Alexandre ADLER est historien et directeur de la rédaction du Courrier International.

Le problème des ashkénazims, c’est que si on les prend au début de ce siècle, ils sont extrêmement différenciés. Si on les prend, en revanche, un siècle auparavant, ils sont très proches sur une surface assez large. Et si on les prend maintenant, ils sont encore plus proches. Donc, il y a une espèce de cloche de Gauss où le point de départ est commun ; la différenciation est maximale pendant l’Émancipation : cela se retrouve en France avec les vagues successives de populations ashkénazes qui composent le Judaïsme français, en majorité jusqu’au lendemain de la guerre. Et, aujourd’hui, après l’effet de l’appartenance à la France, de nouveau, il y a un rapprochement. Il y a quand même une très forte différenciation qui atteint son point maximum pendant les années 1930, entre ce que les parents appelaient en plaisantant les « Juifs » et les « Israélites ». Les Israélites étant un groupe très profondément différent, du moins le pensaient-ils. En réalité, que se passe-t-il ? Dès le 18ème siècle, un mouvement d’émigration très important a lieu vers la France. Car les Juifs alsaciens, qui s’imaginent eux-mêmes être peut-être plus anciennement Français, ne le sont généralement pas, dans la mesure où le grand mouvement de constitution du Judaïsme alsacien est postérieur à l’annexion à la France ; c’est à ce moment là qu’un grand nombre de familles juives de la Vallée du Rhin vont vers la France, tout simplement parce que les Intendants de Louis XIV et de Louis XV sont incontestablement plus tolérants et pratiquent une bonne administration là où les petits Princes allemands sont tyranniques.

Donc, c’est un mouvement constant qui s’opère à ce moment-là et qui va gonfler le Judaïsme alsacien et lorrain ; on le voit d’ailleurs aux noms: tous les SCHWOB, viennent de la rive gauche du Rhin ; les RASTIBONNE et les SPIRE. Le Judaïsme parisien qui commence à cette époque : Les Frères PEREIRE fondent le premier cimetière juif (ceux de l’Aide aux Aveugles) en venant de Bordeaux, parce qu’ils avaient des privilèges. Ils étaient sujets français de plein droit, puisque considérés comme Chrétiens. Les Juifs bordelais étaient des descendants de Marranes étaient avec un statut particulier. C’est donc eux qui ouvrent le premier cimetière et la première communauté juive tolérée ; mais, il y a en fait des Juifs depuis 60 à 80 ans avant eux et là, ils viennent un peu du monde entier ; beaucoup d’Amsterdam, quelques un déjà de Pologne. Enfin, le Roi Stanislas Leczinski de Pologne, amène avec lui, comme tout noble polonais, toute une cour d’intendants, de serviteurs juifs qui sont à l’origine du Judaïsme lorrain. C’est donc une caractéristique un peu particulière et la Ville de Metz, française depuis le 16 ème siècle, a toujours eu une communauté juive qui est à la fois plus francisée que les autres et plus en rapport, comme on le voit dans les Mémoires de Glückel de Hameln, avec le reste du Judaïsme allemand. Parce que Metz est une grande place de commerce et au fond la correspondante de Francfort ; ceci, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Tous ces gens-là parlent un Yiddish occidental, jusqu’à la fin du 18ème siècle et encore un peu au début du 19ème siècle. Le père de Léon BLUM, encore à la fin Second Empire, en comprend quelques bribes. On appelle cela du Judéo-Alsacien.

