LA “SOLUTION” FINALE et LES “PROBLÈMES” JUIF et TZIGANE
par Ernest VINUREL
Ernest Vinurel est membre du Bureau de l’AJHL.
Les historiens de la Shoah se trouvent dans la situation de l’élève qui se précipite dans la Yeshiva en clamant « j’ai trouvé la réponse !! Qui a lu la question ? » Les historiens connaissent la « solution finale » mais ils n’ont que des hypothèses à avancer en ce qui concerne le « problème Juif » et le « problème Tzigane » que cette « solution » devait résoudre. On ne sait que peu de choses sur ce qui a été dit pendant la conférence de Wannsee en Janvier 1942 au cours de laquelle un groupe d’experts allemands a mis au point la réalisation de la « solution finale » de ces problèmes, qui avait été décidée par les plus hautes autorités du 3ème Reich. Il n’y a pas eu de compte-rendu écrit et les participants qui ont pu être interrogés tel Eichmann n’ont pas été prolixes à ce sujet.
Les « problèmes » en eux-mêmes n’ont certainement pas été évoqués ni la nécessité, ni l’urgence de la « solution » car celles-ci n’étaient pas de leur compétence. Ce qui a débuté à la conférence de Wannsee, c’était seulement le moyen le meilleur, le plus rapide, le plus efficace pour y parvenir. Il est à peu près certain que la « solution » du problème Tzigane a été évoquée en même temps que celle pour les Juifs car leur mise en œuvre était identique et simultanée. Après mon arrivée à Auschwitz, je fus transféré à Birkenau dans la partie du camp appelée « Zigeunen Lager » où étaient déjà parqués des dizaines de milliers de Tziganes, hommes, femmes, enfants et vieillards.
Le moment de leur extermination décidé, ils étaient, tout comme les Juifs, entassés dans les mêmes chambres à gaz, « passés » par les mêmes cheminées de four crématoire et leurs cendres furent dispersées dans les mêmes lieux. On connaît parfaitement les différentes étapes jusqu’à la « solution finale » en ce qui concerne la communauté juive grâce à de nombreuses études des historiens, en particulier celle de Raul Hilberg La destruction des Juifs d’Europe considérée comme ouvrage de référence. En ce qui concerne la communauté tzigane, rien ou à peu près rien n’a été entrepris pour répondre aux questions posées en ce qui concerne les Juifs en général : « pourquoi et comment ». Puisque les solutions étaient identiques, les problèmes devaient être aussi identiques à peu de choses près.
Pourquoi a-t-on si peu parlé des Tziganes ?
Pourquoi a-t-on si peu parlé des Tziganes ? Était-ce par indifférence ou par volonté délibérée d’occulter la tragédie tzigane ? Probablement les deux. Par indifférence car les Tziganes vivaient toujours en « marge » de la société (dans le sens propre du terme). Ils s’établissaient hors des agglomérations, pour une période indéterminée, ils disparaissaient, partaient plus loin sans raison apparente, dans l’indifférence générale. Leur arrivée ou leur départ ne perturbait pas la vie des villages ou des cités.
Contrairement aux Juifs qui vivaient à l’intérieur des agglomérations, qui y avaient leurs maisons, leurs boutiques, leurs ateliers, leurs synagogues, les Tziganes ne possédaient rien et ne laissaient pas de « vide » derrière eux, en disparaissant. D’autre part, ils n’avaient aucune organisation ayant la volonté ou la capacité d’alerter l’opinion publique ; ils n’intéressaient pas les médias, ils n’avaient personne pour prendre en charge leur défense, ou pour intervenir en leur faveur si peu que ce soit. Pendant et après la guerre le problème Tzigane semble avoir été occulté d’une manière délibérée aussi. Sur le plan de l’Histoire ils étaient des « gêneurs ».
Chaque fois qu’on a tenté d’échafauder une hypothèse quelconque pour répondre à la question « pourquoi » le génocide juif et qu’on essayait de hisser le « pourquoi le génocide Tzigane » sur le même échafaudage, celui-ci s’écroulait inévitablement. Aucune explication ne paraît répondre aux deux problèmes à la fois. La première question qu’on se pose c’est pourquoi « ici et maintenant ? » pourquoi les évènements se sont déroulés dans les années 30 et pourquoi en Allemagne ?
