Nous publions ci-dessous de larges extraits de l’Introduction du livre d’Eric Fromm, Vous serez comme des dieux, publié en 1973 aux Éditions Complexe. Dans ce livre E. Fromm se livre à une étude de la Bible dans une perspective humaniste et laïque, insistant particulièrement sur la permanence des interrogations et de valeurs éthiques et humanistes de la tradition prophétique.

Il nous semble que ce texte est une excellente introduction à notre numéro Lire la Bible, d’un point de vue juif, humaniste, et laïque.

La Bible des Hébreux — l’Ancien Testament — est-elle davantage qu’une relique historique, révérée uniquement parce qu’elle est à la source des trois grandes religions de l’Occident ? A-t-elle le moindre enseignement à prodiguer à l’homme d’aujourd’hui, cet homme intégré dans un monde de révolutions, d’automation, d’armes nucléaires, et imprégné d’une philosophie matérialiste qui récuse implicitement ou explicitement toutes les valeurs religieuses ?

A première vue, il ne semble guère que l’Ancien Testament ait encore quelque pertinence aujourd’hui: si l’on y inclut les apocryphes, il s’agit d’une collection de textes dus à quantité d’auteurs différents, dont la rédaction s’est étendue sur plus d’un millénaire (à peu près entre 1200 et 100 avant J.-C.); c’est un assemblage de codes juridiques, de récits historiques, de poèmes et de discours prophétiques, qui ne représente du reste qu’une partie seulement de la littérature produite par les Hébreux durant ces onze cents ans. Et ces livres ont été écrits dans un petit pays situé au carrefour des routes d’Afrique et d’Asie, pour des hommes qui vivaient dans une société dépourvue de toute ressemblance culturelle ou sociale avec la nôtre.

Certes, nous savons bien que la Bible des Hébreux a constitué l’une des principales sources d’inspiration non seulement du Judaïsme mais aussi de la Chrétienté et de l’Islam, et qu’elle a donc profondément influé sur le développement culturel de l’Europe, de l’Amérique et du Proche-Orient; mais à l’heure actuelle, même parmi les Juifs et les Chrétiens, on ne la considère apparemment plus guère que comme l’écho respectable de la voix d’un passé fort lointain. La plupart des Chrétiens lisent beaucoup moins l’Ancien Testament que le Nouveau, et, de plus, une grande partie de ce qu’ils en lisent est distordu par certains préjugés. On s’imagine souvent que l’Ancien Testament est l’expression exclusive des principes de justice et de vengeance, par opposition au Nouveau qui, lui, représenterait les notions d’amour et de miséricorde; beaucoup de Chrétiens croient même que la phrase célèbre « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » provient du Nouveau Testament et non de l’Ancien ! On alors l’on considère que l’Ancien Testament a été écrit dans un esprit de nationalisme étroit et qu’il ne contient rien de l’universalisme supranational qui est si caractéristique du Nouveau. A cet égard, on constate à vrai dire une modification fort encourageante de l’attitude des Protestants aussi bien que des Catholiques. Mais pour abolir toutes les préventions qui existent à l’encontre de l’Ancien Testament, il reste néanmoins encore beaucoup à faire. Les Juifs qui assistent aux services religieux sont, eux, plus familiers de l’Ancien Testament, puisqu’une partie du Pentateuque est lue lors de chaque sabbat, ainsi que les lundis et les jeudis, de sorte que l’ensemble des cinq premiers livres de la Bible est terminé au cours d’une année1. La connaissance en est encore accrue par l’étude du Talmud qui contient d’innombrables citations des Écritures. Certes, seule une minorité de Juifs suivent cette tradition-là à l’heure actuelle, mais c’était une coutume généralisée chez tous les Juifs voici seulement un siècle et demi. Dans leur existence traditionnelle, l’étude de la Bible était encouragée par le besoin de fonder aussi bien toutes les idées nouvelles que tous les enseignements religieux sur l’autorité des versets bibliques; mais cette utilisation de la Bible avait un résultat ambigu. Car du fait que les versets de la Bible étaient employés pour étayer une nouvelle idée ou une nouvelle loi religieuse, on les citait souvent hors de leur contexte et on en donnait une interprétation qui ne correspondait pas à leur signification réelle. Même quand une telle distorsion n’intervenait pas, on portait souvent davantage d’intérêt à l’« utilité » d’un verset pour fonder une nouvelle idée qu’à sa signification du contexte global dans lequel il se situait. En fait, le texte de la Bible était mieux connu par l’intermédiaire du Talmud et des récitations hebdomadaires que par une étude directe et systématique. L’étude de la tradition orale (la Michna, la Gemara, etc.) était beaucoup plus importante et constituait une émulation intellectuelle beaucoup plus excitante. Au cours des siècles, les Juifs n’ont pas seulement interprété la Bible dans l’esprit de leur propre tradition mais aussi, dans une très large mesure, sous l’influence d’idées émanant d’autres cultures avec lesquelles leurs érudits étaient en contact. C’est ainsi que Philon envisageait l’Ancien Testament dans l’esprit de Platon, Maïmonide dans celui d’Aristote et Hermann Cohen dans celui de Kant. Quant aux commentaires classiques, ils furent rédigés au Moyen Age, le plus éminent des commentateurs, le rabbi Solomon ben Isaac (1040 1105), surnommé Rachi, ayant interprété la Bible avec la mentalité conservatrice de la féodalité médiévale……