Le Grand Rabbin Simon DEBRÉ a écrit un petit livre dans les années 1890 intitulé « L’humour judéo-alsacien » qui comprend d’ailleurs beaucoup d’histoires particulièrement intelligibles aux Polonais mais qui disparaissent évidemment complètement dans la solennité républicaine de la génération suivante. Ce qui opère une véritable rupture, c’est la guerre de 1870 et le ralliement à la France, de la majorité de ces Juifs d’Alsace et de Lorraine et de leurs cousins parisiens, qui ont commencé déjà d’affluer sous le Second Empire. Tout d’un coup, en effet, la référence germanique qui avait toujours été très importante dans ce Judaïsme alsacien disparaît violemment parce que l’on est pour la France et contre la Prusse. Des petites villes des Vosges, du Territoire de Belfort, voire des villages se remplissent de synagogues parce que les Juifs du Haut Rhin ou du Bas Rhin s’installent exactement à quelques kilomètres de là. C’est le cas notamment de la famille DREYFUS qui garde des affaires à Mulhouse mais qui se déplace dans les Vosges. C’est pour cela que le Sénateur SCHEURER KESTNER sera le premier défenseur du Capitaine puisque Mathieu DREYFUS le connaissait pour affaires dans son département. La famille de Marcel MAUSS s’installe à Saint-Dié (C’est peut-être pour cela qui aurait développé un souci ethnologique chez son rejeton). Des familles de tous genres à Belfort, dans des localités aussi brillantes que Giromanie, Fusmein ; et puis une partie des Textiles alsaciens se transporte à Besançon, à Dijon voire dans la Basse Seine : c’est l’origine des communautés juives de Rouen, du Havre où ils se mêlent d’ailleurs aux Protestants alsaciens, et bien entendu, à Paris. Cela est le début d’un grand Judaïsme alsacien et lorrain qui devient parisien et surtout qui se francise de façon agressive.

Cas typique, Léon BLUM ne parlait aucune langue étrangère ; je crois que c’était absolument une affectation conservée encore chez l’ancienne génération : n’être que Français et accessoirement, ou plutôt particulièrement, Israélite. Le Grand Rabbin Kaplan, par exemple, prononçait le nom du dramaturge Anglais « SHA-KES-PE-ARE » ; à chacun de se retrouver mais dans cette volonté farouche d’assimilation (dont Pierre BIRNBAUM a parlé dans ce beau livre Les fous de la République) qui est également d’ailleurs aussi une adhésion à la fonction publique française alors même que ce n’est pas l’origine des fortunes personnelles ; il y a cette volonté extraordinaire que PROUST a parfaitement bien vu chez BLOCH, le Racinien ridicule qui d’ailleurs ressemble au fur et à mesure à son beau-père séfarade M. Nissim BERNARD. En tous cas, ce qui est certain c’est que les Israélites se constituent à partir de ce moment là un groupe parfaitement délimité et reconnaissable. D’une part, ils se veulent essentiellement Français. Ils ont coupé avec leurs racines de l’Est de la France. D’autre part, ils vont - et c’est une différence avec le Judaïsme français de la première moitié du 19ème siècle - rompre avec le reste du monde juif. En effet, durant la première partie du 19ème siècle, le Judaïsme français qui est dans la voie de l’assimilation est également un Judaïsme qui garde de profonds contacts, notamment avec l’Allemagne. Il y avait alors une convergence entre Juifs français et Juifs allemands, une vision assez semblable des choses. Ainsi l’Alliance Israélite Universelle bénéficie du soutien banquier de BISMARCK, B.SERVAN-SCHREIBER, mais dans l’ensemble il y a une rupture avec le monde germanique. Cette rupture se traduit même par une différence avec le Judaïsme alsacien lui-même, le Judaïsme resté en Alsace et qui entre les deux guerres aura une évolution sensiblement différente. Pourquoi? Et bien, d’abord parce que les Juifs alsaciens ne connaissent pas la laïcité, qui devient la religion des Israélites. Ils sont dans un système allemand où ils payent un impôt séculaire pour leurs communautés religieuses. Ils sont identifiés comme Juifs beaucoup plus que comme citoyens, à la différence de leurs proches cousins devenus Français. De plus, comme toute la population alsacienne, ils s’adaptent au système allemand. A telle enseigne que le maire de Colmar, par exemple, en 1910 et durant presque toute la « Belle Époque » sera un Avocat juif, Maître Daniel BLUMENTHAL ; de même, beaucoup de Juifs se reconnaissent dans la social-démocratie allemande. Après 1918, le Judaïsme alsacien est un peu en rupture. Il est très germanisé : c’est d’ailleurs là que se développe tout un vivier de germanistes, comme André NEHER qui est de culture allemande mais aussi beaucoup plus religieux. C’est donc le rôle que jouera l’Université de Strasbourg et le Judaïsme strasbourgeois dans un certain retour religieux chez les

Ashkénazims. D’ailleurs, il a du mal, on le voit avec André NEHER, à se retrouver avec ses interlocuteurs naturels que sont les Israélites français. Et, si les Ashkénazims. s’assimilent à la France comme les Alsaciens, leur situation n’en n’est pas moins ambiguë sur ce point, comme on le voit par exemple, même chez les Communistes d’origine alsacienne: A. Billon sera architecte à Berlin pendant dix années de sa vie, avant de revenir en France, ou encore avec Jean GOL, surréaliste, qui est un poète bilingue. C’est cet aspect un peu méconnu du Judaïsme alsacien.

