Alors que la femme juive n’apparaît que caricaturale et grotesque comme Rachel, la mère « épaisse créature larvaire » ou Léa, la fille « aux jambes courtes de Mangeclous» - ou sous une forme fantasmatique, symbole du peuple juif souffrant et persécuté, dans le personnage de la naine Rachel Silberstein, la femme non juive occupe une place fondamentale chez Cohen. Adrienne, Aude, Ariane; la première lettre de leur prénom est comme une porte ouverte sur le chemin du bonheur et de la paix avec soi-même que Solal cherche désespérément. Est- elle le talisman magique qui permettra à l’exilé de s’intégrer au monde non juif en lui révélant les secrets des règles du non-dit, des codes implicites de la vie dans le monde « civilisé »? Parviendra t - elle à faire oublier au brillant fonctionnaire international, en apparence parfaitement assimilé, ses origines céphaloniennes ? Réconciliera t- elle, enfin, les deux mondes auxquels appartient, mal et tôt, Solal ?
Car, deux mondes rigoureusement opposés constituent l’univers romanesque de Cohen. Totalement antinomiques, ils ne présentent aucun terrain d’entente; il n’y a aucune passerelle entre les deux; on appartient à l’un ou à l’autre, jamais aux deux à la fois. Le premier est le monde juif de Mangeclous et ses amis; burlesque, rêveur, désordonné, inefficace, superbe et ridicule, flamboyant et misérable, c’est le monde de l’enfance de Solal, celui des rives de la Céphalonie, indescriptible, inimaginable, incompréhensible aux nonjuifs. Le second est le monde de la bourgeoisie protestante genevoise et des hauts fonctionnaires des institutions internationales, maîtrisant ses pulsions, créateur de formes, cultivé, raffiné.
Par ses origines et par ses choix, Solal participe aux deux univers: « monstre à deux têtes et à deux coeurs, il est tout de la nation juive, tout de la nation française »1. Toute sa vie, il fera le va et vient entre ces deux univers, reniant le monde de son enfance pour se fiancer avec Aude, puis rompant avec elle pour retrouver son univers familial. Mais ces ruptures sont provisoires: car la contradiction de Solal réside dans le fait qu’il se sent solidaire des Juifs mais ne peut vivre avec eux et qu’il n’est pas solidaire des non-juifs mais ne peut vivre sans eux.
Le judaïsme de Solal est surtout social; c’est-à-dire qu’il prend la forme de l’appartenance concrète à une communauté. C’est la vue de Mangeclous et de ses amis, ou la rencontre dans une rue de Paris de la cohorte de vieux Juifs traditionnels qui le ramènent à sa judéité, ce n’est pas le sentiment religieux, la croyance en un Dieu qu’il vénère en n’y croyant pas», un Dieu « que je nie tout le temps et que j’aime tout le temps »2. Le Dieu de Solal est son Dieu uniquement parce qu’il a été celui de ses ancêtres; s’il le vénère c’est parce qu’il se sent partie prenante du choix qu’ils ont fait au mont Sinaï; sa croyance est plus un acte de fidélité envers le peuple juif qu’un acte de foi.
A la lisière, entre ces deux mondes, Solal se sent coupable d’abandonner le monde juif mais aussi de ne pouvoir s’intégrer totalement au monde non juif qui l’accueille, lui ouvre ses portes, lui permet la réussite sociale et professionnelle dont il rêve. Cette intégration se faità conquête des femmes, séduites par la beauté et l’audace de Solal. La femme non-juive serait-elle le maillon qui lui permettrait de s’intégrer à une collectivité convoitée ?
Les choses ne sont pas aussi simples. C’est en étudiant la fonction qu’occupent ces femmes dans l’oeuvre de Cohen que l’on pourra dégager leur véritable signification; on verra que cette fonction évolue en relation avec l’évolution de la perception qu’a Solal de sa place par rapport aux deux mondes qui structurent son univers.
