Identiques, semblables, égaux ou incomparables ?

Sylvia Ostrowetsky

Dans les années soixante, sans que l’on sache vraiment qui précéda l’autre de la réalité ou du discours, un nouveau vocable envahit les média : celui de l’identité.

Certains sociologues l’interprétèrent comme un symptôme des sociétés contemporaines en mal de véritable projet social1. D’autres comme une réaction occasionnée par la production de série, l’aménagement anonyme des Grands Ensembles, une conséquence de la société dite de consommation.

Recrudescence du sentiment national, ethnique ou individuel.

Tel le rhinocéros de Ionesco, régressif ou réactif, le terme et la chose n’ont cessé de fleurir depuis, non seulement dans la publicité et les commentaires des journaux mais plus dramatiquement en Tchétchénie et dans les caves de Sarajevo ou de Grozny2. Comment cette recrudescence du sentiment national, ethnique ou individuel, a-t-elle pu se produire ? Elle montre bien, en tous cas, que les valeurs universelles qui tentaient de le dépasser, n’ont pas fait le poids.

La course à l’indienne

Sous un angle plus général, que le terme soit ou ne soit pas utilisé, il paraît à première vue logique de considérer que l’identité et les gestes qui l’accompagnent font partie de toute vie sociale. Après tout, c’est elle qui préside à l’intronisation de l’enfant dans sa communauté. Avec le baptême, l’enfant acquiert un nom qui accompagnera ses faits et gestes sa vie durant au sein de son groupe d’appartenance.

Pourtant, lorsque l’organisation sociale d’un peuple relève plus de la division sexuelle des tâches que de la production et se traduit par des comportements et normes culturels intangibles, la question, sauf exception, ne se pose pas avec cette gravité parce qu’elle est gérée collectivement. Ainsi, face à l’ambivalence naturelle3 qui veut que les hommes portent en réduction, à même le corps, la trace d’une féminité possible comme le prépuce, que les femmes recèlent une excroissance en rappelant une autre, les sociétés dites sauvages ou antiques, mettent les choses au net : excision, circoncision. En alignant, grâce au scalpel, nature et culture, elles réduisent les tentations de confusion des rôles et partant, la question même de l’identité sexuelle. Féminin ou masculin, cette coupure dessine à jamais le corps, ses protubérances et ses profondeurs, en un mythe des origines. Adhérence à un sexe,

adhérence à un Dieu, adhérence à un groupe, ces rites font en réalité souvent d’une pierre deux coups, permettant d’assigner symboliquement chacun à sa place en même temps qu’à la société.

Dans cette même lignée « sauvage », on trouve même des attitudes particulièrement négatives vis-à-vis de ce qui se donne comme un impératif moderne et contemporain. On sait par exemple que dans bien des tribus, le nom varie ainsi que la hiérarchie sociale selon l’âge. Qui ne se rappelle ces tests que faisaient passer en leur temps les psychologues des États-Unis pour mesurer les capacités d’intégration à l’« american way of life » des populations indiennes. On mettait les enfants en ligne en leur demandant de faire la course. Au bout d’un certain temps le premier se retournait et voyant que ses congénères ne le suivaient pas, ralentissait son rythme de manière à ce qu’ils arrivent tous, « comme un seul homme », sur la ligne d’arrivée. Autre façon exemplaire de voir le monde, autre forme d’identité strictement collective qui veut que chacun, au-delà ou en deçà de ses capacités propres, n’existe que par le groupe et sa capacité à en assurer la cohésion.

Seuls le corps et la langue, les objets cultuels et culturels en circulation, définissaient l’appartenance symbolique à la collectivité.

La terre promise

Si l’identité constitue, au premier degré, le substrat de toute existence humaine, on voit que ses formes sont multiples et varient avec les époques et les cultures. On s’attachera en conséquence dans lignes qui vont suivre à la décrire comme autant de processus en acte. Inutile donc de tenter une quelconque définition globale qui laisserait entendre qu’il y a moyen d’en faire un concept. Base de la relation à l’altérité, qu’elle soit individuelle ou collective, interne ou externe, tout ce que l’on peut dire au départ, c’est qu’elle est au cœur des langages et de la nomination, au cœur de la reconnaissance et de la légitimation.