Il va de soi que tout ceci fait partie des cadavres dans les placards car à partir du nazisme, évidemment, cette référence allemande qui était encore si importante (par exemple chez William WEILER, mulhousien qui passe directement de Berlin à Hollywood), disparaît purement et simplement : il ne s’agit plus d’être entre la culture allemande et française.

Le débat se fait entre la France et le Nazisme. Donc ce Judaïsme alsacien bilingue et à moitié orienté quand même dans la réalité allemande disparaît. Et aujourd’hui, nous assistons à un exode assez régulier des Juifs alsaciens vers l’intérieur, vers Paris, qui se fait pratiquement de génération en génération, même s’il existe encore un noyau important à Strasbourg, mais ce n’est plus le même. Voilà pour les Juifs qui étaient au fond en France de fondation.

Viennent ensuite les vagues d’émigration. Je l’ai dit, les premiers sont les Allemands. Nous avons failli garder Karl MARX qui est resté un petit peu de temps. Paris a été la capitale du Judaïsme allemand pendant toute la prmière moitié du 19ème siècle. HEINE est devenu citoyen français ; sa famille est restée d’ailleurs française : ce sont les FURTADO-HEINE, puisqu’ils se sont mariés avec FURTADO, le premier Président du Sanhédrin. Ludwig BERN qui était le premier prophète de la gauche allemande de Francfort, enterré au Père-Lachaise. C’est la première tombe que le jeune Sigmund FREUD doit visiter en venant à Paris car c’était un symbole. Donc il y a encore une grande émigration allemande qui se fixe en France sous le Second Empire. Elle s’interrompt à partir de 1870

presque entièrement.

Les Juifs allemands ne représentent qu’une petite vague d’émigration ultérieure. On peut dire qu’il y en a eu un tout petit nombre après 1933. Pourquoi ne sont-ils pas restés en France ? C’est assez difficile à comprendre car en Allemagne les Juifs étaient la population la plus francophile et de loin. L’amour de la France, c’était l’amour de la Révolution française. La France était toujours citée en exemple de ce qu’il fallait faire pour l’Allemagne. On regrettait que les Juifs allemands fussent toujours plus mal traités que les Juifs français. Il y avait le fait qu’il y avait des Officiers Juifs dans l’armée française alors que les Juifs allemands ne pouvaient guère dépasser le grade de sous-officiers. Qu’il y ait des hauts fonctionnaires, des Juges, était une chose tout à fait importante alors même que les Juifs allemands dominaient les professions juridiques et médicales mais n’avaient aucun accès à l’État. Donc, ils avaient une admiration très grande pour la France. D’un coup, leur arrivée dans les années trente, leur a décillé les yeux. Dans l’ensemble le contact était mauvais.

EINSTEIN n’est pas resté. Hannah ARENDT est restée quelques temps en France et en a gardé une fort mauvaise impression, (d’ailleurs toute sa prose que je n’apprécie pas vraiment éclate de francophobie, à peine retenue).

Les Communistes sont passés pour aller en Espagne mais n’y sont pas restés. Un bon nombre sont revenus, notamment en Allemagne de l’Est. Curieusement, beaucoup de Juifs allemands n’ont fait que passer pour se rendre en Angleterre et, s’ils le pouvaient, aux États Unis. C’est tout à fait frappant de voir que cette immigration a été faible. Moi-même qui en proviens, je peux dire que j’étais tout à fait isolé dans mon enfance car notre famille, ce qu’il en restait, était tout à fait ailleurs, et il a fallu les manifestations de 1968 pour que je découvre Daniel COHN-BENDIT et que je découvre aussi avec surprise que la majorité de ma classe d’âge voulait devenir des Juifs allemands… Ce dont je me félicitais tout en me gardant bien de les avertir des inconvénients que cela pouvait présenter à tous égards et au delà même de la qualification de Juif.

