EXTRAITS DE TEXTES
A PROPOS DU SOULÈVEMENT DU GHETTO DE VARSOVIE
La construction du ghetto
« La construction du ghetto de Varsovie prit la majeure partie de l’année 1940. Au début, le “quartier juif” fut placé sous quarantaine et entouré de fils barbelés et de palissades. Mais, en septembre, un mur de près de 2,50 m de hauteur commença à s’élever autour du quartier juif (il ne fut achevé qu’en été 1941). Quand il prit forme, il entourait un rectangle de près de 2 km de longueur, isolant, en plus du ghetto médiéval, les rues longues et droites du quartier industriel au nord de la gare du chemin de fer. Au nord-ouest, le Mur touchait presque à la Vistule ; il était traversé par la grande ligne ferroviaire menant en Posnanie et à Berlin. Au début, le ghetto comprenait 1.500 immeubles groupés en une centaine de pâtés de maisons. En octobre 1940, les 80.000 chrétiens habitant le quartier sous quarantaine durent le quitter en l’espace de deux semaines ; leurs logements furent occupés par les 140.000 Juifs qui avaient résidé en dehors de ce quartier. Le transfert au ghetto était un événement prévu et redouté. On craignait par-dessus tout être coupé de l’endroit où s’exerçait l’occupation professionnelle. (Près de la moitié des Juifs de Varsovie étaient des artisans, un quart s’occupait de commerce, un autre quart exerçait des professions libérales, 5% environ étaient des ouvriers industriels). Comment allaient-ils vivre ? Le seul espoir était que ce ghetto serait un ghetto ouvert, c’est-à-dire que ses habitants pourraient en sortir et y entrer librement à travers ses vingt-deux portes. La 15 novembre 1940, le ghetto de Varsovie fut condamné. Des gardes furent postés des deux côtés du Mur, policiers juifs à l’intérieur, ceux qui pouvaient justifier de la nécessité absolue de leurs déplacements pouvaient se faire délivrer des laissez-passer spéciaux (Ringelblum mentionne les difficultés qu’eurent les médecins de l’hôpital juif, situé dans le quartier « aryen » de Varsovie, à obtenir des laissez-passer). Entre-temps, la « drôle de guerre » qui avait suivi l’invasion de la Pologne s’était achevée par un désastre. L’Allemagne avait pris son départ pour conquérir le monde. Les Pays-Bas et la France furent rapidement envahies par l’armée allemande. Les Britanniques durent s’estimer heureux de pouvoir évacuer Dunkerque. À la merci du IIIème Reich, l’Europe Occidentale était gouvernée par des gouvernements fantoches, qui acquiesçaient facilement aux persécutions des Juifs exigées par les Allemands. En Europe Orientale, les massacres de Juifs commencèrent dès l’invasion de la Pologne. Le tour de l’Europe Occidentale était maintenant venu. Le Gouvernement de Vichy promulgua un « statut des Juifs », des mesures antisémites furent mises en vigueur aux Pays-Bas, les troupes allemandes pénétrèrent en Roumanie, le tour des pays balkaniques approchait. Partout où s’installaient les Allemands, l’insigne juif, le travail forcé, les quartiers juifs et les ghettos, et finalement la déportation et la mort se suivaient en une immuable séquence. Lorsque les Juifs de Varsovie furent enfermés dans le ghetto, la situation paraissait désespérée. Ils savaient, ainsi que RINGELBLUM le répète sans cesse : « Seul un miracle peut nous sauver : la fin rapide de la guerre. » Quelques optimistes croyaient à ce dénouement. Les autres s’attendaient au pire.
Extrait de : Emmanuel RINGELBLUM : « CHRONIQUE DU GHETTO DE VARSOVIE » Éditions Robert LAFFONT - Pages 83 à 85.
Des esclaves pour l’industrie.
« Le ghetto faisait partie intégrante de la machine économique de l’appareil de guerre nazie. Des Allemands, tel Toebbens, mirent sur pied, dans le ghetto même, de gigantesques ateliers où étaient confectionnés des vêtements militaires et civils dans des tissus d’excellente qualité volés par les Allemands dans la Pologne entière. Un Allemand de Dantzig (Gdansk) Schultz, qui avant la guerre était en affaires avec des Juifs polonais, ouvrit rue Nowolipie plusieurs ateliers où l’on travaillait le cuir et la fourrure (…) Une société commerciale composée d’Allemands, de Volksdeutschen (Allemands par l’ethnie), de Polonais et de Juifs, entreprit la fabrication d’articles de brosserie. La matière première fut fournie par les autorités allemandes. La production était utilisée en général pour les besoins militaires. (…) Dans ces usines, ne travaillaient que des Juifs du ghetto. Leur nombre s’éleva à plusieurs dizaines de mille. Chez Tceebbens, les effectifs dépassaient, au début de 1943, 15.000 ouvriers. Les salaires étaient dérisoires. Chaque ouvrier avait droit à 2 litres de soupe par jour (…), sa condition était celle d’un esclave (…). Certains travailleurs - 3 000 à 4 000 environ - furent employés en zone “aryenne”, au chemin de fer, dans des usines de guerre, des établissements militaires. Chaque jour, à l’aube, ils se rassemblaient non loin des portes du ghetto. De là, une escorte militaire les conduisait sur le lieu de leur travail, puis les ramenait le soir. Des trocs de marchandises s’effectuèrent par l’intermédiaire de ces travailleurs. (…) Grâce à toutes sortes de ruses, ils sortaient des objets qu’ils échangeait en zone “aryenne” contre des articles introuvables dans le ghetto. »
Extrait de : Michel BORWICZ « L’INSURRECTION DU GHETTO DE VARSOVIE » - Éditions JULLIARD Collection Archives- (1966)
« L’éventail de la presse clandestine »
« DROR (mouvement de jeunesse du parti socialiste POALE-SION), la plus dynamique des organisations du ghetto de Varsovie, avait à son actif une « Hakchara » (apprentissage agricole) avec 350 participants, la fondation du lycée clandestin, d’une bibliothèque et d’un cercle dramatique. Grâce à ses émissaires spéciaux, il maintenait la liaison avec les autres ghettos ; il publiait des périodiques clandestins : Dror (« La Liberté ») et Yédiess (« Nouvelles »), qui venaient s’ajouter à ceux du parti Poale-Sion : Unzer Wèg (« Notre Chemin ») Befrayoung (« La libération ») et Nowe Tory « Nouvelles Voies »). Le mouvement scout Haschomer Hatzaïr (d’obédience sioniste-socialiste) mettait dans l’éducation de ses adhérents l’accent sur la vaillance et le courage personnels. Ses activités d’entraide comptaient par les plus belles du ghetto. Il publiait clandestinement le Negèd hazérém (« A contre-courant ») le mensuel El-Al (« Vers le haut »), l’hebdomadaire d’information Jutznia (« Aurore »), le périodique Przedwiosnie (« L’Avant-
