Par Anne Rabinovitch, traductrice.

L’avion survole les Tatras, derrière moi Bratislava, Prague et Budapest. Un parcours commencé il y a des années. L’histoire me l’a permis. Après Varsovie je suis dans l’inconnu, les émotions se bousculent dans ma mémoire. Je n’ai plus de référence à la réalité. Seulement des références mythiques.

Le minuscule aéroport de Vilnius, où personne ne m’attend.

Les douaniers lituaniens examinent avec étonnement les visas. J’ai une dizaine d’adresses dans mon sac. Pas de souvenirs, des bribes de récit. C’est l’été, la sécheresse. La saison où mon père est parti avec sa mère et ses sœurs, en 1910.

Mon grand-père se trouvait déjà à Paris. En quelques heures, j’ai franchi près d’un siècle.

Tout de suite, la sensation de misère, de saleté, d’abandon. L’herbe jaune. « La récolte est brûlée », m’explique l’ambassadeur. Ma première rencontre. « C’est la première année que les gens ont des propriétés privées. Ils sont tous ruinés. »

Un temps, puis :

« Il faut flâner, sentir la ville. Ce n’est pas facile. Cela prend du temps. Vous verrez, c’est un endroit très attachant. Un haut lieu de culture. Rappelez-vous le Gaon de Vilna… »

Le même soir, Dalia m’emmène marcher dans les rues silencieuses. « Je vais vous montrer quelque chose », dit-elle. Un parc où les gens promènent leurs chiens, la maison des mariages. « Regardez cet escalier. Il est fait avec des pierres tombales juives. » Je me penche, je reconnais quelques lettres, effacées par les pas. « À présent, depuis l’indépendance, ils font un effort. Vous voyez, ils sont en train de les remplacer. » Je remarque un tas de sable et des dalles de pierre.

« Vous savez », me dira ensuite Saulius, le cinéaste qui m’accompagna en Biélorussie, « je connais des gens qui ont évité ces escaliers pendant des années. »

« Quelle différence ? » s’écrie Rachel, la guide du musée juif situé dans les locaux de l’ancien musée de la révolution, « ce qu’ils ont fait aux humains était pire. »

J’assiste par hasard, le lendemain matin, à l’inauguration d’un monument érigé en l’honneur d’un Japonais qui a sauvé des Juifs pendant la guerre.

Le président Landsbergis est présent, ainsi que quelques ministres. Emmanuelis Zingeris, président de la communauté, député, fait le discours de présentation. Un de ses amis, homme d’affaires lituanien né à New-York et vivant à Londres, sert d’interprète au pied levé. Il me confie son attaché-case pendant la cérémonie et nous emmène déjeuner après le départ des officiels, dans l’un des hôtels de Vilnius.

Pendant le repas il me montre le livre de Judith Friedlander sur les Juifs lituaniens en France, Vilna on Seine. J’y trouve aussitôt deux pages sur ma famille. Il me regarde stupéfait et dit à son ami Zingeris : « Tu vois, j’avais proposé d’inviter les gens dont on parle dans ce livre. Mon rêve s’est déjà réalisé : Anne est ici… ».

Il se tourne vers moi : « Vous ressemblez à une activiste lituanienne des années vingt… Mais on sent que vous n’avez pas subi de persécutions. »

Je vais à Ponar par une après-midi ensoleillée. Une dame de Vilnius, Lila, m’accompagne, elle raconte, les larmes contenues, elle montre la photographie de sa mère, de son père, de son petit frère, fusillés lors du massacre. Elle-même a passé un an dans la forêt, avec les partisans.

« Vous êtes venue pourquoi ? » me demande-t-elle.

L’une des fosses a brûlé récemment, il y a encore de la fumée. Le gardien explique qu’un groupe d’Israéliens est passé ce matin, une femme a jeté son mégot encore allumé.

« Les arbres ont poussé depuis cinquante ans », dit Lila.

« C’est à présent une vraie forêt. »

Je pars à Smorgon, le quatrième jour. Smorgon, le village natal de mon père, actuellement en Biélorussie. Il faut à présent un visa. Je n’en ai pas. Lila a tenté de me décourager. « Il n’y a rien à voir là-bas. Il n’y a plus de Juifs, plus de synagogues. Ça n’a aucun intérêt. » Mais Saulius, qui prépare un film sur les Juifs de Lituanie, propose de m’emmener. Une amie me prête son passeport, en cas de contrôle à la frontière biélorusse. « Ne dites pas un mot. Ne dites surtout pas que vous n’avez pas de visa. Nous risquons des ennuis. D’un jour à l’autre, tout peut changer. Bonne chance. »

Après une longue attente du côté lituanien, nous avons franchi le barrage. Quelques kilomètres de zone neutre, une guérite avec deux douaniers biélorusses, qui ne cherchent pas à arrêter notre véhicule.

