Emmanuel LEVINAS, l’homme responsable

par Hubert Hannoun

On ne peut enfermer la vie d’Emmanuel Lévinas dans une prison des mots à moins de faire de chacun d’eux le tremplin d’un ailleurs

Une vie d’intellectuel juif exilé

Il est né à Kovno, en Lituanie, en 1906, au sein d’une communauté où la culture juive est profondément ancrée dans les esprits. Il apprend d’abord l’hébreu et lit la Bible pour, ensuite, aborder des études classiques et, jeune adolescent, il découvre avec ravissement les grands auteurs russes. Il se retrouve en Ukraine durant la Révolution de 1917.

En 1923, il part pour la France et commence des études de philosophie à Strasbourg. C’est à Fribourg, plus tard, en 1928, qu’il travaille auprès de deux philosophes qui le marqueront toute sa vie, Ed. Husserl et M. Heidegger. Il revient à Strasbourg peu de temps après, pour soutenir une thèse sur Husserl qui sera publiée en 1930.

Il est naturalisé français en 1930, et, comme tel, est mobilisé au début de la seconde guerre mondiale, en 1939. Il est fait prisonnier en 1940 et passera ainsi toute la durée de la guerre en captivité, en Allemagne. Il apprend bientôt que toute sa famille demeurée en Lituanie a été massacrée par les Nazis. Sa femme, en France, est recueillie par différentes personnalités qui la protégeront, à la fois des autorités du régime de Vichy et de l’occupant nazi.

A la libération, en 1946, il est nommé directeur de l’École Normale Israélite Orientale. C’est à partir de cette époque qu’il entreprend l’étude du Talmud en compagnie de M. Chouchani, personnalité, semble-t-il, hors du commun, en qui il reconnaîtra une science exceptionnelle des textes juifs. En 1961, il est professeur d’Université à Poitiers, puis à Nanterre, en 1967, enfin à la Sorbonne en 1973. De 1976 à sa mort, en 1996, il sera professeur honoraire, conservant des liens étroits avec le monde en général et le monde de la pensée juive en particulier.

« C’est seulement en abordant autrui que j’assiste à moi-même »

C’est là le thème central d’un des ouvrages les plus connus de Lévinas, Totalité et infini rédigé en 1961. Aux philosophies pour qui l’être se révèle comme guerre, qui n’abordent que les totalités froides, il oppose une pensée éthique, celle d’un homme capable de parole, c’est à dire de paix.

Cette parole révèle l’homme à lui-même en tant qu’être fini capable d’appréhender l’infini, idée profonde qu’il aura sans doute rencontrée chez maints philosophes juifs de l’âge d’or tels, entre autres, que Yéhouda Halévy ou Maïmonide. Comment, demande Lévinas, concevoir qu’un être puisse contenir plus qu’il n’est possible de contenir ? Comment le fini peut-il embrasser l’infini ? La réponse est dans le visage de l’autre. Ce visage est la signature de mon pouvoir de pouvoir en tant que je peux le détruire. Mais cette possibilité me renvoie, alors, au commandement du Décalogue qui m’indique « Tu ne tueras point », commandement universel, infini, qui fait de moi un être humain fini, certes, mais devant qui, par l’autre, s’ouvre une fenêtre vers l’infini. Ce contact révélateur avec autrui, ce surplus de conscience m’indique le chemin du dépassement de mon égoïsme. Grâce à l’autre, je comprends que charité bien ordonnée commence par autrui.

Je suis donc pleinement responsable d’autrui, d’une responsabilité absolue sans même exigence de réciprocité. Le sens de ma vie est dans l’accomplissement de mon être pour autrui. L’être de la vie est éthique.