Printemps »), ainsi qu’un bulletin quotidien (rédigé par S. Braslau) donnant des nouvelles des fronts de guerre (grâce au récepteur radio caché chez M. Anielewicz). L’association Gordonia (elle aussi d’obédience sioniste-socialiste) faisait paraître les périodiques Ofsdauyère (« L’Endurance ») et Slowo Mlodych (« La Parole des Jeunes ») qui s’ajoutaient aux publications sporadiques émanant de la Direction. Le Parti Poale-Sion de gauche qui, en dépit de tous les obstacles célébrait les fêtes ouvrières et les anniversaires, publiait les périodiques Prolétariché Gedank (« La pensée prolétarienne »), Youduent-Rouf (« L’appel de la jeunesse »), Avant-garde (« Avant-garde ») et Nasze Haslo (« Notre mot d’ordre »). Les sionistes du centre (avec leurs organisations de jeunesse : Hanoar Hatsioni et Akiba) éditaient Unzer Hofnoung (« Notre Espoir »). L’organisation de jeunesse du parti, « révisionniste » (sionistes de droite) Betar prônait l’idée de la résistance dans ses publications Magen David (« Le bouclier de David ») et Hamédinah (« L’État »). Par ailleurs, une place de choix revenait au parti socialiste Bund (hostile au sionisme), qui gardait le contact avec le Parti Socialiste Polonais, et avait sa propre organisation de jeunes : Tsoukunft et son mouvement scout SKI, ainsi que de nombreux organes de presse ; il publiait Biolétine (« Le Bulletin ») et Youguent-Stimmé (« la Voix de la jeunesse »), un organe théorique Tsait-fragen (« Les problèmes du temps ») et, à partir de juillet 1941, le périodique Za nasza i wasza wolnosc (« Pour notre et votre liberté »). Grâce à un colportage assuré par des socialistes polonais, ce dernier était diffusé même en dehors du ghetto, surtout dans les milieux intellectuels et ouvriers. Les communistes, désorientés et compromis par le pacte germano-soviétique demeurèrent longtemps dispersés. Le tournant se produisit chez eux au début de 1942, avec la fondation du P.P.R. clandestin (parti Ouvrier Polonais) et sa G.L. (Garde Populaire). A partir de janvier 1942, l’hebdomadaire du P.P.R. qui paraissait dans le ghetto, Morgen-Fraï (heit) (« L’Aurore de la liberté ») devint quotidien. Des arrestations suivies d’exécution décimèrent non seulement les militants et les animateurs de la presse clandestine, mais également ses colporteurs. Indépendamment des arrestations individuelles opérées à des périodes et moments divers, la police allemande fit une descente-surprise dans le « quartier juif » pendant la nuit du 17 au 18 avril 1942 : arrachées de leur logis, plusieurs dizaines de personnes furent exécutées, séance tenante, dans les rues du ghetto. La date de ce massacre indique qu’il s’agissait là déjà, sinon du prélude à la « liquidation » ; du moins une « épuration ». Entretemps, la plupart des organisations clandestines énumérées ci-dessus avaient constitué, en mars 1942, le « Bloc antifasciste », en vue de se préparer à une riposte à main armée. C’est alors que le génocide s’abattit sur la communauté juive de Pologne, déjà éprouvée par trois années d’oppression inhumaine.
idem - Pages 21/24
La création de l’Organisation Juive de Combat
« Vers le 20 octobre, est créée une commission de coordination à laquelle participent des représentants de tous les partis juifs existants. Nos représentants sont Abrasza Blum et Berek - Adam Sznajdmil -. A la même réunion, est formé le commandement de l’Organisation Juive de Combat (OJC), avec pour commandant Mordechaï Anielewicz (Hashomer). Marek Edelman représente le Bund. La Commission de coordination délègue du côté aryen » le docteur L. Fajner (pseudonyme Mikołaï) du Bund. En même temps est constitué le présidium de cette Commission de coordination et un Comité de propagande où nous sommes représentés par Abrasza. Comme le ghetto est divisé en différents secteurs, pratiquement coupés les uns des autres, l’Organisation Juive de Combat doit adapter son travail en conséquence. Nous prenons la direction du secteur des brossiers (Grylak), de celui des Ateliers Toebbens (Paw), et de celui de la rue Prosta (Kersz). Nous parvenons à créer quelques groupes de combat qui se composent pour l’essentiel de membres du SKIF. Ainsi, dans le ghetto central B. Pelc et Bernard Goldsztein prennent la tête de deux groupes de cinq combattants ; Jurek Blones et Janek Bilak en font autant à la fabrique de brosses, A. Fajner et N. Chmielnicki chez Schultz et Welwl Rozowski chez Roehrich. A nouveau, nous construisons une grande organisation, mais cette fois, nous ne sommes plus seuls et nous unissons nos efforts. A nouveau, se pose la question des armes. Il n’y en a pratiquement pas dans le ghetto. Il ne faut pas oublier qu’en 1942 la résistance polonaise est encore au berceau, que le maquis n’est connu que par ouï-dire et que la première action armée n’interviendra qu’en mars 1943. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si nos efforts auprès de la Délégation du Gouvernement pour acquérir des armes, et auprès d’autres organisations, rencontrent beaucoup de difficultés et donnent peu de résultats. Nous parvenons cependant à obtenir de la Garde Populaire quelques revolvers. Deux attentats sont alors effectués en un mois : le 29 novembre contre Lajkin (Commandant de la police juive) et le 29 novembre contre J. First (Représentant du Conseil Juif à l’Umsiedlungsstab). L’Organisation Juive de Combat devient populaire. D’autres attentats terroristes visant des juifs organisés contremaitres particulièrement féroces à l’égard des ouvriers. Au cours d’une de ces expéditions punitives, aux Ateliers de menuiserie Hallman, des Werkschutz allemands capturent trois de nos combattants et les coffrent au poste de police. La nuit suivante, le groupe du secteur Roehrich, commandé par G. Frysdorf, désarma les gardes allemands et libère les prisonniers.
