par Henri Raczymow E n 1980, à Rome, je fis connaissance suspects de la moindre complaisance à l'égard du d'une famille juive soviétique en tansit communisme. Leur histoire m'était relativement vers l'Australie. J'allais un jour leur étrangère. Pourtant, je ne pus ne pas être frappé rendre visite dans le modeste appartement qu'elle par l'étrange analogie entre ce qu'il me disait et occupait. Il y avait là un couple d'une ce que j'avais constaté chez moi, ici, en France.

quarantaine d'années, deux adolescents et une En somme, sous des cieux différents, nous grand-mère. Devant le thé et les petits gâteaux, avions assisté au même processus. Les Juifs nous tentâmes tant bien que mal de avaient abandonné le yiddish pour embrasser les communiquer, en anglais, langue que parlait un valeurs de ce qui leur apparaissait comme la peu la fille aînée. Ce qui m'a frappé aussitôt, ce modernité. En France, aux États-Unis, en Union furent les raisons extrêmement ténues de leur soviétique... puis en Israël, et cela, semble-t-il, émigration d'URSS. La femme était pianiste et indépendamment des idéologies, fussent-elles les professeur de russe, le père mécanicien.

plus coercitives. Au risque de choquer les uns ou Retrouveraient-ils du travail au pays des les autres, je crois que Staline n'est pas pour kangourous, dans ce pays que j'imaginais comme grand-chose dans l'extinction du yiddish en un farwest impitoyable ?

Et comment URSS, en l'espace de deux générations. Car il apprendraient-ils cette langue nouvelle ? Ils s'est passé la même chose ailleurs, sans Staline.

étaient angoissés. Ils partaient surtout pour leurs La Shoah, dira-t-on ? Mais les Juifs américains enfants, disaient-ils. Nous en vînmes à parler du qui ne l'ont pas connue ? Par ailleurs, le yiddish yiddish. Seule la grand-mère le parlait. Les est la langue du shtetl. Comme l'ont montré parents n'en comprenaient que quelques mots, les maints travaux savants, cette structure de vie enfants plus aucun. Le père m'expliqua qu'avec la traditionnelle, bien avant la Shoah, était Révolution de 1917, la jeunesse juive se largement en voie de décomposition. Et, bien détourna massivement de cette langue du ghetto, avant la Shoah, la jeune génération embrassait de de la misère... C'était en russe que se faisait la plus en plus la langue polonaise. Il se passait en Révolution. C'était le russe, la langue de Pologne même, avant la guerre, ce qui avait l'espoir. Ces braves gens n'étaient certes pas cours en France et ailleurs : les grands-parents

les enfants l'ânonnaient. Restent que la Shoah a fait disparaître des millions de yiddishophones.

Mais je crois que le processus que je décris était largement en route, et que sans le Khurbn, les choses eussent été simplement différées : le yiddish, au mieux, aurait gagné une génération supplémentaire.

J'ai eu l'immense privilège, enfant, d'avoir connu mes grands-parents maternels.

Plus encore : d'avoir en grande partie vécu avec eux, rue Bisson, à Belleville. Leur fils aîné, Henri (Heinz, Hershl) avait "disparu", quelque part entre Auschwitz et Majdanek, et mes parents ne gagnaient pas leur vie. Mon père s'investissait dans le militantisme (il était communiste), et c'était bien plus important que la confection de canadiennes. (Parenthèse : Je me réfère là encore à des travaux savants : le militantisme communiste des Juifs comme mes parents, avant et après la guerre, est encore une façon de quitter le "ghetto", le particularisme, et de rejoindre l'universel de la lutte des classes.) Bref, je suppose que d'une certaine façon pour mes grands-parents, j'ai remplacé leur Henri à eux.

(Il y aurait beaucoup à dire sur ce "j'ai remplacé", qui est loin d'aller de soi.) Et mes parents étaient trop heureux de se décharger sur eux de la tâche de guider mes premiers pas.

Et ma langue ? J'y viens. Mais la langue n'est pas abstraite. Pas abstraite du reste : la sociabilité, l'histoire, la géographie, les survie dans des temps durs comme la pierre.

D'une certaine façon, ma langue maternelle est le yiddish : c'est dans cette langue que nous parlions, mes grands-parents et moi. Après coup, je dirai que ce devait être, ce yiddish-là, une langue éminemment bâtarde. D'abord, parce que les Dawidowicz n'étaient pas, loin s'en faut, des gens lettrés. Simon savait lire (il lisait la Naïè Pressè ; quand nous allions, tous les jeudis, jour de congé scolaire, déjeuner chez eux, il en faisait la lecture à haute voix à mon père) ; je crois que Matl était analphabète ; en tout cas, je ne l'ai jamais vue lire quoi que ce fût. Langue bâtarde aussi parce que devaient s'y mêler un grand nombre de mots français yiddishisés. Par exemple (j'ai repris certains de ces mots dans Contes d'exil et d'oubli, Gallimard, 1979) : la conciergkè, la valiskè, la cousinekè, le chmindferkè, une prostitoutkè... Il est d'ailleurs probable que ces mots existaient déjà en polonais et en yiddish par contamination du français, prestigieux alors dans ces obscures contrées avides de Lumières. Par exemple, en polonais on appelait une courte robe de chambre un bonjourké.