En tous cas une immigration faible alors qu’elle était dominante au 18ème et 19ème siècles. Cela parce que l’Émancipation allemande a fixé la population et ensuite le grand mouvement de départ s’est fait vers l’Amérique ou secondairement vers l’Angleterre. On ne sait pas bien pourquoi.

Mon idée est qu’il y a des méridiens dans le monde ashkénaze qui séparent toujours deux tempéraments. Si l’on prend le centre de la déflagration, c’est à dire la Pologne, on a le Sud qui est Hassid et le Nord (lituanien) qui est Mitnaged. On prolonge et tout est comme cela. Berlin est dans la lignée de Vilna, Pétersbourg et Moscou jusqu’à un certain point. Par contre, Kiev est tout à fait Hassidique, Odessa l’est complètement et Vienne aussi. Paris est tout à fait dans la lignée hassidique et peu dans la lignée lituanienne. C’est Londres qui a hérité des Mitnagdims sérieux. Bien entendu il y a ceux qui sont Mitnagdim à Paris et ceux qui ne se retrouveront pas dans cette idée mais il y a quelques chose de profondément galicien dans la France et il y quelque chose de profondément lituanien dans Londres. Les Juifs allemands, les Juifs berlinois qui sont de culture lituanienne, bien entendu, même s’ils l’ont oubliée ne se sont pas retrouvés dans le Judaïsme français. Jusque là, j’ai parlé des Juifs de l’Ouest.

Maintenant, viennent les Juifs de l’Est car avant l’arrivée des Séfarades, c’était une vraie distinction, distinction d’ailleurs parfaitement arbitraire et artificielle. En effet, il n’y a pas un Juif allemand qui tenait beaucoup à sa différence d’avec les Juifs de l’Est qui ne vint pas, en majorité en tous cas, de Pologne. C’était le cas de Berlin, de même qu’à l’ouest de Berlin. Les Juifs polonais et les Juifs russes (ils vont se différencier) viennent en plusieurs étapes. Ils jalonnent en fait les grands traumatismes de l’Histoire de l’Europe de l’Est : 1880/1882, progroms ; 1905, échec de la Révolution ; puis 1920, les suites de l’effondrement de l’Empire russe et de l’Empire austro-hongrois. Ce sont trois émigrations différentes. 1880/1900, c’est une émigration relativement plus aisée que les précédentes. Non pas qu’il n’y ait pas son cortège d’ouvriers, de petits artisans, de gens modestes mais nous sommes encore au temps où le transport terrestre est une grande aventure et tous ne s’y risquaient pas. De surcroît, le lendemain des grands pogroms de 1880, c’est aussi le début de l’émigration de masse vers les États Unis. Donc la France n’est pas une terre d’accueil privilégiée.

On commence à voir à ce moment là une immigration plus spécifiquement russe, c’est à dire de Juifs russifiés, émancipés qui essaient d’échapper au bout d’un certain temps à la vie de l’empire russe.