MAREK EDELMAN et HANNA KRALL
« MÉMOIRES DU GHETTO DE VARSOVIE »
- Éditions du Scribe (1983)
Extraits pages 46/47
La première manifestation importante de l’O.J.C.
A la fin de décembre 1942, nous recevons notre première livraison d’armes de la part du Commandement de l’AK. Il y en a très peu : dix revolvers. Cela nous permet toutefois de préparer notre première manifestation importante. Nous la mettons au point pour le 22 janvier : ce doit être une opération de revanche contre la police juive. Mais le 18 janvier 1943, le ghetto est bouclé et la deuxième grande rafle commence. Cette fois, les Allemands ne peuvent impunément réaliser leurs plans. Pour la première fois dans le ghetto, quatre groupes retranchés leur résistent les armes à la main. L’Organisation Juive de Combat reçoit son baptême du feu dans une grande bataille de rue au croisement des rues Mila et Zamenhof. Nous y perdons les meilleurs. Le commandant de l’OJC, Mordechaï Anielewicz, s’en sort par miracle et grâce à son attitude héroïque. Cette bataille s’avère trop coûteuse. Nous n’y sommes pas prêts. Nous n’avons pas les armes adéquates. Aussi changeons-nous de tactique et quatre escarmouches importantes ont lieu alors dans les immeubles du 40, rue Zamenhof, du 44, rue Muranowska, du 34, rue Mila et du 22, rue Fanciszkanska. Dans les ateliers Schultz, les partisans attaquent les S.S. qui prennent part à la rafle. Engagé dans cette action, notre camarade A. Fajner y trouve la mort. L’un de nos groupes de combat est pris par les Allemands avant même d’avoir reçu ses armes, et il est conduit sur l’Umschlagpaatz. À la porte du wagon, B. Pelc prononce quelques mots. C’est eux sont si forts qu’aucune des soixante personnes qui sont avec lui ne monte dans le wagon. Van Oeppen, le commandant de Treblinka, les abat tous lui-même sur le champ. Le groupe de Pelc montre aux Juifs qu’en tout lieu, à n’importe quelle condition, on peut et on doit s’opposer aux Allemands. Sur cinquante groupes de combat, cinq seulement ont pris part aux affrontement de janvier. Les autres, qui n’avaient pas établi de cantonnement, furent pris de court et ne purent rejoindre à temps les magasins d’armes.
Encore une fois, comme lors de la première grande rafle, nous perdons les quatre cinquièmes de l’Organisation Juive de Combat.
MAREK EDELMAN et HANNA KRALL
« MÉMOIRES DU GHETTO DE VARSOVIE » - Éditions du Scribe (1983) pages 48/49.
Le 20 avril, la lutte
« Le 20 avril, la lutte se déroula, en quatre endroits différents : Place Muranow, dans les Mila et Sapiezynska, sur le terrain des brosseries, sur celui des “shopes”. Les Allemands avaient installé des batteries d’artillerie légère aux abords du ghetto, place de Krasinski, non loin des rues Nowiniarska et Bonifraterska. Dès le matin, les détachements de Stroop se lancèrent à l’attaque des blocs d’immeubles des 7 et 9 de la rue Muranow et de l’immeuble qui se trouvait à l’angle des rues Muranow et Nalewski. Les drapeaux troués de balles flottaient toujours sur les toits. Un transport d’armes était parvenu aux insurgés par le tunnel qui reliait le numéro 7 au numéro 6.
