Il est encore bien difficile d’écrire aujourd’hui alors que le désespoir, l’effroi et la mélancolie se disputent nos âmes meurtries. Comment parler de ces deux années de dévastation intime que, depuis le 7 octobre 2023, nous sommes si nombreux à partager ?

Bien sûr, l’arrêt des bombardements meurtriers et la restitution des otages et de leurs dépouilles, bien qu’inachevés, constituent un immense soulagement. Nous savons pourtant que le chemin de la justice et de la réparation sera long et douloureux.

Sur son chemin gisent hélas ! des milliers de morts innocents que rien ne ramènera.

Des blessures profondes, des solitudes abyssales ont désormais balafré les noms qui nous étaient chers, comme Israël et le sionisme.

L’effroyable chiffre des morts civils de Gaza et la vague antisémite mondialisée nous ont plongés dans une sorte de solitude et de désolation collectifs.

Depuis plus de deux ans, nous assistons pétrifiés à une saisissante synchronisation des haines : la violence d’une parole criminalisant les Juifs du monde, les agressions verbales et physiques, l’ostracisation des étudiants juifs sur les campus français et américains, l’expulsion d’enfants en Espagne et en France jusqu’à l’assassinat de Juifs aux États-Unis, en Angleterre et ailleurs sont devenues banales, voire justifiées.

Et dans le même temps, nous regardons, impuissants, le long calvaire des Palestiniens de Gaza, les déplacements, les villes réduites en ruines, la faim, le froid, le dénuement et surtout l’horreur de ces dizaines de milliers de civils, tués par les bombardements de l’armée israélienne.

Beaucoup trop tiennent là, tels des fanions de supporters, leur propre justification, leur bonne conscience. En miroir.

Pour les uns, ce qui se passe à Gaza relèverait de la légitime défense, le reste ne serait que propagande du Hamas. Pour les autres, Gaza c’est Auschwitz, ni plus ni moins.

C’est au nom de « la lutte pour la Palestine » que certains justifient la haine antisémite. C’est au nom de cette haine antisémite que Netanyahou poursuit à Gaza sa guerre d’annihilation.

La symétrie de ces postures révèle d’une même indécence morale, d’une même défaite éthique.

Nul ne peut consentir à ce que ces drames se répondent, se justifient, ou pire : s’annulent l’un l’autre.

Adorno disait que l’antisémitisme, c’était « la rumeur qui court à propos des Juifs », force est de constater qu’elle galope de nouveau à travers le monde. Partout il se dit de nouveau que les Juifs, « dominants, assoiffés de sang, spoliateurs des peuples, poursuivent leur œuvre pour assujettir le monde ». Cette langue, fort ancienne, continue de se parler à l’insu souvent de ses locuteurs, ignorants de l’histoire de l’increvable imaginaire qui continue de la porter.

Et nous ressentons toujours ce vertige devant cette réalité implacable : un tout petit peuple fort de 14 millions d’âmes demeure l’obsession de centaines de millions d’autres humains. Aujourd’hui comme hier, et c’est encore plus douloureux, surtout malgré hier.

L’éternelle innocence des antisémites

Israël, mais aussi les Juifs « fauteurs de guerre » et désormais « génocidaires » responsables du chaos planétaire, sont de nouveau en tête du hit-parade de la haine mondiale. Leur disparition serait nécessaire à la restauration de la communion universelle. Les mots qui avaient permis leur destruction sont ceux-là mêmes que l’on emploie avec toujours autant d’innocence.

Des penseurs comme Gérard Bensussan, dans son livre Des sadiques au cœur pur ou Éva Illouz dans son essai Généalogie d’une haine vertueuse ont insisté à juste titre sur cette dimension de l’innocence des antisémites.

L’historien de la Shoah, Saul Friedlander avait lui aussi évoqué l’antisémitisme « rédempteur » des nazis, confondu, de manière apocalyptique avec une mission eschatologique, une rédemption universelle.

