Henri Raczymow est romancier (Contes d’exil et d’oubli, Un cri sans voix, Ninive,…) et essayiste (Le cygne de Proust, et récemment La mort du grand écrivain)

Jonas est à moitié endormi. Il croit rêver encore. Il se lève, il titube, il court comme dans un rêve. Il ne prendra pas le temps de déjeuner. Il se dit : Je vais à Tarsis. Je ne comprends rien à cette histoire. Ninive, quelle idée ! Je ne demande que la paix, chacun le sait, devrait le savoir. Et j’ai encore sommeil. Mais il faut bouger, sinon j’encoüre de sérieux ennuis, et qui cherche les ennuis ? Moi, moins qu’un autre. Il faut aller quelque part, nul doute. Le levant, le couchant. Allons nous coucher. Temporisons. Laissons le temps s’écouler. Il se pourrait bien qu’à un moment d’aller à Ninive se révèle une nécessité périmée. Demain verra la question se volatiliser comme par enchantement, se dissoudre dans le désert de ma vie tranquille et murée. Un événement opportun, d’une importance planétaire va surgir, et cette corvée ninivienne tombera d’elle-même comme une feuille morte. Passer toujours à travers les mailles du filet serré de la vie. Insondable mort. Petit malin, petit poisson. Mais ce coup de téléphone, ce matin, imprévisible. Je n’avais pas songé à brancher mon répondeur, fatale erreur. Sinon, j’eusse pu prétendre une commode défaillance mécanique. Mais non : j’ai bien décroché le combiné, j’ai bien entendu le message, j’ai dit oui ou j’ai dit allo, en tous cas j’ai parlé; j’en suis certain. C’est enregistré comme une déposition sous serment. En haut-lieu, on patientera, bien forcé, on changera peut-être d’avis. J’arguerai d’un malentendu, je n’étais pas bien réveillé. On m’oubliera, on me laissera vaguer en paix sur les vagues qui me mèneront gentiment à Tarsis, vers le couchant, vers le repos.

Jonas hèle un taxi qui passait dans sa rue comme il franchissait la porte cochère, enjambant un vagabond qui dormait. Il indique au chauffeur le port de Jaffa. Le chauffeur arbore un grand sourire, la course vaut la peine.

Au port Jonas trouve aussitôt un bâteau en partance pour Tarsis. C’est une chance. Mais le capitaine attend d’autres passagers pour faire bonne mesure. Jonas ne peut attendre. Il paiera le prix, tout le prix, il y a péril en la demeure. Il s’embarque. Le jour n’est pas encore levé. Il songe à son lit. Il ferme les yeux. Son coeur bat très vite. Un homme de l’équipage lui offre un gobelet de café, c’est dans le prix.

Ah, ce vent tout à coup. Les marins n’ont pas l’air trop inquiets. Mais si, ils font une drôle de tête, et le moteur un non moins drôle de bruit. Ce sont visiblement des professionnels. Ils ont dû traverser mille tempêtes. Pourquoi leurs gestes nerveux, leurs cris, cet emballement, ces allers et venues désordonnés ? Se cramponner. Fermer les yeux. Attendre que ça passe. Leurs vociférations sont peut-être des jurons. Je n’entends pas leur langue. Parlent-ils d’ailleurs tous la même langue ? J’aime autant, à vrai dire, qu’ils ne soient pas des gens de chez moi. Je n’aurai pas de confidences à leur faire, si d’avanture ils m’interrogeaient, voulaient savoir qui j’étais, d’où je venais, où j’allais, qui étaient mes parents. Ils ont d’ailleurs bien autre chose à faire que de venir bavarder avec moi. C’est mieux ainsi. Je les paye, ils roulent, et voilà tout. On n’a pas gardé les vaches sacrées ensemble. Les marins chantent en frappant dans leurs mains,

monstrueuse cacophonie. Soudain, ils se lèvent et celui que Jonas a repéré être le capitaine leur donne l’ordre de jeter des marchandises par-dessus bord. En haut-lieu, on ne peut plus rien pour Jonas à présent. Lancer un message radio ? Il s’agit bien au contraire qu’on l’oublie. Je vais dormir, qu’ils se débrouillent, c’est leur métier. J’étais l’homme le moins fait pour mener à bien une telle tâche. Donc, dodo la Cale.