Les combats furent acharnés. Stroop lui-même le reconnut dans son rapport où il insista sur la présence de patriotes polonais dans les rangs des combattants juifs. Il précisa aussi qu’une lutte sévère se déroula autour des drapeaux qui avaient été arborés sur les positions juives : un officier allemand, l’untersturmführer Dehmke, y fut tué. Stroop vengea ce premier officier allemand tué sur le territoire du ghetto en faisant exécuter une centaine de Juifs. Les insurgés furent cependant contraints à la retraite. Une partie d’entre eux gagnèrent le 6 de la rue Muranow en emportant le cadavre de l’un des leurs, Leib Rodal. Ce premier groupe de fugitifs atteignit la ligne d’Otwock. L’ennemi ayant découvert son existence et le poursuivant, il s’était barricadé dans une villa abandonnée, en forêt, et qui fut bientôt cernée par les gendarmes allemands et la police bleu-marine. Il y eut lutte. Les hitlériens eurent le dernier mot. Les combattants juifs mouraient les armes à la main. La gendarmerie locale rendait compte de ce fait le 23 avril 1943. Sept hommes étaient restés rue Muranow. Il en partirent le 21 en prenant soin de boucher le tunnel. Arrivés au numéro 6, ils gagnèrent les greniers et s’y cachèrent en attendant les agents de liaison qui les auraient conduits en forêt. Mais ils furent dénoncés par un locataire de l’immeuble, un certain Rysiek, agent de la Gestapo et membre de l’organisation « Miecz i Plug » (Le Sabre et la Charrue). Le 22 avril, la gendarmerie et la police bleu-marine cernèrent l’immeuble. Les insurgés se défendirent. Deux ou trois purent s’enfuir par les toits ; les autres périrent. Certains groupes de défenseurs de la place Muranow avaient pu se retirer rue Nalewxli. Le terrain des brosseries était un carré irrégulier bordé, côté muraille, par les rues Bonifraterska et Swietojerska se coupant à angle droit et, à l’intérieur, par les rues Franciszkanska et Walowa. Il y avait là un secteur à part tenu par des groupes de combat de l’O.J.C. et des groupes « libres ». La population avait été préparée à la lutte. Au cours d’un meeting, Slawek, un représentant du P.P.R., avait exprimé ce qui était le souci de tous : les événements de juillet ne se répéteront plus ; tout abri doit se transformer en forteresse et s’il le faut en tombeau ; on n’arrachera plus les enfants à leurs mères et les maris à leurs femmes… Depuis longtemps les souterrains et les passages avaient été aménagés. Le 20 avril la population non combattante put facilement se cacher. Ne demeurèrent dans les cours que les résistants armés. La petite place sur laquelle donnait rue Walowa la porte d’entrée du ghetto avait été minée. On pouvait en surveiller l’accès du poste d’observation installé au troisième étage du numéro 3 de la rue Walowa. Trois groupes de combat s’étaient postés au troisième et au quatrième étages des immeubles allant du 28 au 38 de la rue Swietojerska. Stroop, présent sur les lieux, lança l’attaque à quinze heures. Trois cents hommes pénétrèrent sur la petite place. La mine explosa. Il y eut vingt-deux morts. Le reste de la troupe s’enfuit. Elle revint deux heures après mais en ordre dispersé et en rasant les murs. Elle fut reçue à coups de grenades et de bouteilles Molotov. Elle se retira encore laissant d’autres morts sur le terrain. L’ennemi concentra alors sur les positions des insurgés un feu puissant. Les insurgés répondirent avec leurs faibles moyens. Et une chose extraordinaire se produisit : les hitlériens envoyèrent vers les combattants des parlementaires munis de cocardes blanches et qui proposèrent d’arrêter le combat pendant un quart d’heure. Il est vrai que dans le même temps des S.S. incendiaient des maisons. La demande fut rejetée. La fusillade reprit de plus belle. Les hommes de Stroop se rendant compte qu’ils ne pourraient venir à bout du ghetto par l’attaque directe entreprirent de le réduire par des tirs systématiques d’artillerie. Le canon s’entendait à une dizaine de kilomètres de là. Des incendies que personne ne songea à éteindre emplirent le ciel d’épaisses fumées. La nuit devenant de plus en plus inégale. Les insurgés n’auraient pu tenir longtemps sur leurs positions ; ils auraient été voués à l’anéantissement total sir la Garde populaire n’avait, de l’autre côté de la muraille, attaqué les Allemands et forcé leurs canons à se taire. La nuit venait. Stroop arrêta le combat: il avait peur de l’obscurité. Les insurgés employèrent la nuit du 21 au 22 avril à changer de positions. Après avoir évacué une partie de la population non combattante, ils allèrent s’installer au 30 de la rue Franciszkanska, dans l’abri du service de ravitaillement où se trouvait déjà un groupe de combat du P.P.R.. Un détachement commandé par Jurek Blones du groupe du Bund couvrit le mouvement. Un coup de feu bien ajusté tiré par le combattant Romanowicz avait fait voler en éclats le projecteur ennemi. Une patrouille ennemie avait été décimée. Seul un soldat de l’O.J.C., Berek Szaïdmil, avait été touché par une grenade. Bien des insurgés avaient trouvé la mort dans ces combats : Renia Niemiecka, Michel Klepfisz… Des jeunes s’étaient distingués : Szanan Lent, fils du traminot Hersz Lent lui-même insurgé, Lusiek Blones, frère de Jurek. Lusiek, au cours d’un combat, avait saisi au vol une grenade allemande et l’avait relancée sur les hitlériens. Le tout jeune Szlamek Szuster faisait partie du groupe des meilleurs tireurs. Tous, hommes et femmes, étaient animés du plus complet esprit de sacrifice. Ils tiraient des toits. Un témoin a raconté ceci : un Juif, posté derrière une cheminée, tirait sur les Allemands ; il tira pendant deux heures d’horloge ; enfin son corps touché à mort tomba du toit. Au cours de cette deuxième journée les insurgés tenaient la rue Mila. Ils couvraient ainsi le secteur qui est compris entre la rue Swietojerska et la place Muranow. Ils constituaient une menace pour les hitlériens. Aussi Stroop confia-t-il le soin d’attaquer la rue Mila à des unités éprouvées. Les combats eurent lieu dans l’après-midi du mardi 20 avril. Les groupes de combat de l’OJC étaient composés d’éléments politiquement avertis, de métallos, de tisserands, de tailleurs, de débardeurs, de sportifs « rouges ». Pour bien marquer la signification qu’ils donnaient à leur combat, ils avaient hissé dans un immeuble un drapeau rouge : Stroop se vantera le 21 auprès de Slobonick d’avoir pu enlever ce trophée. Rue Mila, neuf casemates résistèrent jusqu’à la mort. Les détails de cette lutte ne sont malheureusement pas arrivés jusqu’à nous. Le terrain des « shopes », le « ghetto productif », comprenait les rues Nowolipie, Nowilipki, Smocza et les numéro pairs de la rue Leszno. Les numéros impairs de cette dernière rue se trouvaient du côté « aryen » : la muraille coupait l’artère en deux dans la longueur. Le secteur
EMISSIONS RADIO
Au cours des derniers mois notre ami Albert Gabrieleff, membre du Bureau de l’AJHL, a reçu à l’émission « JUDAÏSME ET PLURALISME », qu’il anime tous les 4èmes mercredi du mois sur Radio Communauté- Judaïques FM 94.8 MHz de 21h à 21h30 :
Théo Klein, ancien président du CRIF, sur le thème : « Peut-on être Juif laïc ».