Mots de mes parents : la Khavèlayè, le prince de Flaskédrigué, kratznpipik, un lobous, un ganef, kratz os der teler, in der mol arin,...

A propos des mots déformés : Michéa Jacobi (Notre yiddish, un abécédaire, Climats, 1989) "oeuvre de la mémoire auditive" : c'est ainsi qu'il note : "Roïsserour'm", déformation de Groyser

tête. Le même Jacobi, graveur à Marseille, savoir, mes parents, qui parlaient mal le yiddish raconte l'anecdote suivante. Enfant, il étudiait (ils étaient passés par l'école de la République), l'allemand au collège. "Un jour, je proposais à ignoraient qu'ils formulaient souvent des phrases mon professeur d'appeler l'orange, marantz ; il ne en français selon une structure syntaxique comprit pas d'où venait ce vocable et, tout yiddish. Un minuscule exemple : au lieu de dire : honteux, je ne risquais pas de le renseigner." J'ai "Viens tout de suite", on disait : "Viens, déjà!", ce genre de souvenirs vagues, et vaguement ce qui est le calque de "Kim shoyn!" Nul, honteux. Pire encore, ce n'était pas à propos de évidemment, ne le remarquait, ni eux, ni moi, ni l'allemand que je n'ai pas étudié, mais bien du les autres. français. Nous devons être quelques-uns à partager cette honte : croire qu'un mot yiddish inverse, et elle n'était pas moins pénible. Je était du français, signalant par là notre étrangeté, séjournais un été dans une colonie de vacances notre statut d'alien. Mais ça révèle aussi ce qu'il d'obédience bundiste. Mes parents un jour en était de notre langue. Peut-être que les enfants vinrent me voir. Ils parlèrent avec le directeur de élevés dans deux langues connaissent ce genre de la colo, Kiwa Wajsbrot, qui devait devenir mésaventures. bibliothécaire de Medem. Or, leur yiddish était Pour dire les choses de façon globale, mes tellement différent que mes parents avaient un grands-parents me parlaient yiddish avec bon peu de mal à suivre. L'un, Kiwa, était un lettré nombre de mots français intégrés dans cette langue, sachant évidemment la lire et morphologiquement et syntaxiquement dans leur l'écrire ; son yiddish était litvak ; le yiddish de langue si bien que j'ignorais que c'était des mots mes parents, en revanche, était polonais (ou de la langue de Molière. Et mes parents me galicien) et surtout, il était phonétique, transmis parlaient en français avec des mots yiddish de de façon purement orale, certes par des même intégrés au système du français. Par yiddishophones, mais qui n'avaient jamais lu un exemple, on disait : "C'est bon, le khalè." On ne seul livre dans leur propre langue. Il s'agissait disait pas : "C'est bon, du pain tressé qui a le bien de la même langue, mais c'était un peu goût et la consistance de la brioche et qu'on comme, j'imagine, le dialogue quasi impossible manche à shabbat." On ne disait pas davantage entre un habitant de Marrakech et un habitant de "de la khala ". On disait du khalè, par analogie Bagdad qui tenteraient de communiquer dans la avec du pain. Si bien que pour moi, khalè, c'était langue arabe : ils ne se comprendraient pas.

un mot français. Et tant d'autres mots. D'où une Quelques-uns de mes camarades me firent la grande confusion dans mon rapport à la langue.

remarque étonnée, qu'à tort ou à raison je sentais La honte pouvait se manifester dans le sens

parlaient même pas le yiddish! Là encore, j'étais un alien.

C'est très lentement que je me suis sorti de ce magma. On dit du yiddish que c'est une langue de fusion; ma langue fondamentale relève plutôt de la confusion. C'est assez tard que j'ai voulu acquérir le "bon français" (expression parentale).

Adolescent, je lisais, mettons une page de Rousseau, et je me disais que tout ce que j'espérais au monde était qu'il me soit donné, un jour, d'être en mesure d'écrire une page aussi belle.