Pour de nombreuses générations de Juifs qui vécurent après la fin du Moyen Age et particulièrement pour ceux qui habitaient l’Allemagne, la Pologne, la Russie et l’Autriche, l’inspiration médiévale de ces commentaires ne fit donc que renforcer les tendances enracinées dans la situation de ghetto, où ils avaient peu de contact avec la vie sociale et culturelle de l’ère moderne. Quant aux Juifs qui, dès la fin du dix-huitième siècle, s’étaient intégrés à la culture européenne moderne, ils portaient en général fort peu d’intérêt à l’étude de l’Ancien Testament. Livre multicolore, écrit, révisé et re-rédigé par de nombreux auteurs au cours d’un millénaire, l’Ancien Testament est le témoignage d’une évolution remarquable qui va de l’autoritarisme et de l’esprit de clan primitifs à l’idée de la liberté radicale de l’homme et de la fraternité de tous les hommes. L’Ancien Testament est un livre révolutionnaire qui a pour thème la libération de l’homme: libération des liens incestueux avec le sang et avec la terre; rejet de la soumission aux idoles, à l’esclavage, à la puissance des maîtres; accession à la liberté de l’individu, de la nation et de toute l’humanité2. Peut être sommes-nous aujourd’hui en mesure de mieux comprendre la Bible qu’aucune époque précédente, précisément parce que nous vivons dans une ère de révolutions, au cours de laquelle l’homme, malgré de nombreuses erreurs qui le soumettent à de nouvelles sortes de dépendance, est en train de se dégager de toutes les formes de servitude sociale qui étaient sanction nées autrefois par « Dieu » et « les lois sociales ». Assez paradoxalement, il n’est pas impossible qu’un des livres les plus anciens de la culture occidentale puisse être le mieux compris par ceux-là mêmes qui sont le moins entraînés par la tradition et le plus conscients de la nature radicale du processus de libération engagé à l’heure actuelle. …….

Je ne considère pas la Bible comme la « parole de Dieu », et cela non seulement parce qu’un examen historique montre à l’évidence que c’est un livre écrit par des hommes - d’diverses espèces - d’hommes, vivant à des époques différentes - mais aussi parce que je ne suis pas théiste. Il n’en reste pas moins que, pour moi, c’est un livre extraordinaire, exprimant quantité de normes et de principes qui ont conservé leur validité à travers des millénaires et des millénaires. La Bible a prodigué aux hommes un enseignement qui est encore valable aujourd’hui et attend d’être mis en acte. Elle n’a pas été écrite par un seul individu ni dictée par Dieu; mais elle exprime le génie d’un peuple en lutte pour l’existence et pour la liberté au cours de nombreuses générations.

La Bible comme livre unique.

