Le Ghetto de Varsovie : la Révolte
par Annette WIEVIORKA
Annette WIEVIORKA, est Historienne, Directeur de Recherches au CNRS, Dernier ouvrage paru : Déportation et génocide. Entre la mémoire et l’oubli (Plon, 1992)
Le 19 avril 1943, à six heures du matin, les troupes du général S.S. Stroop pénètrent dans le ghetto. Elles doivent effectuer, selon les termes même du général S.S., un « un nettoyage de ce qui reste du ghetto »
Le « nettoyage » devait durer trois jours. Il dura trois semaines. Ce fut la première insurrection dans une ville de l’Europe occupée par les nazis.
Les débuts du ghetto
En septembre 1939, l’occupant allemand avait pénétré à Varsovie où habitaient avant la guerre 393 000 Juifs, un tiers de sa population. Très vite sont mises en application diverses mesures contre les Juifs - « aryanisation » des entreprises, concentration des Juifs dans les grandes villes, établissement d’un Conseil juif, le judenrät, pour chaque communauté, obligation du port, sur la manche droite du vêtement, d’un brassard blanc d’au moins dix centimètres marqué d’une étoile de David bleue, confiscation des biens, interdiction d’user des transports publics, de posséder un poste de radio, travail forcé.
Dès le mois de mars 1940, la zone de résidence des Juifs de Varsovie est désignée comme « zone d’épidémie », et le Judenrat chargé d’en barrer les voies d’accès par des murs. Le 12 octobre 1940, la veille de Yom Kippour, le jour du Grand Pardon, que les Allemands annoncent par haut-parleurs la création de ce qu’ils continueront et ne cesseront d’appeler un « quartier juif », en fait un ghetto, comme ils en ont déjà établi à Piotrkow à Lodz, rebaptisée Lizmannstadt. La municipalité de Varsovie et le Judenrat sont chargés de procéder au relogement, car la décision s’accompagne d’énormes transferts de population : 113 000 Polonais et 138 000 Juifs selon des statistiques allemandes doivent rejoindre dans de brefs délais leurs « quartiers » respectifs.
On construit de nouveaux murs, hauts de trois mètres et couronnés de barbelés et hérissés de tessons de verre. Le 16 novembre, le quartier est bouclé. « Nous nous sommes couchés habitants du quartier juif, et le lendemain nous nous sommes réveillés dans un ghetto fermé, un ghetto auquel il ne manque aucun détail », écrit Kaplan. La population du ghetto s’enfle. On y déporte les Juifs de bourgades environnantes, puis d’Allemagne, de Gdansk, d’Autriche. Ce sont 150 000 réfugiés qui affluent. Des milliers d’entre eux errent, sans abris, ou s’entassent dans les immeubles. La faim se fait terrible et le typhus fait rage. Entre janvier 1941 et juillet 1942, 61 000 personnes en meurent.
Et pourtant la vie s’organise, une vie multiforme où les militants sociaux tentent d’aider les leurs en organisant des dispensaires, des orphelinats, des centres pour les réfugiés, des cantines populaires, et surtout tout un réseau de comités d’immeubles, plus de 2000 dès septembre 1940, qui organisent l’entraide et les activités culturelles, et qui, quand le ghetto sera assiégé, construira des abris, des écoles religieuses ou laïques. Les offices religieux sont célébrés clandestinement. Des yeshivoth, fonctionnent, ainsi que des bibliothèques, des théâtres, une faculté de médecine clandestine où sont menées des recherches systématiques sur les effets de la faim. Mais surtout, phénomène unique dans l’histoire, le ghetto écrit, le ghetto archive. Beaucoup de ceux qui tiennent leur journal, tels Chaïm Kaplan ou Abraham Lewin, sont membres des équipes mises sur pied par Emmanuel Ringleblum dans le cadre de son vaste projet d’archivage de la vie du ghetto.
