JONATHAN
ou La Traversée de la Mer Rouge
Une nouvelle de Rolland Doukhan
1
A bout de forces, Jonathan attendait de sentir sous ses pieds nus la rugosité rassurante du sable. A chacune de ses brasses, la côte semblait tour à tour s’éloigner ou se rapprocher sans qu’il pût y trouver la moindre explication scientifique, d’autant plus que les vagues qui se brisaient là-bas sur le rivage, ne faisaient aucun bruit. Essoufflé et ruisselant, dans un dernier effort, il finit quand même sa traversée de la mer Rouge, agrippé de ses mains du sable mêlé de galets, et déboucha en titubant… dans la rue des Rosiers, à Paris. Du moins, c’était ainsi que cela se passait à chaque fois dans ce rêve qu’il faisait au petit jour, juste avant le réveil. Mais cette fois-là… cette fois-là… est-ce qu’il avait réellement dormi ? il aurait pourtant juré que…
Revenu, il était revenu ! Jonathan regardait autour de lui les visages des passants, les devantures des boutiques, les minables petites échoppes où l’on vendait tout et n’importe quoi, c’est à dire ce qui était important pour la minute où on en avait besoin. La pluie ne cessait pas, une de ces pluies fines et disgracieuses qui n’ont aucune éducation. Une fierté l’habitait, mêlée pourtant d’incrédulité : « J’ai réussi ! j’ai réussi ! j’ai traversé la mer Rouge ! ». Pourquoi était-ce la Mer Rouge qui revenait dans son rêve, et pas une autre mer ? Pourquoi cette absurde fierté ? Il se demandait par quelle obscure réminiscence, par quels mystérieux chemins du temps, remontait en lui cette imagerie d’Epinal de son enfance ? Enfin, d’Epinal… Il chercha un autre mot, un autre nom de ville, qui fussent plus proches de la réalité de son rêve, plus proches en même temps de l’histoire et de la géographie, quelque chose comme Thèbes ou Akhnaton, ou esclavage, il chercha une image de désert, de mer fendue en deux murailles liquides. Mais rien ne lui venait à l’esprit. Bon, va pour la sortie d’Egypte !
« Mais suis-je moi-même sorti d’Egypte ? Voyons, je m’appelle bien Jonathan… Jonathan… Bon dieu, Jonathan comment ? ». Impossible de retrouver son propre nom. Ces tâtonnements, ces balbutiements de sa mémoire avaient commencé depuis quelques temps déjà. Quinze jours ? vingt jours ? trois mois? Il ne savait plus. Plages de vide, de gris qui s’installaient en lui ces fameuses angoisses dont il sentait qu’elles le conduisaient lentement mais sûrement vers le délire. Le délire… enfin, la bouffée délirante, disait… disait… Qui parlait de « bouffée délirante » ?
Il se mit à courir. Comme la pluie était devenue plus drue, cela n’étonna pas les gens, tous ces autres qui couraient comme lui, mais qui se hâtaient, eux, vers un appartement, vers un instant habité par un homme, ou une femme, ou des enfants. Et lui, il s’était mis à courir pour faire comme eux. Faire comme si. C’était peu à peu devenu chez lui un mode de fonctionnement. Rien de bien original, songeait-il, tous les gens sans travail doivent avoir acquis ce genre d’attitudes. Puis, comme la veille, comme l’avantveille, le long hurlement de la faim le traversa. Manger. Ah ! la voilà la mauvaise habitude, l’obsession, le danger nouveau : n’avoir plus rien d’autre que des sensations, des besoins. Il se força à répéter : « Voyons, je m’appelle bien Jonathan… Jonathan… » Et les trois syllabes de son prénom devenaient un rythme de respiration, un rythme de course, de vie. Jo - na - than… Jo - na - than… Jo - na - than… Il se força à penser à des termes abstraits, des sons qui avaient eu un sens jadis : responsabilité, dignité, respect de soi, productivité. C’étaient quoi, ces bruits dans sa bouche ? Des colifichets pour la décoration de son intérieur ? Le monde avait disparu, un jour, comme ça. Le monde avait disparu. Le travail. La maison. Anna. Anna ? Qui était cette Anna dont le nom était venu si naturellement sur ses lèvres ? Il y avait pourtant un visage derrière ce nom. Il continuait de courir bien que la pluie se fût arrêtée. Anna. Allons, il jouait encore avec lui-même, il faisait semblant d’être atteint, d’avoir ces fameuses plages d’absence, de vide. Anna avait toujours, devait toujours avoir son sourire « à l’envers » comme il disait lorsqu’elle maniait l’ironie dans leurs conversations. Anna avait un visage, des yeux où il avait bu, des lèvres qu’il avait mordues, un corps qu’il avait parcouru. Anna. Pas de salades, il connaissait bien Anna. Il la connaissait par cœur. Et c’était bien Anna qui avait parlé un jour de bouffée délirante. Mais à propos de qui ? de quoi ? Et c’était si loin en arrière de cette rue, de ce moment où il courait sous une pluie absente. Bon, il avait eu une femme qui s’appelait Anna. Mais où vivait-elle aujourd’hui ? Où bougeait-elle ? Et sa voix était-elle devenue grave ? légère ? chantante ? assurée ? Et ses mains ? mon dieu, ses mains étaient-elles toujours douces, tendres ? Il chassa des mouches invisibles de son visage en sueur. La tourmente, il se débattait dans une tourmente que personne n’apercevait, que personne ne ressentait.
