nathan Birnbaum, tout comme des revendications d'autonomie nationale culturelle que le Bund partageait avec d'autres partis nationalitaires juifs.

q y et hébraïste se soient livrés une guerre impitoyable, ils n'en comportent pas moins des similitudes frappantes. Des mouvements aussi différents que le nationalisme diasporique de Birnbaum, les mouvements revendiquant l'autonomie nationale culturelle (le Bund, la Yidishe folkspartay d'inspiration Dubnovienne proche politiquement des cadets russes, les Poalei Tsiyon (sociaux démocrates) de gauche, le Parti ouvrier juif socialiste SERP "Sejmiste"), le nationalisme linguistique de Zhitlovski, et enfin le sionisme culturel d'Ahad Ha-am, pourtant hébraïste, ont des fondements proches, malgré leurs divergences.

Ils participent tous du report de l'identité nationale de la religion vers la langue et la culture qui a suivi le phénomène de sécularisation. C'est justement au moment où l'identité juive s'est trouvée menacée (par d'autres langues, par l'assimilation, par les divisions internes et le désarroi des jeunes générations), que le nationalisme et la question linguistique apparaissent, comme forme sécularisée de religion. Khayim Zhitlovski prêche par exemple pour un réinvestissement individuel poétique et symbolique des formes religieuses d'antan, qui permettrait de conserver celles qui ont à la fois une valeur nationale et universellement humaine.63 Yiddishisme et hébraïsme ont souvent des problématique très proches, mais des solutions différentes. La question centrale reste dans chaque cas celle de l'identité juive. S'agit-il l'existence du peuple juif.62

q q devraient être? S'agit-il des Juifs là où ils sont (en diaspora, c'est à dire majoritairement en Europe de l'Est), ou bien là où l'on pense qu'ils "devraient" être, c'est- à-dire en Palestine? De ces questions fondamentales découle logiquement le entraîné l'anéantissement de la population et de choix de la langue: le yiddish ou l'hébreu. A la culture juives en Europe de l'Est. Une large chacune ensuite de se (ré)inventer une "lignée majorité des quelque six millions de victimes croyante"64, une généalogie prestigieuse, en étaient yiddishophones. La fondation de l'Etat annexant la terminologie religieuse, nationale, d'Israël en 1948 sur la base de l'idéologie sioniste populiste etc. a conforté la langue hébraïque, tandis que le La langue à son tour ne sort pas indemne de yiddish n'a toujours aucun statut dans le pays.

ces affrontements. En Palestine, les anti- Ce n'est qu'en qu'on a autorisé yiddishistes apostrophaient les yiddishophones l'enseignement du yiddish dans les lycées (cette dans la rue de l'injonction "Ivri, daber ivrit"

matière pouvant être aujourd'hui choisie comme [Hébreu, parle hébreu!]. Le mot ivri "Hébreu"

option seconde langue aux épreuves du remplace l'ancien mot yehudi "Juif", réservé pour baccalauréat), plus tard encore dans les écoles désigner les Juifs de la diaspora, condamnés à primaires. Cet enseignement est aujourd'hui disparaître selon l'idéologie sioniste.

On donné dans une quarantaine d'écoles, rassemblant reconnaît là un procédé commun à toutes les environ 2300 élèves, sans compter le réseau des idéologies totalitaires, qui visent à changer la écoles religieuses (heder et yeshiva) où le yiddish réalité en changeant la langue, la manière dont est utilisé comme langue d'instruction, mais pas elle s'énonce. Comme le dit très justement Pierre enseigné pour lui-même. En 1996, le parlement Bourdieu, "le dire droit, formellement conforme, israélien a voté une déclaration reconnaissant le prétend par là même... à dire le droit, c'est à dire yiddish et le ladino comme langue juives; le devoir être". L'invention du mot "ivri" peut patrimoine dont l'Etat d'Israël est responsable, être rapportée à la "capacité générative" et même ainsi que la création de deux commissions "originaire" de la langue, "que lui confère son dépendantes du Ministère de l'éducation et pouvoir de produire à l'existence en produisant la pourvues d'un budget, l'une pour le yiddish, représentation collectivement reconnue, et ainsi l'autre pour le ladino. A ce jour, aucune n'a vu le jour.66 Seuls, les milieux hassidiques réalisée, de l'existence." L'imposition de la langue (ré)inventée, des mots nouveaux qui maintiennent l'usage du yiddish comme langue viennent se superposer à l'usage existant, est quotidienne. Le yiddish est devenu, pour la p * Aujourd'hui, l'histoire a tranché. La Shoah a absolu" de transformation de la réalité.65