Après la Révolution de 1905 et autour d’elle le mouvement s’amplifie et cette fois-ci il s’élargit. Nous avons à la fois le début de cette immigration populaire et aussi beaucoup d’intellectuels russes ou Polonais, qui à cause du numerus clausus, viennent dans les universités occidentales. La vague la plus importante est celle de l’immédiate après-guerre de 1914. Et au fond, l’émigration juive russe et polonaise de cette époque vont représenter un élément démographique dominant dans le Judaïsme ashkénaze français. Ce sont des éléments de rupture importante : d’abord avec la réintroduction du Yiddish qui avait disparu, avec l’existence d’une vie communautaire qui n’entre pas dans le cadre consistorial ; également un équilibre différent entre la pratique de la religion et l’appartenance juive. Cette émigration, surtout dans ses couches populaires, qui est déjà influencée par l’activité du socialisme bundiste en Pologne et en Russie, par le communisme peu après, est laïque quand elle n’est pas franchement anticléricale. Elle est en même temps beaucoup plus identitaire que ne le sont les Juifs, les Israélites, français. D’où un antagonisme évidemment très grand entre des Juifs qui pratiquent la religion juive mais qui ont peur de s’afficher comme tels et d’autres qui sont parfaitement à l’aise et beaucoup plus affirmés dans cette identité mais qui ne pratiquent pas. Bien sûr, on peut trouver ce portrait tout à fait exagéré, car on trouve toutes les nuances possibles et imaginables. Mais le Judaïsme consistorial commence dès cette époque à avoir de très sérieux problèmes avec cette population qui est évidemment aussi, au sens que les historiens du 19ème siècle donnaient à ce terme, une population dangereuse. C’est à dire à la fois des ouvriers, des artisans, beaucoup de gens qui sont en mouvement sur cette vaste terre et beaucoup de gens qui viennent avec des idéologies révolutionnaires dans lesquelles le Judaïsme français traditionnel embourgeoisé se reconnaît mal. D’où, des mouvements de défense, de dénégation, qu’on retrouve dans le Rabbinat, chez les Anciens Combattants, des Israélites qui ont même été des anti-Dreyfusards comme Daniel HALEVY, mais qui prennent position pour le 6 février 1934, des écrivains qui regrettent la transformation de la communauté juive en une population de métèques, et de métèques communisants, qui risquent d’attirer sur eux un antisémitisme que l’intégration que manifestait la population israélite était censée éviter. Encore que l’expérience de l’affaire DREYFUS aille directement à l’encontre de cette idée et que déjà à cette époque, un conflit mais plutôt de génération, ait opposé la communauté juive sur cette question. Toujours est-il qu’une partie de ces réactions conduira sous l’Occupation à l’UGIF, un des épisodes les plus malheureux de l’histoire de cette période, et que d’autres refuseront une telle logique. Mais enfin, on ne peut pas dire que les deux groupes de populations, à l’exception toujours faite des uns et des autres, aient vraiment fusionné ou se soient côtoyés. Et on retrouve dans ce Judaïsme polonais d’entre les deux guerres beaucoup d’institutions, que l’on retrouve aussi aux États-Unis, des associations de villes, de pays, de villages qui restent importantes et qui assurent une solidarité; ce qui donnera la Fédération des Sociétés Juives et bien sûr l’influence du phénomène communisme.

Pourquoi le communisme rallie-t-il ces Juifs polonais beaucoup plus qu’il ne le fait en Pologne même ? À cela, l’explication est toute simple : c’est que le parti communiste a, en France, des pratiques bundistes. Non pas d’ailleurs par théorie, puisqu’il y est plutôt hostile, mais pratiquement. En effet, la nécessité d’organiser l’immigration, notamment de lui trouver une structure syndicale - qui est le premier objectif que se pose le Parti communiste et le syndicat qu’il inspire, la CGTU - amène à créer des commissions juives, à avoir une presse en Yiddish, à jouer comme il le fait pour les autres immigrations, d’un certain sentiment identitaire, qui va d’ailleurs être un moyen d’intégration.

En même temps, par rapport au Bund qui vit encore dans la religion du Yiddish, le Parti communiste présente ce second avantage : il est assimilateur. Il pousse au fond dans les comportements culturels les parents à investir massivement l’école primaire française et le lycée. D’ailleurs ce sera un phénomène général de cette population, de s’investir énormément dans le système scolaire : autant elle n’accepte pas tout à fait les normes dominantes imposées par la société israélite de l’époque, autant elle adhère profondément à l’école laïque. Cette combinaison donne, dans les années 1930, où l’Union soviétique apparaît comme l’adversaire principal de HITLER, une forte adhésion - qui s’étiolera bien sûr. On peut retracer le point culminant en 1941-1942, au moment de la Grande Rafle, de l’effondrement des institutions du Judaïsme traditionnel français et de l’organisation de l’autodéfense, les FTP-MOI, par ces organismes qui finalement recrutent bien plus largement que le niveau d’adhésion initial au communisme. Et bien sûr on peut retracer de 1965 à 1967, le dépérissement de ce prestige du Parti communisme ; avec des points forts, là encore : les premiers procès de 1948, l’affaire des médecins de 1952, en 1956 le retour de certains militants qui sont retournés en Pologne construire le Socialisme. Et puis, bien sûr, en 1967, la prise de position de l’Union Soviétique contre Israël, qui dans cette génération-là liquide les phénomènes de sympathie qui ont été très forts pour l’Union Soviétique - très forts, d’ailleurs aussi, pour les mêmes raisons, en Algérie après l’abolition du Décret Crémieux. A cette immigration polonaise qui est d’origine modeste et qui est plutôt liée au centre de Paris, mais que l’on retrouve aussi partout dans les régions où il y a une forte population polonaise (Lille, Valenciennes, Roubaix, dans l’Est aussi beaucoup), s’ajoute une immigration russe qui est de nature différente.