À mon avis, la Bible des Hébreux peut être traitée comme un livre unique, bien qu’elle soit en fait la compilation de sources diverses. Elle est devenue un livre non seulement par le travail de ses différents rédacteurs mais aussi du fait qu’elle a été lue et comprise comme un seul livre au cours des deux derniers millénaires. De plus, des passages individuels changent de signification quand ils sont transférés de leur source originale dans le nouveau contexte de l’Ancien Testament considéré dans son ensemble. En voici deux exemples qui peuvent servir d’illustration à ce phénomène: dans la Genèse (1:26) Dieu dit « Faisons l’homme à notre image ». Selon de nombreux exégètes de l’Ancien Testament, il s’agit là d’une phrase archaïque introduite sans grand changement par le rédacteur du Code Sacerdotal. Suivant certains auteurs cette phrase représente Dieu comme un être humain. Cela peut être parfaitement vrai si l’on envisage la signification archaïque originale du texte. Mais on se pose alors la question de savoir pourquoi le rédacteur de ce passage de la Bible, lequel sans aucun doute n’avait pas de Dieu une conception aussi archaïque, n’a pas modifié la phrase en question. Je pense, quant à moi, que la raison en est que, pour lui, la phrase signifiait que l’homme, ayant été créé à l’image de Dieu, a une qualité « divine ». (Godlike). D’autre exemple de ce glissement de sens est l’interdiction de fabriquer une image de Dieu ou de se servir de son nom. Il peut être parfaitement vrai que cette prohibition tirait sa signification d’une coutume archaïque, trouvée dans certains rites sémitiques où Dieu et son nom sont considérés comme tabou et qui interdisent donc de fabriquer son image et d’utiliser son nom. Mais dans le contexte de la Bible toute entière, le sens de ce tabou archaïque a été transformé en une idée nouvelle: à savoir que Dieu n’est pas un objet et, de ce fait, ne peut être présenté sous forme de mot ni sous forme d’image. L’Ancien Testament est le document qui dépeint l’évolution d’une petite nation primitive dont les chefs spirituels insistaient sur l’existence d’un seul Dieu et sur la non-existence d’idoles, évolution qui a mené cette nation à une religion comportant la foi en un Dieu sans nom, en l’unification finale de tous les hommes, en la liberté complète de chaque individu.

L’histoire juive ne s’est pas arrêtée au moment où les vingt quatre livres de l’Ancien Testament ont été codifiés. Elle a continué et, avec elle, s’est poursuivie en s’accroissant l’évolution des idées qui avait pris sa source dans la Bible. Cette continuation a eu deux branches: l’une dans le Nouveau Testament, la Bible chrétienne; l’autre dans le développement du Judaïsme qu’on appelle habituellement la « tradition orale ». Les sages Juifs ont toujours mis l’accent sur la continuité et l’unité de la tradition écrite (l’Ancien Testament) et orale. Cette dernière a aussi été codifiée: sa partie la plus ancienne, la Michna, autour de 200 après J.-C., sa partie la plus récente, la Gemara, autour de 500. Paradoxalement, c’est précisément quand on adopte le point de vue selon lequel la Bible est ce qu’elle est historiquement — à savoir une sélection d’écrits datant de plusieurs siècles — qu’il est le plus facile de se montrer d’accord avec les vues traditionnelles quant à l’unité profonde entre la tradition écrite et la tradition orale. Cette dernière, tout comme la Bible écrite, enregistre des idées qui ont été exprimées durant une période de plus de douze cents ans. Si nous imaginons qu’une seconde Bible juive pût être éditée, elle comporterait le Talmud, les écrits de Maïmonide, la kabbale, aussi bien que les propos des maîtres hassidiques. Une telle collection de textes ne s’étendrait que sur quelques siècles de plus que l’Ancien Testament, mais serait également l’œuvre de nombreux auteurs ayant vécu dans des circonstances entièrement différentes les uns des autres et présenterait autant d’idées et d’enseignements contradictoires que la Bible elle-même. Certes, cette seconde Bible n’existe pas et, pour diverses raisons, elle n’a pu être compilée. Mais ce que je veux montrer, en faisant allusion à une telle éventualité, c’est que l’Ancien Testament représente le développement d’idées sur une longue période de temps et que ces idées ont continué à se développer durant une période encore plus longue après que l’Ancien Testament a été codifié. Cette continuité apparaît visuellement, de façon très spectaculaire, à chaque page du Talmud tel qu’il est imprimé aujourd’hui: on n’y trouve pas seulement la Michna et la Gemara mais aussi des commentaires et des traités postérieurs écrits jusqu’à l’heure actuelle, depuis l’époque qui a précédé Maïmonide jusqu’au Gaon de Vilna.

