Une carte du racisme en France.

Nous avons conçu, à “Plurielles”, l’ambitieux projet de dresser une carte du racisme en France. Curieuse idée, me direz-vous, et peut-être est-il difficile d’apercevoir de prime abord l’utilité d’un tel projet. Le racisme reste, dans notre pays, un des mots et un des maux les plus sujets à des ambiguïtés de comportement. Je ne veux pas parler, ici, du comportement du raciste de base, que ce soit celui qui se trouve indisposé par les odeurs, ou ceux qui déterrent des cadavres, poussés par l’extraordinaire courage qu’il faut avoir pour cela. Non, je veux parler de la masse de citoyens, pas très documentés, qui pensent, souvent à juste titre, que la France est un beau pays tempéré dans son climat comme dans ses passions politiques, mais qui pensent aussi, parfois à tort, que la France n’est qu’une douce France, un hâvre d’accueil où “tout le monde il est bon, tout le monde il est gentil”. Ce que, sans vouloir nous cacher derrière notre petit doigt, nous ne pensons pas. Nous avons donc eu l’idée d’analyser, de photographier, dans la mesure de nos moyens, le visage du racisme, sa présence, son importance, mais aussi l’importance des forces qui le combattent, dans la plupart des grandes villes

de France. Évidemment, comme notre véritable richesse réside surtout dans la fidélité et le choix des valeurs de nos lecteurs, nous aurons besoin, pour mener à bien ce projet, de votre sagacité, de vos observations, de vos témoignages, en un mot de votre mobilisation pour cette radiographie de dépistage de ce cancer de notre temps.

Notre ami, Rolland Doukhan, de passage à Marseille a eu l’occasion de rencontrer, dans cette perspective, deux représentants de cette nombreuse communauté. Il s’agit de Jocelyn Zeitoun, Président du CRIF de la région Marseille-Provence, et de Robert Mizrahi, Président du FSJU, vice-président du CRIF, et vice-président du Consistoire.

Il leur a posé à tous deux sensiblement les mêmes questions. Voici un compte-rendu le plus fidèle possible de ces deux interviews, compte-rendu dont nous nous excusons auprès des deux personnalités interrogées, s’il ne reproduit pas le mot à mot de leurs réponses. (Nous indiquerons Rolland Doukhan par les lettres R.D., Jocelyn Zeitoun, par J.Z., et Robert Mizrahi par R.M.)

INTERVIEWS SUR LE TERRAIN

Rolland Doukhan : Comment ressentez-vous la présence du Front National dans votre région, je veux dire Marseille et la Provence ?

Jocelyn Zeitoun : Bien entendu, la présence du FN est un problème d’ordre national, mais il est ressenti plus fortement dans la région Marseille-Provence, compte tenu d’une part, du fort pourcentage de population immigrée, je veux dire surtout arabo-musulmane, qui y vit, et d’autre part, des importants problèmes économiques liés à l’emploi, dont souffre la région.

Robert Mizrahi : Dès 1974, interrogé par le journaliste de Dominique Laury, j’ai prédit une dangereuse remontée de l’antisémitisme, à l’occasion des élections présidentielles pour lesquelles Le Pen était candidat. Son score de l’époque (environ 0,69 %), semblait s’inscrire en faux contre mes craintes. Il se trouve que, dans les années qui ont suivi, et à l’occasion des différentes élections qui se sont succédées, les calculs de Le Pen qui pensait bien monter son fond de commerce sur fond de présence des travailleurs maghrébins dans la région, se sont trouvés justifiés. C’est vrai que lors des législatives de 1988, la liste du FN a été battue largement, mais en 1989, ni la droite traditionnelle (Gaudin), ni l’apolitisme nuancé de Vigouroux n’ont mené de véritable combat contre l’extrême-droite, lors des municipales à Marseille.

J.Z. : La présence du FN a été surtout ressentie l’année dernière, lors des élections cantonales et régionales, parce que leur mode de scrutin à la proportionnelle, allait évidemment donner des sièges au FN au sein d’instances importantes comme le Conseil Régional et le Conseil Général, instances qui ont une influence directe sur notre vie de tous les jours. Nous avons donc ressenti ces élections comme la source de grandes difficultés à venir, d’autant que l’année précédente, il y avait eu un certain copinage entre le Président du Conseil Régional et cette partie de l’extrême-droite.

R.D. : Un copinage de quelle nature ?

J.Z. : Tout le monde sait que, depuis 7 ans, Mr. Gaudin avait été élu avec l’appui du FN. Il est vrai que, durant son mandat, Mr. Gaudin a réussi à naviguer habilement dans ces eaux troubles, et que la communauté juive n’a pas enregistré de problèmes particuliers à son encontre.