Du bruit autour de lui, cette sensation qu’on a lorsqu’on marche dans une rue étroite. Les magasins trop près, les trottoirs encombrés. Et il s’aperçut qu’il cherchait à déchiffrer les lettres des enseignes, des enseignes où se mêlaient curieusement l’hébreu et le français. « Mais oui, bien sûr, je suis rue des Rosiers, je suis chez les Juifs ! Je suis revenu. »
Le mot, soudain, le frappa. « Revenu », il l’avait prononcé presque à voix basse. Et déjà, le mot entraînait dans son sillage toute une connotation d’idées et d’images… « on revient toujours sur les lieux de son… » Qu’est-ce que je raconte ? je n’ai commis aucun crime ! Revenu. Bon, c’est vrai que j’ai été juif, il y a… il y a… Qu’est-ce que c’est que cette formulation ? Que signifie ce « j’ai été » ? Je suis, j’ai toujours été juif, je le suis encore, malgré le gouffre, la distance, les habitudes nouvelles, le mode de vie. Je suis juif ! Et le sens de son rêve lui apparut soudain. Enfin, le sens. Une manière d’explication, tout au plus, à propos du « choix » de la Mer Rouge. L’Égypte avait dû être belle et bonne pour ses ancêtres, et un jour, pourtant, ils l’avaient quittée. Des phrases comme ça, étranges, confuses, flottaient dans sa tête. « Eux aussi, mes ancêtres, ils avaient laissé derrière eux, leurs biens, leurs souvenirs, leurs Anna. Ils n’avaient emporté que leur foi, juste leur foi dans leurs maigres bagages. »
La foi. Lui, Jonathan, il ne l’avait jamais eue. Jamais ne l’avait effleuré cette certitude, cette manière rassurante de partager avec les autres, la conviction d’être un parmi tous. Pourtant, que ressentait-il d’autre, en cet instant, au milieu du flot des passants, dans la rumeur gaillarde qui sortait de ces boucheries ouvertes sur la rue comme des ventres ? Il avait travaillé, travaillé, n’avait su faire que ça, sous le regard absent de son père, figé dans le grand tableau qu’il avait perdu l’habitude de regarder au-dessus de son bureau. C’était vrai, mon dieu, c’était vrai que, tout enfant, il touchait d’un doigt craintif et respectueux, les zébrures qui marquaient l’avant bras gauche du vieil homme après les téfilines, après la prière du matin. Traces troublantes du passage d’un être inconnu, signature dans la chair de quelque pacte étrange et même maléfique, avait-il quelques fois pensé. C’était vrai que, le jour des grandes fêtes, le gronde-ment des chants entonnés en chœur, lorsqu’ils s’élevaient sous la voûte de la petite synagogue, l’emplissait quasiment d’une terreur iraisonnée. C’était vrai qu’il avait vécu ces instants comme s’il n’en faisait pas partie. Et pourtant, il en avait été pétri, tissé. Ces gestes, ces mots dont il ignorait le sens, l’avaient constitué aussi sûrement que « l’instruction publique et obligatoire », que les cours de physique, plus tard, ou de maths. Et c’était vrai aussi qu’insensiblement, ce monde, cette musique de lui, l’avaient quitté. Une ère secondaire, c’était comme une ère secondaire, une vie antérieure. La foi, les oripeaux du rituel, les gestes, les interdits, une façon de marcher dans la vie, tout cela, une fois son père mort, il l’avait peu à peu oublié. Il était devenu cet homme qui travaille dans un but précis, qui construit et prévoit son avenir et celui des siens, celui qui gère sa vie comme une entreprise. Celui qui avait rencontré Anna, qui l’avait aimée. Et celui qui n’avait pas pu faire un fruit avec elle, un enfant. Il était même devenu monsieur Jonathan Guédy, et non Guedj. Eh ! oui, il était celui qui était allé jusqu’à transformer le nom de son père. Et maintenant… maintenant…