Les deux tendances du judaïsme.

Tant l’Ancien Testament que la tradition orale contiennent en eux des contradictions, mais celles-ci ont un caractère un peu différent dans un cas et dans l’autre. Celles de l’Ancien Testament sont dues pour bonne part à l’évolution des Hébreux: d’une petite tribu nomade, ceux-ci sont devenus un peuple vivant à Babylone et, plus tard, ont été influencés par la culture hellénistique. En revanche, dans la période qui a suivi l’achèvement de l’Ancien Testament, les contradictions ont plus pour cause le passage d’une existence archaïque à une vie civilisée; elles expriment plutôt la division constante entre diverses tendances opposées, qui s’est manifestée tout au long de l’histoire du Judaïsme, depuis la destruction du Temple par les Romains jusqu’à celle des centres de culture juive traditionnelle par Hitler. Cette division est celle qui oppose le nationalisme à l’universalisme, le conservatisme au radicalisme, le fanatisme à la tolérance. La persistance de ces deux « ailes » du Judaïsme, leur force—et celles de plusieurs autres tendances intermédiaires—ont bien entendu leurs raisons, qu’on peut trouver dans les conditions inhérentes aux régions dans lesquelles le Judaïsme s’est développé (Palestine, Babylone, Afrique du Nord et Espagne islamiques, Europe chrétienne médiévale, Russie tsariste) et dans les classes sociales spécifiques dont étaient originaires les érudits juifs3. Les remarques qui précèdent montrent à quel point il est difficile d’interpréter tant la Bible que la tradition juive ultérieure. Pour interpréter un processus évolutif, il faut faire voir le développement de certaines tendances qui se sont manifestées au cours de cette évolution. Une telle interprétation rend nécessaire de choisir les éléments qui constituent le courant principal ou du moins un courant principal dans le processus de l’évolution; cela équivaut à évaluer le poids de certains faits, à en sélectionner certains qu’on juge plus représentatifs et d’autres qu’on estime l’être moins. Une histoire qui attribue la même importance à tous les faits n’est rien d’autre qu’une simple énumération d’événements; elle est incapable de donner un sens aux événements. Écrire l’histoire, cela signifie toujours interpréter l’histoire. Toute la question est de savoir si l’interprète est doté d’une connaissance suffisante des faits et en a un respect suffisant pour éviter le danger de choisir certaines données pour étayer une thèse préconçue. Aussi l’interprétation qui suit se doit-elle de remplir une seule condition : les passages de la Bible, du Talmud et de la littérature juive ultérieure auxquels elle recourt ne doivent pas être des affirmations rares et exceptionnelles, mais des déclarations émanant de personnages représentatifs et constituant des éléments d’un schéma de pensée cohérent et croissant. En outre les affirmations contradictoires ne doivent pas être ignorées mais prises pour ce qu’elles sont : les parties d’un tout dans lequel des systèmes de pensée contradictoires ont existé à côté de celui sur lequel l’accent est mis dans le présent ouvrage. Un livre de plus grande envergure pourrait démontrer que le courant de pensée humaniste et radical marque les étapes principales de l’évolution de la tradition juive, tandis que le système conservateur et nationaliste est le vestige relativement inchangé d’une période plus ancienne et qu’il n’a jamais participé à l’évolution progressive de la pensée juive dans sa contribution aux valeurs humaines universelles. Bien que je ne sois pas un spécialiste en matière d’études bibliques, ce livre est le fruit de nombreuses années de réflexion, car j’ai étudié l’Ancien Testament et le Talmud depuis que j’étais enfant. Néanmoins, je ne me serais jamais risqué à publier ces commentaires de l’Écriture si je n’avais pas reçu mon orientation fondamentale, relative à la Bible des Hébreux et à la tradition juive ultérieure, de maîtres qui étaient de remarquables érudits dans le domaine rabbinique. Tous étaient des représentants de l’aile humaniste de la tradition juive, et des Juifs de stricte observance ; mais ils différaient pourtant beaucoup les uns des autres. L’un d’eux, Ludwig Krause, était un traditionaliste peu atteint par la pensée moderne. Le second, Nehemia Nobel, était un mystique, dont la pensée était aussi profondément imprégnée de mysticisme juif que d’humanisme occidental. Quant au troisième, Salman B. Rabinkow, bien qu’enraciné dans la tradition hassidique, c’était un socialiste et un intellectuel moderne. Bien qu’aucun d’entre eux n’ait laissé d’ouvrage important, ils étaient tous trois considérés comme faisant partie des plus éminents connaisseurs du Talmud qui aient vécu en Allemagne avant l’holocauste nazi. Comme je ne suis ni juif pratiquant ni juif « croyant », ma position est naturellement fort différente des leurs et je ne voudrais pour rien au monde les tenir pour responsables des vues exprimées dans le présent ouvrage. Mais il n’en reste pas moins que mes opinions se sont formées à partir de leur enseignement, et je suis convaincu qu’à aucun moment il n’y a eu rupture de continuité entre cet enseignement et mon point de vue.