Quelles sont les caractéristiques de la femme non juive, par rapport à la femme juive ? Tout d’abord, elle incarne la beauté absolue; or, selon la tradition juive une femme doit être choisie avant tout pour ses qualités de future épouse et mère. Pour un Juif pieux, la beauté est un piège qui détourne de la piété, et son culte mène à l’idolâtrie. C’est pourquoi le vieux Gamaliel met en garde son jeune fils: « Méfie toi de ce qu’ils appellent Beauté »3. Par ailleurs, la femme non juive est « naturelle », en ce sens elle rétrograde l’homme à l’état de nature (ce qui est absolument contraire au judaïsme), elle est donc capable d’impudeur, « femelle, je te traiterai en femelle » dit Solal à ses conquêtes, alors qu’une juive à perruque ne perd jamais son prestige « En même temps, elle est le produit de siècles de civilisation, de raffinement, de maîtrise et ce contraste fascinant et répugnant entre « la bacchante » et « la madone » rend Solal fou. Enfin, et surtout, elle est capable d’un dévouement absolu envers l’homme aimé; ni famille, ni enfants, ni communauté ne l’arrêtent, alors que la femme juive est liée au foyer, à la famille et ne mettra pas aussi facilement en balance son attachement envers les siens et un amant4. La soumission de la femme non-juive à son amant est totale; avec elle, Solal a l’illusion d’être un roi, maître absolu d’un corps, d’une âme, d’une vie, d’un destin, et ne voit pas que ce dévouement est l’expression d’un profond égoïsme.
Adrienne est la première. Plus âgée que Solal, elle oublie le jeune homme, presque encore un enfant, parce qu’elle appartient au monde qui lui apparaît alors inaccessible la beauté, de la culture, et du prestige social. Le drapeau français claque orgueilleusement dans le ciel de Céphalonie pendant que s’avance vers l’enfant ébloui « la déesse blonde vêtue d’ironie violette ». Ce n’est pas un hasard si le jeune Solal enfreint l’interdiction paternelle de se rendre à une réception du consul de France le jour même où la communauté juive de Céphalonie prie en faveur de Dreyfus qui vient d’être condamné à la relégation. Dreyfus, « qui est traître, évidemment », étant donné que Solal se prépare justement à rejeter les siens. Adrienne n’est pas seulement l’initiatrice sexuelle, elle lui donne surtout les clefs de la bonne société. Elle lui apprend les bonnes manières, le guide dans ses achats, lui inculque les petits détails qui font d’un jeune garçon mal dégrossi un parfait homme du monde. Son rôle se limite à l’amener au seuil du paradis. A lui de jouer s’il désire y pénétrer définitivement.
C’est ce qui se passe avec Aude. Malgré une intrusion intempestive des Valeureux qui risque de tout gâcher, Solal réussit à épouser la nièce d’Adrienne, véritable princesse de contes de fées, belle, amoureuse et ..si peu juive. « Issue des possesseurs de la terre » 5 au « front proéminent sûr de son destin » 6, antisémite sans le savoir « En somme, c’est ce qu’on appelle un Juif, dit - elle avec mépris » 7.
Le beau-père, résigné au surprenant mariage est plus clair: « Pas d’ambiguïté. Français et uniquement Français et tout ce que cela comporte » enjoint-il au futur gendre 8 et il conclut avec soulagement en aparté: « Il se fiche d’eux et du peuple élu et se convertira probablement »9. A ce moment de la vie de Solal, il n’a pas tout à fait tort de préjuger du reniement de son gendre. Car ce qui attire Solal, plus que la beauté d’Aude, c’est la certitude et la pérennité du destin des « Autres ». « Dans toutes ces rues, ces hommes savaient où ils allaient; les petits buts étaient visibles. »10 «
Tout était clair pour ces gens. Le monde était tracé à la règle…Solal, lui, n’avait que Solal.. Pauvre fils de la Loi et des oignons crus. » 11
Le marriage avec Aude est le mariage mixte type dans lequel un des conjoints (ici Solal) a complètement renié sa spécificité. Solal joue à fond le jeu de l’intégration jusque dans ses ultimes conséquences.: « Assez d’histoires de peuple élu. J’en ai assez du peuple élu. Je n’ai pas le temps. Peuple élu en vérité ! Et en quoi ce petit ramassis de rats peureux…Je suis un renégat, Dieu merci, dites le au rabbin juif et laissez-moi tous en paix »12.
Sa réussite dans le monde est exceptionnelle; Cohen en rajoute intentionnellement: plus jeune député de France, directeur d’un journal influent, bientôt ministre; seul son refus de faire un enfant à Aude pourrait révéler la trace d’un certain malaise; mais il conjure violemment le spectre du remords en chassant son père et en brandissant devant lui une croix qui fait reculer, épouvanté et désespéré le vieux rabbin Solal.
Solal a donc, semble-t-il définitivement choisi son camp, mais la visite subite des siens réveille sa culpabilité et sa nostalgie; ne pouvant les introduire dans son univers de « renégat va les enfouir dans sa cave admirable métaphore de l’inconscient - espérant, contre tout réalisme, les cacher à son épouse. Or, on ne peut vivre avec un si lourd secret, les origines juives finissent toujours par être découvertes. Puisqu’il est impossible d’amener les siens au monde non-juif, Solal va tenter de convertir sa femme, de lui faire franchir la barrière qui sépare les deux mondes. Mais, c’est un échec; malgré son amour, son dévouement, sa docilité, Aude ne peut «devenir juive ». Incapable de choisir, Solal s’enfonce alors dans la déchéance et la folie, laissant cependant la marque de sa présence dans le monde non-juif, un fils. Mais sa vitalité l’emporte sur la mort; il se redresse, quitte les lieux « en regardant le soleil face à face », c’est-à-dire le monde païen, puisque le peuple juif est peuple non du soleil mais de la lune.