Depuis un moment déjà, il marchait plus calmement, se forçant à un maintien correct. D’un geste devenu efficace, il avait aplati les revers de sa veste, tiré sur le pli de son pantalon, se demandant s’il était l’objet d’une curiosité, d’une suspicion, s’il détonnait dans cette rue. « Tout de même, tout de même, la Mer Rouge, c’était quelque chose ! » Pas un hasard si cette histoire revenait régulièrement dans son rêve, comme une résurgence, un reste du festin d’avant, miettes abandonnées sur la table après le boire et le manger. Le festin. C’est qu’il avait eu un nom, lui, un volume social, et puis… Il se reténit de penser plus avant. À quoi bon ? Un jour était arrivé qui avait vu le soleil sombrer. On croit toujours que les grandes catastrophes s’annoncent à l’avance, à grands renforts de signes, de rumeurs. Mais non, il n’y avait eu que cette lettre à l’heure habituelle du courrier. Six lignes nettes, concises, qui expliquaient la fin de la Société Parisienne d’Informatique Divisée, la S.P.I.D., quoi. Et la S.P.I.D., c’était tout simple, avait vécu. Dépôt de bilan. Et lui, Jonathan, l’un des piliers de l’édifice, s’était retrouvé libre, de cette terrible liberté des jours sans horaires. L’argent, bien sûr, il n’avait pas manqué immédiatement. Le chèque de licenciement avait été confortable. Mais trois, puis quatre années s’étaient écoulées. Et son cinquantième anniversaire était arrivé, comme ça, sans crier gare. Les petites annonces, les CV innombrables, les démarches, les entretiens s’étaient succédés… Et puis, sans que cela fît grande clameur dans la rue, était venu le temps où il avait dû compter pour les tickets de transport, pour les téléphones, les petits cafés noirs aux comptoirs, pour le pain même. Tout, il avait fallu tout compter. Et dans le même mouvement, sans qu’il pût en tirer conclusion de cause à effet, les choses, doucement, les idées, les heures, entre Anna et lui, s’étaient défaites. Le partage d’un instant, d’une image. Le regard, ensemble jeté, sur un petit temple grec, quelque part au Péloponnèse, dans l’incendie d’un soleil couchant. La main sur l’épaule qui ne fait plus naître le frémissement. Oui, les choses s’étaient défaites. Une farine, une poussière impalpable qu’ils n’avaient pas su retenir dans leurs doigts dénouées. Et l’enfant qui ne venait pas. Ah, non, non ! il ne voulait pas revivre, ni retrouver les images, les mots qui étaient nés entre eux. Anna. Le monde, le monde tout simplement avait sombré.
Quelqu’un le bouscula, une femme encore jeune, chargée de sacs remplis de victuailles. « Oh ! excusez-moi, monsieur, il y a si peu de place sur ces trottoirs ! » C’était seulement une voix de femme anonyme. Mais la tonalité de la voix d’Anna, sa texture même, explosèrent dans sa mémoire. Une vague de sang inonda son cœur. En une seconde, il était redevenu cet autre Jonathan qui marchait dans une autre vie. Il retrouvait la blondeur des cheveux d’Anna, leur soie. Il voulut lui prendre le bras, mais sa main effleura la vitrine d’un magasin de bijoux. Le coup de poignard de la faim l’atteignit à nouveau. Manger. Il revit l’image d’un sandwich d’où débordait, de façon presque obscène, une épaisse tranche de jambon. Mais c’était quand, bon dieu ! c’était quand ? Des mots dansaient devant ses yeux. Il s’était arrêté devant une boutique de traiteur. La devanture, avec ses noms de plats alléchants inscrits à la craie blanche, parut se déformer, s’affaisser doucement. Le temps d’avant, presque avec tendresse, affleur doucement à sa conscience, hésita, puis s’en alla comme un petit nuage poussé par le vent. Trou noir. Bonheur de l’inconscience.