Enseignant, militant sioniste, Emmanuel Ringleblum est un historien confirmé. Très vite, il rédige sa propre chronique de la vie des Juifs de Varsovie, puis constitue des équipes chargées de rassembler tout ce qui concerne le ghetto. C’est l’Oneg Shabbat, l’allégresse du Shabbat, nom qu’il donne à ces archives et à cette organisation de résistance d’un type spécial. Très tôt conscient de la volonté exterminatrice des Allemands, le travail de Ringleblum devient un acte historique pur, une adresse à la postérité. Deux parties des archives, placées dans des bidons de lait avant d’être enterrées, ont été retrouvées en 1946 et 1950. La troisième est probablement perdue à jamais. Les documents qu’elles contenaient (presse clandestine dans sa quasi totalité, correspondance et matériaux des organisations politiques, documentation sur l’Organisation juive de combat) sont une source majeure pour l’histoire du ghetto. Ainsi, la tâche qu’il s’était fixé impliquait qu’il restât avec son peuple. Pour témoigner, pour rédiger ce qu’on peut appeler le testament du ghetto, si on prend le mot testament dans son sens propre, celui de l’alliance.
La vie politique s’organise elle aussi, cruellement handicapée par le fait que les élites politiques de l’avant-guerre ont quitté Varsovie et rendue difficile par la terreur que font peser les nazis. Les groupes les plus actifs sont les groupes sionistes, ceux du Bund et les communistes quand l’hypothèque du pacte germano-soviétique est levée. Tous publient une presse clandestine, qui ressemble beaucoup à celle de l’avant guerre. Les articles reprennent souvent la ligne du parti sioniste ou bundiste, répétant mécaniquement les vieilles formules idéologiques sans examiner si elles sont adéquates à la situation nouvelle. Les polémiques font rage, auxquelles s’ajoutent de nouvelles divisions sur les objectifs de l’action : action sociale ? culturelle? politique ? Jusqu’à ce qu’arrivent les premiers rapports sur le meurtre de masse des Juifs, aucun plan de résistance armée n’est élaboré, même au sein des mouvements de jeunesse qui deviennent très vite les forces vives de la Résistance, mais qui sont surtout préoccupés par la survie spirituelle de leurs membres, animés qu’ils sont par la certitude que, la guerre finie, ils conduiront les destinées de leur peuple.
Les premières nouvelles sur le meurtre de masse sont apportées au ghetto à l’automne 1941 par un homme venant de Wilno. D’autres nouvelles régulièrement parviendront par messagers . Pour Yisraël Gutman, le meilleur spécialiste de l’histoire du ghetto, ces nouvelles causent un choc, mais les massacres décrits par les messagers qui atteignent Varsovie sont perçus comme une vague de pogroms d’une particulière violence, qui n’a pas nécessairement d’implication pour les Juifs de Varsovie. Le témoignage détaillé que donne en janvier 1942 Yakov Grojanowski, une jeune Juif échappé du Sonderkommando de Chelmno, puis en avril 1942, celui de deux frères, militants du Betar, racontant la déportation des habitants du ghetto de Lublin, rencontrent le scepticisme. « Il est difficile, écrit Marek Edelman, aujourd’hui le saul survivant du groupe qui dirigea l’insurrection, pour un homme normal de comprendre qu’on puisse assassiner des gens parce qu’ils ont d’autres couleurs d’yeux et de cheveux et parce qu’ils ont une autre origine ». Pourtant, ces nouvelles modifient l’attitude des groupes politiques. On parle de les unifier; on évoque la possibilité d’une lutte armée.
La liquidation.
À l’été 1942 débute l’Aktion Reinhardt, dont le but est de faire disparaître les Juifs du Gouvernement général. À cet effet, trois centres de mise à mort, selon la terminologie de l’historien Raul Hilberg, ont été aménagés, ceux de Belzec, Sobibor et Treblinka. Le matin du 22 juillet 1942, veille du 9 Av, jour de commémoration de la destruction des deux Temples, les murs du ghetto sont placés sous la garde des « bleus », c’est à dire de la police polonaise, et de troupes ukrainiennes, lituaniennes et lettones. Höfle, chargé de la liquidation du ghetto, et ses aides se rendent au siège du Judenrat. Pour contraindre le Judenrat à signer l’affiche qui annonce la « réinstallation des Juifs », selon l’expression utilisée par les nazis, et dont l’organisation technique lui incombe, les Allemands ont arrêté seize personnalités juives qu’ils détiennent en otage. L’affiche sera apposée, mais elle ne sera pas signée, comme les autres avis, par le président du Judenrat. Le 23 juillet, Adam Czerniakow se suicide. Il laisse un mot à sa femme : « On veut que je tue de mes propres mains les enfants de mon peuple ».