p p p langue des "Juifs morts". Dans les autres pays occidentaux, l'assimilation a fait son oeuvre.

L'URSS, après avoir soutenu la culture yiddish dans les années 1920, mais au prix d'une politique d'exclusion de la langue hébraïque, a sombré dans des vagues de purges et de persécution (1937-38, 1948-52) à l 'encontre des écrivains yiddish. La plupart des journaux et des revues ont été fermés (ne subsistaient que Der Birobidzhaner shtern et Sovetish heymland, entièrement victimes de la mise au pas). Depuis la levée du rideau de fer, on assiste à un renouveau timide, d'autant amputé par l'immigration vers Israël depuis les années 1970.

En Europe occidentale, le yiddish a subi la même indifférence. Les déclarations concernant les langues régionales qui avaient suivi l'élection du président François Mitterand en France n'ont pas été concrétisées pour le yiddish. L'Union Européenne lui a pourtant dédié une déclaration de principe, elle non plus sans grand effet.

Le sort des deux principales langues juives du début du siècle est aujourd'hui fort différent.

L'hébreu (moderne) israélien est la langue de l'Etat d'Israël, sa survie, dépendante de celle du jeune Etat, est assurée par ses structures éducatives et sociales (éducation, armée, médias).

Le yiddish ne bénéficie plus du soutien d'aucune structure étatique. A part dans certains milieux religieux, rares sont ceux qui identifient leur identité juive à cette langue, qui fait pourtant l'objet d'un certain revival dans les milieux langue n'est plus aujourd'hui, et de loin, le critère de la judéité, qui se cristallise désormais autour de trois grands pôles, l'engagement religieux, l'attachement à Israël, et enfin l'histoire et la culture juives, en particulier la NOTES:1

Fergusson, dans Word, 1959, no. 15, p 325-340; Joshua A.

Fishman, "Bilingualism with and without diglossia; diglossia with and without bilingualism", Journal of Social Issues, 1967, 23, no. 2, p. 29-38.

61

62

4 Mendelssohns Schriften, Leipzig, 1844, t. 5, p. 505-506.

Abraham Geiger, "Allgemeine Einleitung in die Wissenschaft des Judentums" in Ludwig Geiger (réd), Nachgelassene Schriften, Berlin 1875, p. 221-222, cité par Jean Baumgarten, "La définition nationale de la langue et de la littérature yiddish chez les savants de la Wissenschaft des Judentums", Philologiques III, réd. Michel Espagne et mémoire de la Shoah.67

Michael Werner, Paris, MSH, 1994, p. 405- 429.

Natssekter, 1934; Israel Zinberg, A History of Jewish Literature, t. XI: "The Haskalah Movement in Russia", Cincinnati, Hebrew Union College/ New York, Ktav, 1978 (traduit de l'original yiddish: Di geshikhte fun der literatur bay yidn, vol. 12: "Di haskole-bavegung in Rusland", Wilno, Tomor, 1929).

6

15

7

Gesammelte Schriften von Dr Zunz, t. 2, Berlin, Louis Gerschel, 1875, p 110.

16

17

9

Kauffmann, 1892, p. 453 (et 452-457 passim).

Ibid. p. 462. Mendelssohns Schriften, Leipzig, 1844, t. 5, p. 505-506.