Les Juifs russes qui viennent après 1905 et surtout après 1920 appartiennent aux classes moyennes puisqu’au fond, là, le Judaïsme populaire n’a pas pu bouger, ou n’a pas voulu bouger, ou bien a adhéré au régime soviétique. Les Juifs russes que l’on retrouve en France appartiennent plutôt aux classes moyennes aisées. Certains même, j’en ai connu dans ma jeunesse, ont eu des sympathies pour les armées blanches (qui n’en n’avaient pas pour eux) ; beaucoup, au contraire n’ont ni sympathie pour les Blancs ni pour les Rouges. C’est ce que mon grand-père appelle les Russes Roses, et qui sont en presque totalité Juifs. Par exemple, la Mejaronek, la Librairie Internationale qui importait les livres russes jusqu’à ce que la Perestroïka lui donne le coup fatal, est évidemment une invention juive ; un restaurant comme DOMINIQUE est un restaurant juif, mais russe. En fait, les Juifs russes, assimilés à la culture russe, et qui ont bénéficié du lycée russe, juste avant la guerre de 1914, (donc cette période d’ouverture de la société russe d’avant la Révolution) sont les grands défenseurs de la culture russe. On trouve ainsi une culture russe complexe qui comprend un degré d’éloignement de l’Union Soviétique et un degré de sympathie résiduel tout de même pour les Bolcheviques qui ont émancipés les Juifs, etc. C’est donc un groupe humain, tout à fait important, dans le monde parisien.

Sans les Juifs russes, Montparnasse n’aurait pas été ce qu’il est. Sans les Juifs russes, une grande partie du cinéma, de la littérature française de cette époque n’aurait pas été ce qu’elle est. A la génération suivante, d’ailleurs, l’assimilation complète à la culture française s’opère. Mais cette bi-culturalité est très importante durant l’entre-les-deux-guerres.

Et, enfin, troisième groupe humain très important : les Juifs d’Europe Centrale ; je veux dire en fait l’ancien Empire austro-hongrois et ses alentours. Essentiellement, le gros de ces Juifs ashkénazims qui arrivent notamment dans les années 1930, et qui vont beaucoup faire parler d’eux, ce sont les Juifs roumains. Pourquoi, font-ils parler d’eux. Et bien, parce que la Roumanie est une semi-colonie française. Et les volontés assimilatrices , en tous cas associatives, de la France ont été telles que le système d’enseignement roumain de l’entre les deux guerres est calqué sur le système français. Un des résultats paradoxaux de cela, est que l’État roumain introduit un baccalauréat et ensuite même une agrégation et un système universitaire qui sont le système français. À un moment, l’État roumain ira même jusqu’à accepter les sujets du bac français. En échange d’une telle dévotion, le Gouvernement français va imprudemment, à ses yeux, plus tard, ouvrir aux citoyens Roumains l’accès aux Universités françaises. Il se trouve que le Baccalauréat n’est pas encore fermé aux Juifs, en Roumanie (beaucoup l’ont d’ailleurs) mais par contre les universités sont marquées par le numérus clausus. La conséquence : un très grand nombre de jeunes Juifs roumains, à l’issue de leur baccalauréat, se rendent en France pour y poursuivre des Études parfois de droit mais surtout de médecine. C’est donc à propos de ces Juifs roumains, de plus en plus nombreux dans les facultés de médecine, que l’Action Française va déclencher les premiers mouvements xénophobes pour fermer les universités françaises aux métèques. Par ailleurs, les Juifs roumains, bien que fortement yiddishophones, lorsque la génération d’entre-deux-guerres accède à la culture française, se francophonisent très vite. On a d’ailleurs un premier écrivain roumain juif de langue française, Benjamin FONDANE, qui mourra en déportation. Par la suite, après guerre encore, les Juifs roumains qui ont été relativement épargnés, toute chose étant égale, par le génocide, vont être un certain nombre à s’installer en France et à compléter cette émigration. Les autres pays sont moins représentés. Il y a bien sûr parmi ces Juifs Roumains des Juifs hongrois, puisqu’il y a les Juifs de Transylvanie, région annexée, qui sont de langue hongroise, de culture hongroise et de langue allemande parfois, mais faiblement attirés par la Roumanie. Ils bénéficient néanmoins du statut de citoyen roumain. Il y a un certain nombre de Juifs Tchèques et Slovaques mais ils ne sont pas non plus très nombreux, étant donné l’attrait qu’a exercé sur eux, encore une fois, la ligne Allemagne-Angleterre-États-Unis. Il y a même des Juifs de Yougoslavie, mais ce sont là des petits groupes faibles. L’essentiel est composé de l’émigration polonaise qui est un résultat des bouleversements économiques et politiques de la Pologne indépendante entre les deux guerres, pour la dernière vague, et de Juifs polonais et Russes yiddishophones, venus avant la guerre de 1914. Tous ces groupes ont une caractéristique essentielle, c’est qu’ils ne se définissent pas comme ashkénazes. J’ai connu le terme ashkénaze pour la première fois à l’âge de 20 ans.

