Qu'importe, j'en prends le risque.
Il y a des mots, comme ça, quand ils croisent votre route, qui vous donnent le sentiment d'être évidents et clairs. On en soupçonne le sens général, en dépit ou même à cause de leur aspect un peu savant, et puis, une fois la porte ouverte… Diglossie, par exemple. Bien sûr, le préfixe "di" impliquant la notion de double, associé à la racine grecque "glôssa", le sens était on ne peut plus évident : il s'agissait de deux langues. Mais, comment dire, cette évidence-là était trop simple, elle ne reflétait pas l'étonnant bain linguistique dans lequel mon enfance avait barboté. J'ai cherché, questionné autour de moi, bref, j'ai ouvert le Grand Robert, édition en sept volumes de 1973. Je n'y ai pas trouvé le mot diglossie. Je me suis rabattu sur le plus modeste, encore qu'encyclopédique Grand Dictionnaire Hachette de 1994, et là, j'ai pu lire : " Diglossie : n. f. Etat d'un groupe humain ou d'une personne qui pratique deux langues de niveaux socioculturels différents. La diglossie des Arabes qui emploient l'arabe littéraire et l'arabe parlé. La diglossie du Breton qui parle le français à l'extérieur et le breton en famille. " Mais ma diglossie à moi ne trouvait pas son compte dans cette brève définition. Deux langues, oui, et la même pourtant. Deux langues, parlées tour à tour, et parfois en même temps. Deux langues séparées et mêlées dans la même bouche comme les éléments différents d'un mets délectable, deux langues à qui il arrivait même de croiser leur syntaxe. Deux langues différentes qui s'épouseraient pour en former une troisième ? C'était quoi ? Du chapardage ? Des emprunts ? Ah ! J'étais bien J
évidence : le concept minoritaire n'est jamais simple en société. Mais quand ce concept a nom judéité, alors là, nous entrons dans une grandiose complexification des êtres et des choses. Deux langues côte-à-côte qui en forment une troisième ! Et qui donc parlait trois langues à la fois ? Dépassé, mon gros dictionnaire ! Ma diglossie à moi était une triglossie.
Bref, deux langues comme deux voisines de palier, dont l'une aurait plus de revenus, plus de moyens que l'autre, et l'afficherait avec quelque ostentation. Deux langues utilisées en des lieux et à des moments différents. Mais utilisées.
Je me souviens donc.
Ma mère avait déposé sur la table recouverte d'une toile cirée à fleurettes rouges et bleues, ou à carreaux, je ne sais plus, le faitout brûlant dans introduit sa recomposition d'un temps et d'un univers engloutis, me reviennent aussi à la bouche. A la langue, aurait suggéré Jacques Lacan qui, étant précis, savait de quoi et avec quoi il parlait. Je me souviens : trois mots de la langue française pour dire qu'une autre langue, une locataire aimable et souriante, était venue habiter la maison, sans la déranger tout en la dérangeant. Ou bien, était-ce peut-être l'inverse, le français locataire de l'arabe ? Non, non, je dois me tromper. Le français était investi de la puissance de l'écrit, de l'instruction, de la sacrosainte culture dispensée par ce que les Anglais appellent "l'establishment", le français avait pour lui d'être la langue officielle de l'appareil d'état. Il était donc revalorisé par l'école, la justice, l'information dans les journaux, à la radio ou à la télévision. C'était lui qui acceptait de goûter du bout de la langue à la langue de la rue, la langue des plaisanteries ou des disputes, la langue des gros mots ou de la cuisine, la langue de la colère tonitruante ou de la tendresse chuchotée.
vermicelles et de menthe fraîche odorante, fumait merveilleusement, et déjà délicieusement. Je dis déjà, parce que l'œil, devançant la langue, sait aussi goûter et apprécier. Aujourd'hui, parler en plein Paris d'une soupe qui fume délicieusement sur la table, ne suscite pas du tout les images que l'enfant de 10 ans que j'étais avait devant les yeux. Je veux, là encore, parler des images verbales.