12

13

Les revues suivantes, Sulamith et Jeshurun , parurent déjà en allemand, et après 1830, il n'y eut plus de création littéraire en hébreu en Allemagne.

18

19

Voir Raphael Mahler, Hasidism and the Jewish Enlightenement: Their Confrontation in Galicia and Poland in the First Half of the Nineteenth Century, Philadelphie, Jewish Publication Society of America, 1985 (traduit de l'original yiddish Der Kamf tsvishn haskole un khsides in Galitsye, New York, YIVO, 1942); Maks Erik, Etyudn tsu der geshikhte fun der haskole 1789-1881, Minsk, Melukhe Farlag fun Vaysrusland/20

21

Fishman, Never Say Die! A Thousand Years of Yiddish in Jewish Life and Letters, La Haye, Mouton, 1981.

22

23

Saineanu, philologue et folkloriste roumain, auteur du grand dictionnaire de la langue roumaine en 4 volumes (1895) qui connut éditions, enseignait la linguistique roumaine à l'Université de Bucarest bénévolement, la citoynneté roumaine lui ayant été refusée même après sa conversion. En 1901, il émigre à Paris où il enseignera à l'Ecole des Hautes Etudes à la Sorbonne.

24

25

26

Shmuel Niger, Vilna, Kletskin, 1912, p. 2-21.

27

28

Ziegengeist, Berlin, Akademie Verlag, 1978.

29

Franz Kafka, Tagebücher 1910-1923, Francfort, S.

Fischer, 1986, p. 151-154. Kafka note d'ailleurs le lien fort entre littérature et politique chez les nations minoritaires, où "la littérature est l'affaire du peuple".

30

Le phénomène du "premier congrès" consacré à la langue nationale est significatif, ainsi, le premier congrès consacré au biélorusse a lieu en 1926, à l'ukrainien en 1927, bien après le Congrès sur la langue yiddish de Czernowitz en 1908. Cf. Joshua A.

Fishman, The Earliest Stage of Language Planning: The "First Congress" Phenomenon, Berlin/New York, Mouton de Gruyter, 1993.

63

32

64

34

Betar: mouvement de jeunesse sioniste fondé en 1923 à Riga, influent dans les années 1930, marqué par une idéologie influencée par le révisionisme de Vladimir Jabotinski, guerre des langues et les politiques linguistiques, Paris, Payot, 1988.

35

44

36

Goldsmith, Architects of Yiddishism at the Beginning of the Twentieth Century: A Study in Jewish Cultural History, Cranbury NJ, Associated University Presses, 1976; Di ershte yidishe shprakh-konferents: barikhtn, dokumentn un ophandlungen fun der Tshernovitser konferents 1908, Wilno, YIVO/ Filologishe sektsye, 1931.

45

37

67

Di ershte yidishe shprakh konferents, p. 182.

65

66

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41

48 Cité par Pilovski, p. 243 .49

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55

56

57

58 Voir les deux articles de Matisyohu Mizes, "Bizehut hasafa hayehudit" [L'identité de la langue yiddish] et "Quelques mots de plus sur la langue yiddish", Ha-olam, no. 22 et 23 (5 et 12 juin 1907) (on notera au passage que ces deux articles pro-yiddish furent écrits en hébreu), cité ici d'après Goldsmith, Architects of Yiddishism, p. 152.

59

69

Petersburg), no. 1, mars 1912, p. 48-49.

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74

75

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Affirmations identitaires et évolution du modèle d'intégration", Le débat, no. 75, mai-août 1993, p. 101- 115.

1 2 3 3a 4 4a 6 7 1 Fragment de l'Exode 2. Lettre de Bar Kokhba. 3. Lettre de Bet Mashk. 3a.

Signatures de témoins pour le 3.