La définition ashkénaze/séfarade est une identité beaucoup plus tardive. Bien entendu, ils ne se définissent pas entre eux comme appartenant à un même groupe. Il y a deux identités fortes : l’identité juive et l’identité française. La caractéristique en effet de tout le Judaïsme centre-européen, de l’Allemagne jusqu’à la Russie, c’est une très forte adhésion à la France. La France est dans tous les pays d’Europe de l’Est beaucoup plus qu’un des pays d’émigration. C’est le pays qui a émancipé les Juifs, c’est celui où les Juifs ont un statut tout à fait différent. C’est aussi le pays de la culture ; culture qui, avec la Révolution française, est considérée comme un événement majeur qui sépare le monde Juif en deux périodes. Bien sûr, il y a ceux qui sont réfractaires à ce genre d’idées, mais justement ceux-là ne viennent pas en France. Donc, de ce point de vue, et par un paradoxe extraordinaire, j’avais commencé par dire que ces groupes étaient indifférents parce qu’ils avaient vécu très différemment leur condition de Juif dans les pays de départ ; à l’arrivée, ils se retrouvent tous Français, avec des degrés très divers d’adhésion au Sionisme qui seront tous renforcés après 1967.

Mais ils sont tous Français et essentiellement à travers l’éducation. En effet, l’importance donnée dans le système laïque français, à mon avis, aux valeurs d’éducation, aux valeurs d’apprentissage du savoir. recouvre totalement les valeurs propres au milieu familial qui lui-même insistait beaucoup là-dessus. Et d’ailleurs, je crois que c’est tout à fait vrai aussi, ce n’est pas spécifique aux Ashkénazes, de ce point là, il y a une coalescence qui s’opère à travers l’école, à travers la réussite scolaire, à travers l’adhésion aux valeurs véhiculées beaucoup plus par le système scolaire français et laïque.

Voilà le portrait de ce Judaïsme ashkénaze. Il est aussi, bien entendu, très fortement, pour les mêmes raisons - faible participation religieuse, forte identité mais qui ne peut pas être maintenue - engagé dans les mariages mixtes et l’assimilation. Je n’ai pas les chiffres mais ils sont certainement très impressionnants. Sur ce plan, il y a de toute évidence, une rupture qui s’opère et qui est marquée par les années 1960.

Les années 60, sans doute, représentent le moment de fusion déjà de tous ces différents éléments. C’est le moment où déjà des générations élevées dans l’école primaire française dominent du point de vue démographique, où l’expérience française commence à se stabiliser. C’est une communauté relativement jeune où d’autre part le fossé entre les vieux Israélites et les nouveaux arrivants commence à être arasé par précisément l’assimilation ; où le nombre de Juifs ashkénazes n’étant pas citoyens français est réduit à un tout petit nombre. J’ai encore eu un camarade au lycée dont les parents qui étaient des militants communistes s’étaient vus refuser la naturalisation par la D.S.T. parce qu’un de leurs frères était encore un colonel de la Police en Pologne, mais après 1968, l’affaire s’est réglée ; c’était vraiment les derniers. Mais c’était une idée de Juif étranger qui était majoritaire à la génération de mes parents, mais qui avait disparu à la mienne. COHN-BENDIT s’était aussi vu refuser la nationalité française, parce qu’il en avait beaucoup fait, et puis ensuite c’est aussi la découverte d’Israël.

