« L’ECRITURE OU LA VIE » de Jorge Semprun

Par Rolland Doukhan

Pourquoi il est urgent de lire un livre sorti il y a plus d’un an.

« Je regarde autour de moi, il n’y a personne. Il n’y a que la rumeur du vent qui souffle, comme toujours, sur ce versant de l’Ettersberg. Au printemps, en hiver, tiède ou glacial, toujours le vent sur l’Ettersberg. Vent des quatre saisons sur la colline de Goethe, sur les fumées du crématoire. »

Une phrase, une seule, et déjà, dans les deux mots, « crématoire » et « Goethe », apparaissent les deux axes qui vertèbrent tout le livre : l’horreur et la culture. La mort et la vie. Et pour dire l’une et l’autre, pour dire l’une ou l’autre, en quelque sorte, entre l’une et l’autre, l’écriture. Trois cent dix neuf pages presque toutes écrites au présent, mais dans cet étrange présent, comme déjà vécu, qu’on retrouve à la première ligne de « L’étranger » de Camus : « Aujourd’hui, ma mère est morte ». Combien a-t-on déjà publié de livres sur ce qu’on a pudiquement appelé « les camps » ? Je ne saurais le dire. Tous ces livres, à l’exclusion, bien sûr de ceux de Primo Levi, d’Elie Wiesel, ou même du « Dernier des Justes », d’A. Schwarz-Bart, qui ne sont plus des livres mais des moments de notre histoire, tous ces autres livres, dis-je, racontent, décrivent l’horreur, prennent parti, dénoncent. Le livre de Jorge Semprun, lui, remet toutes choses au juste niveau de relativité où elles sont par rapport à l’essentiel. L’essentiel, l’universel, ce qui fait que chacun d’entre nous est relié à tous les autres, inéluctablement, c’est la mort. La mort en ce qu’elle définit la vie autant que peut le faire la naissance. « Sans doute la mort est-elle l’épuisement de tout désir, y compris celui de mourir. Ce n’est qu’à partir de la vie, du savoir de la vie, que l’on peut avoir le désir de mourir. C’est encore un réflexe de vie que ce désir mortifère. » Plongé dans le livre de Jorge Semprun, je ne pouvais m’empêcher de songer, presque à chaque page, au film de S. Spielberg, « La liste de Schindler ». Quelque chose me questionnait, me tourmentait. Pourquoi ce film qui m’avait bouleversé me devenait soudain différent, pourquoi s’éloignait-il de moi, comme quelqu’un qui s’excuse après vous avoir bousculé ? Ce n’est qu’au cœur du chapitre intitulé « Le Kaddish » que j’ai compris. Ce chapitre commence par cinq mots, tout nus, sur une seule ligne : « Une voix, soudain, derrière nous. »

Pourquoi cette force dans ces cinq mots ? Tout simplement parce que ce « derrière nous » est un baraquement entièrement rempli de cadavres, un baraquement que moi, lecteur, je découvre « derrière » mes yeux, et non devant, comme une image imposée. Semprun et son ami Albert, un juif hongrois, restent interdits parce que cette voix, cette plainte derrière eux, semble venir, vient des cadavres, vient « de la mort ». Est-ce que par hasard, la mort parlerait ? Ils vont s’apercevoir que parmi tous les corps, empilés dans les châlits, il y a encore un survivant, mieux, un être vivant. La plainte, c’était le « Kaddish », cette prière murmurée par les juifs à leurs mourants, à l’heure de la dernière heure, et ce Kaddish était récité pour lui-même par ce dernier juif resté vivant dans le baraquement. Il savait qu’il allait mourir, il savait qu’il n’y avait plus un seul juif pour le réciter pour lui alors, il « se » disait : le Kaddish. Ayant rapporté ces faits contenus dans le chapitre 2 de « L’Écriture ou la vie », j’ai soudain honte de les avoir écrits. Et c’est dans cette honte-là que je trouve ma réponse à ce questionnement concernant « La liste de Schindler ». Spielberg a tenté d’écrire, de décrire l’horreur avec des images, c’est à dire dans un continuum, un enchaînement quasiment logique où il voulait explorer la naissance, le fonctionnement et l’aboutissement du mal. Ce faisant, il mettait la vie de côté, la marginalisait à tout le moins. Semprun, homme imprégné de culture au point, je le suppose, de parfois gêner le lecteur moyen, tisse la vie et la mort dans une même tapisserie, les entremêle l’une à l’autre en un ouvrage, j’allais dire un lainage, indicible : « Je me suis agenouillé à côté du survivant juif. Je ne sais que faire pour le garder en vie, mon Christ du Kaddish. Je lui parle doucement. Je finis par le prendre dans mes bras, le plus légèrement possible, de peur qu’il ne se brise entre mes doigts. Je l’implore de ne pas me faire ce coup-là, Albert ne me le pardonnerait pas. »

