J’aborderai ce sujet en tant que juriste.

On peut dire que la loi Gayssot n’est peut-être pas la meilleure loi, mais c’est une loi nécessaire.

Ce débat était d’autant plus nécessaire que hier dans le Monde certains d’entre vous ont sans doute vu la déclaration de Michel Tournier, que l’on interroge sans doute après la sortie du film « Le Roi des Aulnes » ; Michel Tournier qui se prononce en des termes assez stupéfiants sur cette loi Gayssot : je vous en lis quelques extraits :

« Le massacre des Juifs était un fait historique, la loi Gayssot en fait un article de foi, dont la négation devient un blasphème, au même titre que l’Immaculée Conception ou au dogme de la Trinité. »

C’est-à-dire que Michel Tournier vient dire, « vous êtes en train d’établir la vérité avec la loi au même titre que l’on demande au croyant ou au chrétien de croire en l’Immaculée Conception ou le dogme de la Trinité. Une confusion assez étonnante, non pas quand elle vient, de Michel Tournier, ce dont à la vérité je n’étais pas vraiment surpris, mais de personnalités comme Vidal-Naquet ou Madeleine Reberioux.. Je vais donc, en tant que juriste, vous donner quelques explications pour pouvoir débattre sur cette loi Gayssot. D’abord clarifions un problème de terminologie à propos du négationnisme : ce mouvement s’est d’abord intitulé révisionniste, puis a été appelé négationniste. Je crois que le terme qui correspond le plus à la réalité c’est « négationniste ». On peut résumer la position des négationnistes autour de trois refus, autour de trois rejets, de trois négations. Première dénégation : les chambres à gaz n’avaient pas de caractère homicide, elles n’étaient là que pour désinfecter les personnes dont l’état de santé était extrêmement déficient ; deuxième dénégation : il n’y a jamais eu de politique d’extermination du troisième Reich à l’encontre des Juifs ; troisième dénégation : le chiffre de six millions (de victimes) avancé n’a aucun fondement et est tout-à-fait inexact.

Il me semble que le terme de révisionniste ne peut pas s’appliquer à cette catégorie d’individus. Je crois qu’ils ont voulu prendre cette expression révisionniste, pour se mettre sous le couvert d’un pseudo-révisionnisme historique, en disant que les travaux des historiens sont en perpétuelle évolution, en perpétuelle révision, et qu’un historien va constamment évoluer dans ses prises de position, dans l’étude des faits et des documents qui lui sont soumis. Donc ils ont tenté de se présenter comme des révisionnistes, mais je crois que les trois « non » que je viens d’évoquer montrent bien qu’on doit les appeler négationnistes.

Cette négation a été et est sanctionnée en France par une loi de juillet 1990 qu’on appelle la loi Gayssot. La loi Gayssot, du nom de celui qui avait proposé ce texte, le député Gayssot du groupe communiste, est une loi qui a un seul article, qui est extrêmement court, dont on pourrait penser qu’il est très clair, mais dont c’est justement le défaut de clarté qui provoque ce débat. Voici ce que dit ce texte de loi : « Seront punis des peines… », que je n’énumère pas, « ceux qui auront contesté l’existence d’un ou de plusieurs crimes contre l’humanité tels qu’ils sont définis par l’article 6 du statut du Tribunal Militaire International (T.M.I.) annexé à l’Accord de Londres », c’est-à-dire de Nuremberg. Donc, pour résumer, la loi Gayssot dit : « vous êtes passible de sanctions pénales à partir du moment où vous contestez l’existence ou la réalité des crimes contre l’humanité » ; mais attention il ne s’agit pas de tel ou tel crime contre l’humanité, mais exclusivement de ceux qui ont été définis à Nuremberg, c’est à dire les crimes contre l’humanité commis à l’encontre des Juifs ou des Tziganes. Je le précise tout de suite car il existe d’autres crimes contre l’humanité, en particulier postérieurement à Nuremberg, auxquels la loi Gayssot ne s’applique pas. La loi Gayssot ne vise que les crimes commis pendant la seconde guerre mondiale à l’encontre des Juifs ou des Tziganes. Je rappelle ce qu’est le crime contre l’humanité tel qu’il a été défini lors des procès de Nuremberg.

La loi Gayssot ne vise que les crimes commis pendant la seconde guerre mondiale à l’encontre des Juifs ou des Tziganes.

Ces crimes ne concernent donc pas seulement les chambres à gaz ou les fours crématoires : ce sont « les assassinats, exterminations, réductions en esclavage, déportations et tous autres actes inhumains commis contre des populations civiles pour des motifs politiques, raciaux, ou religieux ». Voilà la définition à Nuremberg du crime contre l’humanité. Et lorsque, en France en tous cas, l’on vient contester l’existence de ces crimes, eh bien on est passible d’une sanction pénale. Il est vrai que lorsque cette loi est sortie, un certain nombre d’historiens, d’intellectuels, de juristes, et j’en faisais partie, n’en comprenaient pas bien le sens : comment, quelqu’un qui exprime une opinion, qui dit « pour moi les chambres à gaz n’ont pas existé », il faudrait le sanctionner pénalement ; j’étais quelque peu gêné par ce type de loi, qui est assez exceptionnel dans notre droit français. Et puis j’ai compris avec d’autres juristes, que le négationnisme n’est pas simplement l’expression de ce discours, l’expression d’une opinion, à savoir que les chambres à gaz n’avaient pas de caractère homicide, mais qu’en réalité ce discours sous-tendait un tout autre discours.