Il était tombé de tout son long sans même s’en rendre compte. Des bruits pourtant autour de lui, des voix mêlées. Il sentait, il devinait plutôt tout un petit peuple curieux, friand de moments d’exception, avide de donner son avis. Mais un avis sur quoi ? Il était tombé, voilà tout.
« C’est le cœur, c’est sûrement le cœur ! » dit quelqu’un.
« Mais non, c’est un poivrot, dit une autre voix, voilà où ça mène de boire ! »
« Je n’ai pas bu, je n’ai rien bu. J’ai faim, j’ai simplement faim. »
Il croyait avoir parlé, peut-être crié. Mais les mots ne s’étaient même pas formés sur sa langue, ils restaient collés comme des mouches au fond de sa tête.
« Les pompiers, il vaut mieux appeler les pompiers, c’est ce qu’il y a de plus rapide ! » dit encore quelqu’un.
« Mais non, il faut juste lui donner un peu d’eau et un morceau de sucre… Je suis sûr que cet homme est à jeun ! »
Jonathan perçut dans cette nouvelle voix un accent qui lui était familier, et une chaleur, presque une amitié. Les yeux toujours fermés, il sourit.
« Vous voyez ? qu’est-ce que je disais, il enfond tout ce qu’on dit ! Il n’est plus très jeune, mais ce n’est pas un vieillard tout de même ! »
De qui parlaient tous ces gens ? Ne voyaient-ils pas qu’il était le petit Jonathan aux prises avec les interdits du shabbath qu’il avait transgressés ? Ne voyaient-ils pas qu’il était terrifié à l’idée que son père allait être mis au courant pour cette histoire de sandwich ? » Le premier sandwich, je te jure, Papa, c’est le premier sandwich au jambon que je mange ! » Ne voyaient-ils pas, tous ces autres, qu’il avait quinze ans ? seize tout au plus. L’âge des premières questions, des premiers doutes. La philo. Mais oui, c’était ça. Cette façon de poser les questions, c’était déjà l’émerveillement de la philo. La logique, la raison. Douter c’était penser, disait Ravenoux, le professeur de philo. Dieu ne faisait plus le poids. Théorie non argumentée. Devant son père, d’accord, Jonathan faisait encore semblant. Respect du pouvoir, respect de tout l’acquit, des rites, de la musique. Respect aussi pour les efforts de sa mère, pour la pureté de ses gestes, pour le pouvoir de cette femme tranquille et sans questions.
Le froid, il sentit le froid gagner ses jambes, son ventre. Quelque chose lui serrait le bras avec violence. Il pensa : tensiomètre. Pourquoi lui prenait-on la tension ? Il avait à peine seize ans, que diable ! A seize ans, la santé est inébranlable. Il comprit vite qu’il n’y avait pas eu d’appareil pour la tension, mais qu’on le saisissait avec force aux bras et aux jambes. L’air devenait rare. Il y avait trop de chaussures autour de sa tête. Les mots lui parvenaient de plus en plus flous. Il sentit son corps s’élever, s’élever. La sensation incroyable ment riche de quitter la terre par les airs. Mieux qu’un oiseau, il était mieux qu’un oiseau. Il était une plume légère et intelligente, dotée de mémoire, de possibilités d’associer, de comprendre. Puis il sut que deux, peut-être trois homme… » l’avaient transporté tant bien que mal, et qu’ils l’avaient déposé dans un endroit frais et presque froid, sur une vieille couverture jetée à même le sol. Pourquoi pensa-t-il qu’il s’agissait d’un hall, de l’entrée de quelque salle publique ? Une odeur de tabac refroidi flottait dans l’air. Il songea encore, sans aucune raison valable, que ce lieu devait être sale ? Il en éprouva comme une déception. « La Mer Rouge, tout de même, la Mer Rouge… »
Imagerie d’une très ancienne Hagada (Hagada de Barcelone)
Littérature
2
Il sentit le goût du café dans sa bouche, la chaleur. Le froid disparut comme par enchantement, le son des voix changea. Quelque chose était arrivé dans sa vie, quelque chose d’essentiel. Tout devenait relatif, secondaire. Il était ailleurs, mais dans un ailleurs qui lui était familier de toute éternité. Des visages, des gestes, des rires. Une rémanence. Il savait très bien ce que signifiait chaque expression, chaque plaisanterie. Les parfums, les bruits, il les avait déjà entendus, déjà sentis. Il y avait comme un étrange martèlement dans l’air. Mais ce martèlement n’était étrange que pour les autres. Lui, il savait bien qu’il s’agissait du cliquetis produit par les joueurs faisant claquer leurs dominos les uns sur les autres. Les dominos ? Mais alors… il était bien revenu !