La rédemption et l’innocence sont régulièrement revendiquées par l’antisémitisme contemporain, elles sont pourtant au cœur de tout discours antisémite et depuis longtemps.

Le mot « antisémitisme » lui-même porte dans le nom bancal qu’il s’est lui-même inventé, l’alibi de la « légitime défense » ainsi que sa propre dérobade, l’antisémitisme n’agit pas, il réagit à l’immense faute des Juifs. Si les Juifs sont coupables, les antisémites ne sauraient être qu’innocents.

Mais après la Shoah, l’innocence des antisémites fut plus difficile à revendiquer. On se souvient de Bernanos écrivant en 1944 : « Ce mot [antisémitisme] me fait de plus en plus horreur, Hitler l’a déshonoré à jamais. »

L’honneur et l’innocence des antisémites n’avaient-ils pas été définitivement mis à mort à Auschwitz ?

Et la conscience du consentement européen au génocide juif n’était-elle pas ce fardeau décidément trop lourd à porter dont il faudrait bien un jour s’affranchir ?

Il semble bien que nous soyons arrivés à ce moment de l’histoire où le délestage et l’affranchissement triomphent pour le plus grand bonheur des antisémites.

Dire que les Juifs sont d’éternels coupables ou mieux que cette fois, ils le seraient « vraiment » n’a rien de nouveau non plus.

L’actualisation permanente de la « faute aux Juifs », plus seulement déicides, mais aussi à l’origine de la Révolution française, du capitalisme ou du communisme, etc., relève elle aussi de l’histoire de l’antisémitisme.

Les Juifs, contrairement aux fantasmes antisémites, sont des gens comme les autres, sans doute encore plus depuis la création de l’État d’Israël qui constitue désormais une nouvelle donne. Israël n’est plus seulement, même s’il l’est resté, le nom honni d’un peuple sans terre ni armée. Il est aussi depuis 48, le nom d’une souveraineté nationale, d’un État, qui comme tout État doit pouvoir répondre de ses actes, dont beaucoup sont condamnables.

L’occupation inique des territoires palestiniens, la violence des colons, le gouvernement Netanyahu désormais allié à des suprémacistes messianiques sont des actes concrets dont la nécessaire dénonciation ne relève pas de l’antisémitisme.

Celle-ci, pour rester politique, ne saurait emprunter l’imaginaire ancestral de l’antisémitisme. Celui de l’essentialisation, d’une criminalisation d’un peuple et d’un État, décrétés coupables, encore une fois de leur propre existence.

Mais la violence, sans équivalence dans l’histoire d’Israël, que cet État a déployée dans la guerre de Gaza, fournirait-elle l’ultime alibi ?

L’« innocence » des antisémites mise à mal par la Shoah aurait-elle trouvé cette fois enfin dans la politique criminelle de Netanyahou, l’argument de sa récente résurrection ?

L’obsession de la Shoah

Les massacres de Gaza demeureront une tache indélébile sur le nom d’Israël, et l’atrocité des pogroms du 7 octobre qui les a déclenchés ne saurait les justifier.

La nécessaire solidarité avec une population en détresse s’impose et il faut espérer que nombre de ceux qui y sont engagés le sont pour de justes motifs.

Mais nul ne peut ignorer les discours antisémites récurrents qui colonisent cette solidarité ni l’asile inespéré que cette cause leur a offert. Quitte à la sacrifier.

Pour les antisémites, il s’agit moins de parler du malheur réel des Palestiniens que de la Shoah. Encore et toujours.

C’est de leur propre histoire avec les Juifs qu’il s’agit : une histoire de sang, de meurtre et d’abandon. L’histoire d’une extermination qui a eu lieu grâce au consentement du monde.

La culpabilité occidentale vis-à-vis de la Shoah comme du colonialisme a trouvé dans ce conflit l’occasion d’effacer l’ardoise de sa double dette. C’est encore et toujours d’elle qu’elle parle, en réduisant les autres à de simples symptômes de soi.

