M aurice Morgenstern. Le nom d’un lettres écrites par elle, “à travers tout le pays mort dans la rubrique Décès du pour te retrouver et te rendre à ta maman”.
journal. Un nom banal. Comme Jean Martin. La notice nécrologique, plutôt détaché le chien qui s’est précipité vers moi. J’ai sobre, informe du décès de Maurice Morgenstern eu peur; j‘ai quitté la chaise où j’étais assise, j’ai dans sa cinquante-quatrième année, de ses reculé, j’ai trébuché, je suis tombée. Le chien a obsèques à Bagneux, “on se réunira à quatorze posé sa truffe sur mon nez. C’était froid et heures devant l’entrée principale du cimetière”.
humide comme dans le train. Il m’a humée et s’est mis à me lécher les joues. Maurice l’a saisi Maurice Morgenstern, je l’ai croisé une seule par le collier. Le garçon a entraîné l’animal dans fois. J’avais huit ans, il devait en avoir treize.
une autre pièce pour le protéger de ma présence.
Une silhouette d’adolescent lourd. Je ne me Madame Morgenstern s’est accroupie vers moi.
souviens pas de son visage mais des oreilles, des Elle était très grande, et à ce moment pourtant, yeux, du museau pointu de son chien. Un grand son visage était tout près du mien. Elle m’a berger allemand tenu en laisse qui flairait tout de soulevée dans ses bras. Elle m’a serrée contre sa la truffe et des pupilles. Terrifiantes.
grosse poitrine et pour distraire la panique de ma Ma mère m’avait amenée au Pioch, un vieux mère, elle m’a posé des questions sur Lise, sur quartier du bourg où nous vivions ensemble.
madame Bernard. Je ne lui ai pas répondu. Mon Depuis peu de jours. Après des mois de air morne et mon silence ont dû l’agacer. Elle séparation. Nous y étions assignées à résidence.
s’est impatientée, elle m’a harcelée:
Dans la maison du Pioch, je devais rencontrer la dame qui, par ses démarches, avait permis à est mon amie. Comment ça s’est passé avec Maman de me retrouver. Je vois encore les Lise?” grandes lunettes à monture brune de madame Morgenstern la mère de Maurice. Je l’entends me silence buté: raconter de sa voix grave les lettres, toutes les depuis qu’on s’est retrouvées, elle me parle Quand Maurice est entré dans la maison, il a - “Mais parle-moi de madame Bernard, elle Alors ma mère a murmuré contre mon - ”Hélène, elle a jamais beaucoup parlé. Et
Elle dit qu’elle se rappelle rien.” Madame Morgenstern m’a souri: - ”A moi tu vas tout raconter”.
Alors j’ai trouvé la parade. J’ai pleuré.
Depuis longtemps je n’avais pas pleuré. Comme si je m’étais interdite de chagrin hors du regard de ma mère. Et des semaines et des mois de désespoir enfoncé dans la gorge se sont mis à sangloter de mon ventre et de ma tête. Et mes bras et mes genoux qui tremblaient. Et mes larmes je les sentais qui effaçaient mes yeux, mes joues, mon nez. Tout mon visage coulait en eau qui me trempait, trempait madame Morgenstern. Elle me serrait contre elle, de plus en plus fort, j’allais étouffer. Elle repoussait ma mère: - “Laissez. Laissez-la pleurer. Elle a eu tellement peur du chien”.
J’ai regardé Maman, j’ai hoqueté: - “Oui c’est le chien”.
Pour m’apaiser, la grosse dame a raconté le chien “si jeune et si gentil, joueur comme un enfant”. On le leur avait donné tout bébé, un jouet pour Maurice. Son mari et elle n’en voulaient pas. Une folie d’adoper un animal quand on est assignés à résidence, loin de sa vraie maison. Quand la vie est si précaire. Ils avaient cédé lorsque Maurice, le chiot entre ses mains, avait promis “il va devenir grand et fort et il me défendra. Personne ne pourra me faire du mal.” J’ai écouté l’histoire du chien. Ce n’était pas la vraie. Madame Morgenstern mentait. Le chien du train.
Puis, ça s’est calmé dans mon corps. Mais je ne voulais pas leur parler. J’ai continué à renifler, à aider un peu les sanglots. Elles ne m’auraient pas crue si je leur avais dit que le chien je l’avais déjà vu dans le train quand Lise, la fille de madame Bernard, m’avait ramenée à Maman. Mais dans le train, je n’avais pas pleuré. Ni chez Lise. Ni chez les autres avant.