En pensée, il revit les heures chaudes de la mi-journée. Passants rares, boutiques plus ou moins fermées. Les rues, bordées de maisons aux façades écaillées, étaient presque vides, des ruelles biscornues avec leurs rigoles pleines de détritus, de pierres, de choses incertaines, descendaient vers des carrefours d’ombre, avec des airs d’enfants malades. L’ensemble avait l’aspect un peu fantomatique d’un de ces décors de cinéma sur lesquels passe le vent artificiel venu d’une invisible soufflerie, et quelques chardons desséchés volent et tourbillonnent dans la poussière, un chien passe… Il faut dire que dans les villes de la Méditerranée, même à l’heure de la pleine chaleur, les rues ne sont jamais tout à fait désertes. « Tiens, j’ai pensé Méditerranée, se dit-il, et non Algérie, je fais des progrès, il faut croire que j’en suis un peu sorti. »
A quel moment avait-il abandonné la rue et son soleil pour entrer dans la taverne, il n’aurait su le dire. Étrange ce sentiment qu’il avait, mi-rêve, mi-réalité. Il savait pourtant avec toute sa raison qu’il était en train de marcher dans le quartier juif de Paris, ce fameux 4ème entre la rue de Rivoli et la rue des Francs-Bourgeois, lorsqu’il avait eu ce malaise. Il savait qu’on était un neuf février de l’an 1994, et que la journée était grise et pluvieuse. Il savait tout cela. Mais, dans le même temps, il buvait, à gorgées précautionneuses, un petit café noir et brûlant, quelque part dans un été révolu, en arrière de lui, en arrière de sa vie écoulée. Et des gens qu’il connaissait bien, fumaient autour de lui, et jouaient aux dominos. Des éclats de voix, des rires, rayaient sa conscience, son présent. Quelqu’un se penchait sur lui.
« Une partie, Jonathan ? »
Avait-il à ce point laissé des traces dans cette ville, pour qu’on l’appelât par son prénom ? Pour qu’on le reconnût alors que trente ou trente cinq ans s’étaient écoulés ? Avait-il même réellement passé dans cette ville, les mois, les années de sa jeunesse ? Et c’était quand ? et c’était qui ? Et c’était où ?
« Je rêve, je suis en train de rêver ! » Mais, au fond de lui, il savait bien que ce n’était pas vrai. Et que c’était vrai aussi. Comment comprendre ? Comment démêler le bon grain de l’ivraie ?
Les bruits de cette ville semblaient réels, bien qu’étouffés, modifiés, transformés, comme adaptés à sa situation, à son climat intérieur. Malgré l’éblouissante lumière du jour, une ampoule jaunâtre éclairait la petite salle. Une rumeur l’emplissait, faite du cliquetis des verres, du murmure des voix croisées, et du fameux claquement des dominos, aussi. Un véritable nuage de fumée flottait entre les tables. Une incroyable odeur de tabac imprégnait les choses et les gens, et jusqu’aux murs eux-mêmes. Il clignait des yeux pour s’habituer à cette fausse pénombre, surprenante en regard de la lumière intense qu’il y avait au dehors. Si bien qu’il ne discerna pas tout de suite les traits de l’homme qui s’était penché sur lui pour lui proposer une partie. Lorsque celui-ci posa sa main sur la manche de son vêtement, Jonathan sursauta et l’examina enfin. Une barbe râpeuse et grise mangeait ses joues creuses sans réussir à masquer l’intensité du regard, deux prunelles noires et pétillantes d’intelligence qui insufflaient une sorte de jeunesse à ce visage pourtant marqué par les années. Non, ce n’était pas ça, c’était plutôt comme si une jeunesse ancienne s’était attardée sur cet homme, un reste de soleil à la fin d’une journée. Jonathan, intrigué, vit l’inconnu sourire. Les yeux lui rappelaient quelque chose ou quelqu’un, mais quoi ? mais qui ? Une veste trop large et qui avait dû être d’un beau vert bouteille, tombait jusque sur ses cuisses, laissant bailler des poches latérales surchargées de journaux et de livres écornés. Un clochard, c’était certainement un clochard quémandant quelque aumône…
Une musique bizarre flottait dans la taverne avec la fumée des cigarettes, délayant les discours des buveurs dans une sorte de sirop sonore. C’était le genre de musique qui aurait été plus à sa place dans ces films venus de l’Inde, avec funérailles sur le Gange, saris couleur safran et bonzes au crâne lisse. « Mais non, réveille-toi, se dit Jonathan, tu dérailles, c’est un malouf, un merveilleux malouf, violon et luth mêlés. »
Les regards qui s’étaient tournés vers Jonathan à son entrée dans le café, la lumière dispensée avec parcimonie, le visage de cet homme curieux et légèrement inquiétant, tout cela le laissait perplexe et incertain. Et autre chose aussi, autre chose qui, insidieusement, doucement, était en train de le terrifier : l’absence totale de femmes.