Une élection pour le devoir

C’est là le thème profond d’un ouvrage de Lévinas écrit durant les années qui ont suivi la Shoah, Difficile liberté, publié en 1963. Les Nazis ont tenté l’extermination d’un peuple dont, pourtant, l’élection n’est pas faite de privilèges mais de responsabilités. Le Juif, en effet, est, avant tout, un « homme de devoir ». En s’appuyant sur la Bible et le Talmud, Lévinas montre que le rapport de l’homme à Dieu n’est pas un rapport de soumission ni de mystique, mais un rapport d’ordre moral, celui que l’on vit en accomplissant ses devoirs vis à vis de l’autre, de son visage, de sa misère. C’est dans ce comportement moral que se situe le respect de Dieu. L’infini, écrit-il, n’est donné qu’au regard moral. En ce sens, la religion n’enseigne rien d’autre que la responsabilité irremplaçable de chacun de nous face à autrui. L’homme religieux est celui qui accepte de ne pas se dérober à la charge qu’impose la souffrance des autres. Le peuple juif n’a pas d’autre mission : il doit conserver ce sens de la responsabilité et la transmettre aux autres nations.

« Ne pas pouvoir se dérober, voilà le moi »

Ce titre est extrait de Totalité et infini mais indique le thème repris dans un autre ouvrage de Lévinas, publié en 1974, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. Que doit être ce moi qui, s’il se veut humain, ne peut se dérober à sa responsabilité face à l’autre ? Totalité et infini a défini l’autre comme mon objet-visage. Autrement qu’être tente de me définir comme sujet responsable de ce visage. Et Lévinas de découvrir la terrifiante contradiction sur laquelle, un temps, il débouche. Je suis responsable de la souffrance d’autrui. Ce fait, pour lui, est un événement extraordinaire. Cet autrui, en effet, dont je suis responsable est, comme moi, un être de liberté, de m’avère donc responsable d’une liberté, ma responsabilité répondant de la liberté d’autrui. Or, l’autre, en tant que liberté, dépasse mon pouvoir de le saisir et d’agir sur lui, sa liberté lui permettant, à tout instant, d’échapper à mon emprise pensée ou agie. Dans ces conditions, puis-je prendre la responsabilité de ce qui échappe inévitablement et logiquement à mon action et à ma compréhension ? Ma responsabilité vis à vis d’autrui est donc comme paroxystique : elle est une responsabilité, à la fois, impossible et nécessaire.

Ce difficile exercice trouve, chez Lévinas, une solution dans son analyse de l’origine du moi lui-même. Il n’existe pas, initialement, un Moi distinct, extérieur à Autrui dont il vivrait extérieurement la responsabilité. Il existe, dès l’origine, une présence de l’autre dans la genèse même du Moi. Celui-ci se forme, soi-même, parallèlement à la naissance en soi de l’Autrui qui en devient, ainsi, le producteur contemporain. En ce sens, la responsabilité de l’Autre et la responsabilité de l’expression de soi par soi ne font qu’un. Dans le même être, le moi-fini coexiste avec l’autre-infini. La contradiction relevée par l’appréhension de l’infini par le fini peut être surmontée par leur coexistence.

« Israël est en alliance avec l’univers des nations »

C’est là un passage de l’ouvrage de Lévinas, À l’heure des nations paru en 1968. Il regroupe plusieurs études talmudiques et quelques textes sur des penseurs juifs du siècle des Lumières.

D’altérité, ici, n’est plus celle de l’autrui individuel mais celle des nations goyim.

L’appartenance à l’humanité passe par le devoir d’assumer une responsabilité. Responsabilité qui donne toute sa signification à la morale et à la religion : le devoir envers Dieu passe par le devoir envers les hommes. On n’est moral et religieux qu’à partir de la prise de conscience de l’infini que le visage de l’autre me révèle. Etre moral, religieux, homme, c’est être responsable de l’autre, du monde. L’élection du peuple juif se situe à ce niveau : il est comptable de l’avenir de l’humanité parce que conscient essentiellement de sa responsabilité vis à vis d’elle. Cette optique fait du peuple juif un peuple militant, porteur d’un message en forme de main tendue vers tous.

H.H

Quelques ouvrages d’Emmanuel Lévinas :

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