Fragment de Dura-Europos. 6,7. Inscriptions sur une tombe à Bet She'arim. (1-4a Wadi Murabba'at, c.a.d. avant 135 de l'ère chrétienne (E.C.), 5-7 3e siècle de l'E.C. ( Encyclopedia Judaica)


  1. Sur la diglossie et la distinction entre langue H et langue L, voir Charles A.
  2. Les auteurs d'oeuvres littéraires yiddish se sont toujours sentis obligés de justifier l'emploi de la langue profane, fustigé par l'oligarchie rabbinique détenant le savoir.
  3. Quoique dépourvue du statut sacré réservé à la langue hébraïque, la langue yiddish parvint néanmoins à s'imposer de facto dans un nombre croissant de registres, allant de l'épopée chevaleresque aux contes, légendes à thème biblique ou médiéval, à la poésie élégiaque à thème historique, et même au théâtre.
  4. Un document araméen. 4a. Signature pour 4a. 5.
  5. Cité par Emanuel S. Goldsmith, Architects of Yiddishism at the Beginning of the Century: A Study of Jewish Cultural History, Cranbury NJ, Associated University Presses, 1976, p. 38 et 112.
  6. David Friedländer, Ueber die Verbesserung der Israeliten im Königreich Polen: Ein von der Regierung im Jahre 1816 abgefordertes Gutachten, Berlin, Nicolai, 1819, p. 63.
  7. Dr. Zunz, Die gottesdienstlichen Vorträge der Juden historisch entwickelt, 2e édition augmentée, Francfort/Main, J.
  8. Leopold Zunz, Gesammelte Schriften, p. 110.
  9. La revue Ha-measef, lancée en 1780 par l'association des Amis de la langue hébraïque, dut cesser définitivement sa parution qui était devenue épisodique, en 1811. Elle ne recueillit jamais plus de 300 abonnés.
  10. Voir l'introduction de Dik à Makhaze mul makhaze, Varsovie, 1861, n.p., cité par Dan Miron, A Traveler Disguised: The Rise of Modern Yiddish Fiction in the Nineteenth Century, New York, Schocken, 1973, p. 13.
  11. Voir Dan Miron, A Traveller Disguised, op. cit.
  12. Bal Makhshoves, "Tsvey shprakhn, eyneyntsike literatur" (1908), reproduit dans Geklibene verk, New York, Tsiko, 1953, p. 112-123. Le critique y dévoile de manière presque comique comment des revues réunissent des écrivains aux options politiques tout àfait antithétiques, ou comment des écrivains partisans officiellement de l'une des langues traduisent leurs articles dans la deuxième, afin de percevoir deux fois les maigres honoraires versés par les revues.
  13. Voir Robert Alter, The Invention of Hebrew Prose: Modern Fiction and the Language of Realism, Seattle, University of Washington Press, 1988, p. 23 ff.
  14. Le mouvement Hibbat Tsiyon [L'amour de Sion] forme le lien entre les précurseurs du sionisme et le début du sionisme politique. Il est composé dans les années 1880-90 de groupes nonpolitiques favorables à l'émigration en Palestine.
  15. Yehoyshue Mordkhe Lifshits, "Di fir klasn", Kol mevaser, 1863, p. 323- 328, 364-366, 345-380, 392-393.
  16. Sur ce sujet, voir Joshua A.
  17. Voir Dovid Katz, "On Yiddish, In Yiddish and For Yiddish: 500 Years of Yiddish Scholarship" in Mark H. Gelber (réd.), Identity and Ethos: Festschrift for Sol Liptzin, New York, Peter Lang, 1986.
  18. Lazar Saineanu, Studui dialectologic asupra graiului evreo- german, Bucarest, 1889.
  19. Alfred Landau, né à Brody en ans. Juriste, il se retire ensuite pour se consacrer à ses recherches sur la linguistique et le folklore yiddish.
  20. Jakob Gerzon, Die jüdisch- deutsche Sprache. Eine grammatisch- lexikalische Untersuchung ihres deutschen Grundbestandes, Francfort/ Main, 1902; Alfred Landau, "Das Deminutivum der galizisch-jüdischen Mundart", Deutsche Mundarten, I, 1895, p. 46- 58.
