travers la diaspora juive régna jusqu'au XIXe siècle un état de diglossie. Les Juifs parlaient au quotidien une langue vernaculaire mais lisaient et souvent échangeaient des correspondances, écrivaient des ouvrages religieux en hébreu.

Le retour à l'hébreu biblique Bien que lu et compris avec facilité dans des communautés vivantes, l'hébreu y avait perdu beaucoup de son lustre. C'était une langue sacrée, un véhicule de la pensée mais ce n'était plus une fin d'étude en soi comme il avait pu l'être souvent au Moyen-Age en Orient ou en Espagne. Depuis le XVIe siècle, la grammaire hébraïque était devenue une discipline chrétienne, et les Juifs - qui lisaient l'hébreu vite et sans voyelles à la stupéfaction des humanistes chrétiens - se contentaient en fait de connaissances empiriques. Le dédain de la grammaire allait de pair avec le délaissement de l'hébreu biblique. Certes, la Bible occupait toujours une place centrale dans la liturgie, mais la compréhension littérale du texte paraissait du niveau des enfants de trois à cinq ans qui fréquentaient le héder. Le but de l'éducation était de faire très tôt accéder l'élève à l'étude des commentaires et du Talmud. Le simple melamed qui enseignait les rudiments et la Bible avait d'ailleurs un statut très inférieur au professeur de Talmud. Cette situation perdure encore dans de petits cercles ultra-conservateurs.

L'une des premières manifestations de la Haskala, l'ère des Lumières juive, fut le retour à la Bible prôné par Moses Mendelssohn dans les années 1770-1780. Soucieux de réactiver la tradition exégétique et philosophique andalouse, il affirma - contre le poids de la tradition établie, l'importance de l'étude de la Bible et de la langue hébraïque; n'était-ce pas là le fondement même du judaïsme ?

A l'aspect doctrinal s'ajoutait un élément esthétique. L'hébreu biblique était une belle langue susceptible de produire encore de beaux fruits poétiques comme Mendelssohn le prouva aussitôt en traduisant les Nuits de Young en hébreu, de préférence au yiddish qualifié de "jargon", était aussi susceptible d'être un instrument vivant adapté à tous les genres. C'est par lui que Mendelssohn s'efforça de rénover le judaïsme en développant les grandes questions philosophiques débattues de son temps.

La voie vers l'assimilation La revue Hameassef ("Le collectionneur", d'après der Sammler) fondée en 1783 à Koenigsberg par des disciples de Mendelssohn, fut le premier organe de presse qui répandit les idées de la Haskala, et ce, en hébreu bien entendu.

Elle voulait combattre "l'obscurantisme" sans rompre avec la tradition, instruire le public au moyen d'articles linguistiques, littéraires ou historiques et lui apporter des nouvelles politiques: c'est ainsi que les événements de la Révolution française furent couverts par cette première revue hébraïque. Son but fondamental était de préparer les juifs à l'émancipation en les ouvrant à la modernité, en leur apprenant "la langue des nations", en l'occurrence l'allemand - ce à quoi contribuaient des suppléments en langue allemande transcrits en caractères hébreux, puisque la plupart des Juifs ne connaissaient pas d'autre écriture.

Ils apprirent si bien l'allemand qu'ils en oublièrent l'hébreu. Le projet de mise à jour du judaïsme était cependant maintenu. Tel était le but que se fixa en 1819 un cercle de jeunes étudiants en philologie et philosophie de l'université de Berlin qui se constitua en "association pour la culture et la science des Juifs". Cette Wissenschaft des Judentums, en adaptant au judaïsme la méthode philologique, n'a-t-elle fait que l'embaumer avant de l'abandonner définitivement, comme l'a soutenu de ses initiateurs, elle devait surtout permettre tout comme la réforme religieuse alors en cours une meilleure intégration des Juifs dans la société environnante en montrant le judaïsme sous un jour avantageux, en soulignant une évolution naturelle qui lui faisait une place dans la modernité. Il est vrai qu'elle fut aussi parfois le pont vers une assimilation totale consacrée par la conversion. Ainsi, de façon tout à fait paradoxale, le retour à l'hébreu, prôné par la première Haskala, avait abouti à l'abandon de l'hébreu et parfois même de la religion qui assurait une spécificité et une cohésion à la minorité juive. Cet abandon allait de pair avec l'idée maintes fois répétée que "le peuple juif" (am Israel) n'existait pas.

Vers une culture nationale La suite de l'histoire devait prouver que la graine germe différemment suivant le terreau où elle est semée. L'Allemagne romantique était outrageusement arrogante et germanocentrique; le grand mouvement vers l'unité allemande était déjà en marche. La Haskala émigrée vers les deux empires austro-hongrois et russe où existaient des mosaïques de nationalités trouva à s'y épanouir. D'une part, parce que nombre de nationalités étouffées dans l'empire austrohongrois commençaient à faire entendre la voix de leur culture. De l'autre, parce que la société russe polonaise ne laissait aux Juifs aucun espoir

p p adeptes de la Haskala dans l'Est de l'Europe que l'accès à la modernité dont ils rêvaient ne pourrait être obtenu par l'ouverture des portes de la société majoritaire mais par l'entrée d'un peu d'air extérieur dans la société juive.