Lorsque, ainsi que le Pentateuque l’atteste même pour le peuple juif, seuls régnaient les droits de la guerre, que les fils d’Abraham pouvaient conquérir le pays de Canaan sans que personne ne puisse - puisque telle était la règle générale des peuples plus ou moins guerriers ou reconnus comme tels -, leur reprocher moralement leur conquête, seuls le corps et la langue, les objets cultuels et culturels en circulation, définissaient l’appartenance symbolique à la collectivité. La terre était un réservoir de nourriture, un moyen de production, une dot pour des peuples qui construisaient leur histoire essentiellement à partir des couloirs de transhumance, des oasis ou de la puissance de leurs cités.

Cependant, en Occident cette fois, avec la fin des grandes invasions barbares, ce n’est plus tant le corps marqué par l’appartenance (la circoncision mais aussi le tatouage) ou la langue, que la terre qui prit valeur pour la lignée comme pour l’individu. On peut clairement suivre cette progression dans les transformations de la relation vassalique depuis son origine barbare d’échange de services et de protection, son inscription chevaleresque dans la féodalité, sa constitution en ordre territorial, puis, avec la royauté absolue, son assujettissement curial.

D’un point de vue collectif également les choses changent radicalement avec l’accession progressive de la royauté, puis de l’empire et plus tard de la république. Le territoire comme emprise du pouvoir est à la base de la légitimité institutionnelle de l’État. Dans cette phase que chacun connaît et qui varie selon les régions et les continents pour se développer sur des siècles parfois, le discours dominant se transforme.

L’identité se dessine à partir du sol et de ses formes plus ou moins anthropomorphisées 4. C’est la permanence d’occupation qui justifiera alors le caractère d’un peuple, voire d’une « race » (racine).

Là encore, entre culture et nature, une symbiose caractérielle assez rassurante qui fait chacun fils et fille d’un lieu plus que d’un sexe ou d’un sang, d’une stabilité plus que d’un mouvement, prend en charge ce processus. Le droit à l’existence sociale se mesure désormais à cette identification là : non plus seulement un nom, un prénom, mais un pays et une nationalité. Et, gare aux apatrides, aux nomades, à ces peuples éparpillés en diaspora. Gitans empruntant leurs mélo-dies aux pays visités de la Roumanie à l’Andalousie. Abraham, Joseph, Moïse, juifs toujours en partance et s’installant pour des siècles dans les quartiers crasseux des grandes cités comme des bourgs de campagne. Ni prénom, ni nom 5 n’étaient au départ nécessaires pour repérer ces êtres que l’on peut décrire, à la manière de Buffon, tels les oiseaux ou les animaux, comme des espèces : communauté de langue, similitudes d’allure, de vêtement, même marquage du corps ; identités prétendues du sang et des caractères physiques, ces critères d’un âge antérieur sont devenus signes d’indignité pour ces gens en déshérence territoriale.

La terre est le véritable « quartier » de noblesse de ce second type d’identité 6. Toute circulation, quelle soit celle des hommes ou celle des capitaux, est ignoble.

Identité ou conscience de classe

Mais, pensera-t-on, cet acte d’allégeance à une histoire enserrrée dans des frontières 7, cette vérité d’un seul côté des Pyrénées, sont un gage de paix. Voire. Quitte à se battre sans fin pour la sécurité des bords, le niveau de vie des proches sans envahissement clandestin. Le filtre paranoïaque est toujours bien en place. entre la guerre des tranchées et Schengen.

C’est la grande leçon des révolutionnaires du 19ème siècle que de nous avoir montré que les fraternités dessinées par le territoire étaient des leurres, que l’argent, dans la crudité de ses fonctionnements intestins, était un passe muraille et n’avait pas d’odeur. Au cosmopolitisme capitaliste, on opposa en vain une inter-nationale sans territoire des prolétaires. Cette identité de troisième type, sans terre, basée sur la division et la hiérarchisation interne au sein d’une même formation sociale, l’échelle de statut au sein d’une même organisation, nous a assujettis peut-être plus intime-ment encore que les précédentes. Elle devait nous libérer à jamais de l’appro-priation des corps, celle du ventre repro-ducteur des femmes 8, des esclaves, des serfs corvéables à merci. Démocratique-ment, elle a fait de chacun le champion toutes catégories de la concurrence, de la vente, de la force de travail et du désir forcené d’ascension sociale.