  21. Ber Borokhov, "Di oyfgabn fun der yidisher filologye", Der Pinkes, réd.
  22. Ber Borokhov développa une synthèse entre nationalisme juif et doctrine marxiste qui sera à la base du parti sioniste ouvrier Poalei Tsiyon.
  23. Voir J ohann Gottfried Herder: Zur Herder-Rezeption in Ost- und Südosteuropa, réd.
  24. J'entends ce mot au sens que Kafka donnait, dans ses journaux, à son texte sur les littératures mineures daté du 25 décembre 1911, cf.
  25. Sur le renouveau des langues slaves, voir Alexander M. Schenker et Edward Stankiewicz (réd.), The Slavic Literary Languages: Formation and Development, New Haven, Yale Concilium on International and Area Studies, 1980.
  26. Les écrivains hébraïques modernes sont eux aussi en rupture avec les instances traditionnelles qui considèrent leur activité comme sacrilège. Il est également significatif que la plupart des auteurs et des militants du yiddish comme de l'hébreu passent d'abord par une phase d'assimilation. Certains durent même apprendre la langue qu'ils défendaient, comme, y p Medem, le théoricien du nationalisme diasporique Nathan Birnbaum, ou encore le fondateur du parti sioniste socialiste Poalei Tsiyon Ber Borokhov.
  27. Voir Claudie Weill, Etudiants russes en Allemagne 1900-1914, Paris, L'Harmattan, 1996.
  28. D'ailleurs, ces engagements ne se font pas sans contradictions. Les écrivains yiddish Sholem Rabinovitsh (Sholem Aleykhem, 1859-1916) et Yitskhok Leybush Perets (1852-1915) parlaient respectivement russe et polonais chez eux. Le fondateur du sionisme culturel Ahad Ha-am (1856-1927), opposant du yiddish, utilisait le yiddish dans la vie quotidienne. Leurs positions ne reflètent pas leur réalité, mais sont normatives.
  29. Sur les enjeux de pouvoir, en particulier sur l'insuffisance du concept de diglossie de Fergusson pour une vision dynamique des conflits linguistiques, voir Jean-Louis Calvet, La
  30. Le yiddish remplacera officiellement le russe dans les réunions politiques du Bund à partir de 1910.
  31. Sur le congrès, voir Emanuel S.
  32. Cité par Goldsmith, Architects of Yiddishism, p. 193.
  33. A l'époque, l'allemand était la langue des congrès sionistes. Herzl lui- même pensait que l'allemand s'imposerait tout naturellement en Palestine. Mais il se rangea ensuite aux partisans de l'hébreu, qui s'inquiétaient des progrès de la reconnaissance du yiddish en Europe de l'Est. En 1909, en réponse au Congrès yiddish de Czernowitz, les hébraïstes tiennent leur Congrès à Berlin. Toutefois, par souci d'efficacité, leur brochure de propagande est publiée à 10.000 exemplaires... en yiddish.
  34. La première génération des sionistes allemands, très germanophile, soutient pleinement les visées du gouvernement, en particulier pendant la Première Guerre mondiale p g p p Les rivalités géopolitiques s'étendent jusqu'en Palestine, ou la guerre linguistique oppose tout d'abord l'hébreu à l'allemand. Le Hilfsverein der deutschen Juden et l'Alliance Israélite Universelle se livrent un Kulturkampf féroce par réseaux scolaires interposés, et renforcent au début du siècle la place de l'allemand et du français dans leurs établissements respectifs. Mais dès 1903, une conférence réunissant 14 instituteurs décide d'utiliser l'hébreu comme langue d'instruction dans les écoles primaires, en particulier dans les colonies agricoles. La question de la langue d'enseignement supérieur se pose en 1913 lors de la fondation du Technion, l'Université technique de Haifa, financée entre autres par le Hilfsverein qui avait à coeur de propager la culture scientifique allemande en Palestine. "Le sang va couler dans les rues" annonça Ben Yehuda. Au terme d'une grève immédiate, étudiants et enseignants imposèrent que les cours soient donnés en totalité en hébreu, permettant à cette langue de se développer également en vecteur de la culture scientifique européenne.
