n 1980, à Rome, je fis connaissance d'une famille juive soviétique en tansit vers l'Australie. J'allais un jour leur rendre visite dans le modeste appartement qu'elle occupait. Il y avait là un couple d'une quarantaine d'années, deux adolescents et une grand-mère. Devant le thé et les petits gâteaux, nous tentâmes tant bien que mal de communiquer, en anglais, langue que parlait un peu la fille aînée. Ce qui m'a frappé aussitôt, ce furent les raisons extrêmement ténues de leur émigration d'URSS. La femme était pianiste et professeur de russe, le père mécanicien.

Retrouveraient-ils du travail au pays des kangourous, dans ce pays que j'imaginais comme un farwest impitoyable ?

Et comment apprendraient-ils cette langue nouvelle ? Ils étaient angoissés. Ils partaient surtout pour leurs enfants, disaient-ils. Nous en vînmes à parler du yiddish. Seule la grand-mère le parlait. Les parents n'en comprenaient que quelques mots, les enfants plus aucun. Le père m'expliqua qu'avec la Révolution de 1917, la jeunesse juive se détourna massivement de cette langue du ghetto, de la misère... C'était en russe que se faisait la Révolution. C'était le russe, la langue de l'espoir. Ces braves gens n'étaient certes pas suspects de la moindre complaisance à l'égard du communisme. Leur histoire m'était relativement étrangère. Pourtant, je ne pus ne pas être frappé par l'étrange analogie entre ce qu'il me disait et ce que j'avais constaté chez moi, ici, en France.

En somme, sous des cieux différents, nous avions assisté au même processus. Les Juifs avaient abandonné le yiddish pour embrasser les valeurs de ce qui leur apparaissait comme la modernité. En France, aux États-Unis, en Union soviétique... puis en Israël, et cela, semble-t-il, indépendamment des idéologies, fussent-elles les plus coercitives. Au risque de choquer les uns ou les autres, je crois que Staline n'est pas pour grand-chose dans l'extinction du yiddish en URSS, en l'espace de deux générations. Car il s'est passé la même chose ailleurs, sans Staline.

La Shoah, dira-t-on ? Mais les Juifs américains qui ne l'ont pas connue ? Par ailleurs, le yiddish est la langue du shtetl. Comme l'ont montré maints travaux savants, cette structure de vie traditionnelle, bien avant la Shoah, était largement en voie de décomposition. Et, bien avant la Shoah, la jeune génération embrassait de plus en plus la langue polonaise. Il se passait en Pologne même, avant la guerre, ce qui avait cours en France et ailleurs : les grands-parents E

les enfants l'ânonnaient. Restent que la Shoah a fait disparaître des millions de yiddishophones.

Mais je crois que le processus que je décris était largement en route, et que sans le Khurbn, les choses eussent été simplement différées : le yiddish, au mieux, aurait gagné une génération supplémentaire.

J'ai eu l'immense privilège, enfant, d'avoir connu mes grands-parents maternels.

Plus encore : d'avoir en grande partie vécu avec eux, rue Bisson, à Belleville. Leur fils aîné, Henri (Heinz, Hershl) avait "disparu", quelque part entre Auschwitz et Majdanek, et mes parents ne gagnaient pas leur vie. Mon père s'investissait dans le militantisme (il était communiste), et c'était bien plus important que la confection de canadiennes. (Parenthèse : Je me réfère là encore à des travaux savants : le militantisme communiste des Juifs comme mes parents, avant et après la guerre, est encore une façon de quitter le "ghetto", le particularisme, et de rejoindre l'universel de la lutte des classes.) Bref, je suppose que d'une certaine façon pour mes grands-parents, j'ai remplacé leur Henri à eux. (Il y aurait beaucoup à dire sur ce "j'ai remplacé", qui est loin d'aller de soi.) Et mes parents étaient trop heureux de se décharger sur eux de la tâche de guider mes premiers pas.

Et ma langue ? J'y viens. Mais la langue n'est pas abstraite. Pas abstraite du reste : la sociabilité, l'histoire, la géographie, les survie dans des temps durs comme la pierre.

D'une certaine façon, ma langue maternelle est le yiddish : c'est dans cette langue que nous parlions, mes grands-parents et moi. Après coup, je dirai que ce devait être, ce yiddish-là, une langue éminemment bâtarde. D'abord, parce que les Dawidowicz n'étaient pas, loin s'en faut, des gens lettrés. Simon savait lire (il lisait la Naïè Pressè ; quand nous allions, tous les jeudis, jour de congé scolaire, déjeuner chez eux, il en faisait la lecture à haute voix à mon père) ; je crois que Matl était analphabète ; en tout cas, je ne l'ai jamais vue lire quoi que ce fût. Langue bâtarde aussi parce que devaient s'y mêler un grand nombre de mots français yiddishisés. Par exemple (j'ai repris certains de ces mots dans Contes d'exil et d'oubli, Gallimard, 1979) : la conciergkè, la valiskè, la cousinekè, le chmindferkè, une prostitoutkè... Il est d'ailleurs probable que ces mots existaient déjà en polonais et en yiddish par contamination du français, prestigieux alors dans ces obscures contrées avides de Lumières. Par exemple, en polonais on appelait une courte robe de chambre un bonjourké.