Sans doute, pensera-t-on, l’émulation par le mérite que nous promettaient le communisme ou la démocratie avancée,

Dossier : Identités juives et modernité

valait bien, après tout, la découpe des membres et la charpie des tranchées.

Ainsi, chacune de ces modalités identitaires engage l’existence individuelle sur la base de l’adhésion aux normes du groupe, seule la norme change et partant la forme du processus.

L’apparition donc du terme d’identité dans le discours contemporain, et que l’on situe en France aux années 60, ne doit pas nous tromper. Il est l’indice, non d’un procès constitutif de toute vie individuelle ou collective, mais d’une crise de l’évidence de la chose. Pour le dire d’emblée, ce sont ces formes d’identification, celles du corps, du sol, du travail qui font problème à l’orée d’un monde qui pour le moment reste innommable.

Si les textes s’y référent si souvent désormais, la pluralité de ses significations indique bien que ce n’est pas parce que le sujet est évidente mais qu’à l’inverse, elle ne l’est plus. On citera pour mémoire cette phrase d’introduction du séminaire dirigé par C. Lévi-Strauss et publié en 60 sur le sujet : « à en croire certains, la crise de l’identité serait le nouveau mal du siècle. Quand des habitudes séculaires s’effondrent, quand les genres de vie disparaissent, quand de vieilles solidarités s’effritent, il est certes fréquent qu’une crise d’identité se produise »9. L’identité, dès lors qu’elle se nomme, se réclame, à corps et à cris comme on dit, serait le symptôme de la crise de son fondement.

Le terme d’identité recouvre des réalités diverses qui mènent aux dernières hantises de l’individu moyen : être quelqu’un.

Ecoute ma différence

On voit que le terme actuel d’identité10 recouvre en tous cas, des réalités aussi diverses que les revendications de reconnaissance statutaire, les oppositions aux moyens détournés du néocolonialisme, des minorisations racistes, esthétiques et plus privées de l’infériorisation féminine, enfin les dernières hantises de l’individu moyen : être quelqu’un11.

On comprend, encore une fois, que ce terme soit difficilement définissable. Il n’est plus fait pour décrire un fait bien délimité s’inscrivant dans la suite de revendications claires, économiques ou de droit. Il veut exprimer quelque chose qui ne peut se dire ni exactement en termes de conscience de classe, ni en termes de nationalisme à la manière du XIXème siècle, ni uniquement de position de pouvoir au sein de la chaîne des hiérarchies du travail. La vogue du vocable « différence » correspond bien à cette nouvelle opération. Entièrement abstraite puisqu’elle ne dit rien de sa nature, la différence permet de pointer le lieu même de l’opération identitaire contemporaine. Forme vide mais sur laquelle repose pourtant l’essentiel de ce qui est à l’œuvre dans ce processus de reconnaissance au fondement de ce dernier type de revendication qui ne relève ni du corps, ni du territoire, ni du travail et moins encore de cet égalitarisme représenté par nos petits indiens d’Amérique.

Prétendre qualifier, en effet, le particulier (différent de) par le général (la différence), n’est pas une mince affaire ; elle généralise l’exception et semble ignorer tout ce que les hommes ont en commun. Avec cette formule : « écoute ma différence », c’est tout le propos humaniste qui bascule. Être homme ce n’est plus seulement appartenir à l’humaine nature, à une culture plus ou moins sauvage, à un territoire plus ou moins bien délimité, à un jeu du « plus ou moins » du mérite, à la similitude de ceux qui se considèrent comme les parties d’un tout qui les subsume, mais désormais, encore une fois, à en défier les séries communes.