Depuis fort longtemps déjà, des deux côtés du spectre, les peuples israélien et palestinien ont été condamnés à soulager les mauvaises consciences. À leur corps défendant, souvent, dans la complicité parfois, ils furent transformés en alibis, en slogans et en fantasmes, pour leur plus grand malheur.

La Shoah est bien sûr au cœur de l’impardonnable, elle est cette tache, cette souillure sur l’histoire de l’Europe, de l’Occident et de l’humanité.

Et les Juifs furent ces messagers de l’effroi, apportant au monde encore une fois cette mauvaise « nouvelle », celle de l’illusoire « rédemption ».

Les Juifs sont : « des gens que l’on déteste encore plus “depuis Auschwitz. À cause d’Auschwitz. » écrivait Kertész.

On le sait, il n’y a rien de plus lourd à porter que ce qu’on ne se pardonne pas, rien de plus haïssable que le rappel d’une dette.

Or le discours antisioniste qui met au centre de ses griefs et de ses arguments le lien supposé coupable entre Israël et la Shoah s’inscrit directement dans cette dénonciation de la dette. Et c’est en cela qu’il est antisémite.

L’antisémitisme du rejet de la culpabilité » (Schuldabwehr-Antisemitismus), très étudié en Allemagne, est désormais le nouveau visage de l’antisémitisme.

La mémoire de la Shoah obsède les antisémites qui, dans un mouvement paradoxal, ne cessent de la dénoncer tout en reconduisant sa centralité.

Comment ignorer à quoi leur passion a conduit le monde ?

« Avant Auschwitz, l’antisémitisme pouvait encore passer pour une opinion. Après Auschwitz, il est devenu une participation au meurtre. »

L’antisémite d’après la Shoah est donc devenu ce meurtrier condamné à retourner sur les lieux du crime, pour en effacer la trace. La remise en question de la Shoah, par sa négation ou sa relativisation, est désormais la condition de l’antisémitisme contemporain ; un antisémitisme encombré du crime, cherchant plus que jamais à s’en affranchir, à se laver de la dette et de la culpabilité en la retournant contre ses victimes.

Et c’est une blessure supplémentaire qu’il inflige aux Juifs, à l’origine de l’effroi que nous ressentons, car il n’y a plus aucun discours antisémite qui semble pouvoir se passer de la référence à la Shoah.

La victoire du négationnisme

La violence particulière de l’antisémitisme actuel vient de cette proximité avec le négationnisme dont il est désormais le passage obligé. Jamais, depuis ces deux dernières années, la frontière n’a semblé aussi ténue.

Le négationnisme d’après-guerre fut d’abord porté par l’extrême droite fasciste. Il fallait alors pouvoir continuer à haïr les Juifs sans l’ombre et la tache des chambres à gaz.

L’acharnement déployé à gommer le crime témoignait lui aussi à son corps défendant, de son ampleur et de l’immensité de la faute.

Son discours accusait les Juifs d’avoir inventé le génocide pour mieux dominer le monde. C’étaient eux, en réalité, les bourreaux, à l’origine de la guerre, alors que les vraies victimes étaient le peuple allemand.

La principale séduction de ce discours résidait dans le formidable affranchissement de la culpabilité européenne, mais aussi dans un vrai soulagement : cette catastrophe n’avait peut-être pas eu lieu.

« L’inexistence des “chambres à gaz” est une bonne nouvelle pour la pauvre humanité. Une bonne nouvelle qu’on aurait tort de tenir plus longtemps cachée. » écrivit Faurisson en 1978.

Cette version des « vraies victimes allemandes » du génocide resta longtemps cantonnée dans les marges des cercles fascistes.

Tout allait changer lorsque ce même discours et sa même logique remplacèrent les Allemands par les Palestiniens. Et lorsque la « domination juive mondiale » prit le nom d’un pays réel et d’un nom propre « Israël ».