Je pense que je n’exagère pas quand je dis que le Sionisme était le fait d’une toute petite minorité dans les années 1950. Il était considéré comme une affaire à la fois sympathique, courageuse, qui n’était pas l’objet, même pour ceux qui étaient de culture communiste, de la condamnation a priori dont il sera par la suite en raison de l’alliance des pays arabes avec l’Union soviétique, mais qui était en même temps considérée comme marginale. Les Juifs américains d’un côté, le fait que les Juifs soient en Union Soviétique, semblait plus important pour beaucoup que l’État d’Israël qui était une sorte d’expérience. Et puis, avec la révélation de ce qu’était le communisme et avec l’enracinement, je crois, dans l’identité qui n’était plus discutée, paradoxalement c’est là que l’adhésion à Israël a commencé à être quelque chose de beaucoup plus fort et de beaucoup plus important.

J’ai le sentiment, j’avais à cette époque 16 ans, que la guerre des Six Jours a été pour toutes les générations de Juifs ashkénazes en France à ce jour, un choc émotionnel sans précédent et qui a traversé toutes les couches de cette société. Le Parti Communiste perd d’un coup la dernière base de marque du respect. Les petits commerçants qui sont de plus en plus sceptiques, donnaient quand même pour les fêtes de la Rue de Paradis, pour la fête de l’Humanité, comme les frères DARTY. Et puis, on retrouve même des vieux Israélites, comme Emmanuel BERL, qui avait écrit d’épouvantables choses dans sa jeunesse, et qui se mettent à injurier un d’ASTIER de la VIGERIE pour des écrits à propos de NASSER, et puis Bernard FRANCK. Enfin toute cette couche d’écrivains Israélites qui n’avaient pas l’habitude d’y toucher comme les Juifs de l’Est, et qui tout d’un coup retrouve une identité à cause de la défense d’Israël.

Je crois donc que 1967 a été le moment d’achèvement de fusion. Alors aujourd’hui, je pense que le sentiment juif est à la fois beaucoup plus important chez les Juifs Ashkénazims qu’il ne l’était au lendemain de la guerre, paradoxalement ; de même que la conscience de ce qu’a été le génocide, dont on parle très peu. En même temps, aussi étonnant que cela soit, par contre le sentiment ashkénaze a complètement disparu. D’ailleurs, il n’a jamais existé, il n’avait donc pas lieu d’être. Autant j’entends beaucoup parler de l’identité séfarade tous les jours, autant je pense que l’identité ashkénaze, en dehors de la cuisine, ou d’un certain nombre de choses de ce genre, n’a pas une très grande force ; une identité juive importante, oui, mais une identité ashkénaze, je n’en suis pas sûr. Ce n’est pas une question de nombre, c’est aussi une question de définition. Je me retrouve très bien avec une certaine forme d’identité ashkénaze, mais au fond elle est déjà quelque chose d’éloigné. Car la référence, je pense au monde ashkénaze de la Pologne et de la Russie, est elle-même un mythe qui a été retransmis. Mais il n’est pas quelque chose de vécu.

Ce qui est vécu par les Juifs ashkénazes en France, c’est l’appartenance à un pays, les difficultés de l’assimilation, c’est Vichy. La grande identité probablement des Ashkénazes, c’est Vichy. C’est à dire qu’au fond, pour moi, la première éducation juive que j’ai eue de mes parents, je ne sais pas si c’est un cas particulier, c’est de connaître tous les noms des collabos, des acteurs qui avaient été mêlés à la collaboration. On m’a appris « souviens-toi d’Amalek » ; après, j’ai même eu des cours sur l’affaire DREYFUS. Mais pas tellement sur l’identité ashkénaze ancienne, à mon avis. Enfin, ce ne sont là comme toujours que des notations en tous genres et qui comportent une grande part d’expérience personnelle qu’il faudrait analyser. Mais il me semble que la grande expérience qui a fait les Juifs Ashkénazims, c’est Vichy où on s’est d’ailleurs retrouvés tous ensemble.

CONFÉRENCE faite à l’AJHL le 26 janvier 1993 -

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