Et voici tout l’équipage de faire cercle autour de Jonas. Il se réjouissait de son incognito, le voici au centre du cercle, l’épicentre de l’imminente catastrophe, le point de mire, l’objet pénaud de tous les débats. Les marins sont dans l’urgence d’une décision. Pour eux, pas de peut-être : ils ne veulent pas mourir avant leur temps. Ils vont tirer au sort la brebis galeuse par quoi le malheur est arrivé, par quoi un malheur plus grand risque de s’ensuivre. Cette calamité ne nous tombe pas du ciel, que diable ! Elle nous vient du dedans, d’ici-même, du sein de notre esquif. L’un d’entre nous porte la poisse. Regardez les autres bâteaux à bâbord et à tribord, la sérénité semble leur lot, il n’y a que nous…

Ce qu’entendant, Jonas se persuade que le sort tombera sur sa pomme. Il le connaît bien, lui, le fautif, le bouc à l’odeur pestilentielle qui a porté la poisse en ce lieu ondé. Et il tire le mauvais sort. Il l’aurait juré. Ils vont me demander des comptes, qui, que, quoi, où, quand. Les ennuis.

Comme pour se convaincre qu’ils voient bien ce qu’ils voient, les marins ont tiré plusieurs fois le sort. Le résultat n’a pas varié. Mais quel mal j’ai donc fait au bon dieu ? Chantant, vaporeux, éberIué, stupide, ivre de bêtise, la tête dans le sable du mauvais réveil, depuis qu’il est né. Mais est-il né ? On m’a dit : Lève-toi, ce matin, au téléphone…. Ces gens-là ne sont pas des brutes, loin s’en faut. Prenez-moi, jetez-moi à la mer, qu’on en finisse , balancez-moi. Mais non, les matelots sont réticents, ce sont des gens bien. Les voilà qui rament pour regagner la terre ferme, peinant comme s’ils creusaient un tunnel. Et ils rament, les marins. Et plus ils rament moins ils avancent. Même, semble-t-il, ils s’éloignent toujours d’avantage de la terre. Ce tunnel est impossible à creuser. La tempête redouble de violence. Alors, ils empoignent. Jonas est l’homme en trop. Le sort l’a désigné. Et de balancer Jonas dans les flots bleus. Et la mer s’apaisa. Et tandis qu’il coule, Jonas a le temps de se dire qu’il était inutile de se rendre à Tarsis, puisque 1. personne ne le lui demandait. 2. Il n’avait strictement rien à y faire. Je ne comprends décidément rien à cette histoire. On ne veut pas comprendre. Autant mourir. Du moins être mort. Mourir, c’est autre chose.

Un poisson stationnait là, comme un autobus à l’arrêt dans l’attente de passagers. Jonas entre dans l’autobus. Des algues s’entortillent sur sa tête, des choses encoquillées collent à sa peau de toutes leurs ventouses. Les entrailles du poisson ressemblent à une chambre obscure avec un lit à deux places enface duquel sont placés deux écrans jumeaux de télévision qui diffusent les mêmes images. On y admire les profondeurs de la mer. Ce sont les yeux du poisson ! Jonas respire, son sang circule, ses sens sont en éveil comme avant. Les écrans éclairent suffisamment la chambre. Dans un coin, un guéridon sur lequel repose un plumier de facture ancienne. Jonas s’en détourne. Il s’allonge sur le lit les mains croisées sous sa tête et regarde l’émission de télévision. Il songe qu’il est ici tranquille. C’est cobfortable et pas de téléphone… Pourtant, pas question qu’il reste éternellement dans cette cave. Ce ventre où je réside ne sera-t-il pas mon tombeau si je m’y attarde ? Et si en haut ma mort était programmée ? Ce poisson hospitalier pourrait un jour ou l’autre me couper les vivres, souhaiter ma mort, rompre le cordon de vie qui me relie à sa propre vie nourricière. Ninive n’est pas au bord de la mer, mais en pleine terre. Il faut y aller seul. Il ira. Mais c’est une autre histoire. Chaque homme est un petit prophète.□

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