On a sans doute sous-estimé le rôle de l’antisémitisme stalinien, puis celui de l’ultra-gauche, qui allait mobiliser des thèmes tiers-mondistes et anti-impérialistes dans son discours négationniste. Garaudy s’en réclamait et plus encore que son prédécesseur Faurisson, cet ancien stalinien allait nouer de manière indéfectible négationnisme et antisionisme à travers son livre devenu best-seller : les « mythes fondateurs de la politique israélienne ».

Une mémoire coupable

Le négationnisme relativiste de Garaudy et de ses héritiers n’avait plus à contester l’existence des chambres à gaz, il suffisait de minimiser et de relativiser la Shoah, tout en insistant sur la sournoiserie de cette mémoire décrétée coupable.

Une nouvelle énonciation antisémite s’exprimait à l’ombre du même imaginaire, colonisant chaque fois davantage de nouveaux territoires de l’humiliation. Le nationalisme arabe, nombre de discours anticoloniaux, Nation of islam, les ayatollah, les islamistes, Dieudonné et tant d’autres allaient reprendre cette rhétorique garaudyenne.

Dans une fidélité d’énonciation, ce discours négationniste et antisémite disait que les Juifs, fidèles à leur dessein hégémonique, auraient fait de leur malheur l’instrument moral de leur asservissement des peuples.

L’objectif étant de prendre la place des authentiques « damnés de la terre » en occultant les autres malheurs comme le colonialisme et l’esclavage. Mais aussi de délégitimer la domination occidentale, à travers son fer de lance, l’État d’Israël, dont la naissance elle-même participerait de cette entreprise criminelle.

Cet énoncé, devenu l’évangile antisioniste, s’appuie toujours sur une même vision du monde antisémite, la mémoire de la Shoah étant la dernière ruse du complot juif.

L’historien Enzo Traverso n’a pas hésité à écrire les mots « religion civile de l’holocauste », au service, selon lui, de l’ordre politique et moral de l’Occident.

Il n’est plus ici question d’histoire, mais d’un récit en passe de devenir dominant.

La création de l’État d’Israël ne fut pas ce lot de consolation, généreusement offert par la culpabilité occidentale, pourtant introuvable après la guerre. Cette version, à l’instar du regard colonial si bien décrit par Frantz Fanon, parle à la place des premiers concernés. Elle dépossède les Juifs et le sionisme de leur propre agentivité, de leurs propres rêves, de leurs propres combats.

Israël n’est pas né grâce à la Shoah, mais malgré elle. Et s’il existe un lien entre les deux, il se situe d’abord du côté de l’impossibilité morale, après la Shoah, d’en appeler à la destruction d’Israël. Auschwitz demeurant le principal obstacle à la délégitimation d’Israël.

L’antisionisme, surtout celui de la gauche, a dû ainsi adopter une posture acrobatique. Il fallait pouvoir se draper de vertu en se réappropriant l’histoire et le drame des Juifs, comme d’une arme contre eux…

Depuis le début de son histoire jusqu’à aujourd’hui, tout discours négationniste est antisioniste, et si l’inverse n’est pas aussi vrai, il n’en demeure pas moins qu’une part importante du récit antisioniste, de ses mots et de son imaginaire a été grevée par le discours négationniste. Né dans les cercles de l’extrême droite fasciste après la guerre, passé par le tamis de la propagande antisémite stalinienne sous couvert d’antisionisme, le négationnisme fut largement diffusé dans les discours du nationalisme arabe puis par l’islamisme avant de devenir mainstream dans la gauche radicale.

Nous en sommes là.

C’est bien sous le masque antisioniste, « cette trouvaille miraculeuse qui permet d’être antisémite sans en avoir l’air » selon les mots de Vladimir Jankélévitch, et dans sa forme relativiste et « garaudyenne » puis « dieudonniste » que le négationnisme aujourd’hui triomphe.