Smorgon comme une ville d’Asie Centrale, ses rues larges, désolées. Saulius aborde une femme et l’interroge en russe ; elle se souvient du nom Rabinovitch ; elle indique la rue où ils vivaient, la rue où les Juifs habitaient au début du siècle. « Ma mère est morte, malheureusement, elle aurait pu vous en dire très long. »

Le cimetière est détruit. Une place, construite sur les tombes. Nous la traversons.

Dans le restaurant de l’unique hôtel de Smorgon, où mangent seulement les représentants de commerce venus de lointaines républiques, la musique a une sonorité israélienne.

« Bien sûr », explique Saulius, « dans les années 70, tous les compositeurs étaient juifs. »

En sortant nous apprenons par un passant que le cimetière juif d’un village voisin, Creiva, a échappé aux destructions des années soixante. Nous décidons de nous y rendre.

Sur la place, a subsisté la statue de Lénine. « Personne ne leur a dit de l’enlever », commente Saulius.

Un peu plus loin, une rue qui porte le nom d’un jeune homme de 17 ans, tombé en Afghanistan.

À Creiva, un noisetier pousse entre les stèles recouvertes d’herbes et de buissons, aux inscriptions presque illisibles.

Un paysan qui passe en charrette sur le chemin voisin explique qu’une famille Rabinovitch vivait au village. Tout le monde est parti il y a deux mois pour Israël ; la maison est vide. Une sœur est restée à Smorgon.

Quelques tombes récentes, les noms gravés en russe et en yiddish. La nuit tombe, mais nous repartons pour Smorgon, dans l’espoir de retrouver cette dame.

Après quelques essais infructueux pour téléphoner de la poste, nous prenons la direction de la cité HLM où elle vit.

Un couple monte dans la voiture pour nous guider. L’homme raconte que son frère est mort à Kaunas en janvier 91, quand les Russes ont pris d’assaut la télévision lituanienne.

Saulius explique à la famille du premier étage ce que je cherche. Je ne peux m’adresser directement à eux, je ne parle pas le russe.

La maîtresse de maison qui porte le même nom que moi disparaît pour changer de robe et préparer du café.

Son mari téléphone à un ami qui possède les archives du XVIIème et du XVIIIème siècles. Ils ne trouvent pas trace de mes ancêtres. Peut-être un de leurs oncles, qui a émigré à Hédera ainsi que beaucoup de Juifs de Biélorussie, à cause des retombées de Tchernobyl, saura-t-il quelque chose. « Dépêchez-vous de lui écrire ; il est très vieux… »

Nous échangeons nos adresses. Le père, qui est directeur d’école, propose de nous conduire dans l’ancien quartier juif, bien qu’il fasse nuit à présent. Il nous montre les petites maisons de bois dont la construction est particulière — les volets, la porte d’entrée, la base, l’emplacement de la mezouza, le style oriental des fenêtres.

« Vous ramenez quelque chose ? » demande le douanier biélorusse à minuit, quand nous franchissons une seconde fois la frontière, dans l’autre sens.

« Nitchevo », répond Saulius. Je me tais ; on ne me demande pas mes papiers.

« Que pouvais-je répondre ? » me dit-il maintenant que nous roulons dans la zone neutre. « Que nous avions ramené des impressions ? Que j’avais une espionne française dans ma voiture ? Tout ce qui les intéresse, c’est la vodka russe et l’essence, qui est moins chère en Biélorussie. »

Un silence, puis :

« J’espère que vous avez éprouvé quelque chose », dit-il.

Je me suis endormie tout de suite, sans prendre aucune note, sans revoir les images.

Le 13 septembre, journée des Juifs baltes, rue des Rosiers, je rencontre par hasard Emmanuelis Zingeris qui s’est échappé d’une réunion du Parlement Européen à Bruxelles pour venir écouter les poèmes de son frère Markas, traduits en français.

Il m’apprend que des extraits de la pièce de mon père, L’Affaire Wittenberg, vont être publiés dans une anthologie en Lituanie. Il considère l’attroupement des badauds, au milieu des voitures dont les klaxons couvrent par moments la voix des acteurs ; il s’exclame : « C’est un miracle », il remercie avec émotion le metteur en scène : « Maintenant que les frontières sont tombées nous vivons tous sous le même ciel. »

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