Jean Daniel, Directeur du Nouvel Observateur, et Albert Memmi, Président de l’AJHL, à l’occasion de la publication de leurs récents livres: sur la notion de Juif laïc.
Alain Finkelkraut, auteur de « Comment peut-on être croate ? », à prpos des conflits ddans l’ex Yougopslavie.
Jean Kahn, Président du CRIF, qui a parlé de l’opération « 100 Bosniaques en Israël ».
Violette Attal-Lefi, Vice Présidente de l’AJHL, à propos de la Journée portes ouvertes sur les Juuifs laïques, du 9 mai 1993.
Rolland Doukhan, auteur de « Béréchit », qui a expliqué où il est Juif laïc.
Jacques Eladan, professeur et poète, auteur d’une anthologie des « Poètes juifs d’expression française » et de « Salam ve Shalom », recueil de poèmes juifs, israéliens et arabes dédiés à la paix, qui nous parlé de poésie.
PURIELLES publiera dans nos prochains numéros :
Théo Klein : Quel avenir pour les Juifs de France.
Anny Dayan Rosenman: Romain Gary, une Judéité ventriloque
Annie Goldman : La fascination de la femme non juive chez Albert Cohen.
Claude Klein : Faut-il une constitution à l’Etat d’Israël.
Marc Girard : où en est pour le vaccin contre le Sida ?
Lily Scherr : Le judaïsme et l’Etat.
Violette Attal-Lefi : La Tunisie et ses Juifs.
Izio Rosenman : Temps juif et temps civil.
Un dossier sur les intellectuels dans les pays musulmans.
….et des critiques de cinéma, de télévision, de livres …
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avait la forme d’un rectangle main, musique en tête, suivie de légèrement incliné d’est en ouest chars, une colonne allemande sur les grands côtés (rue Leszno défilait sur le côté de la rue au sur, rue Nowilipki au nord) et Leszno. La surprise se produisit. coupé en deux dans sa grande Partis des numéros 74 et 76, dimension par la rue Nowolipic. passant par-dessus le mur, des Il enserrait les usines Toebbens. coups de feu, des cocktails Schultz, Hallmann et Roerich. …. Molotov, des grenades, jetèrent le … Le 19, il ne s’était rien passé. désarroi et la mort dans la Les Allemands n’avait rien colonne allemande. Comme une entrepris. Tout demeurait calme. traînée de poudre en feu, l’action Les industriels Toebbens et ainsi déclenchée gagna les Schultz essayaient encore de immeubles de proche en proche. convaincre les Juifs qu’ils avait Elle s’étendit du numéro 42 au intérêt à se laisser déporter. Peine numéro 82, à l’est, jusqu’à la rue perdue : il n’y eut pas un seul Zelazna. Un témoin s’exprima volontaire pour le transport. La ainsi: « Les grenades à main population tout entière vivait sous tombèrent dru des fenêtres terre. L’OJC veillait. Les donnant sur la rue. On entendit Allemands pouvaient se laisser gémir les soldats blessés. De part abuser par le calme qui régnait et d’autre, le feu devint violent. sur les “shopes” : c’était Les nôtres luttaient comme ils seulement le calme qui précède pouvaient. Les femmes passaient l’orage. L’OJC veillait. il avait son les grenades. Chez nous on était plan. Dans la nuit du 19 au 21, on sévèrement résolus. Je regardais procède aux derniers préparatifs. les visages calmes des femmes, Les munitions furent distribuées. des visages sans larmes, sans Roza Rosenfels parla aux …. Le crainte, des visages de gens matin du 20 avril, il n’y avait décidés à mourir dignement. Je encore aucun détachement n’oublierai jamais ni ce moment allemand sur le terrain des ni ces visages…» Huit Allemands “shopes”. Toebbens vivait dans avaient été tués. Au signal donné l’illusion que les Juifs finiraient par la rue Leszno, le territoire des par prendre d’eux-mêmes le “shopes” s’embrase. Une colonne chemin de la place hitlérienne fut assaillie par les d’embarquement. A six heures du groupes de la rue Smocza. Le char qui précédait la colonne flamba. Stroop réagit violemment. Ses détachements finirent par avoir raison des combattants des rues Leszno et Smocza. Fous de rage, ils firent sauter les maisons et les caves et ils fusillèrent leurs habitants. Toebbens, Schultz et Hoffmann prirent peur : ils craignirent la vengeance des insurgés, ils craignirent pour leurs machines et pour leurs marchandises. Ils intervinrent auprès de Stroop pour qu’il mît un terme aux destructions et s’engagèrent à fournir pour le lendemain 21 avril 4 à 5 000 ouvriers bons pour le départ. Stroop accepta le marché mais il tint à souligner que si cet engagement n’était pas tenu, il ferait des « shopes » ce qu’il avait fait des brosseries. Il est juste de citer ici ceux des combattants des rues Leszno et Smocza qui surent payer d’exemple : Ryva Szmutke, Eliazar Geller, qui furent les premiers à lancer les bouteilles explosives et les grenades sur la colonne en marche, Isaac Lewski, Sewek Nulman, Ignacy Podolski, Tauba Davidowicz, Wolf Rosowski, Cwi Rotman, Alessandrowicz. D’autres se conduisirent avec tout autant d’héroïsme : ils ont emporté leurs noms dans leur tombe, les souffrances et le temps les ont effacés de la mémoire des rares survivants. L’un de ces héros inconnus se battait rue Smocza. Il sortit sur le portail de son immeuble et cria en levant les mains : « Le 5 de la rue Smocza se rend ! » Les hitlériens voyant et entendant cela, avancèrent ouvertement vers la maison ; lorsqu’ils furent à bonne portée, le feu venu des fenêtres les décima. Ils avaient cependant eu le temps d’abattre celui qui avait causé leur perte. Un autre combattant sortit sur le trottoir ; les Allemands l’ayant vu, il s’enfuit, s’engouffra dans le portail de son immeuble, grimpa les escaliers quatre à quatre, poursuivi par un officier et trois SS. Et tout d’un coup, il disparut aux yeux de ses poursuivants ; il s’était glissé dans un trou avec une rapidité extrême. Les nazis, inquiets, hésitèrent à aller plus loin.