Lorsque le discours du fascisme est repris, y compris par ceux qui promettaient de le combattre, c’est qu’il a déjà gagné. Or c’est bien sur la question de l’antisémitisme qu’encore une fois la chose a dérapé.

Il est assez vertigineux de constater l’actualité des mots qu’Hannah Arendt, écrivit en 1944 : « Il n’y a guère d’aspect de l’histoire contemporaine plus irritant et plus mystérieux que le fait que, de toutes les grandes questions politiques non résolues de ce siècle, ce soit ce problème juif apparemment petit et insignifiant qui ait eu le douteux honneur de mettre en marche la machine infernale entière.

L’impardonnable

Le retour de l’antisémitisme, dont l’Europe et l’Occident s’étaient crus guéris, apparaît autant comme une défaite collective que comme une honte intime.

On a longtemps cru que la condamnation du nazisme, dont l’extermination des Juifs fut l’acmé, était un ciment de la démocratie, le fondement de l’antifascisme ainsi qu’une protection pour les Juifs.

Il faut hélas en faire le constat : ce cycle s’est achevé, la mémoire de la Shoah fait désormais partie du grand procès contre eux. Elle est devenue une arme contre Israël et les Juifs.

Ce lien ouvertement revendiqué constitue une passerelle de légitimation, tel un sauf-conduit vers le triomphe du négationnisme.

Ce nouveau discours antisémite, intimement lié au souvenir du crime qu’il ne cesse de brandir tout en l’abolissant, constitue une violence sans pareille contre les Juifs.

De toutes les accusations qui ont jalonné l’histoire de l’antisémitisme, la rumeur négationniste est certainement l’une des plus abjectes et des plus révoltantes. Or c’est bien au quotidien que nous y sommes confrontés. Les massacres bien réels commis par le gouvernement de Netanyahou, l’utilisation inouïe de la pénurie alimentaire comme arme de guerre, le chiffre effarant des morts civils ont presque immédiatement été avalés, ensevelis derrière un autre récit. Celui du négationnisme et de son avatar relativiste.

Gaza serait Auschwitz, les Juifs du monde entier seraient des « génocidaires ». Ces mots et cet imaginaire, brandis tels des slogans dans l’espace public, s’inscrivent désormais sur les maisons des Juifs, leurs voitures, leurs plateaux-repas, les murs des synagogues, les lieux de commémoration, les stèles d’enfants d’Izieu. Ils constituent un permis de haïr, d’ostraciser, de tabasser voire de tuer.

La Shoah est omniprésente à travers, mais aussi, à la place du drame réel des Palestiniens.

Dénoncée comme hégémonique et coupable, à l’image de ceux qui l’ont subie, les antisémites ne cessent de proclamer l’urgence de se délester de cette mémoire encombrante. Définitivement coupable.

Le mot « génocide » lui-même, fort d’une longue accusation contre Israël et les Juifs, ne vise pas ce qui se passe à Gaza, mais la nature profonde, l’essence intrinsèquement criminelle d’Israël dont la naissance serait confondue avec un péché originel.

Faire disparaitre Israël

Comment « tenir tête », comment dénoncer l’antisémitisme si présent dans tout ce conflit sans pour autant réduire tout entière la tragédie du Moyen-Orient à cet acteur maudit ?

On ne peut qu’être accablé par l’instrumentalisation indécente de ce fléau par la propagande israélienne.

La lutte contre l’antisémitisme est devenue l’argument majeur de la guerre destructrice menée à Gaza.

Les Palestiniens, plus déshumanisés que jamais, seraient devenus les « nouveaux nazis ». Et contre cet ennemi, coupable, selon la propagande israélienne, d’avoir inspiré la Solution finale, il ne saurait y avoir de pitié.

C’est bien le souvenir de la Shoah que le gouvernement de Netanyahou, le plus à droite, le plus corrompu et sans doute le moins « sioniste » de l’histoire d’Israël, mobilise comme jamais.

