ucune rue de Jérusalem ne porte le nom de Moses Mendelssohn1. Ce symbole indique le manque d’intérêt actuel pour le mentor des lumières juives, la Haskala. La traduction en hébreu de son grand livre, Jérusalem ou pouvoir religieux et judaïsme, est aujourd’hui introuvable et difficilement lisible2 alors qu’il est disponible dans toutes les langues européennes.
Mendelssohn est aussi à l’origine d’une grande aventure intellectuelle et sociale, celle du judaïsme allemand, décimé par notre siècle en Europe mais dont il ne serait pas difficile de montrer l’importance actuelle tant aux USA qu’en Israël.
Il n’est pas impossible qu’une des pièces manquantes de la pensée juive actuelle soit précisément ce geste philosophique que furent les lumières juives alors que plus personne - ou presque - ne remet en question leur grande victoire, à savoir l’Emancipation. On dispose aujourd’hui en France de deux ouvrages récents qui sont une excellente présentation d’une vie singulière et d’une pensée féconde3.
Né en 1729 à Dessau - la même année que Lessing qui l’immortalisera dans Nathan le Sage en 1779 - il meurt à Berlin en 1786, quelques mois avant son roi, Frédéric II, philosophe éclairé mais très peu judéophile. L’action de Mendelssohn est inséparable du climat spirituel et des réalités économiques de la Prusse qui devient à cette époque un état moderne anticipant de sa grandeur du XIXe siècle. Berlin, où Mendelssohn arrive en 1743, est une capitale multiculturelle dans laquelle les huguenots apportent une fermentation d’humanisme et imposent, par leur présence même, la tolérance.
Critique littéraire redouté, philosophe reconnu par ses pairs - dont Kant - penseur religieux, on a peine à croire en travaillant sur l’édition complète de ses oeuvres en cours d’achèvement en Allemagne (plus de 30 volumes) que l’allemand n’était pas sa langue maternelle et qu’il dut l’apprendre comme il le fit pour le français, le latin, l’anglais et le grec. Fils d’un obscur Sofer, élevé au Heder, il découvre très tôt Maimonide et annote le Guide des égarés.
Il lançe une des premières revues en hébreu, Koheleth Moussar avant de commencer une carrière de philosophe, dans le sillage de Leibniz, marqué par les grands succès que furent les Dialogues philosophiques (1755), le Phédon (1767) et les Heures Matinales (1783). Son A
Pl i ll °7 Hi P i 98 99 la classe de philosophie spéculative de de l’Académie de Berlin en 1763 devant Kant, à l’époque jeune professeur à Königsberg, qui se contenta d’un accessit. C’est l’époque où il recevra, enfin, le “privilège” de résider à Berlin grâce à l’éloquent Marquis d’Argens, grand ami du roi et académicien: “Un philosophe mauvais catholique supplie un philosophe mauvais protestant de donner le privilège à un philosophe mauvais juif.
Il y a dans tout ceci trop de philosophie pour que la raison ne soit pas du côté de la demande”.
L’ondoyant marquis aura gain de cause et le 29 octobre 1763 Mendelssohn, qui a longtemps signé simplement “le fils de Mendel”, deviendra sujet prussien tout en restant juif orthodoxe!
Sa correspondance - on a conservé autour de 800 lettres - le montre en dialogue avec les têtes pensantes de son époque. Après avoir résisté victorieusement à une demande de conversion en 1769, due au pasteur suisse mais exalté, Lavater, il met en chantier diverses traductions de l’écriture sainte. Les Psaumes en allemand (1783) et surtout le Pentateuque Sefer Netivot ha Schalom (1780-1783), en hochdeutsch, mais avec des caractères hébraïques, cinq magnifiques volumes flanqués d’un commentaire en hébreu, le Biour, parfaitement traditionnel et....très peu étudié jusqu’à aujourd’hui.
Son maitre-livre, Jérusalem, ne contient rien de moins que la charte du judaïsme moderne orthodoxie et orthopraxie, plaidant pour la séparation de l’état et de la religion et pronant une tolérance presque générale. Kant ne s’y est d’ailleurs pas trompé qui en avait “admiré la pénétration, la subtilité et l’intelligence”.