Logiquement, objectivement, de tous les pays d’Europe, l’Allemagne était le pays le moins prédisposé aux évènements uniques dans leur horreur, qui y sont devenus une réalité. On sait que pendant la première guerre mondiale, à l’inverse de la seconde, les armées allemandes et austro-hongroises ont été accueillies par la population juive de Pologne, de Galicie comme des libérateurs. Ces armées ont mis fin à l’oppression du régime tzariste, organisateur de pogromes sanglants et qui réprimait toute organisation politique et culturelle juive.
Le Deutsche Kulturkreis
Effectivement c’est sous l’occupation allemande et austro-hongroise que les journaux, la littérature Yiddish et les organisations juives ont refait surface et ont fonctionné en toute liberté. C’est dans ce qu’on désignait sous le vocable de « Deutsche Kulturkreis » que des écrivains de Kafka à Zweig, des musiciens de Mahler à Kurt Weil, des savants d’Einstein à Freud, des financiers les Warburg et les Oppenheimer, des hommes politiques de Rathenau à Liebknecht, ont pu apporter leur contribution à la société de leur époque, à peu près sans entrave. Dans son étude La déraison antisémite et son langage J.P. Faye, se basant sur des témoignages, peut affirmer qu’en 1925 un Juif était plus en sécurité dans les rues de Berlin que dans celles de Varsovie. À l’époque où dans la plupart des pays européens sévissait un « antisémitisme ordinaire », en Allemagne l’antisémitisme paraissait marginal. Les historiens ne donnent pas encore de réponse satisfaisante à ce « pourquoi ». L’argument le plus souvent avancé, est que le nombre et la qualité des Juifs dans l’ensemble allemand qui ont paru abusifs, hors de proportion auraient motivé leur rejet de cette société. Ils auraient dépassé, pour employer une expression en usage même de nos jours, « le seuil de tolérance », notion abstraite, non mesurable, non définissable, non scientifique, qui explique tout et rien. Cette notion par laquelle on tente d’expliquer l’exclusion et la haine du Juif n’est absolument pas applicable aux Tziganes. Ceux-ci n’avaient aucun rôle dans aucun domaine de la société allemande, ni dans la science, ni dans les arts, surtout pas dans la finance et l’industrie. Pourtant Tziganes et Juifs ont eu le même destin. Donc expliquer leur élimination à cause de leur rôle socio-économique uniquement, n’est pas suffisant et leur problème n’aboutit pas nécessairement à la solution finale.
L’aspect religieux du génocide
En ce qui concerne l’aspect religieux du génocide, une expression revient constamment et c’est le « Kiddousch Hachem », (sanctification du nom). On la retrouve dans le « El Malé Rahamim », prière récitée à chaque commémoration de la Shoah. On l’utilise aussi quand on se réfère aux victimes du génocide. La notion de « Kiddousch Hachem » signifie que les victimes étaient placées devant l’alternative d’abjurer leur foi ou d’accepter la mort, et ils auraient choisi la mort. Au temps des croisades les Juifs des villes de Worms, Ratisbonne, Ulm, etc… étaient traînés dans les églises et sommés d’accepter le baptême ou d’être mis à mort. Pour ceux qui ont refusé le baptême, leur mort avait la signification de même au XVème siècle, pendant l’Inquisition, les Juifs qui ont refusé d’abjurer, ont affronté la mort sous le signe de « Kiddousch Hachem ».
Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas
Rien de tel pendant la Shoah. Quand on nous a fait monter dans les wagons pour Auschwitz, personne ne nous a demandé si nous croyions en Dieu ou non. J’y étais avec mon père, Hassid du Wisznitzer Rabbi, et avec notre voisin Harvath qu’on venait d’extraire de la prison où il purgeait sa peine, comme « agitateur communiste ». Ils étaient sélectionnés ensemble, le vieux Hassid et le vieux communiste, celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas. Je suis persuadé que mon père dans ses derniers instants de lucidité récitait le « Chema » ou peut-être « Eli, Eli…lama azavtani » ; quant à Harvath c’est un chant révolutionnaire qu’il murmurait.
En Hongrie il y avait une catégorie officiellement dénommée « Juifs chrétiens » que la hiérarchie ecclésiastique tentait en vain de soustraire à la déportation au nom du caractère sacré du baptême qu’ils avaient reçu. Peut-on parler à leur propos du « Kidousch Hachem » ? Les seuls qui méritent ce titre car ils ont librement choisi leur mort c’est Mordechaï Anilewicz et ses combattants. « Hachem », le nom, ne signifie pas en l’occurrence Dieu mais l’Homme. Il n’y a pas eu de « Kidoush Hachem » pendant le génocide et c’est d’autant plus horrible, car gratuit, sans raison.