Je n’avais rien à raconter de madame Bernard.
Je l’avais à peine vue. J’étais passée chez elle en transit. Un colis en partance. Comment tous mes mystérieux trimballages m’avaient-ils amenée dans la maison de cette dame? Je ne le sais toujours pas. Un soir. Un soir je crois. Il faisait nuit. De l’hiver je suis sûre. Une dame m’a accueillie dans une pièce où un garçon tapait avec deux doigts sur un piano. Elle a dit: - ”Je suis madame Bernard. David, vient dire bonjour à Hélène.” David m’a regardée: - ”C’est toi qui pars avec Lise?” La dame a souri: - ”Lise est ma grande fille, elle est partie accompagner deux enfants jusqu’à leurs parents.
Quand elle reviendra, elle t’emmènera rejoindre ta maman”.
Le lendemain, Lise était là. Et toute la maison s’est mise à chanter. Lise belle. Sa peau blanche et ses yeux verts. De grosses boucles rousses coulaient sur sa tête, son front, ses épaules. Elle portait un pantalon golf, comme
verts. Elle n’était pas très grande. Elle chantait depuis la nuque jusqu’au front. Noir le turban, tout le temps, partout, s’adressait à sa mère et à noir le manteau. Maman qui la vit ainsi, me l’a son frère en chantant. Elle n’arrêtait pas de souvent décrite plus tard: bouger, allumait la T.S.F. dans la pièce du bas, branchait le pick-up dans la pièce du piano, mode.” montait, descendait l’escalier en dansant. David, qui ne supportait pas l’agitation des retours de la ses yeux sous la visière de sa casquette plate.
jeune fille, avait pris l’habitude de s’esquiver Comme ceux du chien, ils ne cillaient pas.
chez des voisins jusqu’à la prochaine absence de L’animal a humée les souliers de la jeune fille.
sa soeur. Lise arrivée, il disparut. Je le revis M’a flairée dans le châle. Par à-coups. Toute. Il a deux ans et demi plus tard. En juillet 1945.
posé sa truffe sur mon nez. C’était humide et Au petit déjeuner, Lise m’a annoncé notre froid. Lise ne m’avait rien dit, mais je le savais, départ: il se passait des choses graves entre la jeune fille - ”Dans deux jours je t’emmène. Nous et l’homme. Je n’ai pas bougé. J’ai fermé les traversons la ligne et avant la fin de la semaine yeux. J’avais peur. tu seras avec ta maman.” Bien sûr je n’ai rien compris. J’ignorais de c’était le soir. Il y avait des lumières, des gens.
quelle ligne il s’agissait et je n’ai rien demandé.
Et Lise avait disparu.
Le surlendemain, j’étais une fois de plus dans un train avec une adulte qui me promettait ma mère. Je n’ai pas cru Lise. Mais je n’ai pas plus de deux ans. Nos rencontres avec madame pensé qu’elle mentait. Je n’ai sans doute rien Morgenstern étaient rares. Parfois le lundi. Seul pensé. Ne pas penser, ne pas pleurer, ne rien moment où les assignés avaient le droit de croire, ne pas poser de questions, ne rien former un attroupement dans les rues de la ville.
Nous le formions donc. Le long des murs de la Le voyage a-t-il été long?... Je ne sais plus.
gendarmerie. La police générale des assignés à Mais je n’ai pas oublié l’arrivée du chien. Un résidence, nous obligeait ce jour-là, de signaler homme en uniforme le tenait en laisse. Lise et aux autorités locales notre présence, le contrôle à moi étions seules dans le compartiment. J’étais la gendarmerie les lundis est obligatoire, était-il allongée sur une banquette, enveloppée dans un affirmé sur les panneaux municipaux. J’attendais grand châle mauve jusqu’au nez. Lise devait être donc, avec ma mère qui ne me lâchait plus, et élégante avec son manteau droit, ses cheveux avec tous les autres, le moment de signer le - ”Elle était tout à la mode. Tout entière à la Lise a tendu des papiers à l’homme. J’ai vu Quand j’ai vu Maman sur le quai d’une gare, Maman et moi sommes restées dans le bourg
tous égaux. Le reste du temps, nous n’avions aucune raison de frayer avec madame Morgenstern. Nous n’étions pas de son monde et sans doute la gratitude de ma mère devait-elle incommoder la grosse dame aux lunettes brunes.
Un lundi, j’ai entrevu monsieur Morgenstern tenu en laisse par le chien. Jamais je n’ai croisé Maurice. Un autre lundi, madame Morgenstern s’est approchée de Maman: quelqu’un avait dénoncé Lise et sa mère, on les avait emmenées.