Bernard MARK
« L’INSURRECTION DU GHETTO DE VARSOVIE »
Extrait des pages 146 à 153 :
Isaïe SPIEGEL
Né en 1906 à Lodz (Pologne), vit en Israël depuis 1951. Il débuta dans les années trente, fut comptable au ghetto de Lodz. Déporté à Auschwitz et à Terezin. Son unique recueil - car Spiegel est d’abord un grand romancier - est un émouvant témoignage sur l’univers de la séparation, de l’anéantissement, mais aussi de la révélation de l’humain dont il retrouve, par la poésie, les secrets et la présence irréductible au cœur même de l’enfer. Œuvre : Et la lumière fut Lodz, 1949)
DONNEZ-MOI LA MÉMOIRE : De tant de morts donnez-moi la mémoire, De tous ceux-là qui sont devenus cendre, D’une génération donnez-moi la mémoire Sa dernière fureur, sa dernière douleur. Des cheveux roussis par les flammes rouges, De la chair nue dans le feu de l’enfer, De tant de morts donnez-moi la mémoire Et donnez-moi, sacrés, les mots vengeurs. Et les yeux par millions enfermés avec toi, Et la prière étouffée dans la bouche, De tant de morts donnez-moi la mémoire, De la fournaise et des gibets et de l’horreur. Des mains par millions dans le vent me
poursuivent Incendiant les nuits, les aubes apeurées, De tant de morts donnez-moi la mémoire Que je ne puis avec des mots pleurer. Car muets sont les mots comme les sables Lorsqu’en eux le sang s’est glissé, De tant de morts donnez-moi la mémoire Et leur souffle sur le chemin des suppliciés. Laissez à mes cils au moins une larme Perler de tous ces yeux ouverts, De tant de morts donnez-moi la mémoire Avec les tréfonds de toutes les mers. Décapité voilà qu’est passé tout un peuple Qui fut empoisonné et qui fut massacré, De tant de morts donnez-moi la mémoire O donnez-moi les mots vengeurs, les mots sacrés.
Les derniers combats organisés.
Berlin s’inquiétait de voir les choses traîner en longueur. Himmler télégraphia à Stroop d’en finir au plus vite. Stroop décida de tout incendier, les immeubles d’habitation et les usines d’armement elles-mêmes. Il fit aussi sauter les abris à la dynamite. La résistance continua au milieu des flammes. Personnes ne déposa les armes. Personne ne se rendit au quai d’embarquement. Dans le portail d’une maison incendiée, 39, rue Nalewki, il y avait des morts, il y avait des blessés. L’un de ceux-ci remua et parla : « J’ai sauté par la fenêtre, j’ai mal ». Il avait la colonne vertébrale brisée, un filet de sang lui coulait de la bouche. Il demanda « Dites-moi, Tunis est-elle libérée. » Il demanda encore : « Les Russes, quand arriveront-ils » Un autre blessé intervint : « Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? - Il sera plus facile de mourir », répondit l’agonisant qui expira peu après. Malgré les incendies et les explosions, le contact était maintenu entre les différents groupes de combat du J.O.C.. Cela se vérifia le 24 avril. On se battit 41, rue Nalewski, 74,76,78, rue Leszno, 67, 68, rue Nowolipki. On se battit et on assura l’évacuation de la population vers les abris les moins menacés. Sur la fin de la journée, un détachement allemand envahit les rues Niska et Muranow. Il enleva les marchandises du Wetterfassung, puis il mit le feu aux bâtiments. Les insurgés firent bien leur devoir, mais ils ne purent se rendre maîtres de la situation ; ils avaient affaire à un adversaire qui ne pouvait que l’emporter par le nombre, l’armement et l’expérience du combat. Ils durent se retirer et se replier rue Nalewski où ils se joignirent à un groupe local. L’incendie faisait rage. L’artillerie et l’aviation allemandes pilonnaient le ghetto. L’État-major de l’insurrection ordonna de passer de la tactique de la lutte ouverte à celle de la guérilla, cette second tactique nécessitant une défense systématique des abris. Les groupes ne sortirent plus que la nuit. Les hommes étaient habillés en Allemands ; ils avaient les pieds enveloppés dans des chiffons. Leur mission était triple : recueillir des renseignements, détruire le plus d’Allemands possible. C’est ainsi que furent décimées des patrouilles allemandes dans les rues Kurza, Mila, Dzika, Sczisliwa,
Swietojerska, Walowa et Leszno. La nuit était pleine de coups de feu. Le 25 se produisit pour le J.O.C. une perte douloureuse : un groupe d’agents de liaison qui se dirigeait vers le côté « aryen » tomba sur un détachement ennemi et fut anéanti au cours d’une lutte inégale. Du 25 au 27 la défense des abris se fit acharnée. Ordonnée par le J.O.C., souvent spontanée, elle témoigna de la volonté de résistance de tous. Le 26, Stroop jeta de nouvelles forces dans la bataille. Il nota dans son rapport de ce jour : « Toutes les unités sans exception rendent compte de la résistance rencontrée. Il apparaît de plus en plus que les plus acharnés des Juifs et des bandits polonais sont maintenant intervenus dans la lutte. » Trois cent soixante-deux Juifs furent tués. Le 27 de nouveaux combats eurent lieu dans les rues Nowolipki, Leszno, Nowolipie et Niska. Ils furent surtout durs aux numéros 39, 41 et 40 de la rue Nowolipki dont les Allemands avaient connu les abris à la suite d’une dénonciation. Dans l’abri du numéro 40 les Juifs ne disposaient