A l’humanisme qui a voulu dépasser les particularités du sexe, de la race ou de la culture au nom de l’Homme générique,

fait place une définition exactement inverse qui rend les hommes irréductibles les uns aux autres. Ce propos se situe bien au-delà de l’égalitarisme de droit de la bourgeoisie ou plus concret de nos petits indiens, comme on voit ; il engage un nouveau rapport de l’homme à lui-même12.

La revendication identitaire fait en quelque sorte comme si le stigmate avait acquis ses lettres de noblesse

La revendication identitaire fait en quelque sorte comme si le stigmate avait acquis ses lettres de noblesse. À la norme sociale, à la massification, à la production de série, ce discours oppose une sorte de demande de droit de cité à la déviance généralisée.

Longtemps donc on a considéré que la stigmatisation de la pauvreté ou le racisme, n’étaient que des masques de la crise : de l’inconscience de classe en quelque sorte. Ce raisonnement simpliste sous forme de cache-sexe interdisait toute véritable analyse puisque la réponse était fournie a priori et se donnait de manière répétitive et obligée comme le masque justement de la seule vérité possible et immanquablement voilée de l’économie. Jusqu’au jour où il a bien fallu se rendre à l’évidence : sous le masque il n’y avait rien qui vaille de manière aussi permanente et homogène. Au sujet plein, sinon conscient, de la nation ou de la classe a fait place un individu qui ne croit plus en l’Histoire13 et qui ne prétend qu’à une identité, individuelle ou collective, mais surtout singulière et à ses « signes particuliers ».

Même si elle se légitime à travers le passé, la tradition, l’identité est bien une idée neuve et plus seulement en Europe. Elle figure la nécessité symbolique du nom, de la reconnaissance. On y trouve tous les groupes et individus en mal d’existence : femmes, estropiés, gros, peuples modernisés à coups de knout, prolétaires soviétisés à la schlague, peuples gavardés et autres groupes aux noms si peu propres qu’on les euphémise comme « black » ou « beur » pour tenter de les désiger gentiment.

En définitive, on a l’impression que les mouvements identitaires ne sont pas tant du côté de « la maladie infantile » ou de la sénilité, que d’une méfiance très positive à l’égard des systèmes universalistes.

Sénile ou infantile ?

D’un côté, à l’instar de la satisfaction franchouilllarde face à la supériorité des idées bochées et des chairs bleuetées de leurs Walkyries - conflit qui chevauche le siècle -, la purification ethnique et ses combats d’autant plus insupportables qu’on les croyait révolus, du moins en Europe.

Quelle indécente immaturité (ou sénilité ??) en effet, de ne pas comprendre que la culture, la langue, la nourriture, les chants et les rengaines font le lit de conflits dont la cruauté n’a d’égale que la bêtise ; de ne pas voir que l’identité flamme surtout la bonne conscience des maffias et autres pestes plus ou moins brunes.

Ailleurs, ce n’est plus le territoire mais la religion qui sert de porte-drapeau identitaire. Ce n’est pas tant pour Allah pourtant que l’on tue à Alger les hommes et les femmes éclairés, mais pour le maintien haineux d’une culture ancrée dans les corps et les divisions du sexe, que l’individualisme contemporain plus prêt à vanter les vertus singulières, plus prêt à promouvoir la liberté de penser tut-elle manipulée que l’obéissance à une tradition, met en danger.

D’un autre côté, preuve qu’ils ne sont pas si dupes qu’on voudrait le penser de la valeur absolue de leurs contenus, (et au-delà de ces extrêmes), on voit des mouvements émanant de pays en voie de développement surtout, se déployer sous

la forme plus ouverte du droit culturel 14. Il n’y a pas de régression à accepter la pluralité des cultures et reconnaître le rôle essentiel des condensations symboliques et des langages. Maturité au contraire qui consiste à vouloir que le monde ne se réduise pas dans l’uniformisation des conditions de vie, à considérer que les processus différenciels sont à la base de la connaissance et plus socialement de la reconnaissance.

De manière réflexive, l’identité met le narcissisme individuel ou de groupe sur la place publique, voilà me semble-t-il le contenu de sa « modernité ». D’aucuns trouveront cela peut-être navrant mais les mouvements identitaires sont inévitables en ces temps de déception.