Au yiddish, la Haskala avait préféré l'hébreu, au Talmud, la Bible, à la mystique la philologie et l'histoire. Tous ces ingrédients repris avec une touche passionnelle slave forgèrent une conscience nationale juive. Celle-ci pouvait se constituer autour d'une langue qui n'était celle d'aucun autre peuple et qui avait été préservée avec une fidélité et un amour uniques dans les conditions les moins favorables.

Elle redécouvrait la Bible non plus sous l'aspect religieux, mais comme une littérature prestigieuse universellement admirée et une nouvelle source possible d'inspiration littéraire, ainsi que le fondement d'une histoire qui ne demandait qu'à se poursuivre par delà les siècles obscurs, "la vallée de larmes' où avaient été plongés les Juifs. Elle insufflait une énergie qui faisait délaisser l'ascétisme mystique pour s'orienter vers l'action raisonnée tout en gardant une flamme intérieure permettant d'élargir les limites du raisonnable.

Je viens de définir ainsi le sionisme avant la lettre qui gagna les populations juives de Galicie, de Lituanie, de Biélorussie, d'Ukraine, de Roumanie. Il fut encouragé par la prolifération d'une presse hébraïque dans ces régions. Mais rien n'a sans doute autant contribué à développer p q p g hébraïque paru en 1853: L'Amour de Sion d'Abraham Mapou. Cette histoire naïve de berger, de princesse, de substitution d'enfants, de complots des méchants et de triomphe final du Bien, était écrite en pur hébreu biblique et avait pour cadre Jérusalem et ses environs au temps des prophètes La langue, le sujet, le cadre géographique et historique étaient en parfaite harmonie. Leur beauté offrait un moyen d'évasion loin des souffrances et des laideurs du présent; elle créait au sens le plus strict du terme une nostalgie, une aspiration au retour. Cette aspiration serait sans doute restée une douce rêverie, si les événements tragiques de la fin du siècle (pogroms de 1881 ) ne s'en étaient mêlés.

L'abondante postérité littéraire de L'Amour de Sion est moins connue car de qualité moindre mais elle a entretenu longtemps dans la diaspora l'opposition schématique entre un sombre "ici" et un lumineux "là-bas", "au pays des ancêtres".

La vision d'Eliezer Ben Yehuda : langue, peuple et terre.

Dès 1878, un jeune juif lituanien Eliezer Perlman, qui avait réussi à accéder à une éducation laïque et avait réfléchi au problème des nationalités en Europe, formait un projet apparemment utopique. Les maskilim (adeptes de la Haskala) n'avaient pas réussi à transmettre leur amour de l'hébreu à leurs enfants, car ils formaient des îlots au sein d'une culture

avoir de vraie transmission culturelle qu'au sein d'un même peuple vivant sur une même terre.

Après la publication d'un article-programme dans une revue hébraïque de Vienne, Perlman, qui prit le patronyme de Ben Yehuda, alla s'installer luimême à Jérusalem avec sa jeune épouse en 1881 et se lança dans une action passionnée au service de l'hébreu, qui ne devait s'achever qu'à sa mort en 1922.

Ce personnage est souvent appelé le "père de l'hébreu", car il fut le premier à concevoir la résurrection de l'hébreu parlé.

Certes on a cru lui trouver ici ou là des précurseurs, on a aussi fait appel au témoignage des consuls anglais ou des voyageurs pour attester que l'hébreu était déjà la lingua franca des Juifs à Jérusalem, mais qui dit lingua franca dit langue pauvre, parlée occasionnellement sur la place publique. Ben Yehuda fit entrer l'hébreu rien que l'hébreu - dans son propre foyer. En s'inspirant des méthodes modernes appliquées aux autres langues, il montra comment enseigner l'hébreu en hébreu. Il agit aussi à travers son propre journal hébraïque, par la création de sociétés d'hébreu parlé et d'un embryon d'académie (le comité de la langue dès 1890), le rassemblement d'un vaste Thesaurus de la langue hébraïque qu'il laissa inachevé mais qui fut continué après lui. Bref, il donna l'exemple d'un volontarisme qui allait de pair avec un très fort sentiment national personnel, mais son projet eut surtout le mérite d'être déjà prêt et de formulé le sionisme politique qui l'amplifia.

La concurrence du yiddish Les difficultés ne manquaient pas sur la route du retour à l'hébreu. Les milieux les plus religieux s'offusquaient de ce qu'ils considéraient comme une désacralisation de la langue sainte.