« Bonjour, dit l’homme.
Puis, devant le silence de Jonathan :
« Bonjour, répéta-t-il, avec comme un agacement dans le ton.
Sa voix semblait venir de si loin que Jonathan chercha tout au fond du café, dans la pénombre, qui pouvait l’avoir ainsi salué.
Poliment, mais avec quelque distance, il finit par répondre :
« Bonjour, mon vieux !
Et il se mit à chercher des yeux une table libre où s’installer.
« C’est l’heure d’affluence, l’heure de la bataille contre l’ennui, dit l’homme tranquillement, toute la ville se réfugie ici pour échanger les mots du présent contre les images du passé, contre les mirages de l’avenir. Vous ne trouverez pas de place. Venez à ma table, elle est dans ce coin, là.
Il avait un langage affable, presque policé, surprenant chez un clochard en quête d’un verre probablement à se faire offrir.
« Je vous remercie, dit Jonathan, mais…
L’homme l’interrompit :
« Vous vous méprenez, c’est moi qui vous invite. À cette table, je suis chez moi, c’est mon château, c’est mon salon, mon bureau, mon lieu de travail. C’est là que je vis, quoi ! chez moi, il fait trop chaud, et il n’y a pas assez de bruit. Venez, venez ! Et puis, il y a si longtemps que je vous attends.
Stupéfait, Jonathan balbutia :
« Vous… vous… m’attendiez ?
« Oh ! ne vous affolez pas, c’est simplement que je sais très bien reconnaître les… revenants.
Il y avait quelque chose d’impérieux dans le geste de sa main lorsqu’il l’entraîna derrière le pilier. Une sorte d’impatience excédée, aussi.
« Je m’appelle Ruben, commença-t-il, dès qu’ils furent assis, Ruben Narboni.
Il avait parlé à voix très basse, comme on s’excuse. Ce nom et ce prénom sonnèrent dans la mémoire de Jonathan avec une surprenante familiarité.
Ruben… Ruben… Narboni ? est-ce que par hasard, vous seriez le…
Oui, je suis le…
Il éclata de rire, un rire frais et jeune qui semblait plaqué, déplacé sur ce visage de vieil homme. Jonathan voulut se présenter à son tour.
- Je m’appelle…
D’un geste, l’autre l’arrêta :
- Inutile, vous êtes… tu es Jonathan Guedj. Tu étais en 5ème avec monsieur Renauehot en latin, puis en 4ème A, je crois, et là, tu avais madame Fitoussi, en 3ème A, ensuite, avec Lenterri, celui-là, il ne mérite pas le « monsieur », et enfin, à partir de la seconde, avec… avec…
Il s’arrêta, comme on aide un enfant à donner la bonne réponse, en répétant le dernier mot.
Avec… ?
Avec monsieur Narboni, dit Jonathan, abasourdi, avec… vous !
A nouveau, le rire plein de jeunesse, si contagieux que Jonathan se mit à rire à son tour. Il était comme frappé de stupeur.
- Eh ! oui, les lettres, Tite-Live, Sénèque, Cicéron, tu n’étais pas mauvais, mais tu étais loin d’être le meilleur. Et si je me souviens bien, en maths, en Physique-Chimie, en Histoire même, alors là ! oui, tu étais brillant, si brillant que j’en étais agacé, vexé pour mon propre enseignement.