Il y a la langue, mais aussi la littérature. Je découvris tardivement la littérature yiddish (en traduction française). Il existait déjà du Shalom- Aleikhem traduit (ou adapté ?) par Edmond Fleg qui me paraissait insupportable, folklorisant à l'extrême. C'est à la fin des années 70, alors que j'avais le projet encore vague de parler d'une Pologne juive de moi inconnue sinon par bribes, que je découvris la traduction de Joseph Gottfarstein de récits hassidiques de I.L. Peretz, réunis sous le titre de Métamorphose d'une mélodie. Ce fut une révélation. J'eus le sentiment de rencontrer là ma vraie patrie littéraire (et affective). Surtout, j'y découvris que l'écriture pouvait fonctionner comme la langue, selon la grammaire générative de Chomsky : par emboîtement et enchâssement. Avec des bribes, on pouvait construire des récits, de même qu'avec un syntagme nominal et un syntagme verbal, on pouvait construire une phrase, pas Comme quoi, langue et écriture ont partie liée.

On s'en doutait, remarquez. Je lus plus tard de nouvelles traductions de Sholem-Aleikhem, et j'y découvris encore autre chose, ce qu'en termes savants on peut appeler le système dialogique. Il s'agit d'un certain rapport entre le narrateur et son lecteur, rapport de connivence, avec maints clins d'oeil parfois appuyés, qu'on trouve dans la littérature picaresque, chez Cervantès le premier, mais aussi chez les Anglais et Français du XVIIIè. La spécificité yiddish, là-dedans, c'est l'ironie et l'auto-ironie. Le locuteur romanesque, chez Mendélè Mokher Sforim (Fishké le boiteux, Les voyages de Benjamin III, etc.), chez Sholem-Aleikhem, c'est une façon de dire au lecteur : "Allez, vous êtes bien comme moi, qu'auriez-vous fait à ma place ? je suis sûr que vous me comprenez, nous sommes faits du même bois, ne me racontez pas d'histoires, pour qui vous prenez-vous pour me juger ? vous vous croyez supérieur à moi ? etc." Car le lecteur de l'écrivain yiddish est nécessairement un proche; ils appartiennent tous deux à la même sociabilité.

Le "vrai" yiddish de chez moi, ma vraie mamè-loshen, elle existe, je l'ai rencontrée. Par hasard, bien plus tard encore. Je collaborais avec Aby Wieviorka à la traduction de quelques oeuvres de cette littérature : Mendélè, Shalom Asch. On nous proposa un jour de traduire Szmuglers d'Oser Warshawski. Pour les livres antérieurs, nous procédions, avec Aby, de la

reprenais ces pages, mettait ça en "bon français"

seulement la morphologie et le sens de (comme eût dit mon père) et tentai autant que l'expression, c'est-à-dire que le yiddish des miens, faire se peut de donner un peu de tournure il fallait d'abord le traduire... en yiddish. In littéraire, un ton, une allure à l'ensemble, drerdarin = In der erd arin = littéralement : dans la retournant au yiddish en cas de doute. Quand Aby terre dedans = qu'il aille dans la terre = qu'il m'eut transmis les quelques premières pages des crève. Mes grands-parents étaient chiffonniers, Contrebandiers, je vis aussitôt qu'on ne noblement intitulés brocanteurs. Ils achetaient au procéderait pas, cette fois, de la même façon. Je poids des shmattès, ma grand-mère les retapait à pressentais qu'il y avait là quelque chose la machine, mon grand-père les revendait sur les d'exceptionnel, d'inouï, au sens propre, qui marchés de la "zone" : leur langue n'était pas correspondait chez moi à une langue enfouie qui exactement celle de distribution des prix. Idem transparaissait parfois dans ma langue d'écriture.

chez Warshawski. Alors, je me suis — Alors, j'ai tenu à ce qu'Aby me lise le texte à indûment ? — approprié ce texte, je l'ai fait haute voix. Miracle! C'était mon yiddish, celui littéralement mien, l'ai chargé d'un rythme qui de mes grands-parents et non plus celui, m'était propre, que j'avais dans la peau! Car, "littéraire" de Kiwa Wajsbrot et autres "grands comme dirait ou peu s'en faut Henri Meshonnic, hommes" dont parle Alain Gluckstein dans son la langue, c'est le rythme. Le livre n'eut aucun roman.

Mon yiddish, avec sa syntaxe succès, in drerd arin! Une lectrice avertie me dit : approximative faite de mots mangés, coagulés "Mais les Juifs ne parlent pas comme ça!" Je lui les uns aux autres et dans les autres, ses gros dis que si : mes grands-parents. Chacun croit que mots, ses injures définitives, bref, le langage des les Juifs sont comme ses Juifs. Eh bien non. Il charretiers des faubourgs de Varsovie. Je y a des Juifs qui me sont aussi étrangers que des retrouvais, tels quels, des injures de mon grand- Patagons, et pas nécessairement les plus père. Par exemple : In drerdarin (j'écris ça comme géographiquement lointains.

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