La Bible comme humanisme radical.

L’interprétation de la Bible qu’on trouvera dans le présent ouvrage est fondée sur un « humanisme radical » ; j’entends par ce terme une philosophie globale qui met l’accent sur l’unicité de la race humaine, sur la capacité qu’a l’homme de développer ses pouvoirs et de parvenir à l’harmonie intérieure et à l’établissement d’un monde en paix. L’humanisme radical considère que le but de l’homme est de parvenir à une indépendance complète, ce qui implique de prendre, au travers des fictions et des illusions, une pleine conscience de la réalité. L’humanisme radical implique en outre une attitude sceptique à l’égard de l’usage de la force, car c’est précisément la force — créatrice de la peur — qui au cours de toute l’histoire a induit et induit encore l’homme à prendre la fiction pour la réalité et les illusions pour la vérité. C’est la force qui a rendu l’homme incapable d’indépendance et, par suite, a faussé sa raison et ses émotions. S’il est possible de découvrir les germes de l’humanisme radical dans les sources les plus anciennes de la Bible, c’est uniquement parce que nous connaissons l’humanisme radical d’Amos, de Socrate, des humanistes de la Renaissance, du siècle des lumières, de Kant, de Herder, de Lessing, de Goethe, de Marx, d’A. Schweitzer. Le germe n’est clairement reconnais sable que lorsqu’on connaît la fleur; la phase primitive doit souvent être interprétée dans l’éclairage de la phase ultérieure, même si, génétiquement, la première précède la seconde. Un autre aspect de l’interprétation humaniste radicale doit être mentionné ici. Les idées, surtout lorsqu’il s’agit de celles qui n’appartiennent pas à un seul individu mais se sont intégrées à un processus historique, plongent leurs racines dans la vie réelle de la société. Si l’on admet que l’humanisme radical est une tendance majeure de la tradition biblique et post biblique, on doit également admettre qu’au travers de toute leur histoire, les Juifs ont disposé de conditions fondamentales propres à engendrer et à faire croître cette tendance. Est-ce réellement le cas ? Ces conditions ont-elles vraiment existé ?

