La Bosnie… Sarajevo… Les Bosniaques… Qui, parmi nous, prononçait ces mots il y a 12 ou 15 mois ? Il aura fallu des images terribles, des déflagrations, des flaques de sang sur des pistes de stades ou sur des trottoirs de rues, pour que, peu à peu, l’incroyable réalité se fasse jour.

Calmement, posément, à quelques heures d’avion de Paris, une population est en train d’être massacrée. Cela n’a l’air de rien, des chiffres qui tombent chaque soir au journal télévisé, et il s’agissait hier de 22 morts, d’une trentaine aujourd’hui, et demain, de combien? Et voici même qu’on reparle de cette inadmissible épuration ethnique.

Alors, devoir d’ingérence, cela signifie quoi, à notre petit niveau d’individus, nous qui nous révoltons, assis dans nos fauteuils ?

Vous vous demandez, avec toute la culpabilisation qu’implique une réelle bonne conscience, si le devoir d’ingérence n’implique pas obligatoirement notre propre participation à quelque expédition militaire, qui, au demeurant, n’est même pas programmée. Bien évidemment, lorsque nous parlons de « devoir d’ingérence » dans les colonnes de notre revue, il ne s’agit pas de la politique de la canonière, laquelle n’a plus cours aujourd’hui. Bien sûr, je peux me souvenir de ce passé très récent qui a nom « Beyrouth », de cette ville, elle aussi martyre, durant de longues années, et que le monde, qu’on dit civilisé, a laissé s’écrouler rue après rue, vie après vie. Je peux me souvenir de notre impuissance, de notre questionnement angoissé : que pouvons-nous faire ? Oui, Beyrouth, aujourd’hui, malgré la main mise syrienne, est enfin entrée dans une paix fragile, et la pulsion de vie y a repris ses droits.

Mais dans le cas du conflit dans l’ex-Yougoslavie, ce devoir d’ingérence, pour nous juifs, relève non seulement de l’action à laquelle tout démocrate se devrait de participer, mais aussi d’un comportement que je qualifierais d’éthique.

Rappelez-vous, c’était hier seulement. Hier, je veux parler des années 40 qui pour nous sont toujours des années d’hier. Rappelez-vous ! Des trains plombés convergeaient de toute l’Europe occupée par les nazis vers des villes qui ont perdu leur nom de villes, pour devenir des mots synonymes d’horreur. Rappelez-vous, la résistance juive de Pologne, l’Organisation Juive de Combat, la Résistance française, aussi, avaient réussi à envoyer de véritables SOS aux alliés, à Winston Churchill, par exemple. Ces messages indiquaient avec précision les horaires et les trajets des trains de la mort, l’emplacement des camps d’extermination. Bombarder ces voies ferrées aurait empêché pendant plusieurs jours les convois de passer, et probablement sauvé la vie de plusieurs dizaines milliers de juifs. Bombarder tel ou tel camp de concentration aurait coûté la vie, c’est vrai, à quelques centaines de déportés, mais aurait ralenti, même dans une faible mesure, le fonctionnement terrible de la seule machine de mort nazie. À cette époque, le devoir d’ingérence aurait dû pousser Winston Churchill à donner cet ordre de bombardement qui eut pu enrayer quelque part, sinon freiner, la machine bien huilée des bourreaux. Le Premier ministre anglais n’a pas jugé « rentable » de donner cet ordre.

Les juifs morts de Varsovie, de Birkenau, de Treblinka, de Maïdanek, ne se seraient pas élevés contre le devoir d’ingérence. Je devrais dire : continuent aujourd’hui de ne pas s’élever contre ce devoir, car nous sommes leurs légataires.

Je sais bien que l’Histoire ne se répète pas, mais à l’instar de l’État d’Israël qui a offert des visas à des réfugiés bosniaques et musulmans, nous devons, nous, juifs français, que nous soyons laïques ou pratiquants, nous juifs porteurs du souvenir des tragédies que nous avons subies mais aussi de cet héritage d’humanisme qui seul nous permet de travailler pour un monde plus fraternel, nous devons, chaque fois que la possibilité s’offrira à nous, manifester notre soutien à cette population assiégée, notre révolte devant ces épurations nauséabondes, en un mot, mais quel mot, nous devons proclamer notre fraternité.

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