Les bruits des joueurs, les voix, parurent doucement s’estomper. De nouveau, Jonathan eut froid. Il resserra les pans de son manteau sur sa poitrine. Qu’est-ce que tout cela signifiait ? Ainsi, c’était donc ça, une bouffée délirante ! Il secoua la tête dans une dénégation absurde puisque personne ne lui posait de question. Un geste d’enfant se débattant dans son sommeil. Il voulait simplement sortir de ce rêve sans queue ni tête, se lever, réintégrer sa réalité du Paris de 1994. Mais ses jambes n’avaient plus de force. Le froid l’engourdissait. A nouveau la voix du vieux professeur lui parvint :
« Tiens, commence déjà par manger ça ! Tu verras, ça va te remettre d’aplomb, mieux que toutes leurs drogues et leurs piqûres ! »
Et Jonathan se retrouva avec un de ces énormes sandwichs israéliens que l’on trouve rue des Rosiers, deux petits pains ronds, pas si petits que ça, et remplis de mille choses impossibles à nommer. Il se mit à mastiquer avec un bonheur ineffable, et la bouche pleine, réussit quand même à parler en fixant enfin de près le visage de l’homme. Ruben Narboni était-il sorti de son rêve ? Avait-il traversé le temps et la mer ? Était-ce bien lui qui se trouvait là, debout devant lui, le visage, la tête, les yeux même, parsemés en tous sens de poils, de cheveux, une véritable couronne blanche, un somptueux buisson qui était l’apanage magnifique du grand âge, et comme sa royauté ?
Monsieur Narboni ! vous êtes bien monsieur Narboni ! Je n’ai donc pas rêvé ? Et moi qui pensais avoir traversé la…
Chut ! ne dis pas de bêtises ! des oreilles étrangères nous écoutent. Des oreilles qui ne comprennent rien à la teneur des choses. Si tu te remets à parler de la Mer Rouge, ils vont tous te prendre pour un fou. Parce que, sais-tu, peu de gens savent que la Mer Rouge quitte parfois la Géographie pour venir onduler dans des villes sans plages, rafraîchir des heures, des moments comme celui-ci. Et puis, moi qui te connais bien, je peux même te dire que ce n’est probablement pas la Mer Rouge que tu as traversée.
Eh ! bien, si on m’avait dit ! Mais, pour de vrai, Monsieur Narboni, en ce moment précis, là, où sommes-nous ?
Littérature
« Pour de vrai », tu vois, tu retrouves ton langage d’avant. Eh ! bien, nous sommes à Paris, rue des Écouffes, et tiens-toi bien, nous sommes dans l’entrée d’une toute petite synagogue. Tu as trouvé le moyen de t’écrouler presque devant sa porte. Alors, tout naturellement, ils t’ont fait entrer ici. Bientôt, les flics seront là, les ambulanciers, tout le bazar. Et tu vas te retrouver bien au chaud dans le giron de l’Assistance Publique. Probablement à Saint-Antoine. Voilà toute l’histoire !
Mais le café, tout à l’heure, plein du bruit des dominos, l’odeur de l’anis, la fumée du tabac, et les voix, toutes ces voix…
Tu es incorrigible. Je t’ai déjà dit de ne plus faire allusion à tout ça. Sinon, ce n’est pas à Saint-Antoine que tu vas te retrouver, mais à Sainte-Anne !
Jonathan ferma les yeux. Le sandwich avalé lui donnait un apaisement, une véritable somnolence qui n’avait rien à voir avec l’état de demi-veille dans lequel il était depuis sa sortie de… la Mer Rouge. Une synagogue, il était dans une synagogue. Dire qu’il n’y avait plus mis les pieds depuis… depuis… Il calcula. Mon dieu, depuis la cérémonie qui avait marqué la fin du premier mois de la mort de son père. Donc… donc… depuis dix huit ans maintenant. Il perçut un murmure confus, cette cantilation qu’il connaissait bien, et chercha dans sa mémoire le nom donné à la prière du soir, les jours de semaine. Un mot impossible et familier, qu’il n’arrivait pourtant pas à retrouver. Puis là fatigue engourdit ses membres, son esprit, et il s’endormit comme un enfant.
L’ambulance arriva, bien sûr, et presque dans le même temps, la voiture de police. Et il y eut les questions et les réponses obligées. Et chacun donnait son avis, dans un de ces désordres que seule la vie sait ménager. Et justement, l’office du soir terminé, les fidèles commençaient de sortir, ajoutant à la confusion dans l’entrée de la petite synagogue. Et chacun demandait, chacun voulait savoir. Mais Jonathan, à nouveau, était entré dans son rêve. A nouveau, il parcourait une rue blanche sous le soleil, à nouveau il se mêlait aux joueurs de dominos, acceptait de faire une partie. Jonathan, à nouveau, était revenu, était coupable, était heureux. Quelqu’un, un chapeau vissé sur la tête, le rabbin peut-être, demanda :
- Qu’est-ce qui se passe ? Mais c’est une synagogue ici, pas un hôpital ! Que fait cet homme-là, allongé par terre ? Est-ce que c’est un juif ?