Je crois que oui et qu’il n’est pas difficile de les déceler. Les Juifs n’ont détenu un pouvoir temporel effectif et important que durant une très brève période, en fait seulement pendant quelques générations. Après les règnes de David et de Salomon, la pression des grandes puissances situées au Nord et au Sud a pris de telles proportions que Juda et Israël ont vécu sous la menace croissante d’être conquis, le furent effectivement et ne recouvrèrent jamais leur puissance. Même quand les Juifs, plus tard, récupérèrent une indépendance politique formelle, ils demeurèrent un petit satellite sans pouvoir, soumis à des puissances formidables. Quand les Romains supprimèrent finalement l’État juif, après que le rabbi, Jokhanan ben, Zakkaï eut passé de leur côté en demandant seulement la permission d’ouvrir à Jabné une académie destinée à former des générations futures de savants rabbiniques, un Judaïsme sans rois et sans prêtres apparut: mais il existait en fait depuis des siècles déjà, derrière une façade à laquelle les Romains n’avaient fait que donner le coup de grâce. Ainsi, les prophètes qui avaient dénoncé l’admiration idolâtre des Juifs pour le pouvoir temporel furent vengés par la marche de l’histoire. Ce furent donc les enseignements des prophètes et non pas la splendeur de Salomon qui influèrent de façon dominante, et durable sur la pensée juive. À partir de ce moment, les Juifs en tant que nation ne recouvrèrent jamais leur pouvoir; bien au contraire, à travers la grande partie de leur histoire, ils devinrent les victimes de ceux qui étaient en mesure de recourir à la force. Il est hors de doute que cette situation pouvait alimenter un ressentiment national, créer un esprit de clan, donner naissance à l’arrogance, et tel fut bien le cas: il faut chercher là le fondement de l’autre tendance qui s’est manifestée au cours de l’histoire juive et que j’ai mentionnée plus haut. Mais n’est-il pas naturel que l’histoire de la libération de l’esclavage en Égypte et les discours des grands prophètes humanistes aient trouvé un écho dans le cœur d’hommes qui n’avaient pas l’expérience de la force que comme victimes, jamais comme bourreaux ? Est-il surprenant que la vision prophétique d’une humanité unie et paisible, d’une justice pour les pauvres et les déshérités ait trouvé un sol fertile chez les Juifs et n’y ait jamais été oubliée ? Est-il surprenant que, lorsque les murailles des ghettos se sont écroulées, les Juifs se soient trouvés en nombre disproportionné parmi ceux qui proclamaient les idéaux de l’internationalisme, de la paix et de la justice ? Ce qui, d’un point de vue profane, a été la tragédie des Juifs—la perte de leur pays et de leur État— peut être considéré du point de vue humaniste comme leur plus grande bénédiction: s’étant trouvés parmi ceux qui souffraient et étaient méprisés, ils ont été à même de développer et de maintenir une tradition d’humanisme.

(Avec l’aimable autorisation des Éditions Complexe)


Michel Ange : La création de l’homme


  1. La lecture du Pentateuque est suivie de celle d’un chapitre des prophètes, dont l’esprit est ainsi associé et combiné à celui de la Tora (le Pentateuque).↩︎

  2. C’est le caractère révolutionnaire de l’Ancien Testament qui en a fait le guide des sectes chrétiennes révolutionnaires avant et après la Réforme.↩︎

  3. La distinction entre l’aile droite et l’aile gauche du judaïsme est manifestée de la façon la plus évidente par deux des plus anciens représentants des Pharisiens: Hillel et Chammaï. Quand un païen vint trouver Chammaï et lui demanda de lui expliquer toute la Tora en se tenant sur une seule jambe, Chammaï le chassa. Mais quand il s’adressa à Hillel avec la même requête, il reçut la réponse suivante: L’essence de la Tora est le commandement : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît; le reste n’est qu’un commentaire. Va et étudie. Dans un livre brillant, Les Pharisiens (The Pharisees, The Jewish Publication Society of America, Philadelphie, 1962), Louis Finkelstein a montré les différences entre l’aile droite et l’aile gauche des Pharisiens et en a analysé les fondements sociaux. Pour une étude approfondie de ces deux écoles de pensée au cours du judaïsme médiéval, voir l’ouvrage de Jacob Katz: Exclusivisme et tolérance (Exclusiveness and Tolerance, Oxford University, Oxford, 1961).↩︎

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