Avec Belle du Seigneur, nous abordons la troisième étape. Après l’initiation (Adrienne), après la tentative d’intégration (Aude), Solal décide de renvoyer dos à dos le monde juif et le monde non-juif et de vivre avec Ariane dans une sorte de no man’s land de rêve et d’amour. C’est le seul moyen d’échapper à la contradiction insoluble. Renonçant à l’intégration sociale dont il a mesuré les vanités et les petitesses, fuyant le délire onirique du monde juif, la seule solution consiste alors dans la constitution d’un espace propre qui échapperait aux exigences des deux mondes également insoutenables. C’est le triomphe absolu de l’individu sur le collectif. Solal n’essaie plus de former un couple dans la société puisque l’expérience lui a montré que c’était impossible; il tente l’expérience du couple solitaire, en dehors de toute communauté humaine. C’est le mythe de l’amour sur une île déserte, de la passion comme unique objet des préoccupations des amants. Aventure que seule une femme non juive peut affronter, une femme juive telle que la décrit Cohen, ne renonçant pas aussi catégoriquement à son environnement.
Le monde non juif est vu maintenant sous un angle très critique par Solal. Il n’y voit qu’hypocrisie, lâcheté, calculs, jalousies. Madame Deume devient « la mère Deume » et son fils adoptif n’est qu’arrivisme, bêtise, et servilité. Ariane, elle-même rejette cet univers étriqué où elle a échoué par peur de la vie, et assume superbement l’exclusion sociale en suivant Solal. C’est parce qu’elle prend ce risque qu’elle est chère à ce dernier, fier de prendre une revanche inavouée sur un monde qui n’exerce plus sur lui la fascination de sa jeunesse. « Lasse d’être mêlée aux ignobles, elle a fui la salle jacassante des chercheurs de relations et elle est allée volontaire, bannie, dans le petit salon désert à côté…ô ma sœur folie. » 13
Mais la passion qui ne s’alimente pas de la tendresse, de l’activité sociale, de l’acceptation de la quotidienneté et de la reproduction du couple par les enfants, ne résiste pas au temps. En quelques mois, tout ce qui fascinait Solal, tout ce qui faisait de la femme non juive un objet de désir fou, se renverse en éléments négatifs. La Beauté devient obsessionnelle; sa préservation demande des soins constants et des précautions innombrables. Pour la protéger, les amants en virent à créer des rituels absurdes destinés à éviter la trivialité de la vie quotidienne et la promiscuité; les petites misères du corps humain, les besoins physiologiques essentiels, les fonctions digestives, les négligés du matin, sont disciplinés, occultés, niés, grâce à un système complexe d’allers et de venues scandé par des coups de sonnettes incessants qui affolent la servante Mariette: « Il y en a pour qu’and elle demande si elle peut circuler sans qu’il la voie, vu qu’elle n’est pas assez pomponnée, y en a pour quand il répond d’accord, y en pour quand il dit de rentrer vu qu’il doit aller se chercher un livre au salon et qu’il n’est pas visible comme ils disent, étant qu’il n’est pas encore rasé. »14 etc..
Toutes les caractéristiques de la femme non juive qui fascinaient Solal vont se transformer peu à peu en défauts. L’amour de la nature devient « cette obsession morbide des beautés de la nature. Aimé, venez voir la teinte de cette montagne. Bien il y allait et ce n’était qu’une montagne, une grosse pierre….Aimé, regardez ce coucher de soleil! » Solal se souvenait alors des paroles du vieux Gamaliel: « Anathème à qui s’arrête pour regarder un bel arbre. Nous sommes le monstre de l’humanité car nous avons déclaré le combat à la nature. » Monter à cheval, activité si étrangère au monde juif et dont Solal était si fier naguère, devient « faire l’imbécile anglais sur une bête plus venteuse que Mangeclous ». De même l’éblouissement sensuel des débuts, la merveilleuse soumission de l’amante et sa stupéfiante liberté « à l’état de nature sur un lit », deviennent « singeries, cabrioles de singes..trapèze volant ». L’admirable coexistence entre une liberté sexuelle avouée et un comportement mondain bienséant, devient hypocrisie et mensonge.