Avant les élections de l’an dernier, nous avons été voir Mr. Gaudin, et nous lui avons clairement signifié notre position quant au FN. Sa réponse et sa position ont été très claires. Il n’a pas été élu avec les voix du FN, et celui-ci est aujourd’hui dans l’opposition au sein du Conseil.

R.D. : Avez-vous noté des réactions dans la communauté juive devant le racisme qui frappe les autres communautés, et essentiellement la communauté arabo-musulmane ?

R.M. : C’est vrai que, personnellement, je pense et je crois que lorsque le racisme lance une première attaque contre les arabes, les africains ou contre n’importe quelle autre communauté non vécue comme « française de souche », le deuxième coup est toujours réservé aux juifs. Seulement, depuis longtemps, j’ai l’impression que de crier dans le désert. Il faut dire que c’est un réflexe humain très répandu de ne se mobiliser que dans les occasions qui vous touchent personnellement. Je me souviens d’avoir moi-même participé à une manifestation en faveur de Solidarnosc, pour une plus grande démocratie en Pologne. L’ami qui marchait à mes côtés sur la Canebière, me dit soudain : est-ce que tu te rends compte que nous sommes en train de manifester pour un des pays les plus antisémites du monde ? Eh ! bien, j’ai fait encore 10 mètres et je suis sorti du défilé. Je crois que c’est le même type de réflexe qui anime nos juifs originaires d’Algérie, de Tunisie ou du Maroc, lorsqu’on leur demande de faire quelque chose pour aider ceux qui, bien que souffrant du même ennemi que nous, restent pour eux, « ceux qui les ont chassés de leurs maisons ».

Je dois dire, cependant, que la tendance commence à s’inverser.

J.Z. : Je vais, pour ma part, nuancer un peu le propos. Il faut savoir que la communauté juive se porte d’instinct aux côtés des opprimés. Il y a quelques jours, nous avons participé à un appel pour la Bosnie. Les juifs se sont manifestés de façon importante à ce sujet. Aucun juif ne peut se réjouir de voir un arabe insulté, frappé ou tué, parce qu’il sait que demain, ce serait à son tour de l’être.

R.D. : Avez-vous, au cours de cette période électorale, pu organiser des actions conjointement avec les autres communautés ?

J.Z. : Je dois dire, pour ma part, que nous avons mené, plusieurs mois avant les élections, une véritable campagne civique pour l’inscription sur les listes électorales, non seulement auprès des membres de notre communauté, mais aussi auprès des autres communautés (arménienne, maghrébine), et auprès de mouvements associatifs. Nous avons rencontré leurs responsables politiques, et cette action a porté ses fruits, puisque beaucoup de gens, surtout, sont allés s’inscrire. Notre attitude a même fait tache d’huile dans le reste de la Provence, et même en France, puisque nous avons même fait un colloque à Paris sur cette question.

Notre action a été claire : rencontrer des responsables politiques, de droite ou de gauche, avec le même discours, à savoir : pas d’appui pour quiconque manifesterait la moindre vélléité d’accord, fut-il un accord de gestion, avec le FN. Nous avons aussi contacté personnellement les électeurs, ce qui a demandé des centaines et des centaines de coups de téléphone. Et l’extrême-droite a été battue.

R.D. : Quel pourcentage accordez-vous au FN en Provence/Côte d’Azur ?

J.Z. : Le pourcentage est probablement assez fort. Il reste que tousles sondages qui donnaient la première place à Maigret se sont trompés, puisqu’il a été bel et bien battu, arrivant en 3ème position derrière Tapie et Gaudin. Et la communauté juive, qui représente quand même 10% des voix à Marseille et sa banlieue, n’a pas été étrangère à cette victoire. C’est vrai qu’il y a un courant antisémite, mais il serait faux de croire qu’il submerge l’ensemble de la population.

R.M. : Le pourcentage du FN à Marseille varie évidemment selon les arrondissements. Sa présence, par exemple, est quasiment nulle dans le 2ème. Dans le 8ème arrondissement, où pourtant ne vivent pas les Beurs, on note une plus grande présence des idées lepennistes. Mais là où le FN est le plus fort, c’est dans les quartiers populaires comme les 15ème et 16ème arrondissements. On atteint là des chiffres de l’ordre de 32 à 33%.

R.D. : Peut-on parler, devant cet état des choses, d’une prise de conscience commune du même ennemi raciste ?