En France, écrire "une soupe fume délicieusement sur la table ", va déclencher toute une série de lieux communs qui vont de la soupe paysanne épaisse et rassurante prise au milieu de la grande salle de ferme dans de grands bols en faïence bleue, à la soupe familiale et citadine regroupant autour de la table ronde, sous la lumière vespérale de la lampe, une famille de quatre personnes, le père, la mère, le fils et la fille. Et il y a une serviette pour chacun, et les cuillers tintent joliment sur la porcelaine des assiettes assorties. Je force le trait pour atteindre volontairement à l'imagerie d'Epinal qui reste pour moi la forme noble du lieu commun.
La soupe dont je parle… allons, passez-moi le droit de transgresser monstrueusement la vénérable grammaire française, et laissez-moi dire : la soupe que je parle, non pas pour je ne sais quelle coquetterie folklorique gratuite, mais pour exprimer le fait, aujourd'hui qui m'habite, que cette soupe-là était entrée dans mon langage d'alors avant même peut-être que d'être passée sur ma langue. La soupe que je parle, donc, mon esprit, non pas le mot "soupe", mais le mot "djaerè", que je tente, comme je peux, de transcrire phonétiquement avec des lettres latines.
Et le mot "djaerè", pour moi, contenait des tomates, bien sûr, mais aussi de la menthe, mais aussi des petites choses vertes et rouges dont j'ignorais le nom et qui embaumaient mon âme, mais aussi du chaud pour combattre ce froid venu des Hauts Plateaux, mais aussi ces hivers ennemis de nos maisons incertaines, mais aussi toute ma ville de pierre et de gorge profonde, plus propice aux brûlures de l'août algérien qu'aux rigueurs des décembres dont elle était pourtant coutumière. " Passe-moi ton assiette, mon fils ! " Ma mère n'avait pas vraiment prononcé ces mots-là. Elle avait dit à peu près … Non, je triche, elle avait dit exactement : " Arténé s'ranetec, mon fils ! ", phrase dans laquelle les mots "passe-moi ton assiette" avaient été dits en arabe, et les mots "mon fils", en français.
Mais moi, j'avais entendu ( et bien sûr, cela veut dire en même temps "écouté" et "compris" ) : " Passe-moi ton assiette, mon fils ! ", exactement dans une seule langue, la langue de mon enfance. Pour moi, c'était comme si ma mère n'avait parlé qu'en arabe. Pour moi, c'était comme si ma mère n'avait parlé qu'en français.
Et l'enfant que j'étais ne songeait même pas à démêler une langue de l'autre. Mieux, je ne me rendais même pas compte que deux langues
femme analphabète, que je préférais qualifier pudiquement d'illettrée, et pour laquelle, compte tenu de sa mélancolie et de son amertume de ne pouvoir accéder au savoir véritable, ( croyait-elle, parce qu'en réalité, elle confondait savoir et instruction ), pour laquelle, dis-je, j'avais inventé en mon for intérieur le néologisme "ellettriste ".
Je me souviens donc.
C'était jour de marché sur la place Négrier.
Ne riez pas, c'était vraiment le nom de cette place, même si, aujourd'hui, je ne suis plus très sûr de l'orthographe esclavagiste du mot.
J'accompagnais ma mère pour l'aider à porter son couffin chargé de tous ses achats. La place bruissait de ces appels croisés, ces rires, ces injonctions, ces invites, qui drainaient le chaland vers les étals multicolores. Les femmes passaient lentement, certaines lourdement, entre les monticules de fruits et de légumes. " Haya, lardjouz, approche ! Aye dji tchouf mes tomates ! " Là encore, l'enfant que j'étais ne songeait pas à "entendre" le français plutôt que l'arabe. Les mots étaient pour moi tout naturellement intriqués comme les tas d'oranges ou de tomates sur les étals devant lesquels je passais. Aujourd'hui, pour être "entendu", je suis obligé de traduire : " Allez, grand-mère, approche ! Viens voir mes tomates ! " Pourquoi suis-je obligé de traduire ? En premier lieu, parce que je tente d'écrire cette cinquante ans, que parlée, et ce n'est donc pas un hasard si j'ai utilisé le mot "entendu" plutôt que "compris". D'ailleurs, parler, n'est-ce pas le maître-mot pour n'importe quelle langue ? Il me faut donc l'écrire, dis-je, pour la mettre sous les yeux de tous ceux qui ne peuvent plus l'entendre.