Le service d’ordre juif est chargé de conduire les Juifs sur l’Umschlagplaz, le lieu où ils sont concentrés avant d’être déportés. Au rythme de 5 à 7000 déportés par jour, le ghetto se vide. Les Juifs sont conduits sur l’Umschagplatz, gardée par des troupes S.S. et par la police juive, où a été aménagée une gare d’où partent les trains pour le centre de mise à mort de Treblinka, à 120 kilomètres. La déportation a duré sept semaines. Le 12 septembre 1942, quand elle se termine, il reste dans le ghetto 33 400 Juifs. 8000 ont réussi à passer du côté « aryen ». Ont été en principe épargnés les Juifs qui travaillent dans l’administration du Judenrat (6000 personnes), dans la police juive, ou dans les ateliers installés par les firmes allemandes. S’y ajoutent une trentaine de milliers de clandestins. 265 000 à 310 332 Juifs déportés de Varsovie, selon les diverses estimations, ont été gazés dès leur arrivée au camp de Treblinka.
Si l’ on en croit Yisrael Gutman, le population du ghetto, à l’exception d’une poignée de militants, n’a jamais compris la signification de la déportation, ni la destination des transports. La vérité réelle de la « réinstallation », c’est à dire la nature de Treblinka, n’apparaît qu’après que la destination ait été découverte à la mi-août grâce à un émissaire du Bund, Zalman Friedrich, envoyé sur les traces des déportés, qui a pénétré lentement dans le ghetto. Aucun acte de résistance violente ne marque la grande déportation, pour des raisons multiples : l’ignorance et l’incertitude sur le sort qui attend les évacués, la croyance dans le fait que les Allemands ne déporteraient qu’une fraction de la population, croyance renforcée par les rumeurs constantes annonçant la fin de la déportation, enfin, la violence qui annihile toute force, chez des hommes et des femmes dont la capacité a déjà été affaiblie par l’isolement, la faim, la mort qui depuis deux ans hantent le ghetto.
Après les déportations, le ghetto est réduit à quatre enclaves, séparées par des no man’s land. Toute la population en principe y travaille dans des ateliers. Ce qui reste du ghetto est devenu un camp de travail.
L’état d’esprit a changé. Alors que pendant la déportation, chacun était concentré sur la propre survie ou celle de ses proches, les Juifs réalisent maintenant leur situation. La certitude est maintenant ancrée chez beaucoup que le fait de se livrer aux Allemands n’accorde pas la survie. L’idée d’une résistance armée croît.
En octobre 1942, après plusieurs tentatives, l’entente est pleinement réalisée entre les différentes organisations politiques. l’Organisation juive de combat est née. Ses dirigeants ont vingt ans. À sa tête, un dirigeant de l’Hashomer Hatzaïr, Mordekhaï Anielewicz, alors âgé de 24 ans. « Il mesurait exactement les chances de ce combat inégal, écrit Emmanuel Ringelblum. Il prévoyait la destruction du ghetto et des échoppes. Il était certain que ni lui, ni ses combattants ne survivraient à la liquidation du ghetto, qu’ils périraient comme des chiens, sans feu ni lieu, et que nul ne connaîtrait même l’emplacement de leur tombe ».
Les premières opérations, l’OJC les mène contre la police juive, en représailles contre son attitude pendant les déportations, contre les membres du judenrat proches des Allemands, contre des Juifs agents de la Gestapo. Szerynski est blessé, et Jacob Lejkin, son adjoint, qui avait fait preuve d’un zèle particulier, exécuté le 29 octobre 1942. Le lendemain, une affiche est apposée par l’OJC annonçant des condamnations à morts et l’imminence de l’exécution. Dans le même temps, l’OJC appelle les habitants à se soustraire aux éventuelles arrestations. Ils commencent donc à installer des caches, des abris, le plus souvent dans les caves des immeubles.