Une autre explication avancée par les religieux est que la Shoah aurait constitué une punition divine, suite à l’abandon par les Juifs des enseignements de la Thora. Pour illustrer cette thèse, je citerai une parabole entendue sur Radio J, exposée par un certain Haïm : « Deux Juifs parlent dans un camp de concentration : c’est normal que je sois ici moi, dit l’un, car je n’observais pas le shabat, ni la cacherout, je ne faisais pas mes prières, j’étais un pêcheur. Mais toi qui as toujours pratiqué les mitzvot, tu étais un tzadik, tu n’étais pas un pêcheur pourquoi es-tu là ? Moi j’y suis pour les péchés à toi ! » Mon père serait donc mort à cause des péchés de Horvath ou des miens. C’est-à-dire que la Shoah était la répétition de Sodome et Gomorrhe.
Dieu se muant de El Moulei Rahamim (Dieu de la miséricorde) en El Kana Venokem (Dieu de la vengeance), a châtié le peuple élu pour avoir rompu l’alliance, avoir oublié la pratique des mitzvoth, rejeté la Thora. Selon la théorie « de la punition », plus répandue qu’on ne le croit, le génocide a été un « problème » entre Dieu et son peuple et le nazisme a joué seulement un rôle d’exécutant : la décision était divine. Dans ce cas le génocide se situe hors lieu et hors temps. Il aurait pu se dérouler n’importe où et n’importe quand, du moment que le seuil de « tolérance divine » aurait été dépassé.
Par contre, on ne peut déceler aucune motivation religieuse dans le génocide Tzigane. Ils ne faisaient pas partie du peuple élu, ils n’étaient pas le peuple de l’« alliance » ; ils n’étaient pas tenus à la pratique des mitzvots. De plus, ils professaient la même religion que les Allemands de souche et souvent avec encore plus de ferveur. Donc on ne peut non plus se référer à des motifs religieux pour comprendre le « pourquoi » des deux génocides juifs et tziganes.
Les théories de Hannah Arendt.
Au pôle opposé d’explication d’ordre religieux se situe l’explication qui se veut scientifique (scientiste dirait J.P. Faye). La représentante de cette tendance est sans conteste Hannah Arendt. De même que les Drumonts et les Maurassiens se référaient aux œuvres de jeunesse de Bernard Lazare, teintées d’antisémitisme, qu’il a rejetées totalement par la suite, les néo-maurassiens de toutes tendances se réfèrent à Arendt « insoupçonnable » de partialité parce que d’origine juive. Paradoxalement les deux explications des religieux et des scientifiques partent du même préambule et par un cheminement de pensée différent voire opposé arrivent à la même conclusion à savoir la logique inévitable du génocide. Les deux partent de l’idée qu’il faut d’emblée rejeter la thèse du « bouc émissaire » qui dispense de l’examen des « responsabilités » ou pour le moins la coresponsabilité de la victime.
H. Arendt se situe dans la position des anges de la Divine Comédie lesquels étaient neutres dans la querelle entre Dieu et Satan. Elle n’a pas de sympathie ni pour les uns, ni pour les autres. « Sine irae et studio », écrit-elle. L’idée du « bouc émissaire », selon elle, signifierait que le génocide aurait pu toucher au hasard n’importe quelle communauté minoritaire. « Il est tentant de revenir à une explication qui lave la victime de toute responsabilité », écrit-elle dans son étude sur l’antisémitisme puis elle ajoute « ce groupe-là — les juifs — en devenant la victime de l’injustice et de la cruauté du monde ne cesse pas d’être CO-RESPONSABLE ». Elle se propose de démontrer que l’enfant sélectionné pour la chambre à gaz était coresponsable avec Mengele. Elle considère comme Le Pen que le génocide n’est qu’un « détail ». « Les persécutions et l’œuvre d’extermination nazie pouvaient apparaître pour un statisticien comme une accélération absurde d’un processus de toute façon probable. » Arendt prétend pouvoir situer scientifiquement le moment qui a déclenché la « solution finale » et pour cela elle se sert de rapprochements historiques, de comparaisons plus que fantaisistes.