que de trois pistolets : ils résistèrent tant qu’ils purent. Lorsque les Allemands pénétrèrent dans l’abri, une partie des combattant s’empoisonna au cyanure tandis que Hélène Sterling, une femme de 36 ans, se jetait sur les hitlériens une matraque à la main et était tuée à bout portant. Les survivants furent assassinés ou emmenés sur la place d’embarquement. Au même moment tombaient les abris des 67 et 69 de la rue Nowolipic. Rue Leszno l’abri du 74 fut inondé. Les insurgés purent changer de place plusieurs fois. C’est au cours de ces combats que trouvèrent une mort héroïque Roza Rosenfeld, Hersz Kawe, Halinka Rochman, Adek, le frère de Roza, Zocha Brzezinska, Tosa Cebularz, Sara Kleiman, Lew Rudnicki, Szymon Heller, Ryba, Aron Alter, Chawa Brander, Lefb Czecrniakowcr, Chana Plotnicka. Celle-ci, agent de liaison, fut tuée au moment où elle franchissait la muraille. Chez Toebbens et Schultz toujours le 27 avril, les directeurs adjoints des usines essayèrent encore une fois de persuader les ouvriers qu’il était de leur intérêt de se présenter volontairement au départ. Des combattants juifs survinrent dans la cour où se tenait l’assemblée ; Il menacèrent de leurs armes les domestiques zélés des Allemands. Les ouvriers s’égaillèrent. La fusillade éclata entre les combattant juifs et les soldats allemands qui montaient la garde autour de la cour. L’inoubliable dirigeant qu’était Jakub fut tué au cours de cette opération. Pour réduire des postes de la rue Niska Stroop engagea 320 soldats et officiers. Là encore les Juifs résistèrent jusqu’à la dernière cartouche puis, ne voulant pas tomber vivants entre les mains des hitlériens, il se jetèrent des fenêtres et des balcons en flammes, la bouche pleine de malédictions et d’injures à l’adresse des Allemands, du führer et de ses soldats. Sur un balcon on vit apparaître une femme portant un enfant dans ses bras. Elle cria en s’adressant à Stroop qui se trouvait dans les parages : « Je ne vous demande pas de grâce mais ramenez-vous que vous n’échapperez pas au châtiment pour tout ce que vous faites aujourd’hui. » Le feu avait gagné le balcon. La femme prit l’enfant dans ses bras et, poussant un cri, se jeta sur le pavé de la rue. Place Muranow l’un des derniers groupes qui se battit encore réussit à passer sur le côté “aryen”. C’était un groupe relativement bien armé. Des patriotes polonais avait aidé à son décrochement. D’après les dires de Stroop, il se composait de 120 combattants disposant de 3 fusils, de 12 revolvers, de 100 grenades à la main, de 27 casques allemands en acier, de 300 cartouches. Stroop fut informé de ce mouvement par une lettre anonyme. Il en fut très inquiet : la présence de ce groupe polono-juif en dehors de l’enceinte du ghetto ne pouvait que faire craindre cette extension de la lutte que redoutaient tant les Allemands et les hommes de la Délégation de Londres. Stroop confia au lieutenant de la Schupo-Diehl la mission d’anéantir ce dangereux détachement. Dans le combat qui s’engagea 24 insurgés furent tués, d’autres furent faits prisonniers, d’autres purent se sauver. La police procéda à des arrestations de Polonais suspects. Le mercredi 28 avril, dixième jour de l’insurrection, les combats se déroulèrent surtout aux extrémités nord et sud du ghetto, près de la rue Sapiezynska, et rue Leszno, où des groupes s’étaient réformés. Au nord les Allemands perdirent des hommes. Rue Leszno, la situation avait en partie évolué. Le personnel de Toebbens, composé d’éléments petits-bourgeois n’en pouvant plus d’étouffer dans les abris, s’était laissé prendre et déporter. L’éléments proprement ouvrier et qui avait toute confiance dans le J.O.C. continua à se cacher et à résister. Aux numéros 76 et 78 de la rue Leszno, dans les ateliers de Schultz, les combattants et les ouvriers se battirent avec acharnement, à tel point que Stroop se vit obligé d’envoyer des renfors pour venir à bout de la résistance des Juifs. Dans la nuit du 28 au 29 l’aviation allemande procéda à d’impitoyables bombardements. Le 29, les ateliers de Schultz résistaient encore. Stroop, dans son rapport, s’en prit à l’industriel allemand qui n’avait rien fait, écrivit-il, pour exécuter les ordres d’évacuation que lui, Stroop, avait donné dès le deuxième jour de Pâques. Au cours de ces combats des 28 et 29 avril cent dix Juifs avaient trouvé la mort. D’autres combats avaient eu lieu sur le terrain des « shopes » et rue Nowolipki, dans les ateliers d’Hallmann, aux numéros 53 et 82 : cent huit Juifs avaient été tués. Rue Leszno la résistance devenait difficile contre un ennemi à tous points de vue supérieur. Les forces physiques des insurgés s’épuisaient. En accord avec la Garde populaire, il fut décidé d’évacuer une partie des combattants. Le communiste Franciszek Leczycki montant l’opération qui fut exécutée sous la direction du lieutenant de la Garde populaire Wladyslaw Gaïk (« Krzaczek »). Quarante hommes furent conduits par la voie souterraine à l’angle des rues Ogrodwa et Zelazna d’où ils gagnèrent les vois de Lomianki : ils devaient attendre là le reste de leur groupe avant de rejoindre les