L’identité est une maladie infantile ou sénile - va savoir -, en ce qu’elle insiste à n’en plus pouvoir sur ce monde qui n’a su se construire que sur l’avoir et l’accumulation. Elle est, elle voudrait être, une réaffirmation de l’être. Il nous faut cesser de la juger au nom d’une histoire progressive : elle n’en finit pas d’envahir le monde. L’homme universel a fait son temps, le temps est venu de l’homme singulier.

L’identité est une forme tout particulière de fait social, un procès contemporain qui anime et fait agir les individus comme les collectivités non pas autour d’un contenu déterminé mais de son expression propre. Ipséité qui fait de tout être un entité distincte de toute autre, l’identité revendique essentiellement d’être prise dans la chaîne des reconnaissances, nominales, visuelles, culturelles. La culture était une donnée quasi naturelle des sociétés historiques ; telle une marchandise à l’étalage, elle doit désormais décliner ses attraits et s’exposer. Mais, et c’est toute son ambiguïté, au milieu d’une crise qui ébranle tous nos fondements, elle est aussi l’affirmation têtue d’une bonne volonté d’être. Entre l’avoir et l’être, l’objet se veut sujet et le sujet se couvre d’amulettes achetées au supermarché des sentiments.

Il se peut que, par le passé aussi, certaines « résistances » 15 n’aient eu que cela comme objectif ; sinon comment comprendre qu’en dehors de tout intérêt, au mépris de leur vie et sans promesse de récompenses, tant d’hommes se soient tenus à des principes si peu rentables comme firent en leur temps les albigeois, les protestants, les juifs ou les tziganes. Comme si, quand on a une origine fut-elle marginale, que l’on vit au sein d’une communauté fut-elle réprouvée par tous, on était prêt à tout plutôt qu’à l’abandonner. Cela ne se mesure ni en dollars ni en avantages de pouvoirs. Le capital, qu’il soit symbolique ou pas, n’est pas essentiel en cette affaire ; la rétribution est affective : elle se donne comme droit à l’existence et sentiment de sa propre présence au monde.

L’identité singulière n’est pas tant une réalité substantielle donc puisqu’il suffit d’affirmer sa différence pour la voir justifiée. Elle est un processus de socialisation par le langage ou la désignation. « Acte de langage », elle se produit à travers une opération qui est semblable, dans son jeu distancié, à tous les processus cognitifs. C’est pour cela que l’on peut le rencontrer aussi bien au niveau intellectuel que collectif, en un lieu très élaboré de la pensée ou au contraire insistant de l’enfance 16.

Le carré identitaire

Ce « sentiment » est à la base donc d’un type d’action particulier qui ne peut, comme on a vu, être partagé que s’il s’exprime en tant que tel d’abord. Je n’ai pas à manifester ma qualité d’ouvrier pour adhérer au Parti qui est censé défendre mes intérêts. Ici, non seulement la déclaration identitaire mais la

manifestation de sa réalité est indispensable à son existence au contraire. Plus encore, la manière dont elle opère pour cette démonstration gère aussi la façon dont le groupe ou l’individu ressentent son existence. L’identité n’est donc pas que l’affichage, l’affirmation et la confirmation d’un passé ; sa manifestation en actualise aussi la preuve. Et cette preuve, ce n’est pas tant aux autres qu’à soi-même qu’on la fournit. En ce sens, non seulement elle se montre et se démontre mais elle s’éprouve comme émotion interne. L’acte de langage dépasse la simple expression, elle fait exister.

Je donnerai ici rapidement quatre formes à la manifestation de ce vaste processus qui va des positions les plus traditionnelles aux plus contemporaines17 :

L’analogie

Elle lie l’homme au corps ou à la terre dont elle assimile les caractères. Terre-mère ou selon ce mot étonnant déjà remarqué par E.Morin : « mère-patrie ». L’autochtonie est la cité de Dieu pour les anges ou les êtres ambivalents, mi-humains, mi-rochers, mi-animaux, qui gèrent nos origines. Rapport d’analogie entre un sol et un corps social. Même caractère, mêmes qualités, mêmes défauts. Compacité du groupe en sa localisation natale. Pas de rupture entre nature et culture : un continuum

élémentaire. Si on veut bien lui accorder la toute puissance du destin, l’amour de la terre est sans déception.