  35. Cf. en particulier, la création par Max Bodenheimer du Komitee für den Osten (KfdO) en 1914. L'idéologie des fondateurs s'exprime dans la revue Neue jüdische Monatschriften (1916- 1920), sous la direction de Hermann Cohen, Alexander Eliasberg, Adolf Friedemann, Eugen Fuchs et Franz Oppenheimer, et dans le numéro spécial consacré aux "Ostjuden" de la revue Süddeutsche Monatsheft e en février 1916.
  36. Voir Arye Leyb Pilovski, Tsvishn yo un neyn: yidish un yidish-literatur in Erets-Isroel 1907-1948, Tel Aviv, World Council for Yiddish and Jewish Culture, 1986, auquel sont empruntés la plupart des faits suivants.
  37. Joseph Klausner, critique littéraire, obtient la chaire de littérature hébraïque à l'Université hébraïque tout en siègeant à l'Académie de la langue hébraïque.
  38. Avrom Rozin, dit Ben Adir (1878- 1942), socialiste yiddishiste, membre du Parti ouvrier juif socialiste ("Sejmiste") depuis 1906, puis du Parti socialiste juif unifié en 1917, quitte l'URSS en 1921 pour s'installer à Berlin, puis New York.
  39. Partout, il constate une politique systématique d'obstruction contre toute manifestation culturelle yiddish.
  40. Abraham Isaac Kook, premier Grand Rabbin de Palestine, fut l'artisan de la réconciliation entre sionisme et orthodoxie religieuse par son interprétation du mouvement sioniste, même laïc, comme une forme de rédemption du peuple juif.
  41. La locution infamante sera reprise dans le monde entier. Dans les restaurants, les cafés, les lieux publics, des panneaux "Interdiction de parler yiddish" sont monnaie courante. Ainsi, pendant la seconde guerre mondiale et les persécutions nazies, sur la terre d'Israël, les Juifs d'Europe de l'est yiddishophones et la culture yiddish ne trouvaient pas droit de cité.
  42. Voir Chaim Rabin, "The National Idea and the Revival of Hebrew", Studies in Zionism, 7 (printemps 1983), p. 31-48.
  43. Ahad Ha-am, "Riv haleshonot", Hashiloah, vol. 22, no. 2, 1910; voir aussi Zalmen Zilbertsvayg, Akhad Haam un zayn batsiung tsu yidish, Los Angeles, Farlag Elisheva, 1956.
  44. Voir Eliezer Schweid, "The Rejection of the Diaspora in Zionist Thought", in Jehuda Reinharz et Anita Shapira (réds), Essential Papers on Zionism, New York, New York University Press, 1996, p. 133-160.
  45. Voir sur la notion de "rejet de la diaspora", Yaakov Klatzkin, Tehumim, Berlin, 1925, p. 76-82, où il affirme que "la diaspora n'est pas digne de survivre" car elle "falsifie notre caractère national" et "corrompt notre caractère humain et notre dignité humaine".
  46. Yaakov Klatzkin, Tehumim, Berlin, 1925, p. 81-82.
  47. Citation d'un jeune sioniste de l'époque, Dr. J. Eljaschoff, "Ueber Jargon ("Juedisch") und Jargonliteratur", Jüdischer Almanach 5663, réd. Berthold Feiwel et Ephraim Moses Lilien, Berlin, Jüdischer Verlag, 1902, p.
  48. Voir Sander L. Gilman, J ewish Self-Hatred: Anti-Semitism and the Hidden Language of the Jews, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1986.
  49. Nathan Birnbaum, (Discours au premier Congrès sioniste), Ausgewählte Schriften zur jüdischen Frage, Czernowitz, 1910, t. I, p. 40.
  50. Maks Vaynraykh, "Der Bund un di yidishe shprakh", 25 yor (1897-1922). Zamlbukh, Varsovie, Di velt, 1922, p. 56.