Le 18 janvier 1943, le ghetto s’éveille comme à l’habitude. Les ouvriers qui travaillent à l’extérieur trouvent les sorties bloquées et distinguent des déplacements de soldats et de gendarmes de l’autre côté du mur. À sept heures trente, les unités allemandes pénètrent dans le ghetto. C’est le début de la seconde Aktion, que nul dans le ghetto ne soupçonnait. En effet, deux jours après sa visite au ghetto, Himmler a donné l’ordre de déporter 8 000 Juifs. 3000 d’entre eux sont pris le premier jour par effet de surprise. Mais l’OJC décide d’agir. Un groupe, commandé par Anielewicz, se dispose le long d’une colonne menant à l’Umschlagplat. Au signal, ils surgissent de la colonne et ouvrent le feu. Lors de ce court combat, des Allemands sont blessés et tués. La surprise chez les Allemands est totale, d’autant que d’autres groupes agissent par surprise pratiquant une sorte de guérilla, rendue possible par la connaissance des lieux.
Les habitants du ghetto se terrent dans les abris, les rues sont désertes. Au quatrième jour, l’Aktion se termine.
Le baptême du feu du 18 janvier 1943 marque une rupture. Si les pertes sont lourdes (les quatre cinquièmes des membres de l’OJC disparaissent), l’Aktion n’en a pas moins été stoppée et le changement est manifeste chez les habitants du ghetto. L’idée que toute résistance entraînerait la liquidation du ghetto a disparu. Une partie de la presse clandestine de la résistance polonaise décrit les combats de janvier et exprima son admiration pour les combattants juifs. L’OJC reçoit alors quarante-neuf nouveaux revolvers et décide de fabriquer des cocktails molotov. Il est maintenant clair pour les Allemands que les Juifs ne quitteront plus de leur plein gré le ghetto de Varsovie
La révolte.
Le 19 avril 1943, à deux heures du matin, les premiers rapports des postes de gué installés par l’OJC indiquent que des gendarmes allemands et des policiers encerclent le ghetto. C’est l’alerte pour tous les groupes de combat. La population civile se cache dans les bunkers, les caves, les réseaux de souterrains aménagés à cet effet.
À cinq heures du matin, par petits groupes, les Allemands pénètrent sur les terrains vagues qui entourent le ghetto. À sept heures, en rangs serrés, au pas cadencé, ils avancent en deux colonnes dans les rues apparemment désertes du ghetto central. L’une, qui avance en chantant, est attaquée, obligée de battre en retraite, en abandonnant des blessés. La seconde tente d’installer son quartier général au croisement des rues Mila et Zamenhof. C’est alors que les groupes de combat ouvrent un feu concentré. Les Allemands essaient de s’enfuir, mais la route est coupée. À 14 heures, il n’y a plus un seul Allemand dans le ghetto. La victoire est totale pour l’OJC.
La lendemain, les combats reprennent. Le général Stroop a modifié la tactique. Il s’agit désormais de conquérir les maisons une par une, de les incendier pour contraindre les combattants à se rendre.
Les combats se poursuivent encore pendant plus de quinze jours. Le 8 mai 1943, le commandement de l’Organisation juive de combat, le bunker du 18 rue Mila, est encerclé par les Allemands. Personne ne souhaite se rendre vivant. La plupart de ceux qui étaient dans le bunker, et parmi eux Mordekhaï Anielewicz, se suicident. Le 10 mai, deux groupes de combat restent dans le ghetto. Mi-juin, leur trace est perdue. Le 16 mai 1943, le général S.S. Stroop détruit symboliquement la plus grande synagogue de Varsovie, située hors des limites du ghetto. Il peut annoncer fièrement la fin du quartier juif de Varsovie.
Trois semaines, ont mis aux prises les combattants de l’Organisation juive de combat pauvrement armés de pistolets, de grenades et de cocktails molotov, et chaque jour, du côté allemand, quelque 2000 soldats entraînés à la guerre, muni d’un armement identique à celui utilisé au front : chars, canons, lance flamme.