Pourtant l’antisémitisme n’est pas ce simple alibi brandi par la droite israélienne, il ne fut pas non plus périphérique dans une juste lutte de « résistance ».

Le 7 octobre 2023 fut pensé, conçu et élaboré dans la volonté de susciter une vague mondiale d’antisémitisme. Et ce, à travers ses deux conditions ; la disqualification de la mémoire de la Shoah et la délégitimation de l’État d’Israël.

Aidé en cela par la politique criminelle du gouvernement israélien, cet objectif du Hamas a été atteint, sans doute bien au-delà de ses espérances.

Dans le beau livre d’Amir Tibon Les Portes de Gaza, l’auteur, un jeune journaliste de Haaretz, raconte l’enfer du 7 octobre, plusieurs heures enfermé dans son abri avec sa compagne et leurs deux bébés jusqu’à ce que son père, un ancien général à la retraite, les libère…

Ce récit hallucinant est entrecoupé d’un autre, celui de l’histoire d’Israël. Il nous parle de l’architecte du 7 octobre, Yahia Sinwar, de sa cruauté, mais aussi de son intelligence, tragiquement sous-estimée par l’hybris et le mépris israélien envers les « Arabes ».

Emprisonné de longues années dans les geôles israéliennes pour le meurtre à mains nues d’opposants palestiniens, le dirigeant du Hamas a mis à profit cette retraite pour comprendre, étudier son ennemi, afin de mieux pouvoir l’abattre. Il a appris l’hébreu, jusqu’à traduire en arabe les livres de stratèges militaires israéliens et de penseurs sionistes. Mais il s’est aussi, et c’est plus troublant, nourri de l’histoire de la Shoah.

Comment frapper l’ennemi en plein cœur ? Comment détruire son invulnérabilité en le touchant précisément au cœur de sa blessure ?

Le 7 octobre fut son œuvre, ce massacre fut perpétré selon les modalités d’un ancien pogrom.

Il s’agissait de montrer au monde, mais d’abord aux Juifs, qu’ils n’avaient pas de terre à eux et que la vulnérabilité de leur existence tenait dans la précarité, voire l’illusion de tout refuge.

Et c’est bien Israël en tant que foyer national juif qui fut éclipsé durant ces terribles heures.

En regardant les ruines et la dévastation, Amit Halevi, secrétaire du kibboutz Be’eri ravagé, pensa : “De quoi s’agit-il ? D’un quelconque pogrom en Lituanie ? … « J’ai l’impression que l’État d’Israël a cessé d’exister ».

Be’eri à l’instar des autres lieux martyrs, ne fut pas ce petit kibboutz d’Israéliens humanistes, tombé lors d’une guerre, mais ce shtetl livré à la folie meurtrière du pogrom.

Tsahal, l’armée juive qui se nomme “défense” et qui fut longtemps l’argument majeur de l’alya, avait manqué à l’appel.

C’était inouï.

Le 7 octobre, pour les Israéliens comme pour les Juifs du monde, un mur s’effondra. Ce mur qu’Israël était censé avoir construit entre le passé et le présent juifs. Et derrière le mur, il y avait les pogroms et la Shoah.

Les fiers Israéliens redevinrent ces Juifs vulnérables, abandonnés à la violence du monde.

Tel était l’objectif : abolir le temps, faire régresser les Israéliens au statut de Juifs, les renvoyer au temps de leur précarité existentielle, dérober sous leurs pieds le tapis même de leur existence.

Et c’est précisément cela que tous les Juifs du monde ont ressenti : le sol qui se dérobe, comme un vertige une chute.

La suite aussi, les dirigeants du Hamas l’avaient prévue et assumée.

La riposte violente d’Israël, sa vengeance décuplée par la culpabilité de l’impuissance. On sait aujourd’hui que les responsables politiques, plus préoccupés par leurs propres turpitudes, tout comme par l’annexion de plus en plus violente de la Cisjordanie n’avaient pas écouté les alertes, avaient méprisé les signaux.