Et il n’y a pas d’autre exemples dans l’histoire que les grandes tragédies qui ont traversé l’humanité aient fait l’objet de courants de contestation de ce genre. Il va y avoir des questions d’interprétation, des différences d’appréciation ; mais jamais vous ne trouverez à propos des grandes tragédies de l’histoire, des courants de pseudo-historiens tendant à contester les faits. Parlant de l’esclavage des Noirs, personne ne conteste l’esclavage des Noirs.

On peut prendre les charniers des tranchées de la guerre de 14-18 : personne ne viendra contester l’existence de ces tragédies. Je crois donc que pour essayer de comprendre pourquoi le négationnisme et pourquoi la loi est intervenue, il faut prendre comme point de référence l’évolution de ce qu’a été l’expression antisémite et considérer celle-ci avant la Shoah et après la Shoah.

Avant la Shoah, nous le savons tous, l’antisémitisme avait une expression directe, agressive, violente ; il y avait un antisémitisme politique et un antisémitisme que l’on pourrait qualifier de théologico-religieux. A la fois sur le plan politique et par le biais de conceptions religieuses il y avait une convergence à l’encontre des Juifs dans le cadre de cet antisémitisme qui a pris des formes que l’on sait, et que je ne vais pas développer ici. Et la Shoah survint. Et je pourrais presque dire que la Shoah a compromis l’antisémitisme, et qu’à la fin de la guerre on ne pouvait pas être antisémite comme on pouvait l’être avant la guerre. Je crois qu’il faut partir d’un point pivot dans l’expression antisémite entre avant la Shoah, et après la Shoah. Mais en même temps il va se produire un autre événement, et il va y -avoir télescopage entre ces deux événements : c’est la création de l’État d’Israël. Et celle-ci va être le point de focalisation d’une nouvelle expression de l’antisémitisme moderne. Et l’on va trouver cette expression avec le professeur Faurisson, l’apôtre des négationnistes, celui dont tous les négationnistes se réclament. Et dont je voudrais rappeler les credo, en 1978. Voilà ce qu’il écrit alors :

« Les prétendues chambres a gaz hitlériennes et le prétendu génocide des Juifs, forment un seul et même mensonge historique, qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière dont les bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international, et les principales victimes sont le peuple allemand, non pas ses dirigeants, et le peuple palestinien tout entier. »

Dans cette phrase on retrouve tous les poncifs de l’antisémitisme d’avant-guerre : c’est à dire le complot, c’est à dire l’escroquerie politico-financière : ils sont partout, les Juifs, ce peuple sans terre, et qui aujourd’hui a une terre, a toujours le même comportement qui est de former cette gigantesque escroquerie politico-financière. On a donc là, avec ce propos de Faurisson, qui est le credo des négationnistes, cette nouvelle forme d’antisémitisme.

Et on va le voir avec la récente affaire Garaudy-abbé Pierre où les mêmes thèmes vont être repris avec des précisions encore plus grandes, parce que les négationnistes vont vouloir justifier leur position, et vouloir faire remonter dans le temps, et non seulement à la création de l’État d’Israël ou à la Shoah, un certain nombre de critiques à l’encontre des Juifs. Garaudy, comme l’abbé Pierre, va venir dire que les Juifs en réalité sont des bourreaux depuis l’antiquité et que le fait de les présenter comme victimes pendant vingt siècles est, là encore, une gigantesque escroquerie et un gigantesque mensonge puisque, va nous dire Garaudy, repris par l’abbé Pierre : en réalité regardez ce qui s’est passé du temps de Josué, où les Juifs ont massacré les Cananéens ; et Garaudy comme l’abbé Pierre, va dire : ce fut la première Shoah de l’Histoire.

Il y a donc une sorte de glissement dans le regard que portent les négationnistes sur les Juifs : non seulement ce fut un peuple déicide, mais en réalité ce fut un peuple bourreau depuis l’Antiquité. Ils n’ont jamais été des victimes, ce sont des bourreaux. Je voudrais faire une petite incise sur ce point précis : il est extraordinaire qu’aujourd’hui, alors que les négationnistes qui viennent discuter, diviser, fractionner tous les événements historiques, les témoignages, les documents, pour essayer de dire « tout cela n’est pas vrai », on ait l’abbé Pierre et d’autres bien sûr, qui se réfèrent à un document, qui est l’Ancien Testament, pour là, venir dire : « il y a eu une Shoah ». C’est à dire, qu’en 39-45,

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