En second lieu, je suis obligé de traduire parce que je tente de maintenir une écoute de cette langue. Tentative, bien sûr, aussi dérisoire que désespérée, puisque l'écoute implique bien évidemment l'auditeur. Or, en ce qui concerne ma diglossie, il y a comme une perte, comme une hémorragie objective, parce qu'historique, d'auditeurs. Je voudrais essayer d'analyser l'étiologie et la nature de cette hémorragie.
Pour qu'une langue reste vivante, il faut et parfois il suffit qu'elle soit parlée par toutes les couches sociales d'une société, mieux, par toutes les classes d'âge de cette société.
Or, que s'est-il passé et que se passe-t-il pour cette langue de mon enfance ? Les deux groupes humains qui ont contribué à la forger se sont séparés, exactement comme se séparent les époux dans un divorce. Ce n'est pas le lieu, ici, d'expliciter les causes de ce divorce. Encore que… La guerre d'Algérie, inéluctable produit d'une situation historique mise en place au beau milieu du 19ème siècle, et devenue une situation politique obsolète au milieu du 20ème, la guerre a déferlé sur mon pays, sur mon enfance, sur ma mémoire, sur mes amis, fauchant des pans entiers, bien qu'inégaux de la population. Les
hommes, des femmes ou des enfants. Il y a aussi ces morts qu'on n'enterre pas, des morts sans cadavres, si je puis dire : les mots. Car les mots meurent aussi. Ils meurent de n'être plus échangés, d'avoir quitté leur quartier, leur maison ou leurs vêtements. Ils le font avec modestie, ils ne veulent pas déranger, et bientôt, ils ne dérangent plus. Simplement, ils ont pris tout leur temps pour mourir.
On parle encore le français en Algérie, on l'écrit, on le lit, mais comment dire, l'Histoire a fait en sorte qu'il est peu à peu en train de devenir une langue étrangère pour ce pays. Une langue étrangère à ce pays.
La récente proclamation de l'arabisation, c'est à dire de l'utilisation de l'arabe comme langue unique dans l'Administration, l'Information, l'Education, etc… a pourtant été ressentie comme un coup de tonnerre dans la population du pays. Ce décret ne peut pas, j'en suis sûr, avoir constaté et entériné un état de fait. Il ne fait qu'installer, pour les besoins d'une logistique politique, un monolithisme linguistique dont, fatalement, les fruits ne pourront être qu'un appauvrissement sémantique et culturel.
Je me souviens donc.
Aziz. C'était un de mes condisciples au lycée, un garçon aussi doué que paresseux, qui allait devenir, par la suite, l'un de mes meilleurs amis algériens. Je me souviens de l'histoire d'une gifle retentissante qu'il avait reçue. Pour apprécier d'Aziz était un notable, un riche bachagha, petit propriétaire terrien investi d'une partie du pouvoir colonial, et qui, de ce fait, révérait tout ce qui, à ses yeux, relevait de la culture française.
Voilà mon ami Aziz qui rentre du lycée avec une note désastreuse obtenue à ce qu'on nommait à l'époque ( nous sommes en 1946 ou 1947 ), une composition de français. Son père lui demande ce qu'il a fait. Aziz, croyant sans doute masquer ou atténuer la gravité de son échec en utilisant le langage de la rue, lui répond : " Ou Allah, ya Baba, manquèt'ha complètement ! " ( Sur Dieu, mon père, je l'ai totalement manquée ! ) Le vieux bachagah, làdessus, le gifle à toute volée en clamant : " Cette gifle, ce n'est pas parce que tu as raté ta composition, c'est parce que tu ne me l'as pas annoncé en bon français ! " Ce n'est pas seulement pour sa drôlerie folklorique que je rapporte ici cette anecdote qui a traversé un demi-siècle de ma mémoire. C'est parce qu'elle me permet de montrer de quelle incroyable façon le français et l'arabe pouvaient à l'époque se mélanger. En effet, dans la phrase "Ou Allah, ya Baba, manquèt'ha complètement ! " les mots Ou Allah, ya Baba, sont de l'arabe et signifient tout bonnement : sur Dieu, mon père !