Il ajouta “je considère ce livre comme la proclamation d’une grande réforme - certes lente dans son instauration et son progrès - qui ne concernera pas seulement votre nation mais d’autres aussi. Vous avez su concilier votre religion avec une liberté de conscience telle qu’on ne l’aurait cru possible de sa part, et dont nulle autre ne peut se vanter. Vous avez en même temps exposé la nécessité d’une liberté de conscience illimitée à l’égard de toute religion, d’une manière si approfondie et si claire que de notre côté aussi, l’Eglise devra enfin se demander comment purifier sa religion de tout ce qui peut opprimer la conscience ou peser sur elle”.
Le nerf de la preuve mendelssohnienne est le suivant: “Le judaïsme ne se glorifie d’aucune révélation exclusive de vérités éternelles indispensables au bonheur; il n’est pas une religion révélée dans le sens où on a l’habitude de prendre ce terme. Une religion révélée est une chose, une législation révêlée en est une autre”.4 Autrement dit le judaïsme ne connait d’abord, dans un premier temps, que les vérités de la raison partagées par tous ; ensuite, les commandements de la Tora ne concernent que les juifs ; ils sont bien évidemment intangibles, et s’ajoutent en un héritage spécial et sacré.
Libre de ses opinions, n'étant assujetti à aucun credo philosophique, le juif pouvait donc parfaitement s’intégrer à l’Europe moderne en restant lui même. “La voix qui se fit entendre sur le Sinaï en ce grand jour ne disait pas: ‘Je suis l’Eternel ton Dieu, l’être nécessaire et autonome qui est toute puissance et omniscience, celui qui récempense les hommes selon leurs actes dans une vie future’”. Dans ce cas en effet commente Mendelssohn, ce serait seulement alors “la religion humaine universelle, non du judaïsme” Le Juif n’a donc rien à sacrifier, sa religion et même sa culture ne font pas nombre avec la modernité. Bien sur l’univers mental de Mendelssohn est celui de l’harmonie de la foi et de la raison, l’univers d’avant la Révolution Française et d’avant la Critique de la Raison pure de Kant. Loin de prôner l’assimilation sans reste comme l’on affirmé ses détracteurs et même certains de ses propres enfants, il pensait offrir avec ce judaïsme éclairé précisément une garantie contre le double pêché de dissolution et de ghettoïsation.
Sa réflexion sur l’émancipation des juifs accompagna celle du haut fonctionnaire prussien Christian Wilhelm Dohm dont la Réforme politique des juifs (1781) fut très vite traduite en français (1782) puis augmentée d’un second volume (1783). Lu par Malesherbe, pillé par Mirabeau - premier biographe français de Mendelssohn - cet ouvrage fut une des bases de discussion de la politique juive de la Révolution Française. Mendelssohn est même intervenu dans la traduction française pour limiter l’importance version allemande de la Justice pour les Juifs de Menasseh Ben Israël5. Il y développe ses propres thèses, reprises en détail dans Jérusalem, sur la séparation de l’Etat et de la Religion. Toujours enclin à saluer la culture du Talmud et des rabbins, il entendait limiter l’exorbitant pouvoir civil et social de ces derniers.
Il est frappant de constater que toutes les composantes du judaïsme allemand ultérieur tentèrent de s’en réclamer durant le XIXe siècle.
Personne n’a remis en cause son apologie de l’apprentissage de la langue de la communauté dans laquelle on veut vivre, ni l’acceptation de ses règles politiques et encore moins son respect des autres confessions Nous sommes bien donc en présence d’un grand penseur de l’humanisme juif, soucieux du judaïsme comme de la culture d’autrui et dont l’usage de la raison éclairée protège contre tous les débordements de l’irrationnel et du chauvinisme.
Moses Mendelssohn, Yerouchalayim: Ktavim al ha Yahadout. Ramat Gan 1977, intr.
N.Rotenstreich.
- ↩ Renée Neher Bernheim, Une rue, un nom, la mémoire d’Israël. Jérusalem 1997, p.116. Il est honoré par une rue à Tel Aviv, Beer Sheva et Holon. 2
- ↩ David Sorkin, Moses Mendelssohn. Un penseur juif à l’ère des Lumières. Tr. angl. Flore Abergel, Paris 1996; Maurice Ruben Hayoun, Moses Mendelssohn, Paris 1997 (que sais-je ? 32O2).
- ↩ Nous citons notre traduction, parue en 1982 avec une superbe préface d’Emmanuel Lévinas.
- ↩ Menasseh ben Israël, Justice pour les juifs (or.1655), intr. tr. notes de Lionel Ifrah, Paris 1996. Il existe une réédition du texte de Dohm (Stock 1984).