La similitude

Comme la religion dont elle prend le relais, l’identité relie. Tous juifs grâce au Brith-mila qui signe l’alliance éternelle avec Dieu. Tous semblables dans le corps du Christ marqué dans sa chair à la place des hommes. Malgré nos différences anatomiques et sociales, tous hommes parce que capables de pourvoir à notre propre vie par le travail. Tous français malgré nos divisions parce que relevant des lois d’un même sol.

On retrouve, là, le sentiment qui anime toute communauté et dont nos sociétés individualistes ont la nostalgie sans conscience, par parenthèse, des obligations rigoureuses qu’elle entraîne.

L’évaluation

Sur une même échelle sociale ou professionnelle, nous voilà tous comparables, du plus petit au plus grand, jouant au jeu de « la distinction » qui permet d’occuper une place, notre place. Tous solidaires, embarqués dans le même bateau des solidarités organiques mais surtout hiérarchisées au sein même de l’égalité comme droit. Confort et fierté du poste acquis de haute lutte contre des concurrents maladroits ou malchanceux. Elle règle les tours de parole, les manières de table, les ordres et les obéissances. Bien tenir sa place n’est-ce pas mériter aussi son existence ? Une identité bien individuelle cette fois, comparée, jaugée, identifiée, identifiable. Sur ce versant, dans ses hiérarchies internes la société est reine, reconnue comme telle ; sans questions. Cette identité-là est faite de la division des rôles masculins, féminins, enfantins, des spécialisations de la profes-sion, du rang dans l’ordre du mérite, des mentions au bac et des réussites à la bourse.

Incomparable

Individuel ou collectif, l’identité est saisie ici à travers son caractère unique, singulier. C’est elle qui a toutes les faveurs des discours médiatiques contemporains sur la différence. On n’est pas différent en substance, on arbore,

comme pour le phonème en linguistique, « son » « trait distinctif ». À la jointure du culturel et du social, du politique et de l’anthropologie, de l’individuel et du collectif, elle peut se développer à l’infini aussi longtemps que des différences peuvent se revendiquer, émerger à la conscience. Telle Narcisse, elle vit dans la captation de sa propre image.

Exercice d’application :

À partir de cette typologie, on peut montrer que la revendication identitaire juive n’a cessé au long de son histoire d’utiliser l’une ou l’autre de ces définitions.

La similitude :

Comme toutes les sociétés précédant la formation étatique, elle privilégie d’abord le marquage des corps (la circoncision) comme lien à Elohim certes, mais aussi au groupe. Peuple élu, mais aussi peuple qui, au delà de la diversité des cultures et des terres traversées et des expériences, des niveaux de richesse et de naissance, s’affirme comme ensemble lié, quasi fusionnel, à partir d’une religion d’autant plus exigeante que la vie communautaire implique le contrôle permanent des mœurs.

L’analogie :

La sortie d’Egypte, la traversée du désert et la mort de Moïse qui ne peut atteindre la Terre Promise, mettent en récit la quête historique du passage à l’identité territoriale et l’instauration d’un autre droit à l’existence sociale de type plus politique. Comme si elles étaient le mythe de l’Histoire elle-même, les péripéties de L’Histoire d’Israël figurent cette quête de la terre qui, tel le travail de Zizyphe, semble toujours à recommencer. Seule une ténacité des origines (manifestée par le marquage du corps, la fidélité à une langue qui, comme les hommes, circule au-delà des frontières, une vie marquée par une ritualisation appuyée de la nourriture), permet de triompher de l’adversité au milieu de peuples mieux inscrits dans l’ordre territorial. Identité des rues sombres et des marges si insupportable à vivre que le début du 19ème siècle voit se développer en Pologne et en Russie, deux mouvements identitaires parallèles. L’un à base internationaliste - le Bund - centré sur la langue et la reconnaissance du droit des minorités. L’autre, à base territoriale - le sionisme - centré sur la création d’un état national. Comme les autres.