  51. Israel (Isidor) Eliashev, qui deviendra plus tard, sous le pseudonyme Bal Makhshoves, le fondateur de la critique littéraire yiddish, était alors encore un sioniste anti-yiddishiste convaincu.
  52. Matisyohu Mizes, "Lisheelat halashon hayehudit" [Sur la question de la langue yiddish], He-atid, 1910, p. 209. L'article de Mieses, en hébreu, a été écrit en réponse à "Riv haleshonot" de Ahad Ha-am.
  53. Le yiddish était plutôt que de retourner à l'hébreu, langue du passé. "Une langue nationale n'est pas une donc le vecteur d'une identité juive vivante et resserre où l'on garde les bougeoirs du shabbat, mouvante que l'hébreu pétrifié et dépassé ne seraient-ils les plus précieux, les plus beaux pouvait plus représenter.
  54. Fait significatif; la première phrase dont nous avons trace en yiddish est écrite au creux d'une calligraphie ornant un rituel de prières entièrement en hébreu. Cf. Chone Shmeruk, Sifrut yidish: Prakim letoldoteha, Tel Aviv, Tel Aviv University, 1978. D'après les recherches de Erika Timm, les glosses yiddish en marge des textes hébraïques de Rashi seraient de sa main.
  55. Cité par Israel Zinberg, A History of Jewish Literature, t. 7: "Old Yiddish Literature from its Origins to the Haskalah Period", New York, Ktav, 1975, p. 222.
  56. Sur le rôle des intellectuels dans les mouvements nationaux, voir John Breuilly, Nationalism and the State, Chicago, Chicago University Press, 1985, en particulier le chapitre "The Social Bases of Nationalist Politics" p. 329-333, qui affirme: "The typical nationalist intellectual can be seen as an unsucessful professional", p. 330.
  57. Voir Jonathan Frankel, Prophecy and Politics: Socialism, Nationalism and the Russian Jews 1862-1917, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, en particulier pour le Bund p.
  58. Voir Michael Berkowitz, Zionist Culture and West European Jewry before the First World War, en particulier le chapitre "Art and Zionist Popular Culture", Cambridge, Cambridge University Press, 1993.
  59. Voir Steven E. Aschheim, "Eastern Jews, German Jews and Germany's Ostpolitik in the First World War", Leo Baeck Institute Year Book, XXVIII (1983), p. 351-365.
  60. Ben Adir mentionne
  61. 000 volumes disponibles à la bibliothèque centrale de la Histadrut, dont 45.000 en hébreu et 4.000 en yiddish, en conséquence de la politique d'exclusion systématique visant cette langue. Voir Ben-Adir, "Tsu der lage fun yidishn bukh in Erets-Isroel", Bikher-velt, juin 1928, p. 20- 24. Ben Adir choisit la bibliothèque de la puissante organisation des travailleurs Histadrut parce qu'elle est censée représenter les goûts bibliographiques de la classe ouvrière, au sein de laquelle l'intérêt pour le yiddish est important.
  62. Nathan Birnbaum, "Di absolute ideye fun yidntum un di yidishe shprakh", Di yidishe velt (St.
  63. Khayim Zhitlovski, "Dos yidishe folk un di yidishe shprakh" (1904), Geklibene verk, réd. Yudl Mark, New York, Tsiko (CYCO), 1955, p. 124.
  64. Khayim Zhitlovski, Mayne ani maymins, New York, YKUF, 1953, p. 403.
  65. Khayim Zhitlovski, "Di natsyonalpoetishe vidergeburt fun der yidisher religye" (1908), reproduit dans G eklibene verk, p. 219- 255.
  66. Voir Danielle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, Paris, Cerf, 1993.
  67. Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, p. 20 et 21.
  68. Renseignements fournis par internet par Leybl Botwinik, viceprésident du Conseil mondial pour la culture yiddish, le 30 octobre 1997.
  69. Voir Martine Cohen, "Les Juifs de France:
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