UN PROTESTANT ANALYSE LE MONDE JUIF « Histoire des Juifs » de Gaston BASNAGE
par Hubert Hannoun
Le temps est, actuellement, de célébrer les justes, ceux-là qui, en toute simplicité, toute bonté ou toute logique, se sont élevés contre les paroles et les actes antisémites. Certains sont reconnus et honorés. C’est bien. D’autres - et non des moindres, demeurent dans l’ombre d’une histoire qui ne doit pas s’éteindre.
Une vie de combat pour la liberté et la tolérance.
Jacques BASNAGE DE BEAUVAL est de ces combattants-là qu’il ne faut pas perdre de vue. Né en 1653, au milieu du grand siècle, il meurt en 1772, en un temps où les idées, en quelque domaine que ce soit, laissent apparaître, déjà, une certaine turbulence.
Il appartient à une famille protestante qui le pousse à étudier la théologie d’abord à Genève puis à Sedan. Au terme de ces études, il est ministre du culte à Rouen qu’il doit fuir en 1675, son temple ayant été fermé sur ordre du roi. Il se fixe alors à Rotterdam, ville de liberté s’il en est à l’époque, et s’adonne, en sus de ses activités religieuses, aux tâches politiques que lui dicte son exigence de liberté de pensée et de tolérance religieuse. C’est sur ce terrain qu’il va se confronter avec les grands de l’Église de son temps, tels que Bossuet ou Jurieu.
Une HISTOIRE DES JUIFS de courage et de clairvoyance.
C’est en 1766 que BASNAGE DE BEAUVAL publie son Histoire des Juifs, ouvrage qui prépare et annonce l’action de l’abbé Grégoire qui devait aboutir, lors de la Révolution, l’émancipation des Juifs de France.
L’antisémitisme prétexte.
En premier lieu, cet ouvrage est un acte de courage de la part de son auteur. Il permet de rappeler qu’en ce début du XVIII° siècle européen, l’antisémitisme est une manière de vivre et de penser communément admise, et que certains esprits considérés comme parmi les plus grands, ont sacrifié à ce courant, l’exemple de Voltaire, un peu plus tard, n’est pas unique en ce genre.
La méthode employée par BASNAGE pour analyser la situation des Juifs de son temps se veut à la fois historique et critique. Elle se fonde sur les faits : l’auteur relève toutes les accusations dont les Juifs sont l’objet dans la croyance populaire, ces fables d’autant plus horribles qu’elles se font plus facilement crédibles. Quelle en est l’origine ? Quelqu’un - ou quelques uns - n’ont-ils pas intérêt à en faire circuler la rumeur ? C’est ce que pense, en effet, BASNAGE. Ces fables dramatiques ne sont là que pour justifier a priori, voire provoquer les persécutions des Juifs au nom d’une religion pour qui l’amour du prochain n’a plus aucun sens : J’ai de la peine à croire, écrit-il (Ed. 1706 - T.6 - 1681-1682), que l’on se porte à des actions violentes lorsqu’aucun intérêt n’y pousse les hommes et lorsque la prudence et l’humanité s’y opposent. Je crains que ces crucifixions de jeunes chrétiens n’aient souvent été autant de prétextes dont on s’est servi pour animer contre eux - les Juifs - les peuples et les rois.
Les failles communes à toutes les religions.
BASNAGE, dans sa défense des Juifs, récuse l’antijudaïsme religieux, soulignant que les absurdités religieuses ne sont pas leur exclusivité. Aux superstitions juives répondent autant de superstitions chrétiennes, les Pharisiens juifs n’ont rien à envier aux traditionnels chrétiens, et les commentaires étonnants de certains talmudistes ont leur miroir dans certaines fantaisies de St Augustin. Ce faisant, BASNAGE fustige le culte des Saints, dans le catholicisme - qu’il considère comme un comportement idolâtre -, les mortifications qui ne sont, pour lui, que marques d’orgueil, ou les faux-miracles dont la croyance est entretenue par les grands de l’église.
Contre la confusion des pouvoirs.
Dans son Histoire des Juifs, BASNAGE préfigure, déjà, ce qui sera une des figures de proue de la pensée laïque du XIX° siècle : la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Leur confusion est source de tromperie, constate-t-il, car la main mise de l’église sur la pensée du peuple, par la crainte et la superstition, n’a d’autre objectif que le renforcement de son pouvoir politique sur lui.
Avant Voltaire, une apologie de la tolérance.
L’Histoire des Juifs de BASNAGE est une véritable apologie de la tolérance religieuse. Les persécutions religieuses, dit-il - en un temps où celles-ci sont si fréquentes - sont scandaleuses dans la mesure où l’on persécute, mortifie, assassine au nom de Dieu, contradiction flagrante contre laquelle BASNAGE se battra toute sa vie. La tolérance, par contre, est la condition de l’amour de tous les hommes, de la paix et le moyen d’approfondir les textes bibliques par des échanges entre leurs différentes approches.
H.H