Evaluative :

Malgré le sentiment communautaire et au-delà (puisqu’on la retrouve dans toute société qu’elle se dise également ou non), la hiérarchisation se reconstruit régulièrement de manière interne à la collectivité. On peut à cet égard distinguer plusieurs échelles : le sexe toujours et encore, le lieu des origines, la propriété, le travail, la consommation.

Malgré le passage à une société moderne (qui se veut en outre une des plus démocratiques du monde), la hiérarchie des sexes en Israël reste manifeste à travers, notamment, la faible représentation politique des femmes - les chiffres sont pratiquement aussi bas à la Knesset qu’à la Chambre des Députés française.

Comme reste forte la division entre séfarades et ashkénazes qui a pour base un mépris, presque réciproque entre deux territoires ou cultures territoriales d’origine. Division qui paraît d’autant moins acceptable qu’elle émane de populations qui ont subi, chacune à leur manière, durant des millénaires, le même ostracisme de la part des pays d’accueil.

L’échelle catégorielle du travail enfin que l’on retrouve dans tous les pays développés ou dans tous les secteurs modernisés des pays en voie de développement.

Cette génération se cherche dans le flou rassurant de la mémoire et de l’Histoire, afin de décliner son appartenance.

Incomparable :

Mais L’Histoire ne s’arrête pas là et l’expérience juive nous permet de décrire une dernière forme de l’identité dont elle détient, sans doute à cause du caractère même ’ de son expérience historique

unique, la forme la plus manifeste, celui de l’identité singulière.

Moins préoccupées de reconnaissance nationale, l’Occident propose une reconnaissance singulière, excentrique au sein de l’anonymat de la « société urbaine » dominante. De nos jours moins centrée sur les valeurs du travail, la production de série a su assimiler dans ses formes apparentes, la lutte contre l’homogénéisation quantitative qui la caractérise et finalement proposer elle-même une consommation distinctive et distinguée des signes de l’expression identitaire 18.

On reconnaîtra cette même attitude dans cette volonté, caractéristique de nos jours des adolescents de la troisième génération, de renouer avec leurs origines, en France notamment. Plus « juive » dans la connaissance culturelle et la signification des rites, plus affirmée dans ses manifestations, l’identité se déploie comme volonté auto-référentielle d’affirmation pour l’affirmation. Cette génération n’a plus à s’adapter comme les grands-parents à la population d’accueil ; elle n’a plus à s’intégrer comme les parents, ni même à s’opposer à une culture susceptible de la faire disparaître par assimilation. Elle se cherche dans le flux rassurant de la mémoire et de L’Histoire, afin de décliner l’ineffable concrétude d’une appartenance. Véritable quête amoureuse de soi. Moins symbolique et liée à la fusion communautaire, qu’imaginaire et publique.

Vivement l’oubli de ce moi fêlé et en mal d’être, pensera-t-on. Vivement la fin de ce narcissisme social, de cette « chute de l’homme public » pour réutiliser le titre anglais de l’ouvrage de R.Sennett cité plus haut, qui psychologise et « naturalise » le sociétaire au détriment d’une action positive et ouverte vers le futur. Vivement la fin de la centration sur soi au profit d’un humanisme sans frontières. Espaces qui cesseraient de s’enfermer dans les lieux privés et son affichage télévisuel pour rejoindre dans la rue la vitalité de nouvelles architectures accueillantes. Si l’on en croit les analyses formées par Louis Marin, l’utopie malheureusement, n’est rien d’autre qu’une forme critique de la réalité, une sorte d’image en négatif du présent 19. Ce n’est pas demain la veille que nous saurons tous nous comporter comme les petits indiens d’Amérique.

S.O

ENQUETE

PLURIELLES lance auprès de ses lecteurs et amis une enquête sur le thème :

« Qu’est-ce pour vous être un juif laïque aujourd’hui ? »

Qu’est-ce qui vous paraît le plus important :

Envoyez vos réponses, (pas de limitation de longueur) à AJHL-PLURIELLES, 253 avenue Daumesnil 75012 Paris. Les réponses les plus intéressantes donneront droit à un abonnement à PLURIELLES et seront publiées (avec l’accord des auteurs).