Mais le lecteur français aura vaguement entendu dans les mots qui suivent manquèt'ha , une consonance, une racine française. Bien sûr, il s'agit là du verbe français "manquer", que mon ami Aziz a inconsciemment conjugué en se
adjoignant pour complément d'objet direct le pronom arabe "ha ", pronom relatif au mot "composition".
Voici donc deux langues si intimement mêlées que non seulement leurs mots se sont modifiés au plan sémantique, mais que la syntaxe de l'une a violé l'orthographe de l'autre pour lui faire un enfant totalement nouveau : manquèt'ha. Je me souviens donc.
C'est un petit matin d'été. Un de ces merveilleux petits matins où tout est neuf, la lumière, les bruits menus de la ville qui s'éveille, les pensées qui vous viennent, un de ces petits matins d'Algérie où il est tout à fait normal d'être éveillé à 5 heures ou 5 heures et demi, et déjà, l'odeur du petit café noir chante dans la maison. Un murmure, pourtant. C'est mon père, enveloppé de son taleth, le bras saucissonné dans ses téfiline, qui a commencé sa prière du matin. J'entends le silence respectueux de ma mère. Je veux dire, j'entends le tintement de la petite cuiller sur la porcelaine de la tasse.
Mon père doit avoir maintenant terminé sa prière, il déroule ses petites bandelettes noires, replie son taleth fatigué, tandis que ma mère lui parle. Elle lui parle en arabe, cet arabe dont la prononciation, et parfois le vocabulaire, ne sont pas ceux des Arabes de la ville. De loin en loin, un mot d'hébreu se glisse dans son langage, dont ma mère ne sait absolument pas qu'il est de directement issus de la religion, comme Adonaï ou Yéroushalaïm. Ceux-là, elle sait bien qu'ils appartiennent à la Torah ( qu'elle prononce " Tchorra" ), elle sait bien qu'ils relèvent de cette langue aux mille petites lettres touffues comme des broussailles à laquelle elle n'a pas non plus accès. Mais par exemple, le mot hébreu brahra ( la prière ), je suis sûr, aujourd'hui encore, qu'elle l'utilisait comme un mot appartenant en toute simplicité à la langue arabe.
Elle parle donc, ma mère, elle parle dans ce judéo-arabe dont les dentales sont adoucies, écrasées, à croire que, là aussi, les Juifs veulent dédramatiser les choses de la vie, arrondissant les angles des vocables trop rugueux, inversant même les genres pour ce qui est des pronoms personnels possessifs, ce qui, curieusement, donne un "ta" féminin là où il aurait fallu un "ton". Mais bien sûr, il m'est impossible de rendre vraiment compte de ces inversions en utilisant leur traduction française. C'est une langue dans laquelle les Juifs font des fautes de syntaxe grossières, mais ce sont, comment dire, des fautes qui leur appartiennent, comme s'ils voulaient inscrire leur spécificité dans ces manques, ces trébuchements, et il serait, je crois, souhaitable qu'une étude psychanalytique soit faite des blessures, volontaires ou non, faites à ces langues d'accueil par la culture juive. Ce n'est pas innocemment que j'ai utilisé les mots manques et trébuchements.
mots français s'introduisent parfois, comme à son insu, dans le discours de ma mère. Ce sont alors des mots d'un français déformé, comme adapté à la langue arabe, et j'ai su, plus tard, que je pouvais dire : comme adopté par la langue arabe. Elle va dire, par exemple : liom, lèouled y roho fel chkola bel l'manteau, ken el berd. Je traduis : aujourd'hui, les enfants (doivent) aller à l'école avec leur manteau, il fait froid.. Dans cette phrase, le mot chkola n'est rien d'autre que le mot "école" déformé par la prononciation arabe, et, en quelque sorte, intégré à la langue arabe. D'autre part, le mot "manteau", lui, parfaitement français, est assorti du préfixe arabe bel l' qui signifie "avec le". Ça y est, ma triglossie est en place.