En juillet 1943, les Allemands installent dans le ghetto un petit camp de concentration où ils transfèrent quelque trois mille détenus du camp d’Auschwitz, pour récupérer les biens juifs et déblayer les ruines, car nulle trace ne doit subsister. L’emplacement où les Juifs avaient vécu pendant des siècles doit être remplacé par un parc.
Héroïque, le combat des Juifs fut mené dans la plus grande des solitudes. Pourtant, les Alliés savaient, grâce notamment aux rapports transmis par des émissaires de la résistance polonaise comme Jan Karski, ou, pendant l’insurrection elle même, par les émissions de radio. Tous les efforts pour sensibiliser les alliés au sort des Juifs furent vains. La liquidation du ghetto et son combat n’arrêtèrent pas l’annihilation des Juifs. Le 12 mai 1943, Artur Zygelbojm, le représentant du Bund au conseil national polonais, se suicidait. Dans sa dernière lettre, il écrivait : « En assistant passivement à l’extermination de millions d’hommes, de femmes et d’enfants sans défense et torturés à mort, ces pays se sont fait les complices des assassins (…)Je ne peux garder le silence, je ne peux continuer à vivre tandis qu’on élimine les restants de la population juive de Pologne à laquelle j’appartiens(…) Par ma mort, je souhaite protester énergiquement contre l’extermination du peuple juif. »
Très vite, la mémoire de l’insurrection de Varsovie fut choisie comme la date par excellence de la commémoration du sort des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est un lieu de mémoire par excellence, un lieu particulièrement ambivalent, ce qu’exprime bien la « monument au peuple juif, ses héros et ses martyrs », dû au sculpteur Nathan Rapoport, et installé pour le cinquième anniversaire de l’insurrection, le 19 avril 1948, à l’emplacement du ghetto, et qu’a étudié l’Américain James Young Sur le mur occidental, en regard de la grande place qui autorise les rassemblements de masse, sept figures de héros ont été sculptées. Au premier plan, vêtements en lambeaux, manches relevées, Modekhai Anielewicz subit, comme l’écrit James Young, « sans aucun doute un traitement prolétarien: à la fois travailleur et partisan, fondus en une seule image, il s’avance pour entraîner ses combattants ». L’entourant, les figures du peuple qui s’élèvent pour résister.
Il faut quitter l’espace dégagé de la place, contourner le monument, pour trouver sa face d’ombre, celle des martyrs. Douze figures courbées - les douze tribus d’Israël- représentant les Juifs de l’Exil, Juifs courbés, résignés, allant passivement vers leur destin.
Cette représentation de l’insurrection donnée par la sculpteur est emblématique de ce qui se passa dans le monde juif de l’après-guerre, en Pologne, en France comme en Israël. Le souvenir des combattants permet de réintégrer les Juifs dans l’humanité combattante, et par là-même dans l’humanité dont le nazisme avait voulu les retrancher. Les héros ont, suivant la formule qu’ils utilisaient déjà, « sauvé l’honneur juif », comme s’il y avait un déshonneur à être victime d’un assassinat de masse. Ils ont montré que « les Juifs ne se sont pas laissé conduire comme des moutons à l’abattoir ». Dans le même temps, cette vision efface ce que fut la tragédie des ghettos, permet d’éviter de regarder l’angoissante réalité. Le soulèvement du ghetto n’est pas une bataille opposant deux armées, comme celle de Stalingrad à laquelle il fut souvent comparé, notamment dans le monde communiste. Ce n’est pas non plus un soulèvement, une insurrection, visant à renverser un pouvoir établi. Le choix devant lequel fut placée l’OJC fut simplement celui de sa mort. Mourir à Treblinka ou les armes à la main. « Peut-on même parler d’insurrection ? se demande Marek Edelman, le seul survivant des chefs de l’OJC. Ne s’agissait-il pas plutôt de ne pas les laisser venir nous égorger? Au fond, il s’agissait seulement de choisir sa façon de mourir »
Ce texte est une version abrégée de l’article paru dans la revue L’Histoire, mars 1993).