partisans. Le cheminement dans le souterrain avait été pénible : les égouts étaient en grande partie inondés ; sur les eaux visqueuses flottaient des cadavres. Lorsque ce sinistre parcours eut été accompli et qu’il s’agit d’apparaître à l’air libre et pur sous les étoiles, Regina Fuden et Salomon Barzynski repartirent. On ne devait plus les revoir. Stroop eut très vite connaissance de cette expédition. Il fit sauter des voûtes d’égouts et condamner des sorties hors du ghetto. La route de la liberté était momentanément coupée. Le 39 avril, les bouches d’égout étaient gardées militairement. Des perquisitions eurent lieu dans les alentours du Fort du Traugutt. Du côté « aryen » des observateurs exprimaient leur admiration pour une lutte menée dans d’aussi extraordinaires conditions. Ils pensaient cependant que cette lutte touchait à sa fin. « L’incendie continue à s’étendre, écrivait Ludwik Landau, la résistance armée faiblit peu à peu, épuisée, devant des forces ennemies de beaucoup supérieures. » Et le même chroniqueur ajoutait que depuis les fêtes il n’y avait plus d’unité dans la lutte, qu’il n’y avait plus aucune liaison entre les positions qui tenaient encore et que les groupes ne pendaient plus chacun de leur côté qu’à franchir le cordon des forces allemandes. Ces dernières observations ne sont pas conformes à la vérité de l’histoire. Au bout des douze jours de combats incessants et très durs, l’unité d’organisation et de commandement avait été en général maintenue. Même dans la défense des abris, si immédiate qu’elle dut être souvent, il avait existé une coordination tactique. Pour toutes les raisons qui tiennent aux conditions dans lesquelles l’insurrection avait été préparée et dans lesquelles elle se déroulait, il ne pouvait exister une centralisation du commandement et une unité d’exécution comme elles peuvent être réalisées dans une armée ordinaire. Entre l’État-major qui se tenait dans le ghetto central, rue Mila, et les secteurs de la rue Leszno et de ses environs, la liaison ne pouvait être que lâche avec les groupe qui défendaient les abris. Mais la dispersion des forces n’était qu’apparente. Toutes concouraient vers le même but ; le même esprit les animait toutes ; chacun savait pourquoi il se battait ; la préparation idéologique de l’insurrection entreprise patiemment avait provoqué le soulèvement du plus grand nombre et réalisé cette unité morale qui permet à chacun de savoir ce qu’il a à faire en fonction du travail entrepris par tous. L’antifasciste Zygmunt Frydrych qui, le 28 avril, gagna avec un groupe du J.O.C. le côté « aryen » en empruntant le chemin souterrain déclara que le groupe qui était resté rue Leszno avait décidé lui-même de poursuivre la lutte malgré des conditions devenant de plus en plus dures. Et il est vrai que si le jour les rues appartenaient à la Wehmacht, la nuit c’était une autre affaire. Les détachements armés de Juifs faisaient leurs sorties, attaquaient les sentinelles et les patrouilles allemandes et transmettaient les consignes à la population des abris. L’insurrection n’était pas morte. Les observateurs s’en convainquirent le 1er mai.
« L’INSURRECTION DU GHETTO DE VARSOVIE » (Bernard MARK) Extrait des Pages 168 à 174
Le suicide de S. Zygelbojm
Le dernier message de S. Zygelbojm. Il est adressé au Président de la République polonaise en exil, Ladislas Raczkiewicz, et à son premier ministre, le général Ladislas Sikorski. Le dernier acte d’une tragédie qui n’a pas d’égale dans l’histoire se déroule actuellement derrière les murs du ghetto. La responsabilité du crime d’extermination totale des populations juives en Pologne, premier lieu aux fauteurs du massacre, mais elle pèse indirectement sur l’humanité entière, sur les peuples et les gouvernements des nations alliées qui n’ont jusqu’ici entrepris aucune action concrète pour arrêter ce crime. (…) Je dois constater que le Gouvernement polonais n’a pas secoué l’opinion publique avec une vigueur suffisante, même quand il a essayé de le faire. Ses démarches, en effet, ont été sans proportion aucune avec le drame qui s’est déroulé en Pologne. (…) Je ne saurais me taire. Je ne saurais continuer à vivre pendant qu’on extermine les derniers débris du peuple juif de Pologne auquel, moi aussi, j’ai l’honneur d’appartenir. Mes camarades du ghetto de Varsovie sont tombés au cours d’une lutte héroïque. Il ne m’a pas été donné de mourir comme eux, ni parmi eux. Je leur appartiens cependant, à eux et à leurs tombes communes. Par ma mort, je voudrais pour la dernière fois protester contre la passivité d’un monde qui assiste à l’extermination du peuple juif, et l’admet. Je sais la valeur infime d’une vie humaine par les temps qui courent, mais n’ayant rien pu accomplir pendant ma vie, je pourrai peut-être par ma mort aider à briser l’indifférence de ceux qui ont la possibilité, ultime peut-être, de sauver les derniers Juifs polonais encore vivants. Ma vie appartient au peuple de Pologne et c’est pourquoi je lui en fais le sacrifice.(…) Le 11 mai 1943, Samuel Zygelbojm.*
Michel BORWICZ
L’INSURRECTION DU GHETTO DE VARSOVIE*
extrait pages 194/195