Jonathan sut que ces questions n’appartenaient pas au monde du soleil et de la chaleur dans lequel il était. Monsieur Narboni, en tout cas la voix de monsieur Narboni, répondit que oui, il était juif. A cet instant, le policier qui finissait de retranscrire les papiers de Jonathan, demanda :
Est-ce que quelqu’un connaît ce monsieur Guédy ?
Guédy ? reprit la voix de celui qui était peut-être le rabbin, Guédy, ce n’est pas tout à fait juif, ça !
Moi, je le connais, dit celui qui avait été monsieur Narboni, et je vous dis qu’il est juif.
Tout cela au-dessus de la tête de Jonathan, blotti au chaud de son rêve. Il écoutait, il écoutait. Tous ces gens parlaient-ils de lui ? Monsieur Narboni, qui comprenait tout, saurait bien leur expliquer. Lui, Jonathan, il était si fatigué, si bien au chaud de la taverne, un double-six dans la main. Et pendant ce temps, le jeune interne s’affarait, et commençait même de s’affoler. « Bon dieu, le pouls faiblit, dit-il à un infirmier près de lui, monte-moi vite une perf ! »
Jonathan, tranquillement, continuait d’habiter son rêve. Monsieur Narboni leur avait dit à tous, au médecin, au policier, au rabbin, il leur avait dit qu’il était juif. Quelle importance tout cela avait-il ? Tout au fond de lui, Jonathan savait cependant que le dieu auquel croyaient tous ces gens, pêle-mêle dans l’entrée de la petite synagogue, tous ces braves gens qui s’affairaient pour aider son corps, lui, Jonathan, savait que ce dieu n’existait pas. Non, il serait plus juste de dire qu’il savait que ce dieu n’existait plus au fond de ses convictions à lui, au fond de sa raison logique, de son histoire de vie, de son parcours. Et pourtant, il savait aussi qu’il était ce juif sans dieu ni taleth, un homme couleur de juif, comme on aurait dit un homme de taille moyenne. Il savait, d’instinct, qu’il avait moins de points communs avec le jeune interne qui le soignait qu’avec l’un quelconque de ces fidèles bruyants qui encombraient l’entrée où il se trouvait, avec leurs accents, leurs odeurs, leurs petits univers portatifs. Même s’il n’avait pas chanté avec eux, à l’unisson, leur musique l’avait quand même investi, leur mémoire était la sienne. Il se disait paisiblement qu’il était revenu, un parmi d’autres, un parmi beaucoup, et il était heureux de les comprendre, de les savoir, tous ceux-là qui eux, le regardaient d’ailleurs, comme on regarde, au-delà des barrières d’embarquement, dans les aéroports, les parents qui s’en vont. Les odeurs continuaient de lui parvenir avec une surprenante puissance d’évocation. La prière aurait-elle un parfum ? Mais non, ce sont les vêtements des fidèles, leurs petites mallettes où dorment les taleths et les téfilines, et les livres si souvent lus et relus. Il connaissait tant cette odeur, puisqu’elle avait accompagné ses dix ans, ses quinze ans. Avec d’autres, bien sûr, mais celle-là, il l’associait à ses premiers pas, à ses premières joies, à ses premières colères aussi, et ses premiers dégoûts.
- C’est la vie, quoi ! dit Jonathan à monsieur Narboni qui se penchait toujours sur lui, mais qui ne lui répondait plus, c’est cette vie particulière que je n’ai pas très bien expliquée à Anna. Voilà pourquoi elle a…
Il continua d’habiter son rêve, malgré le bruit des rues de Paris, malgré le ronronnement du moteur, malgré l’atmosphère spéciale de l’hôpital, plus tard. Il continua d’habiter son rêve. Il ne sut pas vraiment qu’il était arrivé à Saint-Antoine, il ne sut pas qu’on l’examinait, qu’on injectait encore dans sa veine de quoi redonner vie à sa vie. Il ne sut rien de tout cela. Parce que la vie, doucement, avait quitté son corps, malgré les produits intelligents inventés par les hommes, malgré le merveilleux sandwich israélien offert par monsieur Narboni, malgré monsieur Narboni lui-même, et malgré Anna qui s’était absentée. La vie avait quitté un corps tranquille, une âme qui était revenue.
- La Mer Rouge, dit la voix de monsieur Narboni que personne ne pouvait entendre, la Mer Rouge, il l’a tout de même traversée !
R.D