Mots de mes parents : la Khavèlayè, le prince de Flaskédrigué, kratznpipik, un lobous, un ganef, kratz os der teler, in der mol arin,...

A propos des mots déformés : Michéa Jacobi (Notre yiddish, un abécédaire, Climats, 1989) "oeuvre de la mémoire auditive" : c'est ainsi qu'il note : "Roïsserour'm", déformation de Groyser

tête. Le même Jacobi, graveur à Marseille, raconte l'anecdote suivante. Enfant, il étudiait l'allemand au collège. "Un jour, je proposais à mon professeur d'appeler l'orange, marantz ; il ne comprit pas d'où venait ce vocable et, tout honteux, je ne risquais pas de le renseigner." J'ai ce genre de souvenirs vagues, et vaguement honteux. Pire encore, ce n'était pas à propos de l'allemand que je n'ai pas étudié, mais bien du français. Nous devons être quelques-uns à partager cette honte : croire qu'un mot yiddish était du français, signalant par là notre étrangeté, notre statut d'alien. Mais ça révèle aussi ce qu'il en était de notre langue. Peut-être que les enfants élevés dans deux langues connaissent ce genre de mésaventures.

Pour dire les choses de façon globale, mes grands-parents me parlaient yiddish avec bon nombre de mots français intégrés morphologiquement et syntaxiquement dans leur langue si bien que j'ignorais que c'était des mots de la langue de Molière. Et mes parents me parlaient en français avec des mots yiddish de même intégrés au système du français. Par exemple, on disait : "C'est bon, le khalè." On ne disait pas : "C'est bon, du pain tressé qui a le goût et la consistance de la brioche et qu'on manche à shabbat." On ne disait pas davantage "de la khala ". On disait du khalè, par analogie avec du pain. Si bien que pour moi, khalè, c'était un mot français. Et tant d'autres mots. D'où une grande confusion dans mon rapport à la langue. savoir, mes parents, qui parlaient mal le yiddish (ils étaient passés par l'école de la République), ignoraient qu'ils formulaient souvent des phrases en français selon une structure syntaxique yiddish. Un minuscule exemple : au lieu de dire : "Viens tout de suite", on disait : "Viens, déjà!", ce qui est le calque de "Kim shoyn!" Nul, évidemment, ne le remarquait, ni eux, ni moi, ni les autres.

La honte pouvait se manifester dans le sens inverse, et elle n'était pas moins pénible. Je séjournais un été dans une colonie de vacances d'obédience bundiste. Mes parents un jour vinrent me voir. Ils parlèrent avec le directeur de la colo, Kiwa Wajsbrot, qui devait devenir bibliothécaire de Medem. Or, leur yiddish était tellement différent que mes parents avaient un peu de mal à suivre. L'un, Kiwa, était un lettré dans cette langue, sachant évidemment la lire et l'écrire ; son yiddish était litvak ; le yiddish de mes parents, en revanche, était polonais (ou galicien) et surtout, il était phonétique, transmis de façon purement orale, certes par des yiddishophones, mais qui n'avaient jamais lu un seul livre dans leur propre langue. Il s'agissait bien de la même langue, mais c'était un peu comme, j'imagine, le dialogue quasi impossible entre un habitant de Marrakech et un habitant de Bagdad qui tenteraient de communiquer dans la langue arabe : ils ne se comprendraient pas.

Quelques-uns de mes camarades me firent la remarque étonnée, qu'à tort ou à raison je sentais

parlaient même pas le yiddish! Là encore, j'étais un alien.

C'est très lentement que je me suis sorti de ce magma. On dit du yiddish que c'est une langue de fusion; ma langue fondamentale relève plutôt de la confusion. C'est assez tard que j'ai voulu acquérir le "bon français" (expression parentale).

Adolescent, je lisais, mettons une page de Rousseau, et je me disais que tout ce que j'espérais au monde était qu'il me soit donné, un jour, d'être en mesure d'écrire une page aussi belle.

