DIEU-DOPE
Tobie Nathan, Editions Rivages/Thriller, 1995
par Paule Ferran
Voici le deuxième roman de Tobie Nathan, ethnopsychiatre connu pour ses travaux de psychopathologie, déjà auteur de nombreux ouvrages et articles spécialisés, après Saraka bô, publié aussi aux éditions Rivages/noir.
Roman déconcertant, dont on dit que c’est un polar, mais dont je dirais plutôt que c’est une histoire où la mort occupe une place importante. Cette histoire sert de toile de fond à des réflexions sur l’adaptation à notre monde d’immigrés africains et de leurs enfants, sur la vie de personnages marqués par l’exil et le souvenir lancinant de faits historiques douloureux, sur la recherche de sens avec des références fréquentes à la Bible pour trouver des réponses, mais elle permet aussi à notre auteur de faire connaître au grand public ses idées sur la psychiatrie, « la psychiatrie, déclare Nessim Taïeb l’un des personnages principaux, psychiatre comme l’auteur, ça ne peut être que la solidarité concrète d’un groupe réel, jamais la solitude ridicule d’un cureton défroque, obscène et menteur comme tous les apostats ».
Au demeurant c’est un ouvrage construit solidement : 29 chapitres qui tous, sauf le dernier intitulé « le début du monde » portent le nom d’un personnage et l’éclairent ; l’histoire se déroule d’un dimanche de décembre à 8 heures au vendredi suivant à 12 heures 30 entre Paris, sa banlieue Nord-Est et Bogota et tourne autour de la mort violente d’adolescents Blacks, Beurs et Antillais sous l’effet d’une drogue nouvelle qui leur est distribuée gratuitement « la Donna ». L’inspecteur Musil enquête, mais il ne trouvera la vérité que grâce au psychiatre, lui même originaire d’Egypte, versé dans l’étude et la compréhension du monde africain mais aussi de la Bible, disloqué et rêvant, poète « qui se la joue grandiose », c’est une guerre des dieux, une guerre du monde noir/blanc, dans laquelle des pilules expédient des enfants dans le monde de la nuit. Judith, la jeune juive hantée par son origine et la rafle du Vel d’hiv dont elle se remémore constamment tous les détails grâce à « la petite bible jaune » (le calendrier de la persécution des juifs en France de Klarsfeld), sensuelle et vengeresse, sera le bras armé qui terrassera le mal. Le langage, très souvent colloquial, est émaillé de termes africains correspondant au milieu décrit et fait référence à de très nombreuses langues qui dépaysent le lecteur européen : Youmba, Fon, Gon, Adja, Mina, Wolof, etc. S’il y a parfois des envolées poétiques, on y trouve aussi des jeux de mots quelque peu faciles du genre : « il n’y a plus de Gabonais au numéro que vous avez demandé ».
Le lecteur trouvera dans l’évocation d’un monde insolite, la description de personnages vivant la contradiction de mondes différents jusqu’à avoir une faille intérieure et des moments de rupture violente « comment être certain qu’on ne deviendra jamais fou ? » demande un personnage -, et les idées qui sont exposées, le plaisir et l’intérêt qui le mèneront au bout de la lecture.
P.F