Mais il fallait aussi se venger d’une autre impuissance, celle millénaire qui avait permis la Shoah. Par la force du traumatisme, de l’angoisse ancestrale et de la propagande, Tsahal devint bien plus que l’armée de défense d’Israël, elle prit le nom de la résurrection d’une résistance armée qui avait manqué contre le nazisme. Un glaive contre les haïsseurs de Juifs qui, bien plus que l’éternel Amalec, avaient pris le visage de Hitler et parlaient en arabe…

La vengeance violente d’Israël s’est ainsi doublée de la vengeance juive qui n’avait pas eu lieu après la guerre et qui sembla enfin trouver là matière à un déploiement posthume.

Tel fut aussi ce piège tendu par le Hamas qui savait quelle foudre, le gouvernement le plus violent de toute l’histoire d’Israël allait jeter sur leur propre peuple.

C’était là un prix auquel ils avaient consenti. Le prix d’une autre victoire ; faire haïr les Juifs et Israël, les pousser à la faute jusqu’à ce que ce pays et ce peuple soient les plus détestés, les plus condamnés, les plus boycottés, les plus délégitimés de toute la planète.

Les dirigeants israéliens, par leur folie destructrice, leur ont offert cette victoire. Car jamais dans son histoire, Israël n’avait tué autant.

La guerre contre le Hamas s’est bel et bien muée en guerre contre les Palestiniens ; des dizaines de milliers de morts palestiniens fondent aujourd’hui un autre linceul, celui de l’honneur d’Israël.

Le Hamas vainqueur ? Et si l’antisémitisme avait gagné ?

L’antisémitisme a accompagné l’histoire des Juifs, même la Bible évoque cette haine ancestrale : « à chaque génération, ils se lèveront ». Pourtant malgré la longue litanie des persécutions et pogroms, les Juifs ont continué d’exister.

Mieux, ils forment aujourd’hui un des plus anciens peuples qui, malgré la dispersion et les destructions, a survécu à la disparition des empires.

Pendant des siècles, les Juifs ont étudié, enseigné, créé, inventé, élevé des enfants. La force et la résilience de la vie juive, de sa pensée, de sa spiritualité, de ses actions, résidaient en cela ; l’hostilité du monde ne devait pas les déterminer. L’antisémitisme ne dictait pas sa loi.

Après la guerre, et de façon spectaculaire, ce désir de vie prit la forme d’une résurrection. Malgré la Shoah ou peut-être contre elle, les Juifs continuèrent de s’engager dans le monde,

Ni Hitler ni l’antisémitisme ne devaient avoir le dernier mot.

Israël et le sionisme ont incarné plus que tout autre, cette insoumission au destin du malheur que d’autres avaient fixé pour les Juifs.

Contrairement aux réécritures de l’histoire en cours, Israël n’est pas né d’un désir de vengeance, mais d’une revanche de la vie sur la mort.

Longtemps en Israël, le souvenir de la catastrophe était enfoui ; il ne fallait plus parler les langues de l’exil, frappées du malheur de la “diaspora”, il fallait s’inventer d’autres noms, ne plus être penchés des heures sur des livres de prières, se redresser, labourer la terre. Il n’était pas question qu’Israël, son nom et son peuple poursuivent son existence à l’ombre d’une judéité meurtrie et menacée.

Israël, par ses réussites technologiques, artistiques, scientifiques et surtout démocratiques, redonna aux Juifs une fierté, la demande de changement de patronymes subit une baisse spectaculaire après les victoires militaires d’Israël.

À l’instar des autres peuples dominés, les Juifs n’avaient plus à demander l’autorisation d’exister.

Et, même si leurs ennemis les renvoyaient chaque fois à cette mémoire du malheur, ni les Juifs ni Israël n’avaient décidé d’y consentir. Partout sur terre, ils étaient déterminés à écrire leur propre histoire qui n’était pas celle de l’antisémitisme.