Trois langues d'un coup ! Et chez une analphabète de surcroît ! C'est vrai qu'il me faut nuancer mon affirmation. Il ne s'agissait pas, bien sûr, de trois langues distinctes et totalement autonomes l'une par rapport aux autres. Il s'agissait d'enfants linguistiques, nés de ces mariages issus des frottements, des dissensions, des amours et des haines qui font le tissu de la vie quotidienne, dans un pays où, ô merveille ! la société n'était ni monolithique, ni univoque.
De la richesse, donc.
En effet, ce que j'appelle ma diglossie était, je m'en avise aujourd'hui, une véritable richesse naturelle. Au sens propre, la langue, (les langues) de mon enfance était (étaient) une langue vivante, une langue de la vie, en ce sens des maisons, sans avoir besoin du vecteur du livre ou du stylo. C'était une personne familière, une amie qui vous donnait l'accolade aussi bien qu'un conseil pratique, un outil usé aux bons endroits, là où la main du plus grand nombre avait laissé des traces. Mais c'était surtout une passerelle entre deux langues qui cohabitaient sans se parler vraiment, comme il arrive à certains voisins d'un même immeuble de s'ignorer tout en empruntant le même escalier ou le même ascenseur. Le lycéen que j'étais, confronté aux versions grecques ou latines, avait ainsi très vite compris la différence qu'il y avait entre les langues mortes et les langues vivantes.
Ma mère, qui ne faisait que balbutier le français, avait quand même accès au sens général de cette langue. Il nous suffisait, lorsque nous lui parlions, d'introduire subrepticement dans la phrase deux ou trois mots d'arabe qui éclairaient pour elle sa relative obscurité. L'inverse, bien sûr, était tout aussi fréquent. Il n'était pas rare, par exemple, qu'un commerçant s'exprimât totalement en arabe, tout en laissant traîner, ça et là, dans son discours, des vocables français d'autant plus compréhensibles qu'ils étaient, comme on vient de le voir, soit déclinés, soit conjugués, selon la syntaxe arabe.
Cette richesse, faite autant d'adoptions que d'adaptations, se retrouve, je le sais dans beaucoup de langues dans ce vaste monde. Les mots sandwich ou bistro en attestent en ce qui concerne la présence de l'anglais ou du russe dans
voyagent, s'égarent, se retrouvent, mais entre temps, ils se sont habillés des vêtements rencontrés sur la route. Ils ont pris autre forme comme on prend une épouse dans la vie, et pas toujours pour la vie. La richesse de toute langue réside dans ce mortier, ce melting pot dans lequel peu importe qu'une langue minoritaire existe à côté d'une langue majoritaire, pourvu qu'elle soit parlée. Seulement, voilà, la langue minoritaire meurt d'autant plus vite qu'il y a de moins en moins de gens qui la parlent.
La langue de ma mère est morte, parce qu'elle a perdu le territoire où elle fleurissait. Languepasserelle, langue hybride, elle est morte d'avoir égaré le protagoniste principal à qui elle s'adressait. Cette langue, exclusivement parlée, était, au sens propre, une langue à portée de compte, réduite au périmètre physique de ceux qui s'en servaient. Elle devait disparaître autant avec ceux qui la parlaient qu'avec ceux qui l'entendaient.
Il reste que ma mère m'a légué, au travers de cette disparition même, une vérité immense et qui a fondé toute ma vie. Cette vérité, je l'ai lue plus tard, oh ! tellement plus tard ( et parfois, trop tard ), sous la plume d'un grand philosophe, et pourquoi devrais-je me retenir d'associer le nom de ma mère à celui d'Heidegger ? Quelque part, Heidegger a écrit avec des mots ce que ma mère l' "elletriste" m'a appris en existant : " le langage est la demeure de l'être. " Ce n'est ni le ridicule, ni la pathologie cardiaque qui ont tué ma mère. C'est l'Histoire.