Enfin, la culture occidentale dont est nourrie Ariane, élément fondamental de sa séduction, ne présente plus aucun intérêt pour Solal. « A quoi bon Proust, à quoi bon savoir ce que faisaient et pensaient les humains si on ne vivait plus avec eux?…Monuments et musées, visites sans intérêt parce qu’ils étaient, elle et lui, hors de la communauté humaine. »15
Enfin et surtout, pas d’enfants; car « les enfants supposaient le mariage et le mariage supposait la vie dans le social. Or, si Solal regrette le contact social: « Il les envia d’avoir une hiérarchie, une vie sociale un milieu, comme ils disent.» ~l ne peut résoudre ce problème puisqu’il a rejeté les deux communautés, la sienne et celle d’Ariane.
Lors d’un voyage solitaire à Paris, Solal revoit les siens: « il les reconnaît, reconnaît ses bien-aimés, pères et sujets, humbles et majestueux, les pieux de stricte observance, les inébranlables, les fidèles à barbes noires et mèches temporales….et debout devant la vitrine et ses rideaux, leur roi solitaire balança à son tour son buste, balance au rythme immémorial, chante en la vieille langue un cantique à l’Éternel « Solal se retrouve solidaire de son peuple, mais ne le rejoint pas. Enfermés dans une passion qui ne peut que se dégrader, les amants vivent une descente aux enfers qui finit dans une mort abjecte.
En fin de ce parcours jalonné par trois figures de femmes, il n’y a aucune solution pour Solal. Il a voulu être roi (« ces femmes le consolent aussi de n’être pas, roi, car il est fait pour être roi «) dans le monde non-juif car il refusa régner dans le monde juif. Il a cru trouver dans la possession absolue de la femme non juive un substitut à ce royaume auquel il se croit destiné par l’adoration qui a entouré son enfance, comme tout mâle juif. Mais ce royaume est illusoire et n’a aucun impact sur le monde extérieur.
La raison de cet échec réside dans la conception totalement antinomique et manichéenne que présente Cohen entre les deux univers, juif et non juif. C’est parce qu’il n’y a pas de passages possibles, ni de compromis, ni d’accommodements, que la situation est sans issue. Il n’y guère, en effet, dans ses trois romans, aucune femme juive dite « émancipée « c’est-à-dire ayant conquis les privilèges de la modernité tout en gardant une identité juive. Aucun représentant de la « bourgeoisie éclairée « juive, telle qu’elle existe depuis deux siècles en Europe ne vient contrebalancer la bourgeoisie chrétienne. Cohen ignore cette réalité, parce que pour lui, la spécificité juive est uniquement traditionnelle. Étrangement, il n’envisage à aucun moment une possibilité de juive moderne, cultivée, intégrée dans le monde occidental, mais juive quand même. « J’appartiens à la nation juive et à la nation française » répète Solal. L’utilisation du terme « nation juive » indique bien que la judaïté s’établit, pour lui, en tant que nation et non en tant que peuple; et, ce faisant, il institue entre les deux termes une relation absolument symétrique et donc une égalité indépassable.
La femme non juive n’est pas seulement un être désiré. Elle est surtout la médiation grâce à laquelle Solal pense et institue son rapport au monde non-juif. Adrienne lui en donne les clefs; Aude l’y fait pénétrer;
Ariane accepte de l’abandonner pour le suivre. Mais aucune des trois n’est parvenue à lui faire oublier la cohorte « famélique, poétique, excessive et désespérée » à la fois chérie et détestée de son enfance, sans laquelle et avec laquelle il ne peut vivre.
NOTES
Belle du Seigneur, p. 721, Ed. Gallimard.↩︎
idem, p.752↩︎
Solal, p. 48↩︎
Le petit Samuel résume parfaitement cet idéal: « O mes amis quoi de plus beau que le mariage et la fidélité ? Tu regardes ton épouse, tu lui souris, tu n’as pas de remords, et Dieu est d’accord! Si tu as des ennuis, tu les lui racontes en rentrant à la maison et alors elle te réconforte, elle te dit de ne pas te faire de soucis et que tu es un imbécile. Alors tu es content; E vous vieillissez ensemble tous les deux gentiment. Voilà, c’est cela l’amour. Quoi de plus beau, O mes amis, dites - le moi ?!»( idem, p. 562)↩︎
Solal p. 129↩︎
idem. p. 161↩︎
idem p. 163↩︎
idem p. 329↩︎
idem p. 255↩︎
idem p. 194↩︎
idem p. 269↩︎
idem p. 334, 336↩︎
Belle du Seigneur p. 38↩︎
idem p. 689↩︎
Belle du Seigneur p. 703↩︎