Il y a la langue, mais aussi la littérature. Je découvris tardivement la littérature yiddish (en traduction française). Il existait déjà du Shalom- Aleikhem traduit (ou adapté ?) par Edmond Fleg qui me paraissait insupportable, folklorisant à l'extrême. C'est à la fin des années 70, alors que j'avais le projet encore vague de parler d'une Pologne juive de moi inconnue sinon par bribes, que je découvris la traduction de Joseph Gottfarstein de récits hassidiques de I.L. Peretz, réunis sous le titre de Métamorphose d'une mélodie. Ce fut une révélation. J'eus le sentiment de rencontrer là ma vraie patrie littéraire (et affective). Surtout, j'y découvris que l'écriture pouvait fonctionner comme la langue, selon la grammaire générative de Chomsky : par emboîtement et enchâssement. Avec des bribes, on pouvait construire des récits, de même qu'avec un syntagme nominal et un syntagme verbal, on pouvait construire une phrase, pas Comme quoi, langue et écriture ont partie liée.

On s'en doutait, remarquez. Je lus plus tard de nouvelles traductions de Sholem-Aleikhem, et j'y découvris encore autre chose, ce qu'en termes savants on peut appeler le système dialogique. Il s'agit d'un certain rapport entre le narrateur et son lecteur, rapport de connivence, avec maints clins d'oeil parfois appuyés, qu'on trouve dans la littérature picaresque, chez Cervantès le premier, mais aussi chez les Anglais et Français du XVIIIè. La spécificité yiddish, là-dedans, c'est l'ironie et l'auto-ironie. Le locuteur romanesque, chez Mendélè Mokher Sforim (Fishké le boiteux, Les voyages de Benjamin III, etc.), chez Sholem-Aleikhem, c'est une façon de dire au lecteur : "Allez, vous êtes bien comme moi, qu'auriez-vous fait à ma place ? je suis sûr que vous me comprenez, nous sommes faits du même bois, ne me racontez pas d'histoires, pour qui vous prenez-vous pour me juger ? vous vous croyez supérieur à moi ? etc." Car le lecteur de l'écrivain yiddish est nécessairement un proche; ils appartiennent tous deux à la même sociabilité.

Le "vrai" yiddish de chez moi, ma vraie mamè-loshen, elle existe, je l'ai rencontrée. Par hasard, bien plus tard encore. Je collaborais avec Aby Wieviorka à la traduction de quelques oeuvres de cette littérature : Mendélè, Shalom Asch. On nous proposa un jour de traduire Szmuglers d'Oser Warshawski. Pour les livres antérieurs, nous procédions, avec Aby, de la

reprenais ces pages, mettait ça en "bon français" (comme eût dit mon père) et tentai autant que faire se peut de donner un peu de tournure littéraire, un ton, une allure à l'ensemble, retournant au yiddish en cas de doute. Quand Aby m'eut transmis les quelques premières pages des Contrebandiers, je vis aussitôt qu'on ne procéderait pas, cette fois, de la même façon. Je pressentais qu'il y avait là quelque chose d'exceptionnel, d'inouï, au sens propre, qui correspondait chez moi à une langue enfouie qui transparaissait parfois dans ma langue d'écriture.

Alors, j'ai tenu à ce qu'Aby me lise le texte à haute voix. Miracle! C'était mon yiddish, celui de mes grands-parents et non plus celui, "littéraire" de Kiwa Wajsbrot et autres "grands hommes" dont parle Alain Gluckstein dans son roman.

Mon yiddish, avec sa syntaxe approximative faite de mots mangés, coagulés les uns aux autres et dans les autres, ses gros mots, ses injures définitives, bref, le langage des charretiers des faubourgs de Varsovie. Je retrouvais, tels quels, des injures de mon grandpère. Par exemple : In drerdarin (j'écris ça comme seulement la morphologie et le sens de l'expression, c'est-à-dire que le yiddish des miens, il fallait d'abord le traduire... en yiddish. In drerdarin = In der erd arin = littéralement : dans la terre dedans = qu'il aille dans la terre = qu'il crève. Mes grands-parents étaient chiffonniers, noblement intitulés brocanteurs. Ils achetaient au poids des shmattès, ma grand-mère les retapait à la machine, mon grand-père les revendait sur les marchés de la "zone" : leur langue n'était pas exactement celle de distribution des prix. Idem chez Warshawski. Alors, je me suis — indûment ? — approprié ce texte, je l'ai fait littéralement mien, l'ai chargé d'un rythme qui m'était propre, que j'avais dans la peau! Car, comme dirait ou peu s'en faut Henri Meshonnic, la langue, c'est le rythme. Le livre n'eut aucun succès, in drerd arin! Une lectrice avertie me dit : "Mais les Juifs ne parlent pas comme ça!" Je lui dis que si : mes grands-parents. Chacun croit que les Juifs sont comme ses Juifs. Eh bien non. Il y a des Juifs qui me sont aussi étrangers que des Patagons, et pas nécessairement les plus géographiquement lointains.

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