Tout au long de ce livre admirable, qui n’est ni un roman, ni un poème, ni un récit, ni une autobiographie, mais un dire de l’indicible, nous irons de l’étonnement à l’émotion, de la beauté des hommes à leur effondrement, de l’histoire à l’Histoire, du souvenir ténu à la mémoire immense, et toujours sur ce ton calme, presque doux, jamais résigné dans lequel baigne cette première phrase de « L’Étranger » que je citais plus haut. Semprun a mis un mois, je crois, à revenir de Buchenwald à Paris, mais cinquante ans pour revenir de Paris à Buchenwald. Ce temps est une distance. Il lui a permis, non pas de séparer la mort de la vie, mais de les relier. On a vu, ces temps-ci, fleurir des campagnes contre l’oubli, des pélerinages s’organiser avec plus ou moins de bonheur, si je puis me permettre ce mot en cette occurrence. On a vu des commémorations, des célébrations. Que voulez-vous, depuis l’homme le plus fruste jusqu’à l’intellectuel le plus sophistiqué, chacun de nous, devant l’insondable, prend les armes qu’il peut. Semprun, lui, avec un génie dont le romancier que je suis s’émerveille, a su, avec ce livre (mais est-ce un livre de mots et de papier ou une livre de chair et d’os ? ), faire entrer la France des années 40, les rues du Paris de la Libération, les rencontres à Saint-Germain, les mots de Claude-Edmonde Magny ou de Pierre-Aimé Touchard, les poèmes d’Aragon ou d’Éluard, dans la géométrie barbelée des miradors.

Les sauts de puce de la mémoire, cet apparent désordre qui est la vie du dedans, nous les touchons du doigt tout au long de ces pages. Il suffit à Semprun d’entendre une voix, de voir passer un nuage, une silhouette, et il se retrouve 40 ans en arrière de « nous », je veux dire de « lecteur », ou 5 ans en arrière d’un Buchenwald juste quitté. La vie se faufile dans la mort comme ces fils que les couturières ménagent dans l’étoffe pour maintenir en place la forme future du corps à vêtir. Et c’est le Semprun de cette fin du siècle, le Semprun ancien militant espagnol anti-franquiste, ancien ministre, écrivain, scénariste, qui termine pourtant son livre sur cette Allemagne qu’il avait combattue en 1936, cette Allemagne dont Berthold Brecht dit : « O Deutschland, bleiche Mutter. ». Ô mère blafarde. Oui, cette Allemagne qui a construit Buchenwald aux portes de Weimar, au pied de la colline de Goethe. C’est ce revenant, qui sait si bien ne pas être un fantôme, qui nous offre, aux dernières lignes, cette nuit où la neige était tombée sur son sommeil : « Soudain, j’avais vingt ans et je marchais très vite dans les tourbillons de neige, ici même, mais des années auparavant. Ce lointain dimanche où Kaminski m’avait convoqué à la réunion du Sonderkommando d’Auschwitz. Je ne rêvais plus, j’étais revenu dans ce rêve qui avait été ma vie, qui sera ma vie. Le monde s’offrait à moi dans le mystère rayonnant d’une obscure clarté lunaire. J’ai dû m’arrêter, pour reprendre mon souffle. Mon cœur battait très fort. Je me souviendrai toute ma vie de ce bonheur insensé, m’étais-je dit. De cette beauté nocturne. J’ai levé les yeux. Sur la crête de l’Ettersberg, des flammes orangées dépassaient le sommet de la cheminée trapue du crématoire. » J’arrête de citer. Moi aussi, j’ai besoin de reprendre mon souffle. Car ce livre, il faudrait le citer dans son entier, c’est à dire le publier « en » chacun de nous.

Rolland Doukhan Paris, le 2 février 1996.

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