Elle identifie la situation et le rôle des juifs du 19e et 20e siècles à celle de l’aristocratie du 18e. « Tocqueville montre que le peuple français haïssait les aristocrates parce que la perte rapide de leur pouvoir ne s’accompagnait pas d’un déclin équivalent de leur fortune. De même façon, l’antisémitisme s’exaspérait au moment où les juifs avaient perdu leurs fonctions publiques et ne conservaient que leurs richesses ». Il est à noter que Arendt, comme les auteurs antisémites en général, utilise toujours en leur déniant toute individualité, toute personnalité, l’expression « LES juifs » ou, plus grave, « LE juif ». « LE juif européen cosmopolite devient un objet de honte universelle en raison de sa richesse inutile ». Elle voit les juifs en deux pôles seulement : celui de Jude Süss et celui de Shylock. Le ploutocrate et l’usurier. « La richesse sans pouvoir et une attitude hautaine sont ressenties comme le privilège de parasites inutiles et intolérables », écrit-elle. Si c’est intolérable, c’est qu’on ne pouvait plus tolérer. Voilà le « pourquoi » dont la réponse est « la conférence de Wansee ».
En ce qui concerne les motivations de Hannah Arendt, élève de Jaspers, à cautionner d’avance par ses écrits toute une meute de révisionnistes, on en est réduit aux conjectures. On peut supposer que les relations ambiguës — et pas seulement sur le plan intellectuel — qu’elle entretenait avec Heidegger et les relations dépourvues d’ambiguïté que celui-ci entretenait avec le nazisme ont amené Arendt à adopter de telles positions plus que contestables. Pour paraphraser Malraux, « comprendre c’est pardonner », constatation qui peut être aussi prise comme une mise en garde, en voulant contre toute logique comprendre le nazisme, à décréter la coresponsabilité de la victime, elle plaidait en fait pour le pardon à Heidegger qui exerçait sur elle une véritable fascination.
Mais ces thèses développées sur les causes et les effets, en d’autres termes, le rôle et l’attitude des juifs dans la société qui aurait eu pour résultat leur extermination, elle ne tente pas de les appliquer aux Tziganes, en effet, c’est inapplicable. Si les effets sont identiques pour les deux communautés, c’est-à-dire leur extermination, il n’y a aucune comparaison possible en ce qui concerne les causes. Les Tziganes n’ont jamais été « détenteurs d’un pouvoir » quelconque, ils n’ont jamais détenu « les richesses » et ils n’ont jamais eu une « attitude hautaine » que Arendt attribue aux juifs. Il n’y a pas de Tziganes Süss ni de Shylock Tzigane ni dans l’histoire ni dans la littérature. On peut ajouter qu’il n’y a pas eu de haine envers les Tziganes mais du mépris comme le prouve le témoignage de Höss, commandant d’Auschwitz, ce qui ne l’a pas empêché, quand les ordres d’exterminer lui sont parvenus, de les « frapper sans haine et sans colère comme un boucher ».
Les marxistes et la Shoah.
Les marxistes et en particulier les communistes n’ont jamais pu ingérer ni digérer le racisme (dont l’antisémitisme — déclare A. Memmi — est un racisme spécifique par son objet). Ils ont confié la lutte antiraciste (lutte dont la nécessité leur apparaissait par intermittence, à d’autres périodes ils utilisaient le racisme à des fins politiques) à des « mouvements de masse » genre MRAP ou Comité Antifasciste. Ils ne savaient pas comment l’insérer dans ce qu’ils considéraient comme le « moteur de l’histoire » : la lutte des classes. Classe contre classe était conforme à la théorie marxiste mais quand le combat prenait l’apparence de race contre race, ce phénomène contredisait la sacro-sainte théorie. On appliquait le principe stalinien « quand la réalité contredit la théorie, c’est la réalité qui a tort », donc il fallait occulter la réalité. C’est ce qu’ils ont pratiqué systématiquement. Il n’y avait pas d’éducation, de pédagogie antiraciste, c’était considéré « hors sujet » en quelque sorte. Sur les monuments dédiés aux victimes du fascisme, il n’apparaissait jamais la qualité de juif ou tzigane des morts mais seulement leur citoyenneté. Dans les démocraties populaires, il y a eu plus d’études faites sur l’extermination des Indiens d’Amérique que celle des Tziganes car si pour le génocide Indien on pouvait donner une explication à connotation marxiste : spoliation des terres, appropriation des richesses du sous-sol, pour le génocide Tzigane ou Juif, il n’y a rien de semblable. Le marxisme et le léninisme sont dans l’impossibilité de donner une explication conforme à leur propre théorie.