Mais nous vivons désormais dans un autre effroi, un changement complet de paradigme, Israël a décidé de se comporter comme si l’antisémitisme le définissait, à rebours de toute son histoire, y compris de l’histoire du sionisme, trahissant ainsi une éthique juive, qui avait survécu au nazisme.

La mémoire de la Shoah, longtemps tenue à distance, est désormais centrale dans l’identité israélienne. L’écrivain israélien Yishai Sarid, dans son livre Le Monstre de la mémoire, dénonce cette emprise, « une puissance délétère, une force de hantise qui le ronge et s’installe en lui pour le posséder ».

On ne saurait ici énumérer ici les étapes de ce processus qui a vu l’horizon s’obscurcir, la peur triompher de l’espoir. Les échecs des processus de paix, la menace iranienne, la montée des fascismes, de l’islamisme, des identitarismes et des suprémacismes partout dans le monde, ainsi que l’explosion de l’antisémitisme ont pavé ce chemin.

Le messianisme national religieux, désormais au pouvoir en Israël, ainsi que l’érosion démocratique d’un pays devenu un État d’occupation d’un peuple, proposent désormais la peur et la vengeance comme programme politique. À l’instar, faut-il le rappeler, des violences identitaires qui, partout dans le monde, se déchaînent.

Les pogroms du 7 octobre ont enflammé l’angoisse ancestrale des Israéliens et celle des Juifs du monde. Ils furent conçus pour raviver la mémoire de la Shoah. Une mémoire que dans le même temps, les antisémites du monde entier ont décrétée hégémonique et coupable et finalement “périmée” par les massacres de Gaza…

La Shoah est devenue l’affaire des Juifs, une affaire louche comme à leur habitude.

À l’heure où les mémoires subissent la même réification que les produits marketing, où la place désormais enviable de victimes est partout convoitée et où l’envie de se délester du passé rencontre l’air du temps du consumérisme, il se murmure partout que la mémoire de la Shoah, désormais juive et coupable, serait devenue obsolète.

Et qu’il serait temps de nouveau de déloger les Juifs de leur nouveau monopole, celui de la douleur.

Dans la guerre des images et des imaginaires, Israël a aussi perdu la bataille.

Tant il semble qu’il ne sache pas quelles sont les forces à qui il a affaire.

L’aveuglement pro-Trump du pouvoir israélien, sa conversion idéologique en bras armé de la défense de l’Occident chrétien menacé de nouvelles “barbaries” semblent témoigner de ce tragique égarement.

Dans cette confusion où l’orgueil israélien a dramatiquement sous-estimé l’intelligence de son ennemi, Netanyahou a lui aussi contribué à brouiller la mémoire de la Shoah.

La droite israélienne, à rebours de toute l’histoire juive en a fait, elle aussi une mémoire coupable, celles des vaincus, des “diasporiques”, contre laquelle se dresse un Israël impitoyable.

En substituant le plus “Plus jamais ça” pour l’humanité en “Plus jamais ça” pour les Juifs, elle a donné à ses pires ennemis des alibis inespérés.

Le ciblage de cette mémoire, décrétée coupable tant par ceux qui la contestent que ceux qui s’en réclament est une catastrophe pour notre humanité commune.

Car c’est bien le souvenir de la Shoah et l’appel à la responsabilité du “plus jamais ça” qui furent au fondement de l’antifascisme, mais aussi de la construction européenne. Plus largement il a renforcé l’exigence d’égalité, l’aspiration démocratique et le refus de la haine, de toute haine. Les combats antiracistes et anticoloniaux d’après-guerre y ont également puisé les arguments de leur légitimité. À partir d’une mémoire commune et en partage.

L’appel permanent au délestage de cette mémoire est devenu le slogan et la signature de l’antisémitisme contemporaine. Il est peut-être bien aussi l’un des signes les plus patents du fascisme qui vient.

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