Dans les milieux populaires d'Europe comme chez les Ashkénazes de Terre Sainte, le yiddish continuait de régner. Mieux, cet idiome méprisé commençait à acquérir ses lettres de noblesse en développant des virtualités littéraires insoupçonnées. Avec l'apparition du premier parti politique juif, le Bund - qui était aussi le premier parti socialiste en Russie -, le yiddish parlé par tous ses adeptes devint le drapeau d'un autre type de modernité en conflit avec le sionisme auquel Theodor Herzl venait cette même année 1897 de donner sa formulation politique.

Bien qu'il y eut des passerelles entre elles, deux conceptions de l'avenir politique des Juifs s'opposaient ainsi, chacune avec sa langue proprement juive. Les sionistes se regroupaient autour de l'hébreu (il faut noter cependant que Theodor Herzl n'a lui même jamais cru à la renaissance possible de la langue), les socialistes bundistes autour du yiddish. L'affrontement eut lieu en 1908 au Congrès de Czernovitz où fut soulevée la question de la langue nationale du peuple juif. Le déchaînement des passions

g g q s'acheva par un inévitable compromis.

Entre l'idée nationale et l'internationalisme socialiste, l'historien Doubnov, héritier de la Haskala, prônait une troisième voie qui, au début du XXe siècle, pouvait paraître la moins utopique, celle de "l'autonomisme". Quand la libéralisation tant attendue aurait gagné les empires de l'Est de l'Europe, il y aurait enfin place pour l'épanouissement d'une culture juive sécularisée qui assurerait la survie du judaïsme avec ses deux langues remplissant chacune leur fonction: l'hébreu dans la vie intellectuelle, le yiddish au quotidien. L'expérience avortée du Birobidjan soviétique (d'où l'hébreu était d'ailleurs éliminé) peut apparaître comme une caricature de son projet.

L'hébreu ressuscité Contre toute vraisemblance, c'est la vision de Ben Yehuda qui devait l'emporter. Non par sa seule force, mais par un imprévisible enchaînement de circonstances qui rendit l'hébreu nécessaire.

A partir de 1881, de jeunes "Amants de Sion" furent convaincus par les pogroms de l'empire tsariste que le temps était venu de rejoindre "la terre des ancêtres". Au prix de mille difficultés, ils fondèrent des villages agricoles.

Ils fondèrent aussi des familles et très vite se posa le problème de la langue dans laquelle ils allaient élever leurs enfants. Il n'était pas q p p g p (russe ou roumain); quant au yiddish, il gardait trop le goût de "l'amer exil". Restait l'hébreu.

On commença par enseigner les matières juives en hébreu puis, très vite, les mathématiques et les autres matières, malgré l'absence non seulement de manuels mais de terminologie hébraïque. Un premier jardin d'enfants purement hébraïque s'ouvrit en 1898 à Rishon-le-Sion.

Au tout début du vingtième siècle, quand l'hébreu gagna l'enseignement secondaire, il y avait déjà une génération d'enfants qui s'exprimaient naturellement dans cette langue.

L'hébreu subissait également la concurrence de diverses langues européennes: français, allemand ou anglais, encouragées par des organisations philanthropiques juives.

Une initiative de la Hilfsverein der deutschen Juden fit prendre la mesure dès 1913 de la force du sentiment national lié à l'hébreu. Quand elle proposa de créer à Haïfa un établissement d'enseignement supérieur scientifique, le Technicum (plus tard appelé Technion), où l'enseignement se donnerait en allemand, les manifestations de rue et les grèves au sein même des autres écoles de la Hilfsverein affirmèrent sans équivoque l'attachement à l'hébreu. Si ce résultat avait pu être obtenu par une poignée de maîtres d'école dépourvus de moyens pédagogiques de base, c'est sans nul doute qu'il correspondait à un besoin profond dans une conjoncture précise.

tarda pas longtemps à suivre le constat qu'il était bel et bien redevenu une langue vivante. En 1922, il fut mis au nombre des trois langues officielles de la Palestine placée sous mandat britannique. Pendant toute la période mandataire les institutions culturelles hébraïques se développèrent (Technion de Haïfa 1924, Université hébraïque de Jérusalem 1925, futur Institut Weizmann de Rehovot 1934, théâtre Ha- Bima 1925, radio Qol Israël 1934); des techniques d'apprentissage de l'hébreu aux nouveaux immigrants - de plus en plus Ivri daber ivrit ("Hébreu ! parle l'hébreu") se répandit, mais surtout, ce furent les enfants qui, selon la célèbre formule de l'humoriste Ephraïm Kishon, "enseignèrent aux parents leur langue maternelle".

Quand l'Etat d'Israël fut créé en 1948, la nation israélienne existait déjà depuis longtemps autour d'une culture hébraïque moderne. Le peuple avait conservé sa langue pendant deux millénaires mais à son tour la langue avait recréé le peuple.

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