On ne peut trouver aucune similitude entre les « problèmes » juifs et tziganes, sur aucun plan, ni social ni économique, ni religieux, ni historique. Si on trouvait au moins un point commun, on pourrait en déduire que c’était la condition nécessaire et suffisante d’où découlait la mise en œuvre de la « solution finale ». Mais ce n’est pas le cas, et on se trouve dans l’impossibilité de répondre à la question essentielle du « pourquoi », essentielle pour qu’on puisse éviter dans l’avenir la répétition du génocide. Malgré tout, il y a un élément commun, présent dans les deux génocides et cet élément, c’est le racisme. Ceci est la condition nécessaire et suffisante à tout phénomène de génocide au cours de l’histoire.
Ce n’est pas un quelconque problème Juif ou Tzigane qui est à la base de la conférence de Wansee mais le problème du racisme. C’est le raciste qui a des « problèmes » et pas les communautés Juives ou Tziganes. Par ailleurs, quel qu’aurait été le comportement de ceux-ci, cela n’aurait modifié en rien le comportement du raciste. « L’excroissance pathologique du cerveau de l’antisémite » — selon l’expression du philosophe chrétien Jacques Maritain — n’aurait pas disparu. Nous voici venus à la thèse de Sartre. Seul Sartre répond à la question préoccupante de « pourquoi ». En période de prospérité économique et de paix sociale chez les racistes, « le bûcher de fagots ou de mats où rôtissent nos ennemis ou désignés tels, entretient une bonne chaleur pour l’âme collective » (Albert Memmi). En période de crise économique, le raciste entre lui aussi en « crise », en hystérie même et pour le bûcher, il ne lui suffit plus de « mats », il lui faut des fagots, et sur le bûcher des victimes, c’est-à-dire des boucs-émissaires.
N’importe quel groupe minoritaire.
N’importe quel groupe minoritaire sans défense peut jouer ce rôle. N’importe quel groupe peut jouer le rôle du Juif. Juif est celui à qui on fait des conditions de « Juif ». La fameuse phrase attribuée à Göring « c’est moi qui décide qui est Juif ! » a la même signification. En période de crise, de guerre, « l’âme collective » a besoin de bûcher et il est certain que le nazisme, après avoir mené à terme la solution finale du problème Juif et Tzigane, aurait cherché d’autres « problèmes » qui nécessiteraient une « solution finale » pour alimenter les bûchers. J.P. Faye émet l’hypothèse que si tous les camps d’exterminations étaient situés en Pologne, c’est parce que les « untermenschen » polonais étaient les suivants sur la liste. Les « autorités » locales installées par les Allemands avaient de plus en plus les caractéristiques des Judenrats. Aucune minorité ethnique ou culturelle n’est à l’abri des conséquences de la « déraison ». À la blague classique « il faut exterminer les juifs et les cyclistes ! Pourquoi les cyclistes ? » on peut affirmer que dans un milieu de « fanatiques de l’auto », on demanderait : pourquoi les juifs ? Étant donné la persistance probable de la crise dans le monde, génératrice de « problèmes », que peut-on faire ? Il y a la pédagogie, l’éducation, nécessaires ne serait-ce que du point de vue moral, mais hélas, les résultats ne peuvent être aussi rapides que la situation et les dangers l’exigent. Le racisme appartenant au domaine de l’irrationnel, les arguments rationnels y trouvent difficilement prise. Il n’est pas possible de prouver à quelqu’un qui n’aime pas la tomate que la tomate n’est pas mauvaise.
L’État d’Israël comme défense juive spécifique.
Albert Memmi définit les objectifs immédiats que doivent avoir les minorités exposées : « il faudra que chaque catégorie déterminée organise spécifiquement la défense de son existence » (De l’Antisémitisme). On peut considérer qu’une des défenses spécifiques juives est l’État d’Israël. Chaque Juif, consciemment ou inconsciemment, en le proclamant ou en le niant, sait en son for intérieur qu’Israël constitue un rempart, fragile certes, mais rempart quand même. Au moment des opérations d’Entébbé, des Falachas, des Juifs Russes, chaque Juif où qu’il soit admettait « hine la yanoum nelo yishon shomer israël » (car il ne repose pas, il ne dort pas le veilleur d’Israël). Mais malheureusement, les Tziganes ne sont pas prêts à obtenir un État où ils seront protégés par des lois et un pouvoir qui leur soit propre. Leur situation se dégrade constamment. Au mépris ancien s’ajoute la haine. Dans les pays de l’Europe de l’Est, ils sont maintenant agressés, pourchassés physiquement. Les Juifs qui ont la mémoire de leur exclusion, de leurs persécutions partagées au cours des siècles avec les Tziganes devraient s’engager plus massivement et plus intensément dans leur protection. Le « Zigeunenlager » d’Auschwitz-Birkenau ne doit pas s’effacer des mémoires. □