David heureusement étaient chez les voisins qui avaient écrit: ”David est avec nous. Lise et madame Bernard sont parties en voyage.” L’été 1944, les gendarmes et les assignés furent libérés de la corvée du lundi après-midi qui astreignait les premiers à se transformer en bureaucrates. Les autres devinrent alors de simples résidents du bourg.
L’été suivant, les voisins qui avaient abrité David écrivirent à madame Morgenstern: au mois d’avril, Lise était revenue du voyage,” chère Madame Morgenstern pouvez-vous l’accueillir quelque temps avec son frère?” Madame Bernard n’était pas même mentionnée.
Alors j’ai revu Lise.
Lise assise devant la maison. La façade blanche, illuminée de soleil et de Lise. Toute blanche elle aussi. Ses cheveux roux courts.
Mais déjà s’esquissaient les boucles sur son front. Elle ne semblait pas avoir changé. Elle madame Morgenstern. Et la grosse dame nous proposa de rencontrer la revenante qui se disputait plus que jamais avec David, se fermait à la moindre allusion à madame Bernard et manifestait une hostilité discrète au chien de Maurice. L’animal pourtant lui faisait fête.
Depuis son retour, elle tentait de rassasier sa faim de cinéma et de journaux de mode. Elle avait cousu la robe blanche dans laquelle je l’ai admirée. Une robe très serrée à la taille, qui découvrait ses épaules et ses bras.
Madame Morgenstern m’a présentée: - ”Tiens Lise, voilà Hélène, un de tes colis.” La jeune fille m’a regardée, elle m’a souri: -”Excuse-moi, Hélène, je ne te reconnais pas.
Des petites filles et des petits garçons, j’en ai tellement convoyé. En deux ans tu as dû bien changer...” Je me suis assise près d’elle sur le banc de pierre. J’ai regardé sur son bras le numéro tatoué en bleu. Par la fenêtre ouverte, au-dessus de nos têtes, on entendait la T.S.F.:
Symphonie, Symphonie d’amour, Symphonie d’un jour, Ma symphonie...
Lise s’est mise à chanter en duo avec le poste. Sa voix n’avait pas changé, un peu forcée dans les graves peut-être. La chanson terminée, elle m’a dit: - “Demain c’est le 14 juillet. Viens avec moi. Nous irons regarder les feux d’artifices sur
Après on ira au bal.” gare en briques rouges patinées. La pendule. La Lorsque monsieur Morgenstern est arrivé, pendule qui a continué à marquer les heures, toujours tiré par le chien, Lise m’a soudain même lorsque plus tard le petit train, puis la gare reconnue. eurent disparu. - ”Tu as beaucoup changé. Tu as grandi, mais je me souviens de toi maintenant!... Tu es la après-midi. J’ai reconnu les cinq voyageurs à petite fille que j’ai enveloppée dans le châle cause du chien. Il gambadait autour des mauve! C’était l’hiver. Tu as été très courageuse.
silhouettes bruissantes dans le soleil, leur faisait Tu aurais montré comme tu avais peur, ç’aurait fête, comme impatient lui aussi de partir. Puis été la catastrophe. Je ne t’ai pas reconnue tout à les silhouettes disparurent. Le chien est resté l’heure et pourtant je ne t’avais pas oubliée. Ni seul. Du quai, il sautait sur les marches du petit toi, ni le chien. Là-bas aussi il y avait des train de campagne. Quelqu’un de l’intérieur le chiens. Pareils”. repoussait. La locomotive a sifflé. Le jet de vapeur et la brume du soleil m’ont aveuglée. J’ai Les anciens assignés du bourg commencèrent entendu sans le voir le train s’ébranler, prendre de à le quitter avant la fin de l’été. La famille la vitesse. J’ai reconnu au bruit, le moment où il Morgenstern avec David et Lise furent parmi les s’engageait sous le tunnel, à l’extrémité du quai.
premiers à partir. Je connaissais le jour de leur Une dernière stridence.
départ, j’aurais voulu prendre congé de Lise. Ma mère m’avait enseigné la discrétion, il fallait savoir rester à sa place. La reconnaissance ne wagon s’enfonçait dans le noir. Et le chien lancé justifiait pas ma présence sur le quai où Lise à sa poursuite a disparu sous le tunnel.
m’avait amenée une vie avant. Et cependant, je Ils étaient nombreux ceux qui partaient cet Quand la vapeur s’est dissipée, le dernier