J.Z. : Absolument ! Comme je vous l’ai déjà dit, nous avons contacté la communauté arménienne qui, bien qu’assez divisée, est suffisamment motivée au plan de la lutte antiraciste pour nous réserver un accueil favorable. De même, la communauté maghrébine, aux prises avec ses propres problèmes d’intégrisme, a cependant compris que nous avions le même ennemi. Je dois dire que nous avons évidemment mis de côté le problème israélien. Mais ils ont ce sentiment qu’on retrouve dans une même famille lorsqu’un des membres de la famille semble avoir mieux réussi que l’autre. C’est vrai qu’au niveau de l’intégration, les juifs ont bien une ou deux générations d’avance sur eux, mais malgré tout, cette intégration est en marche, et c’est cela l’important.

R.D. : Ceci m’amène à vous demander votre avis sur les projets de modification du code de la nationalité.

R.M. : Vous savez, tous les reponsables politiques prennent aujourd’hui en compte le fait que les beurs sont des électeurs réels, possédant leur carte de citoyen. C’est là une réalité incontournable, quoi que puissent en penser la grand-mère à qui on a chapardé son sac ou l’automobiliste à qui on a volé son autoradio. Tout cela va doucement se mettre en place…

R.D. : Je pense quant à moi que les choses seront plus claires quand on appellera un voleur, voleur, et non maghrébin.

R.M. : Absolument de votre avis !

R.D. : Et vous, monsieur Zeitoun, votre opinion sur cette question du code de nationalité ?

J.Z. : Écoutez, je demande à voir. Comme tous ceux qui ont une formation républicaine, je suis inquiet devant ces distinguos entre qui est français et qui ne l’est pas, droit du sang, droit du sol, etc… Je crains des dérapages. C’est vrai qu’il y a un problème devant l’immigration clandestine, et que là encore, il faudra trouver des solutions viables, mais, en tout état de cause, les choses ne sont pas encore claires. Il faut attendre et voir.

Paul CELAN, « FUGUE DE MORT »

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons nous buvons
nous creusons une tombe dans les airs on n’y
est pas couché à l’étroit
Un homme habite la maison il joue avec
les serpents il écrit …….
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles
fulminent il siffle ses dogues
il siffle pour appeler ses Juifs et fait creuser
une tombe dans la terre
il ordonne jouez et qu’on y danse

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons nous buvons
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand vient le sombre crépuscule en
Allemagne tes cheveux d’or Margarete
Tes cheveux de cendre Sulamith nous creusons
une tombe dans les airs on n’y est pas couché
à l’étroit
Il crie creusez la Terre plus profond vous les
uns et vous les autres chantez et jouez
de son ceinturon il tire le fer il le brandit ses
yeux sont bleus
plus profond les bêches dans la terre vous les
uns et vous les autres jouez jouez pour qu’on
y danse (…………)

(Pavot et mémoire, Christian Bourgois, éditeur)

Les poèmes qui suivent sont extraits de:
« LE MIROIR D’UN PEUPLE »
(Anthologie de la poésie Yiddish, 1870-1970)
Textes choisis, traduits et présentés par Charles DOBZYNSKI.

Peretz MARKICH :

« Né le 7 décembre 1895 à Polnoé (Volhynie), exécuté le 12 Août 1952. Il commença, dès l’âge de quinze ans, à écrire des poèmes en russe. Il reçoit pour son œuvre, en 1939, l’Ordre de Lénine, alors que son étoile ne cesse de briller au zénith des littératures soviétiques. Victime des répressions qui allaient décimer toute une génération‹ toute une culture, sa disparition tragique marque la fin de l’âge d’or des lettres Yiddish en Union soviétique. »

‘Lévi, sculpteur sur bois’ (extrait)

‘Les bourreaux ont poussé Lévi vers le moulin, Ils l’ont forcé à prendre une pelle. La nuit Se balançait ainsi qu’un pendu sous la corde. Un orchestre jouait Kol-Nidre dans les ailes Du moulin. Les chacals au milieu des ténèbres S’interpellaient, d’un cri dominant d’autres cris, Et du clavier des ossements tirant des notes. On eût dit que de ce moulin d’âmes en peine Sur l’ordre d’un démon s’élevait un concert Diabolique. La terre était rouge de sang, Et l’horizon semblait noir d’un désastre obscur. Les ailes du moulin se tendaient dans l’espace Pareilles à des mains sombres nouées à l’air. Lévi ne comprend pas pourtant ce qui se passe, Lévi ne comprend pas le mal né de l’enfer. C’est comme si Satan surgissait en ce monde Ou si le monde était possédé du Dibbouk.’ (…….)

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