  1. Alain Touraine, « Les deux faces de l’identité » in Identités collectives et changements sociaux, dir. Pierre Tap, Privat, 1980.↩︎

  2. Difficile de parler du Rwanda ou d’autres pays de ce type quand on sait les manipulations dont cette identité a fait l’objet au service des intérêts les plus vils. Cela tenterait à montrer, il est vrai, que même dans ce cas, elle possède une efficace redoutable.↩︎

  3. S. Ostrowetsky, « ah! fou qui croit que je ne suis pas toi », in Identité individuelle et personnalisation, Privat, Toulouse, 1980↩︎

  4. S. Ostrowetsky, « Visages, paysages : esthétique et lien social » Conférence à l’École Nationale Supérieure du Paysage de Versailles en 1994, repris pour hommage à Jean Rémy, professeur à Louvain-le-Neuve, en cours de publication↩︎

  5. Chacun sait comment le lieu d’origine, l’activité, la tribu d’origine, le quolibet leur servit tardivement de nom de famille…↩︎

  6. Israël est là pour nous démontrer que presqu’aucun peuple - et ce n’est pas pour nous en réjouir - n’a pu, sinon en le payant très cher, jusqu’à ce jour, échapper à cette nécessité.↩︎

  7. Sans parler de ses expansions coloniales qui font des ancêtres de nos compatriotes d’outre-mer des gaulois.↩︎

  8. Le rite initiatique consiste en un passage, souvent accompagné du mime d’un nouvel accouchement du petit mâle dans la société des hommes privant les mères du droit de regard et de l’accès à un langage et à des rites devenus secrets.↩︎

  9. L’identité, Grasset, 1960.↩︎

  10. Cet article reprend, dans la typologie qui va suivre une partie de la communication faite aux Journées d’études du 25, 26 nov. 93 à l’Université de Picardie sur Le paradigme identitaire : « Les voies de l’identité ». Sous la direction de N. Marouf, Identité-Communauté, L’Harmattant, 1995.↩︎

  11. S. Ostrowetsky, Quelqu’un ou le livre de Moïshe, Kimé, 1995.↩︎

  12. Pour l’analyse plus étendue de cette alternance entre universalisme et particularisme, on se reportera à l’ouvrage de P. A. Taguieff, La force du préjugé, La Découverte, 1988.↩︎

  13. Ce qui ne veut pas forcément dire qu’elle soit finie. Le « communisme » n’a peut-être pas dit son dernier mot et le libéralisme vécu sa dernière grande crise…↩︎

  14. cf notre intervention en cours de publication au Centre de Sociologie de l’Ethique, IRESOO, 1994 : “l’identité des droits”.↩︎

  15. On sait que l’on doit la signification de ce mot à une prisonnière protestante des Cévennes au moment de la Révocation de l’édit de Nantes.↩︎

  16. J. P. Codol, « La quête de la similitude et de la différenciation sociale », une approche cognitive du sentiment d’identité » in Identité individuelle et personnalisation, dir. Pierre Tap, Toulouse, Privat, 1980.↩︎

  17. Le « carré identitaire » que je rappelle ici brièvement en l’adaptant à la réflexion générale présentée ici a fait l’objet de plusieurs publications : la première dans Langages et Sociétés, n° 28 en 1984 puis légèrement modifié et développé (en coll.) surtout à propos des média lors du colloque de l’Association Internationale de Sémiotique à Palerme (Mouton 84). Dans La théorie de l’espace humain (Unesco 1986), il est repris au regard de la dynamique urbaine. Dans une thèse sur “La négritude”, Franck Taniféani s’en est servi pour une analyse de textes d’écrivains africains et antillais. Enfin en juin 1994, à propos de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, lors d’une conférence faite au Centre de Sociologie de l’Ethique (IRESCO), citée plus haut, j’ai eu l’occasion de développer ce qui concerne l’identité singulière à travers l’œuvre de Max Stirner : « Unique et sa propriété ».↩︎

  18. cf Le néo-style régional, op. cit.↩︎

  19. Louis Marin, Utopiques, jeux d’espaces, Paris, Minuit, 1973.↩︎

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